LE 2e CONGRES DES ECRIVAINS SOVIETIQUES
Le 15 décembre 1954 s'est ouvert à
Moscou le deuxième congrès des Ecrivains soviétiques. Ses travaux ont duré douze jours. Le premier congrès avait eu lieu en
1934.
Annoncée immédiatement après la mort de Staline pour l'automne 1954, il fut ensuite ajourné jusqu'au milieu de décembre, subissant d'une manière évidente les contre-coups de la lutte intérieure dans la direction du Parti et le gouvernement.
En 1953, une vigoureuse campagne, inaugurée par les attaques des critiques
Gourvich, Pomerantsev et autres, fut menee de maniere presque ouverte contre le « jdanovisme » stérilisateur de la production littéraire et artistique. Et dans le climat « libéral » créé par les mesures prises dans la première période apres la mort de Staline, on a assisté à l'éclosion de toute une série de romans, de pièces de théâtre dépeignant d'une manière vivante, caustique, certains aspects de la véritable réalité soviétique ¿qui n'est pas à confondre avec celle du * réalisme socialiste »).
Nous avons parlé en temps voulu de ce climat et de ces œuvres (1). Nous avons noté ensuite la réaction de style « néojdanoviste » qui commençait à s'esquisser a partir du milieu de 1954, contre les nouvelles tendances réalistes et critiques, et insisté sur la signification politique de cette réaction (2).
Mais nous ne pouvions pas naturellement encore la lier d'une manière certaine avec la lutte précise qui se déroulait déjà, maintenant selon toute évidence, dans les sphères dirigeantes de la bureaucratie.
Le 2è Congrès des Ecrivains s'est tenu à un moment où cette lutte était déjà proche de son dénouement, à peine quelques semaines avant la session du Comité Central du 25 janvier 1955 qui a scellé la défaite de la tendance MalenkovMikoïan. On comprend mieux ainsi, a posteriori, le climat dans lequel s'est déroulé le Congrès.
Ses résultats ne laissent pas d'autre part d'être assez significatifs des positions et de la ligne qu'entend défendre désormais (si elle le pouvait) la tendance victorieuse KhrouchtchevBoulganine. Tous les observateurs de ce 2è Congrès sont unanimes à constater qu'il s'est déroulé et terminé dans atmosphère de compromis à michemin, en quelque sorte ,entre la ligne " jdanoviste » de l'ère stalinienne, et la ligne « libérale » de la première période malenkoviste, qui a suivi la mort de Staline.
Si le Congrès a voulu ériger un barrage 48 plus solide contre les écrivains et auteurs dramatiques « genre nouveau » qui commençaient à « calomnier la société soviétique ». il a en même temps prêché la tolérance, l'indulgence, envers les écrivains « égarés » et évité les sanctions contre eux.
Alexis Sourkov. rapporteur officiel, a cru nécessaire de reprocher à certains critiques brutaux, de n'avoir pas toujours trouvé « le ton et le style qui convenaient dans l'intérêt de la littérature ». « Nous devons toujours nous rappeler », a-t-il ajouté, « qu'ayant affaire à un écrivain vivant dont le travail est utile à la littérature et à la société, nous luttons non pas contre lui, mais contre ses fautes, et qu'en lui expliquant avec patience la nature de celles-ci, c'est pour lui que nous combattons. »
Plusieurs délégués ont dénoncé les sévérités et le bureaucratisme des critiques et des organismes officiels. envers les. écrivains critiques, tels que Yokoub, Kolas poète biélorussien, Lougousk1, Alexandre Korneichouk, Michel CholoKhov, et même Ilya Ehrenbourg.
Korneichouk a pris la défense de Youzouski, critique littéraire, accusé dans le passé de « cosmopolitisme » dont le travail « Gorki comme dramaturge » est resté depuis des années dans les tiroirs de la maison des Editions d'Etat sans qu'il soit publié. Aussi de Boyadzhiyev, qui a écrit, toujours selon Korneichouk, une « très bonne » biographie de l'actrice Vera Mateskaya, et qui est restée également durant des années en attente aux Editions d'Etat avant d'être récemment publiée.
Ilya Ehrenbourg a pris la défense de Vera Panova, auteur des « Saisons », et conclut ainsi : «Le jugement d'un livre n'est pas une sentence judiciaire, et l'opinion de tel ou tel secrétaire de l'Union des Ecrivains ne doit pas être considérée comme un verdict de condamnation, avec toutes les conséquences qui en découlent. »
Cholokov, l'écrivain du Don Paisible et des Terres Défrichées, a provoqué un vrai scandale au Congrès (3) en s'élevant avec véhémence contre le « flot grisâtre d'œuvres incolores et médiocres » qui « s'est écoulé ces dernières années dans nos revues et a envahi le marché du livre », et en attaquant personnellement divers écrivains officiels, parmi lesquels Simonov, Ehrenbourg, Riousikov, pour
(1) Voir Quatrième Internationale, N° de mars -mai 1954.
(3) La Nouvelle Critique, décembre 1954.
Q VATRIEME 1 leur travail routinier, négligé, non sé. reux.
On a eu l'impression tout au long du Congrès d'une atmosphère de grande liberte dans les discussions, les critiques, mais qul certes ne se référaient lamais à la racine du mal : le régime politique bureaucratique. Le Congrès , termina ses travaux le 26 décembre, après avoir approuvé les nouveaux statuts de l'Union des Ecrivains et élu les membres de la direction.
Fait significatif de sa ligne générale de compromis : plusieurs auteurs critiques figurent malgré tout dans la direction, y compris Vera Panova, Ilya Ehrenbourg, et le poste Tvardousky. ancien éditeur épuré de la revue Novy Mir, pour avoir lancé quelques-unes des premières et des plus violentes attaques contre le régime « jdanoviste » dans les arts et la littérature.
Il est peu probable cependant que de telles mesures suffisent à « dégeler » sérieusement ces domaines dans la vie soviétique.
L'atmosphère bureaucratique et policière du régime politique avait réduit au silence depuis plusieurs années les meilleurs talents dramatiques. provoquant une crise grave de la production théatrale qui constitue en U.R.S.S.
Les journaux soviétiques reconnaissent cette crise, y reviennent souvent, exhortent les autres « qui se taisent depuis combien d'années déjà » (4) à écrire.
Du 30 novembre au 7 décembre 1954 s'est tenue à Moscou une Conférence des bâtisseurs, des architectes, et des travailleurs des industries des matériaux de construction », ect. convoquée par le Comité Central du Parti communiste de YU.R.S.S. et par le gouvernement.
N. Khrouchtchev y a prononcé un discours-programme, contenant entre autres, une critique sévère des méthodes de construction et de l'esthétique architecturale, qui dominaient dans l'ère stalinienne. Il s'est prononcé pour un style simple, sobre, plus moderne. Il a préconisé industrialisation poussée de la construction « condition décisive de son amélioration radicale », à travers une utilisation accrue des pièces préfabriquees en beton arme, une standardisatio des types de construction, de nombre limité, et une meilleure planification du travail a tous les échelons.
Il s'est élevé contre les architectes « qui se passionnent pour la décoration inutiles de façades », et qui ont admis * beaucoup de fioritures dans les projets ».
Ces • sérieuses insuffisances » s'expliquent « dans une grande mesure par les directives erronées émanant de l'Académie d'Architecture et de certains architectes célèbres ».
« Nous ne sommes pas contre la beauté » s'est-il écrié « mais contre les ornements superflus ».
S'adressant à Mordvinov, rrésident de :Académie d'architecture, il a dit
NT E NATIONALE
Mais ce n'est pas naturellement la ligne de Khrouchtchev qui provoquera le choc catalyseur de ces énergies.
L'art ne peut fleurir et s'épanouir que dans un climat de pleine liberté.
P.S. Dans les « Lettres Françaises ».
au lieu d'un compte-rendu objectif du
Congrès avec publication du texte des rapports et des interventions initialement promise, Aragon a préféré commencer luimême un « petit essai » sur ce Congrès. (A partir du n° 552 des « Lettres Françaises », janvier 1955). Plus heureux que celui d'Elsa Triolet, paru dans « L'Humanité », ce « petit essai » est devenu demesurément long, portant sur tout, sauf sur une appréciation objective de tout ce qui a été dit, critiqué, défini comme ligne dans ce Congrès. D'après
Aragon, tout va toujours pour le mieux dans le meilleur des mondes, et il ne s'est même pas aperçu du moindre changement. Jorge Amado, par contre, écrivant sur le même sujet dans « Pour une Paix durable, pour une Démocratie Populaire », (31-12-54) n'a pas pu manquer. lui, d'enrichir sa conception du « réalisme socialiste » en assistant à ce Congrès qui « a asséné un coup mortel au schématisme » et où « les partisans de la disparition des conflits dans les œuvres littéraires, les partisans de la simplification et l'embellissement de la vie et de la limitation des sentiments humains, ont été vigoureusement condamnés par les véritables créateurs de la littérature » ! « Vous, camarade Mordvinov et vos familiers, • VOUS avez étouffé des voix qui se prononçaient contre la tendance aux ornements et aux accessoires dans l'architecture. » (« Applaudissement »)
il a, par contre, loue le discours d'un certain Gradov qui a parlé « de la nécessité de l'utilisation critique de l'héritage classique , qui a dit que « l'architecture devrait être soumise aux besoins vitaux de notre société, et qu'à cet effet, il fallait lier encore plus étroitement a tous les échelons, l'architecture à la technique moderne et à la construction. développer largement l'initiative créatrice, l'esprit de novation, et liquider toute manifestation d'exclusivisme et d'étoufiement de la critique ».
La forme architecturale doit sortir organiquement de la conception de la structure d'ensemble, elle-même conditionnée par le climat, les matériaux et les techniques modernes, et la fonction de la construction envisagée non seulement isolément, mais dans son milieu, le quartier, la ville.
Aucun de ses éléments ne peut se superposer, voire se coller en tant qu'ornementation, décoration morte, artificielle, sur un bâtiment quelconque fini. Ce serait là un désastre à la fois financier et esthétique.
Mais une telle conception saine de l'architecture en tant que construction et art, n'est pas sans rapport avec le climat social. Elle ne peut pas fleurir sur la base de quelques recommandations verbales, qui viennent en effet ouvrir une soupape de sûreté aux vapeurs trop condensées de mécontentement, contre une réalité devenue absurde.
Le régime bureaucratique de l'U.R.S.S. et des Démocraties Populaires a, aussi bien en architecture que dans les autres arts, le style qui lui est le plus propre. Voir — dans le domaine de l'architecture — la Staline-Allée à Berlin-Est, avec ses fausses façades décorées, Varsovie ressuscitée dans son ancien style, monument de gaspillage et d'anachronisme, les colonnades, balustrades et fioritures diverses pseudo-classiques et néo-baroques, dans tant de bâtiments en U.R.S.S.
Staline aimait cela et les bureaucrates s'y reconnaissaient dans leur puissance et leur pseudo-culture fraîchement acquise, non encore décantée, de néo-petit-bourgeois.