Le nouveau régime en Chine part, sur le seul plan intérieur, d'un niveau des forces productives extrêmement bas. Evidemment les conditions extérieures sont favorables : la révolution mondiale est ascendante, la Chine n'est pas seule. Mais l'aide matérielle que peut lui fournir l'U.R.S.S. — même l'aide la plus grande que pourrait lui fournir l'URSS si elle avait à sa tête une direction révolutionnaire et non une direction bureaucratique - est très faible eu égard aux besoins de la Chine.
Dans ces conditions de bas niveau des forces productives, inévitablement la société suscite des forces, des tendanees pro-capitalistes. Comme le disait en 1920 Lénine ‚au sujet de l'U.R.S.S. : « La petite production engendre toujours, quotidiennement, à tout moment, en masse, le capitalisme et la bourgeoisie ».
Le rôle de la direction qui doit tendre à favoriser les forces et les formes socialistes et à contenir et à limiter les forces et les formes capitalistes devient de ce fait extrêmement important. L'histoire ne se répète jamais exactement deux fois, et il est certain que la Chine - précisément en raison de la conjoncture internationale présente — ne risque pas de connalre un sort analogue a celui de la revolution russe. Les dangers bureaucratiques sont loin d'être négligeables, pour la Chine, mais c'est plus probablement sur d'autres plans que des dangers la menacent. Les capitalistes qui
ITE) subsistent en Chine, et les tendances procapitalistes qui naissent sur le terrain de la pauvreté et de l'insuffisance de la production industrielle à présent pratiquent une sorte d'adaptation au nouveau regime, cherchant à tirer le maximum de profits immédiats. Mais que feront-ils en temps de guerre mondiale, quand l'impérialisme déchainera toutes ses forces. dans une lutte finale contre la revolution montante ?
A ce moment là, les Liu Shao Shi seront forcés par les évènements à jeter à nouveau par dessus bord des théories fabriquées pour les circonstances, par une direction dont le trait le plus marquant est l'empirisme.
Les problèmes qui se posent à la direction chinoise sont d'une grande complexite, et meme une direction de la plus haute qualification du point de vue marxiste — et ayant tiré les leçons les plus complètes de l'expérience de l'U.R.S.S. -se trouverait en face de situations et de dangers inattendus. Mais, dans le cas d'une direction qui prend pour argent comptant une série de positions staliniennes, des déviations sont inévitables qui peuvent avoir les plus graves conséquences sur les rapports de classe dans le pays. Ainsi, à quelles erreurs ne fautil pas s'attendre de cette affirmation que les coopératives sont une « forme de propriété socialiste » ? Un manque de vigilance dans ce domaine peut, en cer• taines conditions, provoquer de désagréables surprises.
DICTATURE DU PROLETARIAT OU " DEMOCRATIE POPULAIRE "
Rien ne montre mieux l'évolution de la direction chinoise que ses déclarations actuelles sur la structure économique et sociale du pays. Celle-ci se trouve exprimée essentiellement dans la Constitution qui vient d'être adoptée par l'Assemblée nationale à l'occasion du 5• anniversaire. Cette Constitution contient des dispositions qui n'ont qu'une valeur formelle. Mais, dans son fond, cette Constitution correspond à la réalité sociale de la Chine nouvelle. Elle la présente comme un Etat de transition, avec des formes de propriété diverses, dans lequel l'Etat intervient pour utiliser au mieux les formes de propriété capitalistes afin de développer les forces productives, mais dans lequel existent aussi des for-
(*) Voir le début dans le n° de décembre 1954. 22 mes de propriété collective que l'Etat encourage et stimule afin d'orienter la société vers la construction d'une société socialiste. Il nous faut reproduire toute une série de dispositions essentielles de cette Constitution
« La période qui va de la création de la République populaire chinoise à Pédification de la société socialiste est une période transitoire. Les tâches fondamentales de l'Etat dans la période transitoire sont : la réalisation graduelle de l'industrialisation socialiste du l'achèvement graduel des transformapays, tions socialistes dans l'agriculture, dans l'industrie artisanale et également dans l'industrie et le commerce capitalistes... La présente Constitution consacre les conquetes de la révolution populaire dans notre pays et les nouvelles victoires remportées dans le domaine de la politique et de l'économie depuis la création de la.
Q UATRIE ME "I République populaire chinoise. Elle réflète également les exigences fondamentales de l'Etat dans la période transitoire et les aspirations communes des larges masses populaires à l'édification de la société socialiste ». (Préambule)
u Article 1. — La République populaire chinoise est un Etat de démocratie populaire dirigé par la classe ouvrière et fondé sur l'alliance des ouvriers et des paysans D...
« Art. 4. - En s'appuyant sur les organismes d'Etat et les forces sociales, par l'industrialisation socialiste et transformations socialistes, la République populaire chinoise garantit la destruction graduelle du système d'exploitation et l'édification de la société socialiste ».
« Art. 5. - Dans la République populaire chinoise on distingue actuellement les formes fondamentales suivantes propriété des moyens de production : la propriété d'Etat, c'est-à-dire la propriété de tout le peuple ; la propriété coopérative, c'est-à-dire la propriété collective travailleurs ; la propriété des travailleurs individuels ; la propriété des capitalistes ».
« Art. 8. — .. A l'égard des exploitations des paysans riches, l'Etat mène une politique de limitation et de liquidation graduelle ».
« Art. 10. —. A l'égard de l'industrie et du commerce capitalistes, l'Etat mène une politique d'utilisation, de limitation et de transformation. Par P'intermédiaire de la direction exercée par les organes administratifs de l'Etat, de la direction exercée par le secteur d'Etat et du contrôle exercé par les masses ouvrieres, 'Etat met a profit le role positit de l'industrie et du commerce capitalistes qui est utile au bien-être national et au bien-être du peuple ; il limite leur rôle négatif qui porte préjudice au bien-etre encourage et oriente leur transiormati il national et au bien-être du peuple en un secteur du capitalisme d'Etat revêtant des formes diverses ; il remplace progressivement la propriété des capitalistes par la propriété de tout le peuple»...
« Art. 13. — Dans l'intérêt de la société et dans les conditions prévues par la loi, l'Etat peut procéder à la réquisition ,au retrait pour l'utilisation ou à la nationalisation de la terre et d'autres moyens de production à la ville et à la campagne ».
Cette Constitution a été présent par Liu Shao Shi dans un long discours à l'Assemblée nationale. Il y définit très longuement ce qui oppose cette « démocratie populaire » au régime capitaliste. Il définit exactement le « capitalisme d'Etat » à la façon de Lénine, le « capitalisme d'Etat ouvrier » et non les inventions à ce sujet de bien des gens. Il spécifie le rôle de l'Etat dans la construction du socialisme. Il pose la question
TRENTE ANS
La Constitution et le discours de Liu Shao Shi destiné à la présenter à l'Assemblée nationale ne peuvent pas ne pas ramener aux discussions passées, Liu Shao Shi les a mentionnées, comme on
NTERNATIONALE du développement du pays en termes qui font écho aux discussions d'il y a bientôt 30 ans :
« Au cours de l'histoire moderne, la discussion a roulé pendant longtemps en Chine sur une question fondamentale: où est l'issue pour la Chine ? Dans le capitalisme ou dans le socialisme ? Les énormes transformations réalisées dans notre pays au cours des cinq premières années ont donné à cette question une réponse convaincante. Les cinq années écoulées confirment entièrement que la seule vole juste que doit suivre notre pays, c'est la voie du passage de la société contemporaine avec sa structure économique complexe à une societe avee une structure économique socialiste unique, e'est-3-dire passage de la société la nouvelle démocratie à la société SOcialiste...
« Y a-t-il encore pour notre pays une autre voie quelconque ? Peut-être certains ont en vue une voie qui conserverait la situation actuelle, c'est-à-dire qui ne serait ni socialiste ni capitaliste, mais serait ni socialiste ni capitaliste, mais serait une voie dans laquelle exisferait aussi bien le socialisme que capitalisme, et où l'état actuel de choses serait maintenu. Chacun sait que notre pays s'est engagé maintenant dans une période transitoire. période d'édification de la société socialiste... La particularité économique de cette période, c'est que le socialisme aussi bien que le capitalisme v existent. Certains esperent conserver à iamais une telle situation... Mais est-ce que cela est possible ? Les rapports de production socialistes et capitalistes, qui sont le contraire les uns des autres. ne peuvent se développer parallèlement dans
Etat sans entrer en conflit ». Dans ce même discours, où Liu Shao Shi emploie le terme de « démocratie populaire », on ne trouve pas un paragraphe, pas une ligne, pour essayer de montrer la différence entre cette « démocratie populaire », cette démocratie d'un type nouveau, avec la dictature du prolétariat.
Au contraire, bien involontairement, Liu Shao Shi fait la démonstrati inverse dans une de ses phrases. Ecoutors-le :
« Certains journaux bourgeois étrangers ont été déçus en découvrant que la voie dont il est question dans le projet de notre . Constitution, « c'est la voie » qu'a suivie l'Union soviétique ». Effectivement, la voie que nous suivons, c'est précisément la voie qu'a suivie l'Union soviétique ».
" voie de l'Union soviétique ». c'était la dictature du prolétariat et non un régime hybride, indéfini, intermédiaire. Un tel régime ne s'est manifesté ni en Chine ni au cours d'aucune autre transformation sociale dans un pays économiquement arriéré. DE DISCUSSION a pu le voir plus haut, mais il s'est gardé de les rappeler en détail.
Les véritables discussions sur les perspectives de la révolution chinoise ont commencé dans le Parti bolchevik de
IU.R.S.S., au cours de l'année 1925 et et se sont poursuivies entre les staliniens et les trotskystes. Ces discussions ont été notamment au cœur des débats qui ont précédé la scission du Parti bolchevik en 1927, lorsque la fraction bureaucratique chassa la gauche qui fut traquée dans les isolateurs et les camps de concentration.
Quand commença la deuxième révolution chinoise, en 1925, la discussion porta tout d'abord sur la tactique du P.C. chinois à l'égard de la bourgeoisie indigène et son parti, le Kuomintang. Mais cette discussion s'élargit aux perspectives de la révolution chinoise et du pouvoir qui allait en assurer la victoire.
fraction Staline-Boukharine réalité le bloc de deux fractions) à l'époque subordonnait complètement le prolétariat et son parti, le P.C. chinois, à la bourgeoisie nationale et à son parti, le Kuomintang. Celui-ci fut recoonu comme « parti sympathisant » de l'Internationale Communiste. Staline même proclamait que le Kuomintang était un « parti ouvrier et paysan » (Problèmes du léninisme, 1925) et le 5 avril 1927 il déclara que Tchang Kai Chek était « le champion contre l'impérialisme, il se soumettait à la discipline du Kuomintang et était de ce fait l'allié le plus sûr. » Il disait aussi à la même époque
« La jeunesse estudiantine, la jeunesouvrière, la jeunesse paysanne toutes constituent une force qui peut faire avancer la révolution avec des bottes de 7 lieues si elles sont subordonnées à l'influence politique et idéologique du Kuomintang. »
C'est aussi la période où on pouvait lire dans la « Pravda » :
« Le gouvernement national de Tchang Kai Chek n'est pas un gouvernement bourgeois, mais le gouvernement du bloc des quatre classes. »
L'Opposition de gauche Trotsky-Zinoviev dénonçait cette politique de collaboration de classe, de capitulation comme devant mener la révolution à la ruine. A sa demande que les communistes chinois quittent le Kuomintang, le 8è Plenum de la direction de l'Internationale Communiste répondait en ces termes :
« Le Comité Exécutif de l'I.C. rejette de la façon la plus décisive la demande de quitter le Kuomintang... Le Kuomintang en Chine est précisément la forme spécifique d'organisation dans laquelle le prolétariat collabore directement avec la petite bourgeoisie et la paysannerie » (mai 1927).
La direction stalinienne de l'I.C. n'avait donc, comme objectif de la révolution, qu'un pouvoir hybride de plusieurs classes aux revendications limitées.
Pour Trotsky, reprenant la théorie de la révolution permanente qu'il avait formulée au cours de la lère révolution russe en 1905, la révolution ne pouvait triompher politiquement que sous la forme d'un pouvoir ouvrier qui commencerait par résoudre les tâches démo cratiques bourgeoises et aborderait les tâches de la révolution socialiste.
Pendant cette période 1925-27, le P.C. 24
NTERNATIONALE chinois très jeune et sans expérience ne fit que suivre les directives de l'Internationale Communiste dirigée par Stailne-Boukharine. Et il paya très cher.
Par la suite, la direction du P.C. chinois — après de nombreuses épurations — se trouva entre les mains de Mao Tse Tung qui, tout en étant lié au Kremlin, définit de son propre chef toute une série d'idées sur la marche de la Chine qu'il faut rappeler.
Dans un ouvrage intitulé « La nouvelle démocratie», publié en 1951 par les «Editions sociales » de Paris, qui sont d'obédience stalinienne, été rassemblés des articles et des discours de Mao Tse Tung s'étendant de décembre 1939 à 1950. Le thème essentiel, c'est l'existence d'une étape intermédiaire de la révolution ,nettement différente de la révolution socialiste prolétarienne, une étape à laquelle participe une bourgeoisie ayant. encore des caractéristiques révolutionnalres. Ce « théoricien » dénonce ceux « qui sont égarés » par la théorie de la «révolution unique », découvre « deux sortes de révolutions mondiales », exprime encore en 1940 l'espoir en un redressement du Kuomintang et se plaint en 1947 que ce soit Tchang Kai Chek qui ait rompu la trève avec le P.C. en 1946. Donnons la parole à Mao Tse Tung lui-même, en reproduisant de très longues citations extraites de ce livre.
Dans un article daté de décembre 1939, nous relevons :
« D'une part, comme elle est opprimée par l'impérialisme et asservie par les éléments féodaux subsistants, la bourgeoisie nationale)... fait partie des forces révolutionnaires. Dans histoire de la révolution chinoise elle a fait preuve de vigueur dans la lutte contre l'impérialisme, la bureaucratie et les propriétaires fonciers... D'autre part, comme elle est faible tant du point de vue politique que du point de vue économique... elle manque de courage dans sa participation à la révolution antiimpérialiste et antiféodale... Jusqu'à présent c'est encore un comparativement bon pour notre cause... (page 28).
« Quelle sorte de révolution est la révolution chinoise au stade actuel ? Est-ce une révolution démocratique bourgeoise ou une révolution socialiste prolétarienne ? Evidemment pas la seconde mais la première.
Puisque la tâche de la révolution chinoise est de faire aboutir la révolution nationale et démocratique pour renverser ces deux ennemis (forces impérialistes et féodales) et puisque les forces nécessaires pour renverser ces deux ennemis obtiennent parfois le concours de la bourgeoisie nationale et d'une partie de la grande bourgeoisie, et bien que la grande bourgeoisie ait trahi la révolution et en soit devenue l'ennemi, la pointe de la révolation ne doit pas être dirigée contre le capitalisme en général et contre les propriétés privées capitalistes, mais contre l'impérialisme et les monopoles féodaux. En conséquence la nature de la révolution chinoise au stade actuel n'est pas celle du socialisme prolétarien, mais de la démocratie bourgeoise. (page 35)
« Une révolution accomplie par le front uni de toutes les classes révolutionnaires. La Chine doit d'abord faire cette révolution et nulle autre, avant d'arriver à la révolution socialiste. (page 36)
« Pendant la guerre sino-japonaise, le régime démocratique antijaponais doit être créé est un régime de front national uni antijaponais : ce n'est ni la « dictature d'un parti unique » de la bourgeoisie, ni la « dictature d'une parti unique » du prolétariat, mais la « dictature de tous les partis » du front national uni antijaponais. (page 37)
« Cette révolution démocratique nouvelle diffère également des révolutions socialistes, car son but est seulement la defaite des impérialistes, des traitres et des réactionnaires, et non la destruction des éléments capitalistes qui peuvent participer aux luttes antiimpérialistes et antiféodales. (page 37)
« La république démocratique que la révolution actuelle doit créer... La réalisation d'une telle république ne peut être obtenue que sous la direction du proletariat... (page 39)
« La nature de ces deux processus révolutionnaires (démocratique et socialiste) est différente, et tant que nous n'avons pas mené à bien le premier, nous ne pouvons pas mener à bien le second. (p.41)
Dans un autre article, du 15 janvier 1940 on peut lire :
« Le cours historique de la révolution chinoise doit se diviser en deux étapes : la première, c'est la révolution démocratique, la seconde c'est la révolution socialiste. (page 46)
« La révolution de 1911, c'est dans un sens plus complet le début de cette révolution qui, d'après son contenu social, est la révolution démocratique bourgeoise, et non la révolution socialiste prolétarienne. Cette révolution aujourd'hui n'est pas achevée... (page 47)
« C'est une révolution du type nouveau dirigée totalement ou en partie par le prolétariat qui vise à établir dans première période une société de démocratie nouvelle et un Etat où s'exerce la dictature des différentes classes révolutionnaires unies ensemble. Cette révolution, daus son processus, sera par suite de l'évolution des circonstances favorables ou contraires, subdivisée en plusieurs étapes, mais sa nature fondamentale reste la même, car elle n'atteint pas le stade de la révolution socialiste... (p. 49)
« ..il y a deux sortes de révolutions mondiales. première appartient domaine de la révolution capitaliste bourgeoise mondiale. L'ère de cette révolution est achevée depuis longtemps. Elle a pris fin au moment de la lère guerre mondiale de 1914, et surtout de la Révolution russe d'Octobre 1917. Depuis a commencé la deuxième révolution mondiale. C'est la révolution socialiste prolétarienne mondiale... Peu importe les classes dont relèvent les partis politiques ou les individus eux-mêmes... Il suffit qu'ils s'opposent à l'impérialisme... pour qu'ils constituent alors les troupes alliées de la révolution socialiste prolétarienne mondiale... (page 52)
« Ceux qui seront capables aujoard'hui de diriger le peuple cic sa lutte contre
E RNATIONAL impérialisme japonais et d'appliquer une politique démocratique seront pour lui les guides libérateurs. Si la bourgeoisie chinoise est à même de remplir ce rôle, il n'est personne qui ne la respectera... (page 56). « dans tous les pays coloniaux ou semicoloniaux en révolution, la forme d'Etat à une époque historique déterminée, ne peut étre que la troisième forme qui est la république de la nouvelle démocratie... (page 57)
« Depuis 16 ans le Kuomintang a violé cette proclamation (de Sun Yat Sen) jusqu'à provoquer le grave péril que connait aujourd'hui notre pays. Voilà la faute immense du Kuomintang. Espérons qu'il se réformera au baptême de la résistance antijaponaise... (page 59)
" Si les jusqu'auboutistes de la bourgeoisie chinoise (de la lutte contre le communisme) ne prennent pas conscience, elle est destinée à un avenir malheureux et à suivre la voie du suicide. C'est pourquoi nous espérons que le front uni de la résistance antijaponaise tiendra fermement, non pas comme le monopole d'un groupe, mais avec la collaboration de tous... (page 66)
« La révolution chinoise est obligée de passer par deux phases. La première, c'est la nouvelle démocratie ; la seconde, ce sera le socialisme. Mais la première peut durer relativement longtemps, car on ne peut réussir du matin au soir. (page 67)
Mao Tse Tung ne pensait vraiment pas, à cette époque, que quelques années seulement après la prise du pouvoir -ce qui pour un pays est bien moins que « du matin au soir», il devrait sous la pression des circonstances adopter une Constitution fixant à la Chine la construction du socialisme.
« Du matin au soir », une théore soutenue pendant près de 30 ans fut envoyée par les évènements au musée des inventions idéologiques erronées.
Pendant toute cette période, les trotskystes exclus, persécutés, ne cessaient de défendre les positions de la révolution permanente que les évènements ont confirmées. Nous nous dispensons de reproduire de nombreuses citations, comme nous l'avons fait dans le cas de Mao Tse Tung. L'insistance même de celui-ci est, à sa façon, un témoignage que la théorie de la révolution permanente ne cessait de frapper à la porte du mouvement révolutionnaire chinois.
Ainsi le rappel effectif des discussions passées sur la voie de la révolution chinoise montre que la direction chinoise n'avait aucune vision claire des perspectives de la révolution chinoise, qu'elle a marché empiriquement avec les évènements, les contrecarrant le plus souvent, et ne cédant finalement que devant le mouvement impétueux des navsans en 1946, et qu'elle découvre aujourd'hui par la rude expérience des faits une partie seulement des idées qu'elle n'avait cessé de condamner.
On peut bien entendu dire - en faveur de la direction chinoise - qu'elle a tout de même suivi le mouvement. Mais pour une direction qui se revendique du marxisme, elle c. sur le plar théorique éts
INT
UATRIE M E d'une indigence extrême. Les évènements actuels sont d'une puissance considerable, et ils font pénétrer des morceaux de la théorie de la révolution permanente dans les endroits les plus inattendus. Par exemple, lisons ce qu'écrit le colonel Nasser, le chef du gouvernement égyptien, qui non seulement n'a aucune culture marxiste, mais a abordé la révolution dans son pays presque sans expérience politique et sans connaissances sociales :
« Avant le 23 juillet, j'avais imagine que notre role etait d'etre cette formation d'avant-garde. Je pensais que ce rôle ne demanderait que quelques heures... Les faits me sont apparus clairs après le 23 juillet. L'avant-garde... chassa Farouk et s'arrêta, attendant que les rangs serrés arrivent dans leur avance sacrée vers le grand objeetif... Il est vrai que les foules arrivèrent, de façon interminable. Mais combien la réalité était loin du rêve 1...
...Je confesse que toute cette situation produisit en moi une crise personnelle affligeante. Mais les évènements... et la réflexion à leur sujet et la distillation de leur véritable signification allégèrent le fardeau de ma crise et me mirent a la recherche des raisons engendrant les evenements.
« A mon avis, notre crise réelle est que nous traversons deux révolutions, et pas seulement une seule. Chaque peuple sur la terre traverse deux révolutions
LE P. C.
Nous avons dit que le rôle de la direction du P.C. chinois est considérable dans les conditions actuelles. Dans les énormes transformations que connait le pays. le P.C. chinois n'est pas et ne peut pas être un instrument passif entre les mains de la direction.
• Nous ne disposons malheureusement que de peu de données précises sur le P.C. chinois. Les plus importantes ont été fournies à la suite de la 4è Conférence du Comité Central de ce parti qui a siégé en février 1953, Conférence qui a entendu un rapport de Liu Shao Shi, et qui a adopté une très importante résolution dont nous avons déjà publié des passages importants (1) mais sur laquelle nous reviendrons ici.
Ce parti a 6,5 millions de membres — c'est-à-dire quelque chose d'équivalent à toute la population d'un pays moyen de l'Europe occidentale. C'est cette masse qui est entre la direction chinoise et l'énorme population du pays, et qui est l'instrument de transmission lui-même acti et pensant des directives de l'une, des tendances et aspirations qui se développent dans l'autre.
La résolution de la 4è Conférence du C.C. rappelle d'abord les grandes victoires, le prestige de la direction, elle affirme le but socialiste :
« De grands succès ont également été obtenus... Ces victoires ont valu, auprès du peuple, un grand prestige au P.C chinois... Il faut transformer notre pays en un grand et glorieux Etat socialiste...» mais après cela, elle sonne l'alarme : 26
— une révolution politique au moyen de laquelle il arrache le droit de se gouverner lui-même des mains de la tyrannie ou de l'armée qui stationne sur son sol contre sa volonte er une révolution sociale impliquant le conflit des classes qui s'arrête quand la justice est assurée aux habitants de la nation unie.
« Les peuples nous précédant sur la voie du progrés humain ont traverse deux révolutions, mais ils n'ont pas eu à faire face aux deux en même temps... Mais pour nous la terrible expérience que traverse notre peuple est que nous avons les deux révolutions en même temps... »
La terminologie, les conceptions sont en rien celles d'un marxiste. Mais. méditant les évènements. Nasser voit ce que n'avaient pas vu les disciples de Staline, à savoir que dans les pays économiquement arriérés, dans les pays coloniaux et semi-coloniaux, il n'y a pas un développement révolutionnaire par étape. mais une combinaison de ce que lui, Nasser, présente sous la forme de deux révolutions différentes.
Ce dirigeant bourgeois montre en l'occurrence une perspicacité d'analyse que l'on souhaiterait chez bien des dirigeants ouvriers se réclamant du marxisme.
Nous verrons plus loin que les dirigeant chinois continuent à butter sur un point essentiel du marxisme, précisément parce qu'ils ont été à l'école néfaste du stalinisme, à l'école du « socialisme dans un seul pays ». CHINOIS l'unité du parti peut se trouver menacée
« Une analyse de la situation interne du P.C. chinois a été faite au cours de la 4è session plénière ; il ressort de celleci qu'il existe dans le Parti certains facteurs qui font courir des risques à son unité ».
Pour quelles raisons politiques cela peut-il se produire ? La résolution ne donne que des raisons... psychologiques:
« Le plus important de ces facteurs, c'est que l'orgueil, sentiment entièrement dangereux, se développe chez certains cadres. et même parmi ceux de rang élevé... Ils exagèrent le rôle de l'individu et l'importance du prestige individuel. Ils pensent que personne au monde ne leur est égal. Ils écoutent seulement les compliments des autres. mais n'acceptent pas d'être critiqués ou contrôlés ; ils oppriment ceux qui les critiquent ou se vengent sur eux...»
Ces attaques de février 1954 semblent plutôt viser des manifestations bureaucratiques, dans les rangs supérieurs en particulier.
Mais, dans son discours de septembre 1954 à l'Assemblée nationale, le même Liu Shao Shi dénonce des courants gauchistes, notamment des trotskystes et des tchendusiuistes :
« Pour saper cause du socialisme dans. notre pays. l'ennemi perfide utilise plus particulièrement certaines gens comme les trotskystes et les tchendusiuistes qui, sous le masque de « gauche » attaquent les mesures concrètes prises dans
INTERNATIONAL le domaine de nos transformations socialistes. Ils disent que nous agissons « de façon trop peu conséquente ». de « façon trop conciliatrice », que nous nous sommes « écartés du marxisme-léninisme »...
Ils veulent que nous rompions l'alliance avec la bourgeoisie nationale et que nous exproprions immédiatement cette dernie-
To. Ils soni également mécontents nofre politique dans le domaine de l'agriculture soit « trop lente » ; ils veulent que mous rompions l'alliance avee la paysannerie ».
Nous ne possédons aucun document, nous n'avons pas d'autres informations es par conséquent, nous ne savons pas si Liu Shoo Shi présente les véritables positions de ces éléments de gauche. Nous sommes également trop peu documentés pour porter un jugement certain sur le rythme des développements et des mesures qui sont prises en Chine par le gouvernement de Mao. Mais, de façon générale, il n'y a rien de surprenant à la man festation à la fois de tendances bureaucratiques sur la droite, et de tendances révolutionnaires sut la gauche, car elles correspondent les unes et les autres à des possibilités objectives de la situation.
La conception erronée des « deux étapes », des « deux révolutions », partagée pendant une trentaine d'années par la direction chinoise et démentie si rapidement par la révolution chinoise, a 33 source dans une conception du « socialisme dans un seul pays », selon laquelle la révolution mondiale n'est que la simple addition de mouvements révolutionnaires nationaux (Mao Tse Tung emploie quelque part ce terme d'addition). Cette idée est opposée à la seule conception vraiment marxiste d'une unité du monde résultant du développement auquel sont arrivées les forces productives, ce qui donne à la révolution mondiale un caractère organique provenant de la combinaison de ces mouvements 9. l'échelle internationale.
Une étude approfondie de ce problème amènerait entre autre à l'étude de ces conceptions non marxistes de la « nation » qui servent aux staliniens a Justifier théoriquement leur pontique d'« indépendance nationale » dans les pays impérialistes d'Europe occidentale. Nous nous bornerons à apporter ici deux citations, l'une de Staline, l'autre de Trotsky, pour montrer comment cette différence de vues au sujet de la nature de la révolution mondiale (addition ou combinaison) conduit à deux façons différentes de comprendre l'internationalisme prolétarien et de construire la politique révolutionnaire.
A Staline qui, en 1930, s'exprimait ainsi à l'adresse des communistes américains:
« Il serait erroné de ne pas prendre en considération les particularités spécifiques du capitalisme américain. Le Parti communiste doit les prendre en
D'une part la marche de la révolution doit susciter le développement de la pensée révolutionnaire. Le tournant imposé par les evenements a la direction, renoncement de tait a tout ce qu'elle avait enseigné sur la « révolution par etapes », etc., ne peut pas ne pas provoquer chez certains des réévaluations d'ensemble. De même les difficultés intérieures avec les forces capitalistes existantes doivent aussi faire naitre des tendsnce de gauche.
D'autre part, cette étape de la révolution implique aussi le développement d'une bureaucratie et, par suite, de dangers bureaucratiques. Quand nous disons : dangers bureaucratiques, nous ne disons pas qu'il aura nécessairement bureaucratisation ni, encore moins, nouveau phénomène de « stalinisme ». Car la Chine n'est pas isolée et ne se trouve pas dans une période de reflux de la révolution dans le monde.
Ce que nous avons en Chine, c'est le cas d'un parti formé à l'école du stalinisme, qui depuis près de dix ans est plongé dans les plus formidables épreuves révolutionnaires. La situation agit dans le sens de différenciations politiques grandissantes dans ce parti. considération dans son travail. Mais il serait encore plus erroné de baser l'activité du Parti communiste sur ees traits spécifiques, car le fondement de l'activité de tout Parti communiste, y compris le parti américain, sur lequel il doit se baser, ce sont les traits généraux du capitalisme qui sont essentiellement les mêmes pour tous les pays, mais non les traits specifiques d'un seul pays. C'est précisément sur cela que répose l'internationalisme des partis communistes. Les traits spécifiques viennent seulement s'ajouter aux traits généraux. » (Bolchevik, n° 1, 1930, page 8)
Trotsky répondait en ces termes :
« Il est faux que l'économie mondiale soit simplement une somme de parties nationales similaires. Il est faux que les traits spécifiques viennent « seulement s'ajouter aux traits généraux » comme des verrues sur le visage. En réalité, les particularités nationales forment
June combinaison unique des traits fondamentaux du processus mondial. Cette originalité peut être de signification décisive pour la stratégie révolutionnaire pendant un certain nombre d'années. Il suffit de rappeler le fait que le prolétariat d'un pays arriéré est venu au pouvoir bien des années avant le prolétariat des pays avances. Cette leçon historique montre à elle seule qu'en dépit de Staline il est absolument erroné de baser l'activité des partis communistes sur quelques « traits généraux » c'est-à-dire sur un type abstrait de capitalisme national. Il est erroné de prétendre que c'est sur cela que « repose internationalisme des partis communistes ». En réalité il repose sur l'insuffisance du cadre de l'Etat national qui, depuis longtemps, est suranné et agit
LA REVOLUTION CHINOISE ET L'INTERNATIONALE
LA REVOLUTION CHINOISE ET L'INTERNATIONALE
Q UAT RIEME comme un frein sur le développement des forces productives. (29 mars 1930)
Staline, malgré l'expérience de la Révolution 1917, n'avait pas dépassé la conception schématique pseudo-marxiste qui sévissait dans la plus grande partie de la social-démocratie d'avant 1914, et selon laquelle il fallait qu'un pays connaisse le plus grand développement du capitalisme avant qu'il puisse être question d'y instaurer un gouvernement prolétarien. Au cours des luttes dans le parti bolchevik et en U.R.S.S., quand il devint le porte-parole de la bureaucratie soviétique à la recherche d'un modus vivendi avec le capitalisme mondial il transposa cette conception, fit de l'U.R.S.S. un pays messianique où on allait construire le « socialisme dans un seul pays», et laissa aux mouvements des autres pays le soin de travailler, chacun indépendamment pour son pays, au socialisme.
A cette même époque commença un puissant mouvement d'émancipation du peuple chinois. La bureaucratie soviétique ne voulait aucune victoire du prolétariat chinois et n'avait d'ailleurs aucun espoir en elle. Ne trouvant pas dans pays économiquement arriéré les « traits généraux » du capitalisme, staline mit avant l'idée d'une autre révolution en qui amènerait ce pays a un type « democratique », à partir duquel il pourrait ensuite passer, à une époque indéfinie et certainement assez lointaine, à la construction du socialisme.
Telle fut l'école que suivit Mao et, avec lui tous les dirigeants staliniens des Partis communistes des pays coloniaux et semi-coloniaux.
La prise du pouvoir et les conséquences de celle-ci ont introduit dans la pensée des dirigeants chinois des bribes de la conception de la révolution permanente qu'ils repoussent toujours avec indignation. Leur position de repli, c'est toutoujours ce cadre national, par le fait même 28
N TERNATIONALE de la prise du pouvoir, ils voient plus que jamais les problèmes politiques à travers les lunettes de « dirigeants d'Etat » nationaux, négociant avec d'autres dirigeants d'Etat , amis ou ennemis.
Leur erreur théorique a d'importantes conséquences politiques. Si la Révolution russe d'Octobre 1917 avait « ébranlé le monde », elle n'avait pas pu empêcher le capitalisme de se ressaisir et de passer à l'offensive pendant plus de 20 ans. La révolution chinoise par contre a fait basculer le rapport de forces mondial au détriment du capitalisme qui, s'il mène une défensive active, ne peut parvenir à regagner du terrain, et ne peut songer à y parvenir qu'en jouant le va-tout de la guerre mondiale. Pourtant, malgré la différence objective entre ces situations à l'échelle mondiale, il n'y a pas de comparaison entre le rayonnement politique de la révolution chinoise sur l'avant-garde ouvrière et sur les masses ouvrières hors d'Asie et celui de la révolution russe. Quand Lénine et Trotsky appelèrent les travailleurs du monde entier à se regrouer dans la 3è Internationale pour renverser le monde bourgeois, 1l y eut un puissant sursaut dans le monde ouvrier, que la révolution chinoise n'a jamais de loin suscité. Et c'est vraiment dommage !
Mais, si l'empirisme de la direction actuelle de la révolution chinoise empêche le plein déploiement des énergies révolutionnaire à travers le monde, si ces dirigeants qui n'ont à aucun moment prévu théoriquement la marche du mouvement à la tête duquel ils se trouvent, continuent de combattre et de calomnier les trotskystes, la victoire de la révolution chinoise n'a pas fait que bousculer leurs « théories », elle a porté un très grand coup aux directions bureaucratiques et préparé la percée et la victoire de la 4è Internationale.
Décembre 1954 - janvier 1955