Les déclarations de Djilas à la presse américaine, ensuite son procès en compagnie de Dedijer, biographe de Tito, et les peines légères (1) que la cour leur a infl gées ont à nouveau attiré l'attention sur la situation 'ntérieure de la Yougoslavie.
Nous avons dit à temps (2) ce que nous pensions sur le premier cas Djilas, et la manière dont les autres dirigeants yougoslaves, Kardelj en particulier, ont repondu theoriquement a ses arguments. Le nouveau cas Djilas se situe sur la même trame de fond, dont il éclaire davantage le dessin.
Djilas apparait comme le porte-parole d'une tendance droitière, très proche de conceptions social-démocrates, qui reflète socialement des dispositions et des aspirations de la petite-bourgeoisie citadine et rurale yougoslave.
Cette tendance fut encouragée objectivement par la lenteur de l'industrialisation et de la collectivisation de l'économie agricole du pays, conséquence en partie de l'isolement international de la Yougoslavie et de la pression grandissante de l'impérialisme.
Subjectivement, cette tendance fut favorisée par la confusion et l'impasse théorique dans lesquelles a été conduit l'ex-parti communiste yougoslave, depuis qu'il s'est complètement soumis - sans se débarrasser d'un lourd . héritage stalinien — à la politique d'Etat du gouvernement.
La nature de classe de la tendance Djilas s'est clairement manifestée, entre autres, par ses positions sur la « démocratie » et la paysannerie.
La « démocratie » en tant que telle n'est jamais un programme, sauf pour des tendances qui par cela manifestent leur éloignement du prolétariat et du marxisme révolutionnaire. «Démocratie», par qui, pour qui ?
Djilas évite de poser ainsi la question. Ses critiques de la politique agricole du gouvernement, concernant le cours — cependant déjà si timoré - de la collectivisation, indiquent une partie du contenu de sa « démocratie » : liberté complète pour les paysans individuels.
qu'elle atteindra son point culminant, dans une nouvelle phase de l'histoire le centre de gravité des luttes de classe cas Djilas
Du reste, tout le cadre matériel, économique et social de la Révolution semble être pour Djilas absolument secondaire par rapport à des impératifs d'ordre politique et moral.
Sous les plis de tels drapeaux «nobles» les marxistes révolutionnaires ont appris à voir se camoufler des combats sociaux beaucoup moins nobles et en somme assez douteux. Cependant, Djilas a bien saisi ute des contradictions et faiblesses essentielles du régime politique actuel de la Yougoslavie, : cenu du paru unique, lui-même complètement soumis au gouvernement, et à ses raisons de politique d'Etat. En réclamant le droit de constituer le cas échéant un autre parti se plaçant dans le cadre social du régime, Djilas fait sien un mot d'ordre essentiel de toue véritable Démocratie Prolétarienne.
Que Kardelj approuve le système multiparti dans les pays bourgeois soi-disant « en évolution » pacifique « vers le social sme » comme les pays scandinaves, qu'il a récemment visités et admirés. ma's le trouve impropre pour la YougoSlavie, est le comble de la confusion thorique, sinon de l'hypocrisie. Kardel] est contre la création d'un autre parti « socialiste » en Yougoslavie, et même contre tout parti car en Yougoslavie existe soi-disant la « démocratie directe » de masse, comités, syndicats, « Fronts » divers, etc. D'autre part, le « dépérissement » avancé des classes et de l'Etat doit nécessairement comporter celui du Parti, et à plus forte raison rendre suspecte l'apparition d'autres partis.
C'est une argumentation propre à l'école stalin enne. C'est Staline, en effet, qui a théorisé son règne bonapartiste en U.R.S.S. et celui de la bureaucratie, en arguant de « l'homogénéité » de la société « socialiste » qui a « supprimé »
(I) Tout en condamnant l'emploi de la justice en matière, enregistrons que, ces peines contrastent de manière heureuse avec les procédés employés en pareils cas dans l'ère stalinienne.
(3) Cf. Quatrième Internationale, janvier 1954 et mai 1954-
U A T R E ME les classes, rendant superflue l'existence d'un système de partis.
Leur existence signifierait en effet intérêts opposés et luttes entre couches ayant des intérêts opposés.
C'est au nom de tels arguments que Staline a justifié, entre autres, la promulgation de la nouvelle constitution soviétique en 1936, « la plus démocratique du monde » qui consacre en fait la dictature bonapartiste d'une équipe restreinte de dirigeants, représentants de la bureaucratie.
Ni I'U.R.S.S., ni à plus forte raison la Yougoslavie, ne peuvent prétendre avoir achevé le socialisme, supprimé les classes, les inégalités criantes dans la sphère de la distribution, et abouti au dépérissement de l'Etat et des Partis.
Nous sommes en réalité toujours très loin de tels objectifs, qui ne seront atteints que dans le cadre d'une victoire internationale de la Révolution Prolétarienne, d'une planification internationale, et d'un essor des forces productrices très supérieur à celui d'aujourd'hui en U.R.S.S. et en Yougoslavie.
Dans les conditions actueles, le « dépérissement » des classes, de l'Etat, du Parti (ou des Partis) est un long processus contradictoire, avec des bonds en avant et en arrière, et non pas une évolution rectiligne accélérée.
Pendant toute cette période des inégalités criantes existent, et des intérêts opposés entre classes et couches opposées: le prolétariat, la paysannerie, les restes des anciennes classes dirigeantes, les couches diverses du prolétariat et de la paysannerie, la bureaucratie économique et politique sortie des rangs du prolétariat et de la paysannerie. La voie vers le socialisme n'est pas tracée d'avance, n'existe pas écrite dans un livre, et il s'agit de la chercher concrètement dans chaque pays, à travers une lutte permanente, une lutte de classes, quoique sous des formes nouvelles. autres que celles que revêtait cette lutte sous le capitalisme.
Dans le cadre d'un tel processus, les Parts, expressions pontiques des différentes couches du prolétariat et de la paysannerle pauvre, attaches aux conquêtes fondamentales de la Révolution, sont une nécessité objective, et le véritable moyen d'une véritable démocratie prolétarienne.
Sans possibilité pour les différentes fractions de l'opinion prolétarienne de pouvoir à la rigueur se constituer en partis politiques, tout le reste n'est que leurre, consacrant le règne omnipotent d'une minorité bureaucratique. Il se peut que le nouveau régime ne supporte pratiquement qu'un seul parti.
Ce serait le cas où le Parti qui a fait la Révolution se montre ensuite assez capable et assez démocratique pour contenir dans son sein toutes les tendances prolétariennes surgissant a telle ou telle étape.
Mais le droit doit exister que, le cas échéant, une de ces tendances puisse se constituer en Parti distinct.
C'est le verdict libre des masses qui décidera de sa viabilité ou non.
Comment la Révolution pourrait-elle craindre le jugement de sa classe ?
Les arguments de Kardelj ne vaincront pas « l'hérésie » de Dillas sur le plan de ses critiques contre la défiguration bureaucratique de la Démocratie Prolétarienne, par le système monoparti, luimême soumis, au nom de la « démocratie directe », à l'omnipotence du gouvernement. Les conditions générales actuelles la Révolution Prolétarienne, arrivée objectivement à une phase supérieure, feront éclater de toute manière le carcan bureaucratique dans lequel le stalinisme a voulu corseter le pouvoir prolétarien, en le défigurant. La démocratie prolétarienne renaitra dans tous les Etats ouvriers et prendra pour toute une période la forme d'un épanouissement de la vie politique à travers de véritables soviets, syndicats, et Parti soviétiques, démocratiques, élus, choisis librement par les masses prolétariennes et paysannes pauvres.