Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › vol. 13, n° 1-3

1905-1955 : 50e anniversaire de la Première Révolution russe et de la théorie de la « Révolution permanente »

Quatrième Internationale, vol. 13, n° 1-3 · mars 1955 · p. 60-65 · 4 281 mots

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C'est le 9 janvier 1905 que les ouvriers de Pétersbourg (aujourd'hui Lemingrad) conduits par le pope Gapone devant le Palais d'Hiver du Tsar, furent massacrés par les troupes impériales.

Cette tuerie donna le signal d'un mouvement révolutionnaire qui secoua toute la Russie et qui, à travers des phases diverses, se prolongea par des soulèvements des paysans jusqu'en 1906..

C'était la première révolution russe, « répétition générale » selon Lénine de celle de 1917.

C'est en octobre 1905 que fut formé le premier Conseil des délégues ouvriers élus, le premier Soviet, à l'occasion d'une grève déclenchée par les ouvriers typographes de Petersbourg.

Et « c'est précisément dans l'intervalle qui sépare le 9 janvier de la grève d'octobre de 1905 » que L. Trotsky « arriva à concevoir le développement révolutionnaire de la Russie sous l'aspect qui fut ensuite fixé par la théorie dite de « la révolution permanente ». (1)

L'importance de ces évènements est capitale pour la marche ultérieure de la révolution prolétarienne et la formation théorique du mouvement communiste international.

La première révolution russe, plus que la Commune de Paris, a mis en lumière les formes d'action et d'organisation du prolétariat révolutionnaire, son rôle dirigeant dans la révolution, ainsi que l'importance de l'alliance avec la paysannerie pauvre. D'autre part, elle a eclaire theoriquement le caractère et la dynamique de la révolution dans les pays sous-développes, semi-coloniaux, à l'époque impérialiste.

Le rôle de Léon Trotsky dans les évènements de 1905 et dans la théorisation des. enseignements fondamentaux de cette révolution fut et reste capital.

Arrivé de l'étranger à Kiev en février 1905, il continue son activité clandestine révolutionnaire à Petersbourg, ou l'amène Krassine, membre de la direction de la fraction bolchevik de la social-démocratie russe. Apres les mois de janvier et de février, marqués par l'action révolutionnaire du prolétariat, la direction de la révolution passe aux mains des bourgeois et des petits bourgeois libéraux, qui à travers des congrès, des assemblées et des pétitions, réclament un gouvernement constitutionnel et des réformes.

Il faut attendre la fin de l'année 1905, après la révolte de l'équipage du cuirassé Potemkine (juillet 1905) et la fin de la guerre russo-japonaise, pour voir l'initiative revenir au prolétariat.

Au milieu d'octobre 1905 éclate à Petersbourg la grève des ouvriers typographes qui élisent le premier Soviet et cherchent à étendre la lutte à d'autres branches de la classe ouvrière. Leur Soviet devient vite la véritable direction prolétarienne de toute l'ancienne capitale, et un exemple à imiter dans plusieurs autres centres ailleurs.

Trotsky est apparu pour la première fois au soviet réuni à Institut Technologique de Petersbourg le 15 octobre 1905. Il en devient vite son « esprit dirigeant » et, après l'arrestation le 22 novembre 1905 de son président Kroustalev, il est fun des trois nouveaux présidents élus du soviets.

« Lors des grandes occasions, 1l parlait au nom aussi bien des bolcheviks que des mencheviks, ainsi que de l'ensemble du soviet. Il a écrit la plupart les manifestes et des résolutions du soviet, et édita son journal, les isvestia », écrit Isaac Deutcher à propos du rôle de L. Trotsky en 1905. (2)

C'est Trotsky qui pressa les bolcheviks, à travers Krassine, à se faire représenter — sans poser de conditions — au soviet dont ils avaient au

(1) Préface de L. Trotsky à l'édition russe de son livre « 1905 » en 1922 à Moscou (L'édition française de 1923 fut publiée par la « Libraire de l'Humanité »).

(2) « The Prophet Armed », p. 131. 60 début méconnu la signification historique enorme. Et c'est encore Trotsks qui présida la fameuse dernière séance du soviet (3 décembre 1905) à laquelle mit fin lintervention de la police, après que Trotsky intima à deux reprises l'ordre à l'officier qui voulut annoncer l'arrestation des leaders du soviet, de ne pas interrompre les orateurs et de quitter la salle de la réunion.

L'activité révolutionnaire de L. Trotsky en 1905 fut couronnée par l'attitude exemplaire qu'il eut au cours du proces du soviet et le plaidoyer historique qu'il prononça devant la cour tsariste pour la défense du soviet et de la révolution. « Le 4 octobre (1906) Trotsky se lève pour parler... Il avait modelé son discours sur la manière que Marx et Lassalle avaient usée quand en 1848 ils étaient confrontés avec des accusations identiques. Mais à cette occasion il a probablement surpassé ses maîtres ». (3)

enseignements théoriques fondamentaux de la révolution de 190s ont été tirés en premier lieu et principalement par Trotsky. Ses différends avec Lénine à lépoque furent ensuite tranchés par histoire, lors de la Révolution de 1917 et du tournant opéré dans l'orientation des bolcheviks avec les fameuses « Thèses d'avril » (1917) de Lénine.

Lénine a reconnu ce fait implicitement et explicitement. En mars 1919, les Editions d'Etat republiaient à Moscou les conclusions de l'œuvre Trotsky de 1907 ,« Notre Révolution », (4) dans lesquelles pour la première fois 1l formulait clairement la théorie dite de la « révolution permanente »; et où il faisait état de ses différends sur cette question aussi bien avec les bolcheviks qu'avec les mencheviks. La réédition de ce livre ne suscita alors aucun commentaire de la part de Lénine, sauf qu'il avoua ensuite à Joffe n'avoir jamais lu ce livre avant 1919. (5)

En 1922 Trotsky fit réimprimer son œuvre « 1905 › écrite en allemand en 1909 (6) et qui est en partie une refonte de « Notre Révolution ». Il réaffirmait entre autre, dans la préface de ce livre, avoir eu raison dans se theorie de la « révolution permanente », confirmée par la révolution de 1917. A nouveau, Lénine (ni' aucun d'autre dirigeant bolchevik) ne fit aucum commentaire quelconque contraire. Enfin, dans la lettre citée de Joffe, diriLetovsk, ancien menasse deur de fUS.5 en Allemas pourparle sa de Bestgeant bolchevik, membre de la délégation soviétique aux pourparlers de Brest ancien ambassadeur de l'U.R.S.S. en Allemagne, et au Japon, qui s'est suicidé en 1927 à titre de protestátion contre la réaction thermidorienne qui s'abattait sur Trotsky et la vieille garde bolchevik, il écrit ceci

« Vous savez que pendant plus de 20 ans jai marché avec vous, depuis la « révolution permanente »... Je vous ai souvent déclaré avoir entendu, de mes propres oreilles, Lénine reconnaître qu'en 1905 ce n'est pas lui mais vous qui aviez raison. Devant la mort on ne ment pas, et je vous le répéte maintenant à nouveau. » qui mit en lumière, outre le développement et la dynamique de la révolution prolétarienne de notre époque, l'importance du soviet. dans tout le rôle que joua cette institution ensuite dans la Révolution de 1917.

On peut considérer, par contre que la principale contribution théorique de Lénine, en 1905, est d'avoir saisi mieux que quiconque l'importance de Palliance révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie pauvre afin d'assurer la victoire.

Dans le cadre de la conduite stratégique de la révolution éclairée par Trotsky, cette considération tactique de Lénine a permis en 1917 la victoire de la Révolution.

L'intérêt capital de la « révolution permanente » en tant que conception théorique du marxisme révolutionnaire du développement, de la dynamique de la révolution prolétarienne à notre époque (de la seule révolution possible)

a été prouvé de manière positive ou négative par toutes les grandes experiences révolutionnaires depuis 1905, la Révolution russe de 1917, la révo. lution chinoise vaincue de 1925-1927, la révolution espagnole de 1931-1938, la nouvelle révolution chinoise victorieuse de 1946-1949 et ses développements actuels, la révolution vietnamienne, les révolutions iranienne, égyptienne, bolivienne, guatémaltèque de nos jours.

En cette année 1955, la rédaction de Quatrième Internationale tient a célébrer le 50° anniversaire de la naissance de la théorie de la « révolutiom permanente » en publiant des extraits des écrits de L. Trotsky jalonnant la voie historique que sa pensée a parcourue sur cette question.

(3) « The Prophet », I. Deutcher .p. 164. (4) « Résultats et perspectives ». (5) Voir lettre Joffe à Trotsky du 16 novembre 1927, conservée dans les archives de Trotsky de l'Université Harvard

(6) Edition française déjà mentionnée de la « Libraire de l'Humanité », (1923). 6

Nous commençons dans ce numéro avec quelques extraits des plus caractéristiques de ses écrits contenus dans son livre déjà mentionné e 1905 >. Nous les faisons précéder par quelques appréciations, tirées pour la plupart du même livre, sur la naissance, la signification et les perspectives du soviet.

M. P. L'INSTITUTION DU SOVIET.

Les villes russes constituaient une base trop étroite pour la lutte. Le Soviet s'efforça d'étendre la lutte sur une échelle nationale mais il resta avant tout une institution de Petersbourg... Il n'y a pas de doute qu'au prochain soulèvement révolutionnaire, de tels Conseils ouvriers se formeront dans tout le pays. Un Soviet ouvrier panrusse élu par un Congrès national prendra la tête du mouvement L'histoire ne se répète pas. Le nouveau Soviet n'aura pas à passer enore une fois à travers l'expérience de ces cinquante jours. Et cependant de ces cinquante jours il sera capable de déduire tout son programme d'action : coopération révolutionnaire avee l'armee, absolutisme ; destruetion de l'appareil militaire de avec l'armée, la paysannerie et les couches plébéiennes des classes moyennes ; abolition de l'absolutisme en partie licenciement et en partie réorganisation de l'armée ; abolition de la police et de l'appareil bureaucratique ; journée de 8 heures ; armement du peuple et surtout des ouvriers ; transformation des Soviets en organes du pouvoir révolutionnaire dans les villes ; formation de Soviets paysans chargés de mener à bien la révolution agraire sur place ; élections de l'Assemblée constituante... Il est plus facile de fermuler un tel plan que de le réaliser, mais si la révolution était victorieuse le prolétariat ne peut qu'assumer ce rôle. Il accomplira une tâche révolutionnaire me le mondé n'en a encore jamais vu de pareille. L'histoire de ces cinquante jotrs ne sera qu'une page terne dans le grand livre de la lutte et de la victoire du prolétariat. » - (« Notre Révolution », 1907).

Le Soviet organisait les masses, dirigeait les grèves et les manifestations, armait les ouvriers, protégeait la population contre les pogromes. Mais d'autres organisations révolutionnaires remplirent la même tâche avant lui, à côté de lui et après lui : elles n'eurent pourtant pas l'influence dont le Soviet jouissait. Le secret de eette influence est en ceci : cette assemblée sortit organiquement du prolétariat au cours de la lutte directe, prédéterminée par les événements, que mera le monde euvrier pour la conquête du pouvoir. Si les prolétaires d'une part et la presse réactionnaire de l'autre donnèrent au Soviet le titre de « gouvernement prolétariea », c'est qu'en fait, cette organisation n'était autre que l'embryon d'un gouvernement révolutionnaire. Le Soviet réalisait le pouvoir dans la mesure où la puissance révolutionnaire des quartiers ouvriers le lui garantissait ; il luttait directement pour la conquête du pouvoir, dans la mesure où celui-ci restait encore entre les mains d'une monarchie militaire et policière.

Avant P'existence du Soviet, nous trouvons parmi les ouvriers de l'industrie de nombreuses organisations révolutionnaires que dirigeait surtout la social-démoeratie. Mais ce sont des formations à l'intérieur du prolétariat ; leur but immédiat est de lutter pour acquérir de l'influence sur les masses. Le Soviet devient immédiatement l'organisation même du prolétariat ; son but est de lutter pour la conquête du pouvoir révolutionnaire. (« 1905 »)

Le Soviet est le pouvoir organisé de la masse même, dominant toutes ses fraclions. C'est la véritable démocratie, non falsifiée, sans les deux Chambres, sans bureaucratie professionnelle, conservant aux électeurs le droit de remplacer quand ils le veulent leurs députés. Le Soviet, par l'intermédiaire de ses membres, par les députés que les ouvriers ont élus, préside directement à toutes les manifestations sociales du prolétariat dans son ensemble ou dans ses groupes, organise son action,

La faiblesse du Soviet n'était pas en lui-même ; c'était la faiblesse d'une révolution purement urbaine. (« 1905 ») LA « REVOLUTION PERMANENTE »

« C'est précisément dans l'intervalle qui sépare le 9 janvier de la grève d'octobre 1905 que l'auteur arriva à concevoir le développement révolutionnaire de la Russie sous l'aspect qui fut ensuite fixé par la théorie dite de « la révolution permanente ». Cette désignation quelque peu abstraite voulait exprimer que la révolution russe qui devait d'abord envisager, dans son avenir le plus immédiat, certains fins bourgeoises, ne pourrait toutefois s'arrêter là-dessus. La révolution ne résoudrait les problèmes bourgeois qui se présentaient à elle en première ligne qu'en portant am pouvoir le prolétariat. Et lorsque celui-ei se serait emparé du pouvoir, il ne pourrait 62 se limiter au cadre bourgeois de la révolution, Tout au contraire et précisément pour assurer sa victoire définitive, l'avant-garde prolétarienne devrait, dès les premiers jours de sa domination, pénétrer profondément dans les domaines interdits de la propriété aussi bien bourgeoise que féodale. Dans ces conditions, elle devait se heurter à des démonstrations hostiles de la part des groupes bourgeois qui l'auraient soutenue au début de sa lutte révolutionnaire, et de la part aussi des masses paysannes dont le concours l'aurait poussée vers le pouvoir. Les intérêts contradictoires qui dominaient la situation d'un gouvernement ouvrier, dans un pays retardataire où l'immense majorité de la population se composait de paysans, ne pouvaient aboutir à une solution que sur le plan international, sur l'arène d'une révolution proletarienne mondiale. Lorsque, en vertu de la nécessité historique, la révolution russe aurait renverse les bornes etroites que lui fixait la démocratie bourgeoise, le prolétariat triomphant serait contraint de briser également les cadres de la natonalité, c'est-à-dire qu'il devrait consciemment diriger son effort de manière à ce que la révolution russe devint le prologue de la révolution mondiale.

Bien qu'un intervalle de douze ans se place entre ce jugement et les faits, l'appréciation que nous venons d'exposer s'est trouvée complètement justifiée. La révolution russe n'a pu se limiter à un régime de démocratie bourgeoise. Elle a do transmettre le pouvoir à la classe ouvrière. Si celle-ci s'est révélée trop faible en 1905 pour conquérir la place qui lui revenait, elle a pu s'affermir et mûrir non point dans la république de la démocratie bourgeoise, mais dans les retraites cachées où la confinait le tsarisme du 3 juin. Le prolétariat est arrivé au pouvoir en 1917 grâce à l'expérience acquise par ses ainés en 1905. Les jeunes ouvriers ont besoin de posseder cette expérience, ils ont besoin de connaître l'histoire de 1905. » (Préface à la réédition de « 1905 », publiée à Moscou en 1922).

« Lopinion des mencheviks sur la révolution russe, en somme, n'a jamais été bien claire. Avee les bolcheviks, ils ont parlé de « mener la révolution jusqu'au bout » ; mais, de part et d'autre on comprenait cette formule d'une façon très limitée ; il ne s'agissait que de réaliser notre « programme minimum », après quoi devait s'ouvrir l'époque d'une exploitation capitaliste « normale », dans les conditions générales du régime démocratique. « Pour mener la révolution jusqu'au bout », il fallait pourtant songer à renverser le tsarisme et à faire passer le pouvoir aux mains d'une force sociale révolutionnaire. De laquelle ? Les mencheviks répon daient : De la démocratie bourgeoise. Les bolcheviks répondaient : Du prolétariat et des paysans.

Mais, qu'est-ce que « la démocratie bourgeoise » des mencheviks ? Ce terme ne designe pas un groupe social déterminé, dont l'existence soit réelle et sensible ; c'est une catégorie en dehors de l'histoire, inventée au moyen de la déduction et des analogies par des journalistes. Parce que la révolution doit être menée « jusqu'au bout », parce que c'est une révolution bourgeoise, parce que les jacobins, révolutionnaires démocrates, en France, ont mené la révolution jusqu'au bout, — la révolution russe ne peut transmettre le pouvoir qu'à la démocratie révolutionnaire-bourgeoise,

Après avoir établi, d'une façon immuable, la formule algébrique de la révolution, ils s'efforcent ensuite de lui adjoindre des valeurs arithmétiques qui n'existent• pas dans la nature. A chaque instant, ils sont arrêtés par ce fait que la socialdémocratie s'aceroit et s'affermit aux dépens de la démocratie bourgeoise. Il n'y a pourtant en cela rien d'étonnant, ce n'est pas par hasard que les choses se présentent ainsi, c'est une conséquence de la structure sociale. Mais, plus le phénomène est naturel, plus il s'oppose nettement aux concessions artificielles du menchevisme. Ce qui empêche le triomphe de la révolution bourgeoise démocratique, c'est principalement que le parti du prolétariat grandit en force et en importance. De là cette philosophie mencheviste qui veut que la social-démocratie remplisse un rôle trop pénible, trop difficile pour la chétive démocratie bourgeoise, c'est-à-dire que la social-démocratie, au lieu d'agir comme le parti indépendant du prolétariat, ne soit qu'une agence révolutionnaire destinée à assurer le pouvoir de la bourgeoisie. Il est évident que si la social-démocratie entrait dans cette voie, elle se condamnerait à une impuissance égale à celle de l'aile gauche de notre libéralisme. La nullité de ee dernier et la force grandissante de la social-démocratie révolutionnaire sont deux phénomènes qui se complètent. Les mencheviks ne comprennent pas que, dans la société, ce qui affaiblit la démocratie bourgeoise, est en même temps, une source de force et d'influence pour la social-démocratie. Dans l'impuissance de la première, ils croient apereevoir l'impuissance de la révolution même. Faut-il dire à quel point est insignifiante cette pensée quand on considère les choses du point de vue de la social-démocratie internationale, en tant que parti d'une transformation socialiste mondiale ? Il suffit de constater quelles sont les conditions réelles de notre révolution. Par des lamentations, on n'arrivera pas à ressusciter le tiers-état. Une seule conelusion s'impose : la lutte de classe du prolétariat, qui soumet à sa

QUATRIEMEINTERNATIONALE direction révolutionnaire les masses paysannes, peut seule « mener la révolution jusqu'au bout ».

Voilà qui est parfaitement vrai ! disent les bolcheviks. Pour que notre révolution soit victorieuse, il est nécessaire que la lutte soit menée conjointement par le prolétariat et les paysans. Or, la « coalition du prolétariat et des paysans, coalition qui remportera la victoire dans la révolution bourgeoise, n'est autre chose que la dictature révolutionnaire-démocratique du prolétariat et des paysans ». Ainsi parle Lénine dans le numéro de la Przeglad. L'œuvre de cette dictature consistera à démooratiser les rapports économiques et politiques dans les limites de la propriété exercée par des particuliers sur les moyens de production. Lénine établit une distinetion de principe entre la dietature socialiste du prolétariat et la dictature démocratique (c'est-à-dire bourgeoise-démocratique) du prolétariat et des paysans. Cette opération de logicien purement formelle, écarte, lui semble-t-il, les difficultés avec lesquelles en devrait compter si on envisageait d'une part le peu d'importance des forces productives, et d'autre part, la domination de la classe ouvrière. Si nous pensions, dit-il, que nous pouvons accomplir une transformation de régime dans le sens socialiste, nous irions au devant d'un krach politique. Mais du moment que le prolétariat, ayant pris le pouvoir avec les paysans, comprend nettement que sa dictature n'a qu'un caractère « démocratique », tout est sauvé. Lénine répète infatigablement cette pensée depuis 1904. Mais elle n'en est pas plus juste.

Puisque les conditions sociales en Russie ne permettent pas encore une révolution socialiste, le pouvoir politique serait pour le prolétariat le plus grand des malIneurs. Ainsi parlent les mencheviks. Ce serait juste, réplique Lénine, si le prolétariat me comprenait pas qu'il s'agit seulement d'une revolution démocratique. En d'autres termes, constatant la contradiction qui existe entre les intérêts de classe du prolétariat et les conditions objectives, Lénine ne voit d'issue que dans une limitation vo+ Jentaire du rôle politique assumé par le prolétariat; et cette limitation se justifie par lidée théorique que la révolution, dans laquelle la classe ouvrière joue un dirigeant, est une révolution bourgeoise. Lénine impose cette difficulté objeetive à la conscience du prolétariat et résout la question par un ascétisme de classe qui prend son origine non dans une foi mystique mais dans un schéma « scientifique ». Il suffit de se représenter clairement cette construction théorique pour comprendre de quel idéalisme elle procède et combien elle est peu solide.

J'ai montré ailleurs, avee détails à l'appui, que, dès le lendemain de l'établissement de la « dictature démocratique », toutes ces rêveries d'ascétisme quasi-marxiste seront réduites à néant. Quelle que soit la théorie admise au moment où le prolétariat prendra le pouvoir, il ne pourra éviter, dès le premier jour, le problème qui s'imposera aussitôt : celui du chômage. Il ne lui servira guère alors de comprendre la différence que l'on établit entre la dictature socialiste et la dictature démocratqiue. Le prolétariat au pouvoir devra immédiatement assurer du travail aux chômeurs, aux frais de l'Etat, par tels ou tels moyens (organisation de travaux publies, ete.). Ces mesures appelleront nécessairement une grande lutte économique et une longue suite de grèves grandioses : nous avons vu tout cela, dans une petite mesure, à la fin de 1905. Et les capitalistes répondront alors comme ils ont déjà répondu quand on exigeait la journée de huit heures : par le lock-out. Ils mettront de gros •adenas à leurs portes et ils se diront : «Notre propriété n'est pas menacée puisqu'il est décidé que le prolétariat, actuellement, s'occupe d'une dictature démocratique et non socialiste ». Que pourra faire le gouvernement ouvrier quand il verra qu'on ferme les usines et les fabriques ? il devra les rouvrir et reprendre la production pour le compte de l'Etat. Mais alors, c'est le chemin du socialisme ? Bien sûr Quelle autre voie pouvez-vous proposer?

On peut nous répliquer : vous nous dessinez là le tableau d'une dictature illimitée des ouvriers. Mais ne parlions-nous pas d'une dictature de coalition du prolétariat et des paysans ? Bien. Envisageons cette objection. Nous venons de voir que le prelétariat, malgré les meilleures intentions des théoriciens, avait en pratique effacé la limite logique qui sa dictature démocratique. On propose maintenant de compléter cette restriction politique par une véritable " garantie » anti-socialiste, en imposant au prolétariat un collaborateur : le moujik. Si l'on veut dire par là que le parti paysan qui se trouvera au pouvoir à côté de la social-démocratie ne permettra pas d'employer les chômeurs et les grévistes pour le compte de l'Etat et d'ouvrir, pour la production nationale, les usines et les fabriques que les capitalistes auront fermées, cela signifie que, dès le premier jour, c'est-à-dire longtemps avant que la tâche de la « coalition » n'ait été accomplie, mous aurons un conflit du prolétariat avec le gouvernement révolutionnaire. Ce sonflit peut se terminer soit par une répression anti-ouvrière venant du parti paysan, seit par l'élimination de ce parti du gouvernement. L'une et l'autre solutions ressemblent fort peu à une dictature « de coalition démocratique ». Tout le malheur est en ceei que les bolcheviks ne conçoivent la lutte de classe du prolétariat que jusqu'au moment de la victoire de la révolution ; après quoi, la lutte est suspendue provisoirement et l'on voit apparaitre une collaboration, « démocratique ». Ce n'est qu'après l'établissement définitif du régime républicain que la lutte de classe du prolétariat reprend pour amener cette fois le triomphe du socialisme. Si les mencheviks, en partant de cette conception abstraite : « Notre révolution est bourgeoise a, en viennent à l'idée d'adapter toute la tactique du prolétariat à la conduite de la bourgeoisie libérale jusqu'à la conquête du pouvoir par celle-ci, les bolcheviks, partant d'une conception non moins abstraite : «Dictature démocratique mais non socialiste», en viennent à l'idée d'une limitation volontaire du prolétariat détenant le pouvoir à un régime de démocratie bourgeoise. Il est vrai qu'entre mencheviks et bolcheviks il ya une différence essentielle ; tandis que les aspects anti-révolutionnaires du menchevisme se manifestent dès à présent dans toute leur étendue, ce qu'il y a d'antirévolutionnaire dans le bolchevisme ne nous menace - très sérieusement d'ailleurs - que dans le cas d'une victoire révolutionnaire (*).

La victoire de la révolution ne pourra donner le pouvoir qu'au parti qui s'appuiera sur le peuple armé des villes, c'est-à-dire sur une milice prolétarienne. Quanti elle se trouvera au pouvoir, la social-démocratie devra compter avec une très grande difficulté qu'il sera impossible d'écarter en prenant pour doctrine cette formule naïve: « Une dietature exclusivement démocratique ». Une « limitation volontaire » da gouvernement ouvrier n'aurait d'autre effet que de trahir les intérêts des sanstravail, des grévistes et enfin de tout le prolétariat, pour réaliser la république. Le pouvoir révolutionnaire devra résoudre les problèmes socialistes absolument objectifs et, dans cette tâche, à un certain moment, il se heurtera à une a une grande difficulté : l'état arriéré des conditions économiques du pays. Dans les limites d'une révolution nationale, cette situation n'aurait point d'issue. La tâche du gouvernement ouvrier sera done, dès le début, d'unir ses forces avec celles du prolétariat socialiste de l'Europe occidentale. Ce n'est que dans cette voie que sa dominatioa révolutionnaire temporaire deviendra le prologue de la dictature socialiste. La révolution en permanence sera donc exigée pour le prolétariat de Russie, dans l'intérêt et pour la sauvegarde de cette classe. Si le parti ouvrier manquait d'initiative pour prendre une offensive révolutionnaire, s'il croyait devoir se borner à une dictature simplement nationale et simplement démocratique, les forces unies de la réaction européenne ne tarderaient pas à lui faire comprendre que la classe ouvrière, détenant le pouvoir, doit en mettre tout le poids dans la balance, sur le plateau de la révelution socialiste. (« Nos différends »)

(*) Note pour la présente édition. - Il n'en fut pas ainsi, fort heureusement : sous la direction du camarade Lénine, le bolchevisme transforma (non sans luttes intérieures) son idéologie sur cette question primordiale dès le printemps de 1917, c'est-à-dire avant la conquête du pouvoir. L. T.

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