LES PROBLEMES SOCIAUX
Dès le 21 août 1952, les sphères officielles égyptiennes accusèrent dix gros propriétaires fonciers de recourir à tous les moyens qui se trouvaient à leur disposition pour s'opposer à la réforme. Immédiatement après la promulgation de la loi sur la réforme, on put observer en septembre le seul cas de résistance par la force. Le 15 septembre 1952, Aldi Lamlum accompagné d'une bande armée attaqua le poste de police de Magagan en Haute-Egypte (district d'Al Mania) et interdit à qui que ce soit de toucher à ses terres. Ce n'est pas par hasard que la seule résistance armée provint précisément de la famille Lamlum qui possède besucoup de terres en Al Mania, car c'est une des peu nombreuses familles de Bedouins qui sont de gros propriétaIres terriens en Egypte. Abdallan Lamium, l'oncle d'Aldi, est le chef de la tribu Al Fuijd du désert de Lybie. Adil Lamlum fut arrêté, déféré à , un tribunal militaire et condamné aux travaux forcés à perpétuité. Sa famille fit amende honorable et s'inclina devant la de réforme. Depuis lors, on n'a pas eu enregistrer de résistance par la force.
Le sabotage de la réforme agraire n'a cependant pas cessé depuis lors. Ainsi un correspondant de Aharam (15 février 1953) qui assista à l'expropriation de l'émir Jussuf Kamel rapporte que celuici, en guise de protestation, fit abattre son précieux troupeau de moutons de race. D'autres rapports de sabotages ouverts n'ont pas été publiés, mais ce n'est toutefois pas sans raison que la commission de la réforme s'est vue forcée déclarer une fois de plus en octobre 1953 qu'elle ne serait pas tendre envers les gros propriétaires terriens qui procèderaient des actes de sabotage relativement à l'expropriation soit de leurs possessions terriennes soit des immeubles. (Aharam, 3 octobre 1953)
Ce qui fut le plus souvent visible, c'est la résistance passive. Ainsi Ahmad Abud et ses intendants n'ont pas coopéré avec les fonctionnaires de la Commission de réforme (Aharam, 27 février 1953). De toutes les questions adressées au cours de l'année par la presse à la Commission de réforme, il apparait que beaucoup de gros , propriétaires terriens s'esquivaient simplement devant l'application de la loi. Particulièrement nombreuses étaient les infractions au paragraphe 4 de la loi, et beaucoup de gros propriétaires vendirent leurs terres à des négociants, à des sociétés, etc. Ils se hâtaient de vendre des terres expropriées avant la remise au gouvernement; par exemple. la famille Tussun qui vendit ses proptiétes à . Damira (Garbian) (Aharam. jullet 1953). Plusieurs membres de la famille royale furent accusés d'avoir tente de vendre leurs biens et de passer leurs fonds à l'étranger (Aharam, 10 et 28 decembre 1953), de falsifier les comptes pour cacher à la commission de réforme commis on qu'ils avaient tourné la loi en ce qui concerne les prix des fermages (Aharam, ler décembre 1953) ou bien qu'ils avaient payé à leurs employés de fortes « indemnités de dédommagement » pour sauver ces fonds avant l'expropriation (Aharam, 28 decembre 1953). Les propriétaires terriens furent avertis à plusieurs reprises qu'ils avaient à appliquer la loi de réforme intégralement.
Malgré tout, on acquiert l'impression que d'une facon générale le régime révolutionnaire énergique, centralisé et dictatorial a surmonté sans grandes difficultes la résistance des gros propriétaires terriens. Du moins, la réalisation de la réforme s'est produite de façon olus elfective et plus commode que dans les Indes démocratiques et décentralisées où les zamindars sont parvenus à opposer de nombreux obstacles légaux et administratifs à la réforme agraire (voir, par exemple, les articles suivants Konrad Bekker « Land Reform Legislation in India », Middle East Journal, été 1951, page 331/2 — Norman Cliff « Gandi's Disciples and Land Reform ». The New Statesman and Nation, 11 avril 1953). Toutefois, a la difference des Indes, on ne peut imaginer en Egypte un mouvement qui puisse - comme il est indiqué dans l'article ci-dessus du New Statesman - convaincre les gros
(*) Voir la première partie de cet article dans le no de décembre Ios4 de @ Ouatrième Interde decembre 1954 de @ Quatrième Inter-
*nationale ».
UAT RIEME propriétaires terriens d'abandonner vofontairement la terre.
Sans aucun doute, il y avait en possession de la famille royale avant la réforme agraire plus de terres que chez toute autre famille égyptienne. Farouk luimême était le plus gros propriétaire terrien. Le principal problème qui surgit dans la réalisation de la réforme agraire en relation avec la famille royale, résulte de la manière dont celle-ci avait pendant les cent dernières années acquis ses biens. Comme exemple de l'accroissement du domaine, il faut se servir de l'histoire des deux derniers rois. Lorsque Fuad monta sur le trône il possédait 800 Feddans. A sa mort, en 1936, il laissa à son héritier 28.000 Feddans. Farouk arriva à accroître ce domaine jusqu'à 48.000 Feddans. Lorsque Fuad mourut, il avait — outre le domaine indiqué ci-dessus — 45.000 Feddans de terres « Waki » en Egypte ! Les autres membres de la famille Mohamed Ali avaient aussi considérablement agrandi leur domaine agraire et ceci ne s'était certainement pas effectué seulement par des transactions. Ces méthodes d'appropriation provoquèrent certains problèmes au moment de la réforme. Devant la commission juridique de la réforme agraire se posa, en juillet 1953, la revendication de remettre aux véritables propriétaires les terres Wakf à Chalun qui étaient expropriées conformément à la loi de réforme agraire. Les demandeurs affirmèrent que Khedive Ismail avait confisqué ces terres (2.000 Feddans) qui leur appartenaient, en les transformant en terres Wakf au profit de sa famille. Dans le passé, personne n'avait osé défendre son droit devant la famille royale (Aharam, 14 juillet et 15 septembre 1953).
Voici un second exemple des travaux de la même commission. A Neba Kadan, la mère du Khédive Abbas avait fondé un « Wakf » d'environ 12.000 Feddans en faveur de ses esclaves libérés. Après renonciation des descendants de ces esclaves, les petits-fils d'Abbas étaient parvenus par divers moyens de pression et falsifications (décrits devant la commission juridique et publiés en détail) à mettre ces terres à leurs noms (Aharam, 15 juillet 1953). Maintenant il existait le danger que, par application de la réforme agraire, les plaignants perdent leurs droits pour toujours. La destruction de la domination de la maison de Mohamed Ali avait seule permis d'amener ces choses devant un tribunal.
Il faut aussi mentionner que, comme dans bien d'autres pays, en Egypte aussi la réforme agraire a acquis une allure particulièrement nationale du fait que, du fait par ses origines la famille Mohamed Ali n'était pas égyptienne (1). La presse rapporta que plusieurs membres de cette famille ne pouvaient comprendre les déclarations des employés de la commission d'expropriation ni le contenu des documents qu'ils avaient à signer car ils ne connaissaient pas la langue arabe (Aharam, 13 novembre 1953).
La note nationale apparut encore deux fois dans la réforme agraire. Lorsqu'on expropria les 3.000 Feddans et les magniAques palais de Al-Marj près du Caire, de la famille Muchtar (une branche de la famille royale), il s'avéra qu'une fille de cette famille, Amina, était la femme de l'ancien ambassadeur turc en Egypte, Fuard Chalussi, et celui-ci s'interposa aussitôt, déclarant que sa femme était une citoyenne de nationalité étrangère et qu'on ne pouvait par conséquent l'exproprier. Second cas : Lors de Texpropriation des parents de la famille Monamed All, on s'occupa de biens Waki dont les exploitants étaient d'anciens esclaves de cette famille. Il s'avéra que la majorité des descendants de ces esclaves habitaient en Turquie et que leurs fondés de pouvoir en Egypte leur envoyaient en Turquie les revenus de leurs propriétés. C'est pourquoi on demanda que ces terres reviennent au peuple égyptien (Aharam, 35 novembre décembre 1953). Il fut cependant décid s que ces propriétés ne tombaient pas sous le coup de l'expropriation (Aharam, 6 décembre 1953).
Mais ce ne furent pas seulement les propriétaires terriens qui causèrent des problèmes sociaux. La nécessité de la réalisation de la réforme agraire en Egypte fut mise en lumière - et non de façon négligeable — par une série de soulèvement fellahs cours l'année 1951. Dans cette année, les fellahs du village de Buhut (district de Barbieh) appartenant à la famille Al-Bedraui s'étaient soulevés et la police intervint en faveur des gros propriétaires terriens (2). Pendant la même année également sur les biens de l'émir Mohamed Ali et de la famille Lamlum une agitation se produisit. Les petits fermiers des terres gouvernementales d'As-Sro (Dakalia) réalisèrent une grève avec occupation des terres parce que le gouvernement rompant sa promesse de leur vendre ces terres, avait ouvertement mis en vente ces terres. « Dans ce cas, les capitalistes devront nécessairement gagner », déclara un représentant des fermiers (Aharam, 25 octobre 1951). Une des raisons essentielles de la réforme agraire était d'éliminer les causes de cette agitation. Dans chapitre final, nous verrons dans quelle mesure on y est parvenu. Mais il ne peut pas y avoir de doute que la loi agraire et son application, pour leur part, ont été la cause de nouvelles agitations.
La patience des fellahs a été mise à dure épreuve avant tout par le fait qu'une petite partie seulement des terres expropriées a été répartie entre eux. En septembre 1953, il se produisit une révolte de fellahs qui cherchèrent à occuper de force les terres de Gesirat Esch-Scheikh
(I) En Europe orientale, « la lutte contre des minorités d'origine étrangère et dans les mains desquelles étaient concentrées les plus grandes propriétés foncières a donné au mouvement pour
(La Riforma Agraria del Dopoguerra — League 0i réforme agraire une allure particulière
Nations, European Conference on Rural Life, 1939,
N° 2, page 44). En Birmanie aussi la réforme agraire avait une teinte nationale (The Economist,
15 juillet 1950).
(2) Raschd Al-Braui : Chakikat al.., Le Caire
1952).
U A RIEME Tama (district de Al-mania) qui avaient été expropriées en vertu de la loi agraire et que le gouvernement avait louées (Aharam, 24 septembre 1953), Il y certainement eu d'autres cas similaires qui n'ont pas reçu de publicité car, dans ce mois, les fellahs ont été invités par les réformateurs à garder patience (3). Mais c'est le début de toute réforme agraire et, dans bien d'autres pays, l'annonce de la réforme agraire a provoqué l'occupation des terres par les paysans (voir par exemple, pour la Yougoslavie, League of Nations, op. cit. page 58. — et pour la Roumanie, H.T. Montague Bell, The Near East Year Book, 1931-32, page 604).
Il fut également courant de voir les fellahs refuser de payer le loyer de fermage, avant tout sur les terres qui tombaient sous le coup de la loi de réforme mais qui n'étaient pas encore expropriées: pouquoi devrais-je payer le fermage si la terre töt ou tard doit m'appartenir ?
Une des questions fondamentales constamment posée en Egypte à présent est celle de l'effet de la réforme agraire sur la production agricole. Pour répondre à cette question, il faut tenir compte que, dans l'ensemble, la répartition des terres n'a pas eu une très grande ampleur. Là où elle a été effectuée, elle concernait principalement de grandes propriétés terriennes qui étaient déjà louées antérieurement en petites parcelles. Même si les terres plantées de canne à sucre étaient remises par la commission de réforme à de petits fermiers en semi-fermage, certains avantages de la grande économie agricole étaient conservés grâce au maintien d'une administration centrale, et de l'aide économique et technique de la part de la commission (3).
La réforme agraire en Egypte jusqu'a présent a évité le plupart des dangers menaçant le niveau de la production par répartition des terres entre les petits paysans. D'autre part, jusqu'à présent on n'a pas pu obtenir également les résultats positifs de la répartition des terres ; avant tout les paysans n'ont pas été intéressés à un accroissement de la production par leur transformation de fermiers en propriétaires (4). La création de nouvelles coopératives qui devraient constituer un important moyen pour élever la production agricole aussi bien que pour éduquer le fellah n'a pas encore été entreprise.
Cependant on ne peut pas mettre en doute le fait qu'en général l'expropriation des terres a, dans une certaine mesure, contribué à un abaissement de la production agricole. Les propriétaires terriens dont les terres sont tombées ou terriens dont les terres sont bomees ou tomberont à l'avenir sous le coup de l'expropriation ont stoppé leurs investissements. Ils ne dépensent plus d'argent, ni ne se donnent aucune peine parbiculière pour leurs propriétés. On doit reconnaître que le cheptel, qui se trouvait principalement sur les domaines des ros propriétaires a souffert, et il est gros proprietaues a
En septembre 1952, le général Neguib se vit encore obligé de dire : « Il est possible que certains éléments radicaux... ont amené les fermiers à croire que l'om peut maintenant cesser de remplir ses obligations. Je vous avertis et je vous déclare que nous n'hésiterons pas à punir d'une poigne de fer aussi bien les excitateurs que les fermiers qui ne payeront pas leur loyer ». En janvier 1953, ls commission supérieure décida que les fermiers qui n'avaient pas payé leur loyer ne pourraient demander la prolongation de leur location (Aharam, 12 janvier 1953) et en fevrier cette mesure fut encore aggravée : il ne fut pas seulement décidé de procéder par voie de justice contre ceux qui refusaient de payer leur fermage, mais aussi de les eliminer du droit à la répartition des terres au moment voulu (Aharam, 9 février 1953). Un avertissement semblable fut à nouveau publié en septembre 1953 (Aharam, 7 septembre 1953). tout à fait possible que l'abattage de moutons et du cheptel bovin a été un phénomène relativement très étendu, même si un cas seulement a été signalé dans la presse (5). Bien entendu, les propriétaires fonciers atteints par la réforme ont aussitôt cessé d'investir des fonda dans l'outillage agricole. La preuve em est que les opérations sur les machines agricoles ont été extraordinairement réduites. La chute des prix des terres e en même temps entravé toute stimulation à l'amélioration des terres, et ce. malgré les privilèges nombreux et variés qui ont été introduits par la loi de réforme (6) à tous ceux qui amélioreraient les terres.
C'est de la manière dont sera poursuivie la réforme agraire que dépend la réponse à la question de savoir si tout ce qui a été dit plus haut n'est que passager. Il faut toutefois souligner que, malgré les facteurs négatifs relevés ci-dessus, les dirigeants de la réforme agraire affirment à nouveau que le rendement des terres s'est élevé après l'expropriation (7). Mais il n'existe pas encore de statistiques qui permettraient de contrôler cette affirmation, de même qu'il n'est pas possible d'apprécier concrètement avec des chiffres les phénomènes mentionnés ci-dessus.
Un but important de la réforme agraire est de détourner vers des investissements
Voir, début de
(3)
nationale décembre à la
(4) En Egypte, les européens, comme il n'y vaquie, etc...
cet article Quatrième Inter-
4.
différence de quelques pays
Etats baltes, la Tchécosloà.
pas d'impulsion directe une augmentation appréciable de la production agricole à la suite d'une réforme agraire, avant toa le passage de la culture extensive des céréales par les gros propriétaires, à une culture intensive par par les nouveaux petits paysans.
(5) le cas de J. Kamel, mentionné plus haut.
(6) Voir Rapport annuel du « Crédit Fonciec Egyptien », (28 janvier 1953).
(7) Aharam, 24 juillet et 22 novembre 1953.
RESULTATS ECONOMIQUES ET SOCIAUX
RESULTATS ECONOMIQUES ET SOCIAUX
Q
UAT
INTERNATIONALE industriels des capitaux qui jusqu'à présent étaient employés à acheter des terres. Evidemment cela demande des années ; en outre, il n'y pas encore de statistiques sur les nouvelles sociétés industrielles nouvellement formées
1953. Mais la question de savoir combien de capital prive Ibere en 1953 par la retorme agraire aurait pu trouver son chemin dans l'industrie présente un intérét. Malheureusement il n'y a pas du tout de données sur l'ampleur des ventes de terres par les propriétaires de plus de 200 feddans à de petits paysans et sur les sommes qul, a la suite de ces operations, ont été rassemblées dans les mains de gros propriétaires terriens. L'impôt particulier dont ces terres ont été frappées, et la possibilité d'obtenir de l'argent liquide par vente directe au lieu des assignats gouvernementaux qui sont rachetables au cours de 30 années, constituaient certainement un sérieux stimulant à la vente immédiate de telles terres. Mais il est très douteux que, malgré la chute du prix des terres, suifisamment de petits paysans aienteu le capital nécessaire pour acheter ces terres, et il y a lieu de tenir compte que, dans les conditions posées par la la couche des fellahs qui avait le droit d'acheter ces terres était très réduite.
Mais on peut affirmer avec certitude que les terres directement expropriées ne que te vertes colement expropriees ne pouvaient pas devenir la source de capitaux privés que l'industrie aurait pu deux-tiers de celles-ci ont été expropriées employer. Premièrement, parce que les sans indemnité à la maison royale (Les reconnaissances de dettes aux autres propriétaires terriens seront délivrées seulement en janvier 1954). Mais deuxièmement, et c'est l'essentiel, ces reconnaissances de dettes ne pourront conduire au financement et au développement de sociétés industrielles que lorsque la Banque Nationale égyptienne sera prête à les escompter en quantités appréciables. Il est encore très douteux que celle-ci le fasse en raison de sa politique financière prudente connue.
Mais cela ne signifle pas qu'à l'avenir ce but — le transfert du capital de l'économie agraire à l'industrie — ne puisse pas être atteint, et ce par trois voies : a) les bénéfices privés de diverses sources qui, jusqu'à présent ,étaient investis dans la terre iront maintenant vraisemblablement à l'industrie. b) si la chute des prix des terres se maintient, des investissements productils pourraient recevoir une impulsion. c) le gouvernement pourrait investir les bénéfices en provenance des terres expropriées et de la vente des biens royaux dans les entreprises industrielles et des projets d'expansion. Il y • a effectivement des signes d'une initiative gouvernementale croissante dans le domaine industriel, bien qu'on ne puisse sultats précis. pas encore montrer clairement des ré-
En outre un autre résultat de la réforme agraire peut aussi devenir la base du développement industriel de l'Eeypte: lamélioration de la situation économique de la masse de fellahs et l'élévation de leur pouvoir d'achat. Il est à peu 9 près certain que la situation des fellahs qui profitent de la répartition des terres s'améliore par rapport à leur situa-tion antérieure de fermiers, car leurs taux de rentes annuelles pour la terre seront moindres que les loyers payés autrefois par eux. Mais ceci ne concerne qu'une petite partie de toute la masse paysanne d'Egypte. Par contre il ne peut y avoir de doute que la limitation des. rentes a sensiblement amélioré le niveau de vie de nombreux fermiers. Selon un rapport du service technique et statistique agricole, la rente moyenne dans toute lEgypte qui, pendant l'année 1951-1952 s'élevait à 34 livres égyptiennes par feddans, depuis la réforme agraire, est tombée à 21,2 livres, soit une diminution de 37 %.Dans le district d'Al Mania, la rente moyenne est tombée de 43 à 21,5 livres par teddan, soit de 50 % (Egyptian Gazette, 26 octobre 1953).
Les différents décrets relatifs à la protection des fermiers améliorent aussi considérablement la situation de ceux-ci. Mais beaucoup dépend à son tour de la manière dont sont appliquées ces lois qui, comme nous l'avons exposé, se heurtent à de nombreuses difficultés, avant tout en raison de la pression de la surpopulation agricole qui ne diminuera pas même à l'avenir (8).
Il en est de même au sujet des conditions de vie et de travail des ouvriers
Il agricoles.
dans quelle d'un salaire agricoles est est très difficile d'établir mesure la décision légale minimum pour les ouvriers pratiquement mise en application, mais on a l'impression que leur situation ne s'est pas sérieusement améliorée. En novembre 1953, le dirigeant de la section agricole s'est vu obligé de remettre au gouvernement un memorandum dans lequel il demande lapplication de la loi sur le contrat individuel de travail et les syndicats, en ce qui concerne les ouvriers agricoles (Aharam, 23 novembre 1953). Toutefois, dans ce domaine, l'Egypte n'est pas une exception, car dans la plupart des pays où une réforme agraire a été réalisée, les ouvriers agricoles eux-mêmes n'ont pas tiré de grands avantages de celle-ci (9).
Il reste encore à voir dans quelle mesure la réforme a jusqu'à présent changé la structure de classe de la société égyptienne et dans quelle mesure elle le fera à l'avenir. Nous avons déjà vu que, lorsque toutes les terres expropriées seront réparties, seulement 6 à 10 % des petits paysans profiteront de cette répartition des terres. Cela signifie que, même après application totale de la loi actuelle, il n'existera pas cette large couche de petits propriétaires de terre qui ‚selon les théories de nombreux promoteurs de la réforme agraire en Egypte, auront pour tâche de stabiliser le régime social. Si on veut atteindre ce but, il faudrait répartir au moins toutes les propriétés au-dessus de 50 feddans et toutes les terres étatiques. Il est possible qu'à la
(8) Sur les difficultés de réalisation de ces dispositions légales, voir « UN Land Reform », p. 68.
(9) Pour les Indes, voir l'article ci-dessus cité K. Becker, Middle East Journal, V , 3. page 335-
UATRIEME suite des diverses dispositions qui doivent empêcher la fragmentation par héritage des biens de 5 feddans, il y ait une augmentation ultérieure des parcelles. Mais il faut aussi se souvenir que l'application de lois semblables a échoué dans le passé ailleurs qu'en Egypte (10). Si cette le assit allergue, en nonte eux fils de paysans n'auront plus droit à une part d'héritage afin qu'un bien de 5 feddans ne soit pas divisé et deviendront sans terre... A cela s'ajoute l'augmentation naturelle de la large couche des sans terre à qui la réforme seule ne peut donner aucune possibilité de profits. On peut donc admettre que l'action de la réforme agraire sur la structure de la couche inférieure de paysans ira dans le sens d'une différenciation an sein du groupe des petits propriétaires de 5 feddans (qui constituent presque 95 % de tous les propriétaires de terre). D'une part il y aura une stab lisation relative de la propriété de 5 feddans et, par suite, même un certain accroissement de cette couche à la suite de la répartition des terres expropriées, et d'autre part un renforcement sensible de la couche des sans terre. Un tel processus s'étendra naturellement sur plusieurs années et, juusqu'a présent, il n'y a aucun signe de modification dans la structure de la couche inférieure de la paysannerie dans le village égyptien.
Les choses apparaissent autrement à la pointe de la pyramide de classe du village égyptien : là, des la première année d'application de la réforme agraire il y a eu un changement par élimination sommet de la pyramide. Au moins un tiers des terres tombant sous le coup de l'expropriation a éts effectivement saisi. Les domaines des plus grands pro-
(ro) Voir UN Land Reform, page 84
T E RNATIONAL E priétaires terriens privés d'Egypte et, avant tout, de la famille royale, ont été expropriés. Ainsi a été resorbée la source de l'influence de cette couche aristocratique sur la vie économique, politique et sociale de l'Egypte. Selon les termes d'un des plus hauts officiers de la révolution au cours d'une campagne de propagande dans le district de Garbieh : « Nous avons anéanti le féodalisme agraire, pour qu'il n'y ait plus de féodalisme politique » (colonel Hussein A. Schafi, Aharam, 29 avril 1953). Ce n'est pas une forfanterie. Mais cela ne veut pas dire du tout que la grande propriété terrienne est complètement liquidée, ou bien qu'on doive escompter qu'elle sera liquidée par la réforme agraire. Non seulement une terre de 200 feddans — qui ne se trouve pas expropriée - est en Egypte un bien tout fait appréciable (environ 40 à 50 familles peuvent en vivre), mais la propriété des sociétés terriennes qui s'emplolent a la mise en valeur des terres en friche et à leur vente ne sont pas du tout atteintes et ne le seront pas par la suite. Il s'agit avant tout de sociéagricoles qui possèdent d'immenses fermes capitalistes (telle la société KumUmbo: avec 70.000 feddans dans le district d'Assouan, la société Sheik Fadel avec 7.000 feddans de plantations de canne à sucre dans le district d'Al Mania, la société « Viticole et Vinicole » avec 7.350 feddans dans le district de Bukheira...).
De tout ce qui a été dit ci-dessus, il résulte clairement que la principale transformation dans la structure de classe du village égyptien à la suite de la réforme agraire, et qui . continuera agir à l'avenir, c'est celle qui renforcera le caractère capitaliste de l'économie et de la société du village égyptien.