On ne saurait trop souligner la signification du décret du presidium du Soviet suprême du 23 novembre 1955, abrogeant le décret du 27 juin 1936 interdisant l'avortement.
Commençons par un peu d'histoire. Le pouvoir révolutionnaire, sorti de l'insurrection d'Octobre avait tout aussitôt aboli toutes les inégalités juridiques auxquelles était soumise la femme, notamment en matière de divorces, et lui avait reconnu le droit à l'avortement. Pendant des années, l'Union soviétique avait la législation la plus démocratique en ce qui concerne la femme. La loi ne pouvait bien entendu pas supprimer ce qui provenait de la pauvreté économique, mais elle contribuait à atténuer autant que possible le fardeau qui pesait sur la femme.
Lors de la montée du régime stalinien, nombre de conquêtes de la révolution disparurent. La bureaucratie, pour consolider son régime, et ses rangs, instituait des lois rigoureuses sur le divorce. Une discussion fut ouverte sur la question de l'avortement, en 1935-36, où les participants se prononcèrent en majorité en sa faveur. mais brusquement elle fut stoppée par le décret du 27 juin 1936 qui interdisait celui-ci, sous peine de sanctions rigoureuses.
Cette décision indiquait que toute une période de réaction
Il suffit de rappeler
« procès de Moscou
• s'ouvrit
Kamenev plus tard, en août allait se développer.
que le premier grand
». celui de Zinovievmoins de deux mois
1936. Ce n'est pas un rapprochement arbitraire. La réaction sociale s'accompagnait de la destruction
DATRIEME I N de ce qui restalt du parti bolchevik. lisme établi en URSS que Staline inter- Bien entendu, c'est au nom du sociadit l'avortement. Dans la société socialiste, où il n'y a pas de chômage, déclarait Soltz, membre de la Cour suprême soviétique, la temme ne peut pas avoir le droit de repousser les joies de la maternité I
« Nous avons besoin d'hommes. L'avortement qui détruit la vie est inadmissible dans notre pays. La femme soviétique a les mêmes droits que l'homme, mais cela ne l'affranchit pas du grand et honorable devoir qui lui est dévolu par la nature : elle est mère, elle donne la vie. Et ceci n'est certainement pas une affaire privée, mais une affaire d'une haute importance sociale. » (Trud, 27 avril 1936).
Tous les valets de Staline, grands et petits répétaient à qui mieux que l'URRS, étant devenue la terre du socialisme, l'aide à la famille et aux mères étant assurée par les allocations, subsides, crèches, etc... il n'y avait plus de place pour l'avortement. Nous renvoyons, à titre de référence, au livre « La femme et le communisme », préfacé par Jeannette Vermeersch et Fréville, où, défendant les dirigeants soviétiques contre les « anarchistes, trotskystes, existentialistes (qui les) accusent... d'avoir rétabil les contraintes patriarcales, la domination de l'homme sur la temme ». celui-ci présentait en 1950 l'interdiction de l'avortement comme « inspirée par les idées du marxisme-léninisme. »
Mais quelles sont les raisons données aujourd'hui par les dirigeants soviétiques pour réintroduire l'avortement légal ?
Les unes, ce sont... celles-mêmes que fournit par Staline pour interdire l'avortement ; à savoir les progrès effectués dans l'aide à la maternité et à l'enfance. S'il n'y avait que cet argument, la logique serait du côté des dirigeants actuels contre Staline. La révolution avait légalisé l'avortement pour donner aux femmes une protection contre la misère et l'oppression de l'homme. Au fur et à mesure du progrès économique et social, la question de la maternité se poserait dans d'autres termes en régime socialiste. Mais, dans des conditions de progrès économique et culturel, ce qui se serait posé, ce ne serait pas l'abolition de l'avortement, mais l'abolition d'une intervention de la loi dans un tel domaine. « La vraie famille socialiste, délivrée par la société des lourdes et humiliantes charges quotidiennes n'aura pas besoin d'aucune réglementation et la seule idée de lois sur le divorce et l'avortement ne lui paraîtra pas meilleure que le souvenir des maisons de tolérance ou des sacrifices humains. »
TERNATIONALE (L. Trotsky, « la Révolution trahie »).
Mais, les Khrouchtchev et les Bulganine ne sont, pas plus que Staline, guldés par des idéaux socialistes. La vraie raison de Staline, elle était dans les premiers mots de la citation donnée plus haut du « Trud »: « Nous avons besoin d'hommes. » La bureaucratie avait besoin de main-d'œuvre, cela entrait dans les calculs des plans quinquennaux, comme les tonnes d'acier.
Khrouchtchev et Bulganine dans leur décret reconnaissent qu'ils veulent éviter les avortements qui se font comme allleurs de façon illégale. Cette pratique montre donc que les femmes, en URSS. pour des raisons économiques évidentes, recourent à l'avortement. Ce seul fait donne à réfléchir au « socialisme achevé » dont parlait récemment Molotov :
en tout cas maternité et de résoudre verrons plus il montre que l'aide à la à l'enfance est encore loin bien des problèmes. Nous que la presse soviéloin tique commence à signaler d'énormes lacunes dans ce domaine.
Mais les considérants du décret de novembre 1955 disent qu'il y a un révell de la conscience et une aspiration à la culture parmi les femmes, lesquels ont incité les gouvernants à prendre ce décret. Ces mots sont extrêmement significatifs. Les dirigeants soviétiques d'aujourd'hui se trouvent en présence d'un corps social qui prend de plus en plus conscience des mesures odieuses, du régime étouffant auxquels il est soumis. La direction soviétique jette du lest, pour pouvoir conserver son contrôle et son pouvoir sur la société.
En ce qui concerne plus précisément la question de l'avortement, le décret de Staline de 1936 n'avait pas été favorablement accueilli, même de la part de couches assez larges de la bureaucratrieres qui rat le ment soe et de cette tie. Mais, pratiquement, ce sont les ouinterdiction, les femmes des bureaucrates bien placés et bien payés trouvant -certainement plus de moyens de tourner la loi en cette matière.
La récente mesure témoigne que les femmes, et notamment les femmes travailleuses, aspirent & un mieux-être. à de nouvelles conditions d'existence. Les dirigeants soviétiques d'aujourd'hui n'ont pas pris leur mesure récente par amour du socialisme et personne ne leur en sera reconnaissant. Ils ont agi sous la pression des masses. Leur Pris question ses considéré comme une encouragement à accentuer la lutte contre tout le régime bureaucratique, pour rétablir la démocratie soviétique et toutes les libertés démocratiques qui avaient fait la gloire de la jeune République soviétique en 1917.