LES AMES MORTES d'une intelligenzia désemparée
(A propos des " Mandarins")
Voici les idées, les preoccupations, les meurs, dun mille social donne, en France dans le nouvel après-guerre. vrai document social écrit avec franchise et des dons incontestables de narrateur.
Une « élite » d'intellectuels avant-gardistes à Paris, métropole des arts, de la pensée, hommes et femmes libres, affranchis de préjugés qui ont touché à tout, y compris à Hegel, à Marx, et à Freud. Hommes de gauche, bien disposés envers le prolétariat, la Révolution ayant passé pour la plupart par la
Existentialistes et existantialisants de l'école française qui se rattache à Sartre et à Merleau-Ponty.
Simone de Beauvoir a-t-elle conscience à quel point son histoire romancée accable ce milieu ? A-t-elie fait à travers son récit, œuvre de psychanalyse. libérant d'un potentiel qui devenait étouffant, de dégoût, de répulsion, sinon de haine envers son propre entourage ? L'univers de son roman est d'un bout à l'autre habité par de véritables âmes mortes, y compris dans leurs vices, sans élans, sans résonances, sans chaleur humaine.
Les mariages qui se perpétuent sans comprendre pourquoi, dans l'accablement ,des enfants « librement » élevés, véritables épaves à tout point de vue, des résistants entrainés par le courant durant la guerre, qui sombrent ensuite dans le crime ‚le vice, ou la réaction, et des intellectuels, des penseurs, voulant goûter à la politique prolétarienne, avec la même improvisation et légèreté qu'à tout le reste, déchirés entre les mille problèmes-pièges que leur tend leur tête, embrouillée, peut-être par trop de « philosophie • (de mauvaise qualité).
Il y aurait beaucoup à dire sur les conclusions qu'on peut tirer du récit de Simone Beauvoir, concernant les conceptions sur la morale, l'éducation des enfants, ou la question du « deuxième sexe » des existentialistes, et de Simone de Beauvoir en particulier. Il est rare, en tout cas, de trouver un apologiste de fait plus accablant, plus résigné entre autre à la condition actuelle des femmes, mortes, finies, dès l'âge de 35 ans déjà que la portraitiste de Anne des « Mandarins ». Mais bornons-nous a l'intérêt du roman du point de vue des idées politiques qu'il contient.
Il est incontestable, tout d'abord, que 66 l'auteur retrace l'évolution des idées de ses héros (les références à des personnages et des mouvements que , chacun peut sans difficultés y reconnaître importent peu) à priori, dans l'optique qu'il a acquise après une longue expérience.
Historiquement, les choses se sont passées différemment, et les écrits antérieurs, aussi bien politiques que littéraires, le prouvent abondamment.
La philosophie politique d'un Dubreuilh qui l'amène de la réticence initiale a « certains procédés communistes » impossibles « à encaisser », à son adhésion au Parti communiste, est d'une simplicité effarante, et qui suflirait à elle seule à expliquer l'échec rapide du mouvement politique qu'il a voulu animer au début : le S.R.L. Il y a l'Amérique impérialiste, et l'U.R.S.S. « socialiste » quand-même, puisque de tous les « socialismes possibles », il est le seul à avoir le mérite d' « exister » ; la partie se joue actuellement entre eux et peut aboutir à la guerre ; comme il est nécessaire de faire face avant tout à l'impérialisme et à la guerre ‚il faut taire les divergences éventuelles avec « les communistes ». taire même la vérité quand elle parait « nocive », engager l'action avec eux et sous leur commandement.
La seule manière de «servir les hommes» à l'heure actuelle, c'est de « s'installer » dans « cette réalité » et non « s'amuser petits rêves ».
D'ou l'attitude de Dubreuilh envers les camps de concentration soviétiques.
Il ne doute pas de leur existence, mais se refuse à dire la vérité sur eux et mener campagne pour leur suppression, car il croit ferme que cela profiterait à l'Amérique et à l'impérialisme. Il aborde toute la question de l'U.R.S.S. et de ses relations avec les « communistes » à travers quelques aspects secondaires, d'ordre moral ou sentimental faute de critères sociologiques et politiques plus fondamentaux et déterminants.
D'où la superficialité stupéfiante avec laquelle il s'efforce de juger le phénomène régime politique de l'U.R.s.s. et la politique des Partis communistes qu'il confond constammeat avec le « communisme » et les « communistes » ; d'ou, aussi, le malaise qu'll ressent malgré tout souvent devant les pratiques, les procédés, la mentalité de ces « communistes » et qui l'amènent à « souhaiter le triomphe du communisme, tout en
Résistance.
VATRIEMEN sachant qu'il ne pourrait pas vivre dans un monde communiste » !
La déformation bureaucratique du régime de l'U.R.S.S. sous le règne de Staline ses répercussions profondes, déterminantes, dans la politique, les procédés, la mentalité des Partis communistes ne sont même pas soupçonnés par
Dubreuilh, et les autres héros tourmentes du roman !
Et pourtant, ils n'ont pas hésité un seul instant à se lancer dans la politique, et quelle politique : créer un mouvement proletarien révolutionnaire, côté đu Parti communiste. Qu'ils aient vite abouti à l'échec, à l'impasse, certains à la décomposition, quand d'autres se seraient résignés à la capitulation, n'est que l'aboutissement inévitable d'une équipe d'intellectuels dilettantes bien disposés envers le prolétariat, mais complètement dépourvus de bagage théorique marxiste et d'expérience tant soit peu sérieuse d'activité révolutionnaire dans les rangs du prolétariat.
«Il faudrait savoir tant de choses ! » dit Dubreuilh, pour comprendre aussi bien la signification plus profonde des camps que de tout le reste. Le malheur est qu'il s'est engagé dans l'action, ainsi que Henry, directeur d'un grand Journal politique, qui ressent parfois son impréparation désolante pour cette tache sans acquérir ce savoir, et qu'il a en plus théorisé des appréciations et des positions empiriques, en partaat des aphorismes pseudo-philosophiques absur-
Kinsey et l
Vouloir combattre le puritanisme jusqu'en ses racines les plus profondes, souligner que la sexualité est effectivement « une force formidable » dont la répression « opère » effectivement « des ravages » et explique, ajoutonsnous, pour beaucoup d'humeur cuodienne des mortels, est certes œuvre fort louable. Il y a, dans l'essai de Daniel Guerin sur les fameux rapports Kinsey, des idées, des passages et même des pages entières, remarquables, justes, révolutionnaires. Mais il y a ‚aussi d'autres idées, qu'on s'étonne et qu'on regrette, de trouver sous la plume de l'auteur de « Fascisme et Grand Capital » et de « Au service des colonisés ». Nous nous bornerons à relever celles qui à notre point de vue sont les plus criticables (2).
Daniel Guerin découvre, avec un enchantement non dissimulé, Kinsey qu'il considère comme étant presque égal, sinon bien supérieur à Freud à certains égards, et comme presque aussi révoIutionnaire et fondamental dans son domaine (celui de la sexualité) que Marx!
C'est, pour ne pas dire plus, tout simplement inadmissible.
Tout d'abord la comparaison avec Freud, si flatteuse pour Kinsey, à trareda, sı mabeuse pour bulsey, a wa-
NTERNATIONAL E des : ce qui compte c'est ce qui existe, etc.
Il y a déjà longtemps que d'autres ont voulu parodier la pensée de Hegel sur l'identité du réel et du rationnel. Mais c'est Marx et Engels qui ont fait remarquer, 1 à. la suite de Heine, que le réel hegelien n'est pas tout ce qui existe, mais qui continue encore à être nécessaire. Car il y a des existences et des réalités qui ont perdu leur raison d'être, et sont entrés en processus de disparition inévitable.
C'est le cas avec le stalinisme, aussi bien dans sa forme de régime politique
- et non social - de l'U.R.S.S. que dans ses manifestations dans la politique des Partis communistes. En identifiant le « communisme » et les « communistes » avec le « stalinisme » et les « staliniens », en créant ainsi une série de faux problèmes et de faux tourments pour eux-mêmes, les héros du livre de Simone de Beauvoir ont peut-être prononcé sans le vouloir le plus accablant réquisitoire contre leur espèce de « Mandarins » : effectivement, l'heure n'est pas aux intellectuels qui consentent à promulguer des mouvements politiques prolétariens et à les diriger. Leur échec est inévitable. rapide et affligeant. L'heure est à un véritable équilibre entre une pensée réelle et une action effective parmi les hommes. pour les hommes: le militant marxisterévolutionnaire qui reste lucide, critique. démystifié. y compris des fétiches de son propre camp de classe. a sexualité de Daniel GUÉRIN l'émerveillement de ceux qui s'extasient vers les pages de Guérin, fait devant « l'économétrie » - enfin une « sociologie scientifique »! — et qui oseraient la comparer, par exemple, avec le marxisme! (3)
D. Guérin connait et apprécie Freud, il consent même à lui trouver sur quelques sujets une certaine supériorité sur Kinsey. Mais tout cela est dit d'une manière si réservée, par rapport au débordant enthousiasme qui l'emporte quand il parle des contributions soi-
(I) Aux Editions Julliard, Paris.
(2) Nous laissons en particulier de côté la question de la « polymorphie » de la sexualité et de la place que l'homosexualité y occupe, aussi bien dans les de D. Guérin.
(3) Kinsey ni éducation, profondes, sauf, rapports Kinsey que dans l'essai manie une technique que n'éclaire ni compréhension théoriques plus comme tout bon intellectuel américain bourgeois, un pragmatisme désespérément simpliste et mécanique. D'où, non pas l'inutilité complète, mais la limitation évidente de tels procédés. Quant aux louanges adressées par D. Guérin à «. l'Amérique progressive et libérale qui n'a pas hésité à doter Kinsey des moyens matériels dont il avait besoin pour mener à bien sa vaste en-
UATRIE ME I disant capitales de Kinsey, qu'on reste vraiment littéralement stupéfait. Quoi ? Vraiment « l'Alpha et l'Omega de la doctrine de Freud» se résumeraient dans le «lameux complexe d'Œdipe» (4) lui-même S1 discutable d'après Kinsey? Freud n'aurait fait que « déblayer » simplement le chemin qu'un Kinsey transforme maintenant en avenue largement ouverte allant au cœur des problèmes ?
Près d'un demi-siècle avant les différents Kinsey, statisticiens-technologues de de la « sexologie », Freud, — véritable homme de science et penseur parmi les plus puissants de l'humanité - a soulevé « le couvercle de l'âme humaine » suivant l'heureuse expression I. Trotsky, semant, en véritable génie qu'il était, une multitude d'idées nouvelles, traçant tout un faisceau de chemins nouveaux, fertilisant toute une série de sciences anciennes et nouvelles médecine , psychiatrie, psychologie, pédagogie, etc. Il importe peu qu'aujourd'hui idées et doctrines ne sont plus toutes encore complètement valables ou que certaines d'entre elles soient quelque peu dépassées. C'est de Freud qu'est partie l'impulsion la plus puissante dans de si nombreux domaines, ainsi que le choc catalyseur d'idées le plus profitable. C'est Freud qui a attiré le premier et fixé l'attention des hommes sur l'immense importance de la sexualité et de ses conséquences.
Quel rapport entre la richesse, la puissance, la prolondeur de la pensee treulienne et l'extrême sécheresse. l'extrême mécanisme d'un Kinsey, ramenant constamment et sans détour le psychologique humain à l'anatomique et au physiologique au nom d'une pseudo-science du fait « chiffré », du fait statistique ?
* Avant d'avoir lu le Rapport, un socialiste ou un communiste, écrit très sérieusement D. Guérin, impatient de mettre fin à la société de classe et à l'exploitation économique, pouvait, avec Lénine, considérer question sexuelle » comme secondaire, ou comme un simple appendice d'une lutte qui doit se dérouler primordialement sur le plan social. Depuis la publication du Rapport, une telle attitude n'est plus possible » (page 21). Kinsey « nous incite involontairement à poursuivre conjointement la révolution sociale et la révolution sexuelle jusqu'à l'émancipation complète, sur les • deux plans, des êtres humains aujourd'hui encore écrasés par le double fardeau d'une hydre à deux têtes : le capitalisme et le puritanisme ». (page 21)
Toute la question est là, dans cette idée qu'avance maintenant D. Guérin tout au long de son essai, de la révolution socialiste et de la révolution sexuelle, jumelles, conjointes, parallèles, aussi importantes l'une que l'autre, pour lesquelles il faut, dès maintenant, conjointement lutter, avec la même énergie, le même intérêt.
Les marxistes révolutionnaires qui luttent pour l'épanouissement complet de l'être humain et qui, grâce à l'apport de toutes les sciences, sont les seuls capables de comprendre celui-ci dans toute la richesse et la complexité de sa nature 68
NTERNATIONALE biologico-sociale, sont certes loin de minimiser, de quelque façon que ce soit, l'importance immense de la sexualité.
Les vrais marxistes révolutionnaires sont profondément reconnaissants à. Freud de sa contribution capitale en ce domaine et ne considérent nullement la question comme « secondaire ». marxistes revolutionnaires, ils comprenen même temps, en véritables nent à fond, comme Lénine, que qu'on peut appeler la libération sexuelle de l'homme et de la femme, est une conséquence de la révolution socialiste, sans la réalisation de laquelle tout le reste risque de n'être que bavardage creux et leurre.
La véritable libération sexuelle hommes et des femmes, à tout age, ne peut être qu'une conséquence pas même immédiate mais ultérieure de la révolusocialiste, rendant matériellement et physiologiquement possible une grande activité sexuelle, dans un cadre d'égalité, de liberté parfaite, de beauté et d'exaltation.
Ni les ouvriers écrasés, entre autres. par le labeur quotidien, ni les femmes toujours si défavorisées ne peuvent « se libérer » sexuellement sans révolution socialiste préalable. Seuls quelques individus privilégiés peuvent prétendre pouvoir lutter dès maintenant efficacement pour leur propre libération sexuelle. Mais prétendre seulement! Car pour personne, en réalité dans le cadre de la société actuelle n'existe la possibilité de rapports sexuels émanant librement de l'épanouissement de leur être physique et affectif, sans aucune sorte de contrainte et sans laideur. De tels rapports ne s'épanouiront que dans une phase très supérieure de la société socialiste, où l'être humain deviendra pour autre être principale source d'amour et de plénitude, et non pas une source perpétuelle de conflits de toute sorte et de traumatismes psychiques.
Nous sommes très loin, en ce cas, de
«l'amour » à l'américaine, de l'amour à la Kinsey ou de l'amour vénal des maisons closes, sans lesquelles, ose écrire D. Guérin, « l'activité sexuelle des hommes » dans la société actuelle, « tant qu'ils n'auront pas libre accès aux femmes ». devient plus difficile, plus onéquête s. il est regrettable que la signification sociale de telles recherches se faisant actuellement aux Etats-Unis, semble échapper à l'auteur de Où va le peuple américain ?. On ne peut parler malheureusement a l'heure actuelle d'une « Amérique progressive et libérale » - en dehors d'une toute petite minorité d'hommes liés au prolétariat et au marxisme — qui ne manifeste son existence que dans de telles entreprises, succédanés pitoyables d'une science véritable de l'homme social et qui objectivement détournent l'attention de l'activité sociale politique, plus nécessaire que ¡amais dans le pays encore dominé par les maîtres impérialistes redoutables de Washington, pour la fixer sur la sexualité « polymorphe ou sur une parodie de psychanalyse exerçant ses ravages dans les porte-monnaies et l'intelligence de ses « objets ».
(4) Page 26.
IEME reuse et plus aléatoire », (page 123). Il ajoute sur ce meme sujet ailleurs :
« Dans l'état actuel des mœurs, partir en guerre contre la prostitution, c'est fermer... à la catégorie des « mals aimes » (personnes laides, difformes, sourdes, aveugles, infirmes, etc.) la dernière issue. » (page 136). D. Guérin a tout simpement ou te dans ces ra serversei les femmes rendant ces « services » une partie besogneuse du sexe mâle.
Les centaines de milhers, les millions de femmes dégradées au plus bas niveau, parquées dans les horribles guettos des maisons et des villes closes de par le monde capitaliste.
pour D. Guérin ? Seront-elles sacrifiées à l'autel de l'égoïsme hommes, qui ayant été initiés à l'amour souvent de cette manière abjecte, trainent ensuite avec eux, toute leur vie durant, le dégoût et la fuite permanente
Le « dégel » risqué d'
Nous avons maintenant la possibilité de lire le texte en français du « Dégel » de Ilya Ehrenbourg (1) qui, à côté des « Saisons » de Vera Panova (2), a suscité tant de commentaires et polémiques en U.R.S.S., y compris au récent Congrès des Ecrivains soviétiques.
C'est une nouvelle par laquelle son talentueux auteur a incontestablement voulu prendre sa place parmi la pléiade des écrivains soviétiques, qui se sont efforces d'amorcer le « dégel » de la littérature soviétique, par trop pétrifiée, a la faveur des quelques tiédeurs printanières émanant du climat post-stalinien de la première période malenkoviste.
Mais Ehrenbourg, homme averti des realites soviétiques, n'était pas à juste raison, complètement assuré du renforcement et de l'installation définitive d'un tel climat nouveau. Homme prudent. 1. a amorcé son propre « dégel » avec beaucoup de précautions rendant la retraite toujours possible, ainsi que les preuves de son « orthodoxie ». La nouvelle est, de ce point de vue, un chefd'œuvre où les mille vérités sur la réalité soviétique sont dites de la manière la plus anodine possible, apocryphe presque. en passant, sans jamais appuyer:
Mais elles existent, et la postérité dira que Ehrenbourg l'écrivain «officiel », a saisi la première occasion pour montrer qu'il n'a pas voulu être ni tellement dupe, ni tellement lache.
La nouvelle commence par une réunion du Parti, où un des héros principaux du récit, l'ingénieur Korotéiev, critique un roman comme « peu vraisemblable », car « il n'y a rien de typique là-dedans ». Et il donne un exemple : le lecteur du roman ne peut pas croire que l'agronome Zoubstov (héros du roman) « un peu trop sür de lui mais honnête, puisse étre tombé amoureux de la femme de son camarade, une femme coquette, volage, avec laquelle il n'a aucune préoccupation spirituelle commune. Il me semble (dit Korotéier) a1e 1o11t0119 devant la femme, cet « objet sexuel »?
D. Guérin veut bien lutter des maintenant « conjointement » pour les
« deux » révolutions et se refuse à subordonner l'une à l'autre. Mais, « en attendant l'avènement d'une société délivrée de la pollution de l'argent et où l'égoïsme aura fait place à la fraternité », il se refuse à « partir en guerre contre la prostitution »! C'est incroyable et infiniment pénible de la part d'un écrivain socialiste qui porte son nom!
De tels propos. « audacieux » non « puritains », très « avant-gardistes », on les trouve généralement sous la plume des « penseurs » et écrivains existentialistes. Sur toute une série de questions capitales, D. Guérin glisse, dans son essai sur Kinsey, du marxisme révolutionnaire aux thèses de l'existentialisme.
Ce qui est certes très regrettable. un écrivain astucieux un effet facile. En vérité nos hommes soviétiques sont plus purs, plus sérieux, tandis que l'amour de Zoubstov semble transerire mécaniquement dans les pages d'un roman soviétique ce qu'on trouve dans œuvres des écrivains bourgeois. » (Souligné par nous). Mais dès ce moment même Korotéiev, accueilli avec des applaudissements par l'auditoire, commence en réalité à découvrir et à vivre une vie à la Zoubstov.
L'ensemble des héros de la nouvelle de Ehrenbourg cessent d'êtré « purs » et « sérieux » dans le sens du «typique» de la littérature du « réalisme socialiste » jdanoviste, et se meuvent en tant qu'êtres humains, réels, dans un cadre social donné.
Ce cadre, Ehrenbourg le dépeint en pointilliste, avec quelques phrases, quelques réflexions, quelques remarques, parsemées tout au long du récit sans jamais appuyer d'une manière tant soit peu particulière.
Mais il est facile pour un lecteur critique de saisir le climat d'oppression bureaucratique qui pèse sur cette société. Toute la nouvelle baigne dans cette atmosphère tendue, sans joie. « En automne 1936 , Korotéiev apprend que « le mari de sa mère avait été arrêté ». C'est la période de la purge et des procès de Moscou. Korotéiev voulait « confier son malheur à son meilleur ami, lui demander conseil. Mais lui avait pris un air froid et sans dire un mot, était passé sur l'autre trottoir. » (page10)
« Les ouvriers parlaient volontiers » à Korotéiev, « ils le considéraient comme un homme honnête que sa situation n'avait pas corrompu ». (page 22)
Une femme (Lena), après ce discours officiel de Korotéiev à la réunion du Parti, pouvait, selon lui, se demander: « qu'est-ce qu'il est, Korotéiev ? Un
(I) Aux Editions e Défense de la Paix », Paris.
(dit Korotéiev) que l'auteur a cherché (2) Aux Editions des Editeurs Réunis, Paris.
bureaucrate ? Un misérable menteur ? »
Un autre (Volodia) parlant d'un directeur d'usine, dit : Jouravlov c'est un vrai bureaucrate. A cause de types pareils les gens versent des larmes, mais qu'est-ce que ça leur fait... Et si on en écrase un, dix autres repoussent, comme champignons après la pluie (page 65)
Ailleurs une simple phrase : « Les gens fabriquent des machines superbes, et ils vivent dans des maisons pourries aux toits percés. » (page 101). Il s'agit des ouvriers d'une usine.
Les scènes concernant les tourments et la chute de Jouravlov. directeur d'usine, tombé sans savoir pourquoi, par un accident stupide , en disgrâce, fini, n'en suggèrent pas moins, et avec une vigueur dramatique réelle, le caractère impitoyable, aveugle, de la machine bureaucratique.
Et après, dans la nouvelle de Ehrenbourg, il y a toute une partie concernant l'état des arts et de la littérature en U.R.S.S., et qui a surtout retenu l'attention de ses critiques.
Volodia, fils d'un père exemplaire « vieux bolchevik », n'arrive à faire carrière comme peintre qu'en « comprenant ce qu'on lui demande» (page 30). Il décide de peindre sur « commande » : « Le Festin du Kolkhoz », « Le Meeting à l'Usine », un « panneau représentant des vaches et des poules de race », qui lui apportent de l'argent et de la considération.
Il tient des propos qui ont scandalisé fortement des critiques comme Simonov (3) et un grand nombre des lecteurs de ce « dégel » : « A l'heure actuelle », dit Volodia, « tout le monde se réclame de l'art et personne ne l'aime, telle est l'époque où nous vivons. » ; il n'y a pas de « justice » pour les véritables peintres, comme pour Sabourov (autre héros du roman) qui, lui, « va contre son temps » ; a Moscou, pour faire carrière, «il faut être aimable avec les artistes, suivre les journaux pour savoir qui a été encensé, qui a été critiqué, il faut calculer, et tout le temps tout lutter pour son droit à la croûte. », etc. 70
Comment la critique soviétique, celle qui est dans la « ligne », a-t-elle apprécis cette nouvelle (vraiment nouvelle) d'Ehrenbourg ? « Si la vision générale de la vie qu'Ehrenbourg nous donne dans le Degel éveille en nous des sentiments contradictoires » écrit à ce propos K. Simonov (4), « tantôt de la sympathie et tantôt de la perplexité. Si cette grisaille de tristesse générale qui embrume la nouvelle s'oppose aux quelques taches lumineuses que sont les personnages aimés de l'auteur, si donc, dans ce domaine, on est tantôt d'accord avec l'auteur et tantôt en conflit avec lui, par contre, lorsqu'il s'agit d'apprécier comment Ehrenbourg conçoit l'art de chez nous, la lecture de sa nouvelle ne laisse plus place à aucun sentiment contradictoire. C'est une image sciemment caricaturale de la vie artistique de notre pays que donne la nouvelle de sorte que ni les conclusions auxquelles arrive l'auteur, ni l'idéal très estimable qu'il défend ne font vibrer en nous la moindre corde sensibie. La chose est assez grave...»
Ehrenbourg a répondu à ces attaques en niant toute mauvaise intention et, voyant déjà poindre à l'horizon la carrure redoutable de Khrouchtchev, il s'est empressé de déclarer avoir consacré sa nouvelle « aux rapports humains, à la lutte contre l'indifférence envers les camarades, à la lutte contre le mauvais travail, à la victoire sur l'incompréhension qui empêche parfois les gens d'être heureux »
Mais, malgré la meilleure volonté, personne n'a été dupe de son jeu «innocent» et la rédaction de la Litteratournaïa Gazeta (5) continua à lui reprocher « que malgré de bonnes intentions, (?), le Dégel ne satisfait pas les lecteurs qui le trouvent sans vie, pessimiste avec des personnages insuffisamment étudiés », qui ne reflètent pas « notre vie soviétique. »
La rédaction de la Revue donne d'autre part raison aux critiques formulées Simonov concernant les idées sur l'art, par exprimées par les personnages de la nouvelle d'Ehrenbourg. L'hiver n'est pas fini pour lui.
M. P.