Le Congrès du P.C. belge qui s'est clos à Vilvorde le 12 décembre dernier, a provisoirement mis fin à la crise la plus grave qu'un parti stalinien ait jamais connue en Europe. Après des attaques publiques de militants communistes contre leur direction, au cours de toute la période préparatoire au Congrès, cette direction a été radicalement modifiée.
UN LONG DECLIN
Le P.C. belge, traditionnellement un petit parti, réussit un bond en avant à la « libération », grâce au rôle dirigeant qu'il joua dans le mouvement de résisnazie. Sorti de la clandestinité à la tete porte de le des masses contre l'occupation
Armée belge des Partisans, à la la principale organisation de ce Front de l'Indépendance), à la
• d'une centrale syndicale majoritaire chez les mineurs (les Syndicats uniques), le P.C. belze semblait iancé sur la voie qui mena les P.C. français et italien à la tête de la classe ouvrière de leur pays.
Sentant ce danger, la bourgeoisie s'empressa d'associer la direction communiste à la restauration de l'Etat et de l'économie capitaliste dès septembre 1944. Les premiers ministres communistes firent leur apparition et eurent l'insigne nonneur de contresigner le décret de dissolution de l'armée des Partisans. Les dirigeants communistes se solidarisèrent avec la politique de blocage des salaires et l'interdiction des grèves, promulguée par les dirigeants réformistes. Ils opérèrent une fusion syndicale par les sommets avec la centrale réformiste.
Les effets désastreux de cette politique ne tardèrent pas à se manifester. Déjà aux premières élections générales d'aprèsguerre, le P.C. était en sérieuse perte de vitesse par rapport aux positions acquises en 1944. S'il obtint néanmoins 23 députés et 13 % des voix, ce fut un indice net de l'ampleur des gains précédemment réalisés. Mais dès que, grâce sa politique de collaboration de classe.
la stabilisation relative de l'économie capitaliste fut acquise, son influence alla rapidement diminuant. La bourgeoisie n'eût plus besoin de ses services et flanqua à la porte les ministres communistes.
Les dirigeants réformistes n'eurent également plus besoin de l'aide du P.C. pour canaliser les forces militantes dans les syndicats. Les dirigeants communistes perdirent tous leurs postes de direction la F.G.T.B.
Six des sept membres du Bureau Politique ont été éliminés, dont les trois secrétaires. Le poste de secrétaire général a été supprimé. Les responsables de toutes les branches de la direction, y compris celui de la presse et du travail parlementaire, ont été changes. En fait, on peut dire sans exagérer que l'ensemble de la direction a été changé ! PRECEDA LA CRISE
Lorsque, finalement, le Parti socialiste belge passa dans l'opposition et mena. sur des objectifs limités, des batailles vigoureuses contre la bourgeoisie (question royale, défense de la sécurité sociale, réduction du service militaire, etc.), l'influence du P.C. dégringola complètement. Aux dernières élections il n'obtint plus que 4 députés et 2,5 % des voix, moins même qu'il avait avant la guerre.
En même temps, ses organisations se vidèrent et une profonde crise de méfiance envers la direction secoua le noyau de militants actifs qui y restait.
Sans aucun doute, ce qui s'est passé en U.R.S.S. depuis • la mort de Staline, les appels constants à la « direction collective » et à « l'autocritique », contribuèrent-ils à pousser les militants communistes belges sur cette voie.
Et sans doute aussi, Moscou qui intervint dans le P.C. belge par l'intermédiaire des dirigeants du P.C. français (notamment d'E. Fajon), encouragea un renouvellement partiel d'une direction dont la faillite était devenue trop éclatante pour pouvoir être plus longtemps masquée. On ignore cependant si Moscou s'attendait à un bouleversement aussi radical que celui qui est survenu.
Toujours est-il qu'une série d'organisations locales du P.C. centrées autour des régions de Liège et du Borinage les deux régions dans lesquelles le P.C.
conserve une petite base dans la masse ouvrière. — prirent l'initiative d'une révolte ouverte contre l'ancienne direction
Lallemand-Terfve-Borremans.
Elles commencèrent par exiger et par obtenir une tribune de discussion publique avant le Congrès du Parti. Contrairement à ce qui s'est passé en France à la veille du dernier congrès du P.C.F..
cette discussion alla du particulier au général et permit aux militants d'exprimer toute leur méfiance envers la direction.
WATRIEME
CONTRE LE CENTRALISME BUREAUCRATIQUE
Les thèmes centraux de cette discussion, nous pouvons les retrouver dans deux phrases prononcées au cours de la discussion au Congrès. Albert Mathieu, délégué de la fédération Huy-Waremme (province de Liège), déclara :
« La faiblesse actuelle de notre parti est le résultat de notre politique sectaire et bureaucratique et de la fausse fusion syndicale. Nous en payons les conséquences. C'est le Comité Central et le Bureau Politique de l'époque qui en portent la responsabilité ».
Et Remy Gillis, délégué de la fédération bruxelloise, renchérit
« Le parti a ignoré les principes fondamentaux du marxisme - léninisme (.)... La responsabilité des hommes doit être établie. C'est pourquoi nous avons demandé le remplacement complet du secrétariat ‚de la majorite du
Bureau Politique et des changements profonds dans le Comité Central »
(Drapeau Rouge, 13-12- 1954),
Prenons d'abord le thème du centralisme bureaucratique, de l'étouffement de la liberté de critique et de la démocratie dans l'organisation. Il a été amplement illustré au cours de la discussion. Dans la tribune de discussion du Drapeau Rouge du 18 novembre 1954, J. Fonteyne (Bruxelles) écrit qu'il n'y a pas de participation active de la base à la politique du P.C. Un secrecaire de la fédération Ath-Tournai-Lessines (province du Hainaut), écrit dans le Drapeau Rouge du 8 décembre 1954 que le P.C. a été dirigé pendant des années par une oligarchie, et il poursuit :
« Cette situation du parti a été le terrain idéal pour la croissance du caporalisme, de la planomanie, du mépris à l'égard dur cheptel » militant
(cette agréable expression n'est pas de moi) ».
CONTRE LE SECTARISME ENVERS
Ce même camarade résume sa critique de la ligne politique du P.C. dans cette formule lapidaire : « Nous sommes devenus une secte raisonnant pour elle-même »...
Parlant au Congrès, L. Girlot, de la fédération du Brabant wallon, déclare :
« L'ennemi principal, ce sont les patrons et non les dirigeants de la FGTB.
Nos mots d'ordre ont souvent favorisé les disputes entre ouvriers socialistes et communistes... Souvent notre Parti a parlé de l'unité avee les travailleurs socialistes. Mais les actes n'étaient pas conformes aux paroles. Il cite l'exemple des campagnes électorales dirigées, en grande partie, contre les dirigeants socialistes. » (Drapeau Rouge, 13 décembre 1954).
Des militants ont critiqué l'attitude sectaire en matière syndicale, qui consiste à vouloir créer ou maintenir en vie de petits syndicats « purs » à côté de la F.G.T.B. On a sévèrement critiqué l'erreur de la direction qui consiste à lancer des mots d'ordre d'action différents de ceux des directions syndicales au moment où les masses s'engagent déjà dans l'ac-
D'autres militants de la fédération bruxelloise écrivent dans le Drapeau Rouge du 23 novembre 1954 :
« V'atmosphère du parti n'est pas à la discussion franche et cordiale. De nombreux camarades craignent de parler, hesitent et souvent se taisent.
D'autres attendent que toutes ces discuss. ons cessent pour reprendre travail. D'autres enfin, lassés, pretendent ne plus rien faire ».
Et encore :
« Il y a de multiples façons de brimer la critique, allant de la non-sollicitation de celle-ci jusqu'aux tentatives de discréditer les camarades qui en usent, méthodes qui oni eu cours pendant longtemps au sein du parti ».
La critique du centralisme bureaucratique qui règne au sein du P.C. belge ne s'est pas arrêtée à la demande de changement des organismes de direction. Certains militants ont même proposé des modifications de statuts et d'habitudes organisationnelles, afin d'obtenir des garanties majeures de démocratie pour lavenir.
Ainsi ,une militante de la fédération bruxelloise demande (Drapeau Rouge, 18-11-1954) que tous les organismes de direction soient élus au vote secret dans les assemblées. R. Noël, de la fédération du Borinage (province du Hainaut), demande (Drapeau Rouge, 24-11-1954) que la direction transmette à toutes les cellules du parti les motions votées dans une quelconque d'entre elles. Finalement, le secrétaire de la tédération d'Ath-Tournai-Lessines demande dans son article mentionné ci-dessus que toutes les questions importantes soient obligatoirement discutées dans les assemblées de base avant les réunions du Comité Central. LES TRAVAILLEURS SOCIALISTES tion sur ces derniers mots d'ordre. on a condamné toute la politique stalinienne qui, sous prétexte de distinguer un « camp de la paix » d'un «camp de la guerre », a jeté dans le même sac dirigeants sociaux-démocrates et dirigeants capitalistes. Un militant a même posé la question pertinente : « Que Signife la formule : la Belgique fait encore partie du « camp de la guerre ? » La classe ouvrière belge se trouve-t-elle dans le « camp de la guerre ? » Sans le savoir, ce militant a fait un pas décisif de conception stalinienne vers la conception de classe...
Mais la critique politique ne s'est pas arrêtée à l'analyse des erreurs sectaires commises par le P.C. depuis 1947. Elle est remontée vers les sources d'erreurs qu'elle a, à juste titre, recherchée dans les erreurs opportunistes commises dans la période 1944-1947.
« L'analyse des erreurs commises depuis près de dix ans conduit inévitablement à cette appréciation, en raison de la gravité, du nombre et surtout de la répétition de ces erreurs ». écrit un militant du Borinage dans le
QUATRIE M U A T R I EM E Drapeau Rouge du 7 décembre 1954. Dans le même numéro du journal, nous trouvons une lettre intéressante d'un militant de Charleroi qui écrit notamment :
« Faiblesse des thèses sur la question de l'uranium congolais. N'y a-t-il pas là aussi une survivance atténuée temps où nos camarades ministres s'accommodaient d'être lies par ce monstrueux accord antisoviétique ? Je retarde peut-être et je ne comprends rien à la dialectique marxiste, mais je n'ai jamais reçu de réponse aux communications orales ou écrites dans lesquelles je m'inquiétais de la justification doctrinale de la participation de notre
Parti aux gouvernements bourgeois de
1945 à 1947... Je voudrais que l'on m'explique en quoi les thèses classiques du marxisme condamnant la participation ministérielle en régime capitaliste se trouvaient controuvées en Belgique à cette époque. »
Au Congrès même, un vieux membre dirigeant du P.C., Van den Boom, est allé jusqu'a déclarer :
« Nos erreurs remontent en effet aux fautes de principes commises à la
Libération — notamment dans l'appréciation fautive que la direction du Parti avait formulé à l'époque concernant les voies de passage au socialisme
(faut-il ou non passer par la dietature du prolétariat ?))... A Tépoque on estimait pouvoir passer au socialisme par la voie parlementaire et participationniste au gouvernement. Cette erreur est la base des erreurs qui ont suivi...
notre attitude vis-à-vis des luttes revendicatives de la classes ouvrière lors de notre présence au gouvernement. »
Cependant, si la critique du régime d'organisation et de la ligne politique a été poussée très loin dans le P.C. belge, les militants ne l'ont pas poussée jusqu'à l'origine première de toutes ces erreurs.
N'y a-t-il pas un rapport intime entre la politique étrangère de l'U.R.S.S. (passant des illusions dans « l'unité des alliés démocratiques » à la dénonciation de tout le « monde occidental », à l'exception des P.C., comme d'un « camp de guerre ») et la succession de ces erreurs ? Ces erreurs ne proviennent-elles pas du fait que le P.C. n'a pas déterminé sa ligne politique, dans chaque situation concrète, d'après les besoins de la lutte de classe et de la lutte pour le socialisme dans son propre pays, mais bien d'après les directives internationales du Kremlin, réflétant d'ailleurs moins les besoins de l'Union soviétique que les intérêts de la bureaucratie qui y a usurpé le pouvoir ?
Le P.C. belge même après son autocritique, reste prisonnier des conceptions de base staliniennes. On le voit lorsqu'on prend connaissance du seul article de discussion consacré aux problèmes stratégiques. Il s'agit d'un article du député Dejace (Drapeau Rouge. 10 novembre 1954) qui écrit notamment:
« Se libérer de la tutelle des monoboles américains (!)) et refuser que le pays se ruine en dépenses de guerre.
E RNATIONAL E voilà les buts stratégiques à atteindre en ce moment. Autour de ce double mot d'ordre, un large front est de plus en plus réalisable en Belgique. Le mot d'ordre actuel n'est pas de renverser le capitalisme et de passer au socialisme, surtout dans notre pays... Les syndicalistes les plus américanisés sont autorisés par leurs maîtres à bavarder sur le renversement du capitalisme.
Mais remarquez leur prudence en ce qui concerne la paix, le désarmement, la coexistence pacifique, etc... »
Et Dejace poursuit en reprochant au plan Renard, adopté par le dernier Congrès extraordinaire de la F.G.T.B., de « négliger gravement le soutien des paysans, des cummerçants et même des industriels les plus faibles ».
Aussi longtemps que le P.C. ne se posera pas carrément la question: « Quelle ligne politique est la plus appropriée pour arriver aussi vite que possible au renversement du capitalisme en Belgique ». aussi longtemps il tombera inévitablement d'erreurs opportunistes et erreurs sectaires et vice versa.
Aussi longtemps qu'il ne posera pas ainsi le problème, passant d'une manœuvre bureaucratique de rapprochement par le sommet à une manœuvre ultra-gauche de « noyautage » par la base, le PO restera toujours isolé des masses socialistes.
Et dans ces conditions, on risque de voir s'accentuer la tendance de ceux qui. déjà au cours de cette discussion, ont osé poser la question du fait même «de l'existence d'un Parti communiste ». en soulevant la possibilité de sa dissolution « dans une organisation social-démocrate par exemple » (Drapeau Rouge, ler décembre 1954),
P.S. - Dans le numéro (17 décembre 1954) de « Pour une Paix durable... », organe du Kominform, parait un compte-rendu de ce Congrès du P.C. belge. sans aucune allusion à l'existence d'une crise quelconque dans ce parti. On y apprend que «c'est le camarade E. Lalmand qui a présenté le rapport du C.C.», sans mentionner sa qualité de secrétaire général sortant et sans rien dire sur ce rapport ni sur le contenu de la discussion. Ce prétendu compte-rendu se termine ainsi : «Le Congrès a élu un C.C. composé de 55 membres. La session du C.C. tenue après le Congrès a élu les organismes dirigeants. Le secrétariat du C.C. est composé des camarades (tels et tels). Les camarades (tels et tels) font partie du B.P. du C.C. ».
Dans ces listes ne figurent évidemment plus Lalmand et les autres dirigeants éliminés. Mais l'organe du Kominform n'en informe pas ses lecteurs et ne considère pas nécessaire de fournir une explication quelconque à ce sujet.
Le compte-rendu ne mentionne également pas qu'à la séance où furent élus les nouveaux organismes dirigeants ne furent pas admis les représentants des partis des « démocraties populaires ».