Documents de la IVe Internationale

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La revue › vol. 12, n° 9-12

La République populaire de Chine a cinq ans !

Pierre Frank · Quatrième Internationale, vol. 12, n° 9-12 · septembre-décembre 1954 · p. 18-23 · 4 733 mots

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Il y a cinq ans les troupes du Kuomintang étaient écrasées, la République populaire de Chine proclamée. Un chapitre tout nouveau allait s'ouvrir dans l'histoire de ce pays immense et de l'humanité tout entière.

Pendant le cours du XIX• siècle, les puissances capitalistes de l'époque (Angleterre, France, Russie tsariste...), par quelques guerres ne nécessitant que peu d'efforts imposèrent à la Chine féodale un statut semi-colonial.

L'intervention du capitalisme étranger provoqua le début du développement capitaliste de la Chine et, avec celui-ci, l'éveil de courants désireux d'éliminer le vieux régime et de faire de la Chine un Etat moderne.

C'est en 1911, quelques années après la première révolution russe, que commença la révolution démocratique en Chine. Elle se fit alors sous la direction du plus avancé des réformateurs bourgeois de ce pays. Sun Yat Sen, inspiré par les idéaux de la démocratie bourgeoise qui atteignait alors son apogée en Europe occidentale et aux EtatsUnis.

La monarchie s'effondra dès les premiers chocs; mais il ne s'ensuivit pas la victoire de la démocratie en Chine. Très rapidement le pays tomba sous la coupe de généraux qui régnaient chacun en seigneur sur une province, s'alliant ou se combattant selon les circonstances, se vendant à tel ou tel impérialisme et faisant vivre leurs armées sur une paysannerie toujours plongée dans la misère la plus complète.

La révolution russe d'octobre 1917 eut un retentissement profond chez de nombreux Chinois, désireux de sortir leur pays de l'état d'anarchie, de misère, de division dans lequel il était constamment plongé. Le Parti communiste fut fondé en 1919 par Tchen Dou Siou, un professeur qui avait joué un rôle important dans la révolution de 1911. Une partie de la bourgeoisie indigène, aussi, chercha un appui dans le jeune Etat soviétique pour iutter contre les impérialistes.

Mais la nouvelle grande montée révolutionnaire en Chine ne se produisit qu'à partir de 1925 ; le mouvement ouvrier européen après une vague révolutionnaire suivant la première guerre mon18 diale refluait déjà depuis deux ans. Ce reflux et l'isolement consécutif de l'Etat soviétique avaient favorisé l'ascension de la bureaucratie en URSS et la bureaucratisation de l'Internationale com-

Sous la direction de celle-ci, le PC chinois appela les masses à accepter la direction du Kuomintang et la deuxième révolution chinoise (1925-1927)

fut écrasée dans une défaite des plus sanglantes. Le pouvoir tomba entre les mains de Tchang Kaï Chek, le dirigeant militaire du Kuomintang. dans lequel Staline avait placé sa confiance et celle des communistes chinois.

Un régime de dictature depuis lors allait sévir sur le pays, aggravé de 1937 à 1945 par l'occupation japonaise des centres vitaux du pays.

A partir de 1927, le Parti communiste chinois, à la suite de la « longue marche » qui fit traverser toute la Chine à des milliers de communistes, s'était concentré sur les activités des armées rouges chinoises, vivant elles aussi sur des territoires variables avec le temps, s'appuyant avant tout sur ces soulèvements paysans qui ont été le trait le plus marquant de l'histoire de la Chine depuis des siècles.

Le PC chinois combinait ces luttes avéc des tentatives d'accord avec le Kuomintang, mais celles-ci ne purent jamais être menées à bonne fin. En 1946-1947, cette politique fut balayée par le soulèvement gigantesque, irrésistible de millions et de millions de paysans, à la suite de la défaite du Japon. Un tableau grandiose, un récit frémissant en a été donné par le journaliste américain Belden dans son livre « La Chine ébranle le monde ». Les armées communistes chinoises gonflèrent comme un des grands fleuves du pays au moment des inondations. Elles submergèrent les troupes fondantes du Kuomintang, dont le régime s'écroulait dans un amas de scandales. En quelques mois. les dirigeants du PC chinois, s'emparant des grandes villes de Shanghai, Pékin, Hankeou, Canton... se trouvèrent à la tête du pays.

Les forces restantes de la bourgeoisie chinoises s'embarquèrent en toute hate pour l'ile de Formose où elles ont pu se maintenir (et vieillir) sous la protection de la flotte des Etats-Unis.

1911-1949, période quasi ininterrompue de révolution et guerres civiles et étrangères. Depuis lors, la situation n'a pas été paisible. Dès 1950, la guerre de Corée nécessita l'intervention de volontaires chinois pour stopper les troupes de l'impérialisme qui s'avançaient vers le Yalu. Il y a seulement quelques mois, le gouvernement des Etats-Unis, pour essayer de sauver les positions de l'impérialisme en Indochine, songeait à engager immédiatement la guerre contre la Chine et à recourir à l'emploi de la bombe atomique. Il ne faut pas se faire d'illusion: le gouvernement américain, s'il ne se décida pas à étendre le conflit, en juin dernier a remis la décision

Run moment plus favorable. C'est d'ailleurs à cet effet que Tchang Kai Chek continue à recevoir subsides, armes, munitions et encouragements de toute sorte.

Toutefois, depuis octobre 1949, - la Chine a connu une nouvelle ère, dans laquelle la guerre ne jouait plus l'élément essentiel. La nouvelle Chine s'est mise à l'œuvre pour procéder à de formidables transformations dans tous les domaines, économique, politique, social, culturel.

Pour apprécier tant soit peu exactement les efforts auxquels s'adonne la Chine nouvelle, il ne faut à aucun moment oublier à la fois et le retard considérable, l'état extrêmement arriéré du pays, le niveau très bas des forces productives, et l'étendue, l'ampleur pays. Dans tout ce qui se passe actuellement en Chine, les dimensions de chacun des problèmes qui se posent sont absolument incroyables.

N'oublions pas que, dans la population du globe, on compte un Chinois pour quatre être vivants.

La Chine était et est encore avant tout une nation agricole - la paysannerie constitue plus de 80 % de la population. travaillant intensément tout petits lopins de terre. Les chemins de fer sont rares. Les moyens de traasport limités.

Tout comme la jeune révolution russe, la Chine nouvelle ne connait pas d'échanges importants avec le monde capitaliste. L'aide de I'U.R.S.S. à la Chine, si elle ne peut être considérée comme insignifiante, est tant en raison des possibilités de l'économie soviétique que de la politique toujours parcimonieuse de la bureaucratie soviétique, en tout cas bien insuffisante pour les besoins de la Chine.

De toute façon, les conditions du pays dictent à ses dirigeants une politique de NEP de vaste envergure. Tout en ayant comme objectif la transformation socialiste de la société et en exploitant les moyens du pouvoir d'Etat à cet effet, ils doivent pendant toute une période permettre à l'économie capitaliste de s'exercer dans une série de domaines de la production et de la distribution - car, dans les conditions ac-

NTERNATIONALE tuelles de la Chine, elle est indispensable pour assurer un développement des forces productives.

A vrai dire, la formule théorique de la marche de la révolution chinoise, avant et après la prise du pouvoir, avait été donnée il y a bientôt 50 ans par Trotsky. dês la première Révolution Russe. Reprenant les idées exposées par Marx sur la « révolution permanente " au lendemain de la défaite de la révolution de 1848, au moment où la bourgeoisie était encore une classe progres-

Trotsky analysa la dynamique de la révolution pour un pays économiquement arriéré - comme l'était la Russie tsariste - à une époque où le capitalisme, dans les pays économiquement les plus avances. entrait dans son dédin et avait unifié le marché mondial sous le joug impérialiste.

Selon cette théorie, les tâches démocratiques bourgeoises qui continuaient à se poser en raison du retard historique ne pouvaient être résolues que par une révolution dirigée par le prolétariat. instaurant la dictature du prolétariat. Sous ce régime politique se produiraient des bouleversements incessants dans tous les domaines de la vie sociale. et notamment la résolution de tâches relevant de la révolution socialiste, conduisant ainsi à la société socialiste. Enfin la révolution ainsi commencée dans le cadre national pour des taches démocratiques bourgeoises ne serait qu'un élément de la révolution socialiste mondiale et se développerait dans celle-ci. La théorie de la révolution permanente que Trotsky développa en 1905-1906 allait être vérifiée par la victoire de la Révolution russe de 1917 et aussi par celle de la Révolution chinoise.

Cette théorie fut dénoncée par Staline et par les dirigeants actuels du PC chinois. Mais les événements ont été plus forts que toutes les condamnations et répressions bureaucratiques.

La bourgeoisie chinoise qui, sous la direction de Tchang Kai Chek, fut au pouvoir pendant près de 25 ans se montra incapable de libérer la nation de l'exoloitation impérialiste. d'unifier vraiment le pays, de résoudre tant soit peu la question agraire ou de donner une impulsion vraiment sérieuse à l'économie du pays. Cette faillite n'est pas le résultat d'une direction particulière, celle de Tchang Kai Chek. L'exemple des Indes, sous la direction de Nehru, prouve qu'il s'agit dans les conditions internationales actuelles d'une incapacité congénitale de la bourgeoisie indigène venue au monde trop tard et effrayée par le jeune mouvement ouvrier révolutionnaire de ces pays.

C'est seulement lorsque le PC chinois, sous la poussée des paysans révoltés, prit la direction de la lutte pour le pouvoir contre la bourgeoisie que la révolution triompha. C'est après cette victoire que le nouveau pouvoir put résoudre les

ATTAm QUATRIEME IN principales tâches démocratiques bourgeoises en un temps relativement court: la Chine est, à quelques enclaves près, debarrassée de la présence impérialiste et se présente sur l'arène internationale comme une grande puissance indépendante : l'unification du pays s'opère vraiment pour la première fois dans soa histoire : la réforme agraire a été effectuée ; l'économie commence à se développer.

En même temps que se sont poursuivies ces réalisations des tâches démocratiques, en même temps que l'industrie et le commerce capitalistes continuaient à s'exercer, le pays a abordé un certain nombre de taches relevant de la révolution socialiste: des industries ont été nationalisées, l'agriculture est mise avec beaucoup de précautions sur la voie

La nouvelle République avait hérité d'une situation économique épouvantable, les années de guerre avec le Japon et les années de guerre civile ayant accumulé les destructions et les ruines.

Dans les cinq années qui viennent de s'écouler, les progrès très appréciables qui ont été effectués ont permis non seulement de remettre en route l'économie. mais de commencer à procéder à une certaine planification.

Sur le plan industriel, un des plus grands obstacles à une progression rapide est l'absence de techniciens et de maind'œuvre qualifiée.

Jusqu'à présent, les statistiques officielles étaient données en pourcentages bar rapport à des références sur lesquelles on ne savait rien de précis. Dans un discours prononcé récemment par Tchou En Lai à l'Assemblée nationale, des chiffres précis apportent une idée plus claire sur la situation de l'économie chinoise.

« Pour 1954. il sera produit: 10.8 millards de kw.-h d'énergie électrinue. 81.990.000 tonnes de houille. 3.030.000 tonnes de fonte. 2.170.000 tonnes d'acier. 13.513 machines-outils pour la coupe des métaux. 4.730.000 tonnes de ciment. 4 600.000 balles de filés de coton. 480.000 tonnes de papier. ».

Ces chiffres sont évidemment très faibles et, par tête d'habitant, deviennent minuscules. Mais c'est là, à peu de choses près, le point de départ de l'industrialisation de la Chine. Les prévisions doivent partir de là. Les rythmes prévus sont relativement grands, plus grands que ceux des premiers plans quinquennaux en Union Soviétique.

Nous ne ferons que mentionner des problèmes aussi importants que ceux des transports.

De toute façon, même si tout marchait bien dans le domaine industriel - et il s'en faut qu'il puisse en être ainsi -20

TERNATIONALE d'un développement collectif, une planification de l'économie est entamée, une nouvelle structure d'Etat est mise sur pied qui entre dans le cadre de la dictature du prolétariat.

Enfin toute une série de bouleversements d'ordre social dont le plus éclatant, pour la Chine, est la mise à égalité de la femme avec l'homme, transforme de fond en comble la Chine et, par elle, le monde entier.

Nous allons dans la suite de cet article donner tout d'abord quelques indications qui montrent l'ampleur des problèmes et des réalisations en cours; nous verrons ensuite la situation politique telle qu'elle se présente et enfin nous examinerons quelques leçons théoriques que la révolution chinoise victorieuse a fournies ou confirmées. la Chine resterait encore bien longtemps un pays agricole, et les problèmes agricoles qui se posent, après la réalisation de la réforme agraire, sont également gigantesques.

Les dirigeants chinois parlent maintenant de la société socialiste, des taches et de la place des campagnes dans la construction de la société socialiste, mais il ne peut s'agir à présent que d'une tendance. Les obstacles à une évolution tant soit peu rapide sont considérables.

Les dirigeants chinois emploient volontiers la terminologie des dirigeants de I'U.R.S.S. en matière agricole, et n'hésitent pas a qualifier un kolkhoze de forme « socialiste » dans le domaine agricole, ce qui est erroné. Mais malgré cela, ils sont obligés - en ce qui concerne leur pays -- de se tenir très près des réalités.

La tâche essentielle immédiate, c'est d'augmenter la production rurale, pour satisfaire les villes, à un moment où le niveau de l'industrie n'offre pas la possibilité d'absorber une partie importante de la campagne, et où le manque d'outillage et de techniciens pour l'agriculture est elfrayant. 11 y a 7.000 agronomes en Chine contre 350.000 en U.R.S.S. ! On cultive environ 100 millions d'hectares on estime qu'il y a trois fois plus de terres arables), et, dans cette situation, Teng Tse-Hui, membre du C.C., déclare : « Les machines et les engrais dont nous disposons représentent une goutte dans la mer ».

Le nombre des fermes collectives ou d'Etat est réduit et il n'y a aucune raison valable de l'augmenter exagérément :

/ 1953, on comptait 11 stations de machines agricoles, 59 exploitations mécanisées... Ce sont plutôt des centres d'expérimentation, d'enseignements. Les vrais problèmes sont ailleurs.

Le petit paysan ne peut être contraint à s'engager sur la voie de la coopéra

LA SITUATION ECONOMIQUE

LA SITUATION ECONOMIQUE

INTERNATIONAL tion, en vue du socialisme. Il faut l'encourager, le stimuler, en lui montrant son intérêt propre dans l'immédiat.

Dans letat actuel de la paysannerie chinoise, ce qui est à présent encouragé, c'est l'esprit a'entraide entre paysans.

Sur 110 millions de familles rurales, on estime que 4o millions sont engagées dans une sorte d'aide mutuelle, c'est-a-dire une une association de travail d'une douzaine de termes au moment des semailles et des recoltes, associant le peu d'outillage er de bétail dont elles disposent. Il ne taut pas oublier le grand retard de la paysannerie chinoise.

Dans le premier plan quinquennal, il est prevu que, pour la tin de celui-ci, en 1u51, environ 1/5 de la paysannerie sera dans des « cooperatives de producteurs ». Il y en avait 14.000 à la ia de 1953, l'objectit de 1y54 est de 40.000, et pour 1957, 600.000.

Que sont ces coopératives de producteurs : Ce ne sont pas des kolkhozes. La terre apparuent en privé à chaque paysan. Mas un assez grand nombre de lamilles s entendent pour que leurs terres privees soient gerees et exploitees en cominun. Ainsi la coopérative de Chu Al Di rassemble 18 ramules, soit 76 personnes. Sur le revenu total de ceite coopérative, 54 % ont été payés en salaires, 40 % en rentes aux propriétaires de la terre, et le reste a éte employé pour « les besoins productils et culturels de la commumunauté ».

Il n'y a pas de doute que cela ne constitue une etape très élevée, mais elle parait correspondre aux conditions réelles. Evidemment, cette situation laisse le champ lore aux differenciations dans la campagne, a la formation de koulaks, etc... La fiscalité est utilisée par le gouvernement chinois pour tenir les koulaks dans des limites données.

La paysannerie aurait payé en 1952 en impôt 14 % de ses revenus, ce qui constue un grand allegement de son sort par rapport au passé.

Un autre moyen de contrôle de la paysannerie et des processus qui s'y développent est fourni par l'utilisation du marché. Ainsi le commerce des grains, du riz, est un monopole d'Etat, il est possible que cette mesure ait été prise d'une manière forcée, pour des raisons de pénurie, pour remédier à des lamines ou les prévenir. Mais quelles que soient les raisons, il est certain que c'est un moyen très puissant pour agir sur la paysannerie. 140

Quelle est la situation du capitalisme privé dans le pays et quels sont ses rapports avec le pouvoir d'Etat? Comment se présente la lutte entre les deux secteurs. le secteur étatique et le secteur privé?

L'importance du secteur privé est indiqué par le fait qu'à un congrès de capitalistes privés, tenu à la fin de 1953, étaient représentés les employeurs de près de 4 millions de travailleurs et employés. Les profits qu'ils font sont divises de la façon suivante: des impôts pour l'Etat. un fonds pour le bien-être des travailleurs et la future expansion de l'industrie, un paiement de dividendes. Malheureusement, nous ne possédons pas d'indications plus précises sur les proportions relatives de ce partage.

Il existe également des formes de transition entre les deux secteurs. Ainsi à Shanghai, il y a plusieurs dizaines d'affaires « publiques-privées opérées conjointement », dans lesquelles l'Etat dispose de la moitié de l'entreprise. Ces entreprises qui sont intégrées dans la planification se trouvent dans les branches suivantes: ler, acier, machines-outils, produits chimiques, electricite, textiles, cigarettes, produits pharmaceutiques.

D'après des déclarations que Lin Po Chu, membre du B.P., a faites en octobre 1953, il se trouvait, en 1952, dans les mains de l'Etat, 80 % de la production de l'industrie lourde et 50 % de la production de toute l'industrie. Dans son discours à l'Assemblée nationale du 23 septembre, Tchou En Lai déclare que pour l'année 1954 la part des entreprises capitalistes non encore transformées en entreprises mixtes (ce qui est plus large que le secteur d'Etat proprement dit, mais où l'autorité directe de l'Etat s'exerce dans la production) ne constituera que 29 % de la production globale de l'industrie.

Evidemment la production artisanale est encore très importante. Dans ce domaine, la coopération de production est encouragée. A la fin de 1953, il existait 4.000 coopératives de production groupant 300.000 artisans.

En ce qui concerne le commerce, Tchou En Lai dans le discours mentionne les précisions suivantes:

« Le secteur commercial d'Etat assure déja en totalité ou en grande partie le commerce des marchandises essentielles qui ont une grande importance pour la prospérité nationale et pour le bien-être du peuple, et contrôle tout le commerce extérieur. Les coopératives d'achat et de vente et les coopératives de consommation sont devenues des auxiliaires sûrs du commerce d'Etat. Au premier trimestre de l'année en cours, elles groupaient plus de 31.000 succursales groupant au total plus de 165.520.000 membres. A l'heure actuelle, le commerce d'Etat et le commerce coopératif entrent pour 50 % environ dans le volume global du commerce de détail et pour 80 % environ dans le commerce de gros ».

Dans le domaine de la distribution comme dans celui de la production, nous faicone hien entendu toutes les réserves nécessaires sur le caractère « socialiste » des coopératives, sans pour cela nier leur très grande importance dans la construction de la société socialiste. En ce qui concerne les chiffres ci-dessus, ce qui est plutôt surprenant c'est la part rela- tivement faible du commerce qui se trouve dans les mains d'individus, après si peu d'années.

En matière fiscale, voici ce que déclara Tchou En Lai dans ce discours qui présenta un rapport d'ensemble sur la situation du pays:

" Dans le budget d'Etat de 1954, les recettes, non compris l'excédent de l'année passée, ont été multipliées par 3,6 comparativement à 1950. En meme temps, les sources de recettes ont sensiblement changé: de 1950 à 1954, la part des recettes fiscales provenant des paysans est tombée de 29,6 à 13,4 %, tandis que la part des recettes fiscales et des revenus provenant des entreprises socialistes d'Etat et des coopératives de type socialiste est passée de 34,1 à 66,1 % ».

L'année de référence — 1950 — est très contestable, le nouveau pouvoir venant seulement de s'installer, l'industrie étant à son point le plus bas. Néanmoins, la tendance n'est pas douteuse: le paysan chinois n'est plus pressuré comme jadis et le développement économique fournit des ressources plus rationnelles à l'Etat.

Quelles sont les conditions d'existence et de travail des ouvriers ? Toute une série d'améliorations ont été apportées: relêvement des salaires, assurances sociales, construction de logements (qui ont déjà été mentionnées dans d'autres numéros de notre revue). Dans les conditions de la Chine, ce n'est pas tant le chiffre absolu que la tendance qui importe, et pour louvrier chinois la tendance à l'amélioration est incontestable.

Mais le développement économique soulève des questions de la plus grande imporiance, comme on peut le voir dans le long passage suivant du discours de Tchou En Lai :

« Il est clair que dans notre pays le developpement de l'édification économique est indissolublement lié à l'amélioracon de la vie des masses populaires étant donné que le seul objectif de l'économie socialiste est de satisfaire les besoins matériels et culturels du peuple; par conséquent, pour satisfaire pleinement ces besoins, il est indispensable de développer sans cesse l'économie socialiste. Opposer ces deux aspects serait de tous les points de vue erroné. Elever trop et trop rapidement les salaires et le bienêtre sans tenir compte du niveau actuel de la production et porter, par là même atteinte aux intérêts fondamentaux de la classe ouvrière serait faire preuve d'économisme; par contre, négliger le bienêtre et même la sécurité des ouvriers et employés, ne pas prêter attention aux questions qui peuvent et qui doivent être résolues ou ne pas vouloir les résoudre serait faire preuve de bureaucratisme. Nous devons lutter en même temps contre ces deux erreurs. Au cours des dernières années, le système des salaires a été quelque peu remis en ordre, mais il reste malgré tout encore compliqué. La tendance au nivellement n'est pas enéliminée. Le nivellement est une manifestation de l'idéologie petite bour-

NTERNATIONALE geoisie qui favorise le retard, empeche d'avancer et n'a rien de commun avec le marxisme et le socialisme. Le nivellement entrave l'activité des ouvriers et des employés dans l'étude de la technique et l'élévation de la productivité du travail... »

Tchou En Lai aborde là un des plus importants problèmes du nouvel Etat, celui des rapports de l'Etat ouvrier avec les ouvriers eux-mêmes sur le plan économique. Problème dont la complexité et la difficulté proviennent de ce qu'il re s'agit pas d'un Etat déjà industrialisé avec une classe ouvrière qualifiée, mais d'un Etat à industrialiser et d'une classe ouvrière à former à partir d'une paysannerie dépourvue des qualifications teenniques necessaires au travail dans l'industrie. En fait la Chine se trouve, comme ce fut le cas pour I'U.R.S.S., au lendemain d'Octobre, devant le problème de « l'accumulation primitive socialiste », sans disposer d'une aide extérieure vraiment adéquate que seule la planification des principales économies qui sont encore aux mains du capitalisme (EtatsUnis, Allemagne, Grande-Bretagne) pourrait fournir.

En U.R.S.S., ce développement s'est fait sous la direction de la bureaucratie qui s'est emparée du pouvoir, au dépens du prolétariat, et qui a eu recours à ces atroces méthodes dont l'histoire stigmatisera à jamais le nom de Staline.

En Chine la direction du PC qui n'est pas l'expression politique de la bureaucratie - couche sociale - mais une direction ouvrière à traits bureaucratiques aborde ce problème avec beaucoup plus de souplesse, disons même plus d'humanité, mais aussi - hélas! - avec des notions théoriques apprises à la funeste école stalinienne, ce qui peut avoir des conséquences facheuses.

« La tendance au nivellement » n'était pas l'expression d'une quelconque idéologie en ce qui concerne la Chine, mais

- comme ce fut le cas en U.R.S.S. pendant le « communisme de guerre » -une nécessité de la période de guerres civiles et étrangères. Une partie même des salaires était payée en nature. C'était inévitable dans la pénurie générale et en face des exigences de la guerre sur l'économie. Ce système n'était plus viable des que les conditions redevenaient un peu normales et que l'économie commençait à se développer.

Dans ces conditions présentes, dans les conditions d'une société de transition d'un type aussi arriéré que la Chine, inévitablement sur les formes de production collectives (base pour une société socialiste) qui tendent à se développer, vient s'associer un mode de distribution, un mode de répartition qui ne peut pas être autre chose qu'un mode capitaliste et qu'il faut appeler par ce nom. Sans entrainer le développement exagéré de tendances individuelles, sans favoriser la formation de privilégiés, il est absolument nécessaire d'encourager l'inté-

Q VATRIE ME I rêt privé du travailleur, aussi pour provoquer le développement des forces productives. En ce sens, pendant une période et dans des limites raisonnables qui n'écrasent pas les couches les moins qualifiées, des systèmes de salaires encourageant la production et l'acquisitio de la qualification technique, sont parfaitement légitimes et, comprises de cette façon, servent en définitive à la construction du socialisme. Il va de soi que ces considérations ne justifient en aucune mesure les énormes avantages et les privilèges qui ont été extorqués par la bureaucratie en u.R.s.s., qui en lont une couche sociale aux intérêts non seulement distincts, elles o postisient eux lement distincts, mais opposés lement pas, bien entendu, toutes les insanités des staliniens dans les pays capitalistes au sujet du respect de la hiérarchie dans les questions de luttes pour les salaires. La lutte contre les privileges. cette lutte célébrée notamment par Lénine dans « L'Etat et la révolution », cette lutte indispensable dans la marche au socialisme, n'a rien à voir avec une quelconque « tendance au nivellement ». Sur ce point, la bureaucratie stalinienne ne faisait que reprendre le vieil argument éculé de la réaction contre les socialistes au XIX siècle, celui des « partageux ».

Il y a donc à trouver, comme le dit Tchou En Lai, un équilibre entre les nécessités de l'industrialisation et celles du bien-être des masses. Sur ce point, il ne dit plus rien. Plus exactement, dans tout ce qu'il dit est impliqué que c'est la direction qui résoudra ce problème. A ce sujet, même si nous nous trouvions devant une direction possédant toutes les qualifications désirables, une directio composée de génies du calibre de Marx, Lénine, Trotsky et dont le dévouement à la cause des travailleurs et du socialisme serait hors de doute, la solution de cette question comme de toutes les questions rélatives au développement économique et du développement général de la société dépasse les qualités intrinsèques d'une direction, et exige un élément essentiel du domaine politique, la démo-

NTERNATIONALE cratie ouvrière, c'est-à-dire la participation des masses travailleuses dans la détermination des tâches et dans le contrôle de leur réalisation, à la direction politique d'abord et, ensuite, à la gestion de l'économie.

Sur cette question de l'intervention démocratique des masses dans toute la vie économique, sur la question du contrôle des travailleurs, on ne trouve rien chez les dirigeants chinois qui permette de penser qu'ils ont vu que c'est un problème à résoudre, dont la solution n'est guère aisée. Car. comme Lénine l'avait effectivement observé sur l'exemple de IU.R.S.S. dans la dernière partie de sa vie, meme existence formelle de la democratie ouvrière ne suffit pas pour que les travailleurs l'exercent effectivement et aussi, dans de nombreux cas, disposent des éléments et des qualifications pour pouvoir le faire valablement.

Ce problème ne parait pas exister pour les dirigeants chinois. Il n'y a pas de doute que les ouvriers chinois tôt ou tard le poseront.

Dans ces conditions, la question se pose de savoir si les plans et le rythme déterminés par la direction sont corrects ou pèchent dans un sens ou dans un autre, par timidité ou par excès. On se souvient que la bureaucratie en U.R.S.S. s'est précisément livrée, avec des moyens horribles, à une série de zigzags tantôt gauchistes tantôt opportunistes en la matière, méconnaissant les questions des besoins de la classe ouvrière, faisant du développement de l'industrie un but en soi, et s'octroyant dans cette situation d'odieux privilèges. Avec les données dont nous disposons, et si loin des lieux. il est difficile de se prononcer avec certitude sur le rythme et les proportions fixées en Chine. On peut toutefois dire, compte tenu des indications fournies par la direction et qui semblent très vraisemblables, qu'elle a empiriquement adopte des mesures et un rythme de developpement qui, dans les conditions actuelles, correspondent sensiblement aux besoins et nécessites.

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