Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › vol. 12, n° 9-12

De Gasperi

Livio Maitan · Quatrième Internationale, vol. 12, n° 9-12 · septembre-décembre 1954 · p. 13-17 · 3 559 mots

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Entre les exigences objectives d'une classe et les possibilités subjectives d'un homme, il s'opère une symbiose qui reprise et qui nest padi possible d'ignoreprésente, pour ainsi dire. une loi histolorsqu'on entend juger des personnages historiques ou des hommes politiques importants. On retrouve clairement cette symbiose dans le cas de Gasperi. Il suffit, pour s'en convaincre, de répondre parallèlement à deux questions: quelles étaient les exigences de la classe dominante apres la chute du fascisme? Quelles étaient la formation, la mentalité, les orientations de Gasperi? La corrélation entre les deux réponses mettra en évidence la « nécessité » du rôle joué par le leader démocrate-chrétien qui vient de mourir.

Après la crise qui avait abouti à la déroute militaire, la bourgeoisie italienne se trouvait placée devant les problèmes les plus formidables qui puissent se poser à une classe dirigeante. Elle devait assurer sa propre continuité d'une part, en évitant que le fascisme, en s'écroulant, ne l'entraine, en tant que classe, à sa suite et, d'autre part, en empéchant le prolétariat d'exploiter à fond une conjoncture favorable. Elle devait reconstruire son propre appareil d'Etat - secoué jusque dans ses fondations - rétablir son propre pouvoir politique et sa légalité propre, l'une et l'autre a'existant pratiquement plus après l'effondrement du mois de septembre 1953. Elle devait retrouver sa place au sein de la bourgeoisie internationale, faire oublier aux vainqueurs sa participation à la guerre et leur démontrer, de façon concrète, l'utilité d'avoir à leurs côtés, et sans restrictions, une Italie capitaliste reconstruite. Tout ceci devait étre réalisé dans une situation qui était caractérisée par la défaite militaire, par des rapports de forces défavorables a la classe dominante; par la répulsion, non seulement du prolétariat, mais aussi de la grande

Le bourgeoisie trouva une issue en misant sur l'utilisation d'une force, sinon neuve, du moins profondément rénovée : la démocratie chrétienne, et d'un homme comme De Gasperi, qui avait déjà fait ses preuves à l'époque pré-fasciste même si la situation ne lui avait pas permis alors de jouer un rôle de premier plan.

La Démocratie Chrétienne pouvait lier à la classe dominante les larges masses populaires encore soumises à l'influence majorité des classes moyennes envers les formes de domination politique qui avaient caractérisé les vingt ans de fascisme; par la soif ardente de renouvellement de ces mêmes couches populaires: par la crise de méfiance d'une partie même de la classe dirigeante qui semblait se résigner à l'inévitable.

Dans une conjoncture aussi critique, de quel personnel politique, de quels appareils politiques organisés disposait donc la bourgeoisie ?

De ce côté aussi la situation n'était pas florissante ! Des vieux partis de la démocratie pré-fasciste, qui d'ailleurs avaient déjà démontré leur insuftisance avant 1922, il était resté bien peu de choses, et on ne pouvait songer à les ressusciter puremeat et simplement. Aucune des vieilles organisations n'offrait des garanties suffisantes pour résoudre le problème essentiel qul se trouvait posé à la bourgeoisie, à savoir: assurer son contrôle sur les larges couches ouvrières et petites bourgeoises. Il était donc nécessaire de forger des instruments nouveaux ou, tout au moins, profondémeat rénovés.

D'un autre côté, en mettant de cole, au moins pour le moment, le personnel politique fasciste, aucune des vieilles figures du pré-fascisme n'était en condition de jouer un rôle efficace.

Pas plus Orlando, que Nitti ou De Nicola - placés en dehors des organisations de lutte de la résistance, usés en outre par l'expérience de l'après-guerre précédente, presque incapables de comprendre une situation nouvelle et ayant tendance à penser suivant des schémas dépassés — ne pouvaient répondre aux exigences du moment. D'autre part, des hommes apparus pendant la résistance, comme Parri, n'offraient pas de garanties suffisantes soit à cause de leurs penchants petits bourgeois, soit parce qu'ils ne disposaient d'aucune masse de manœuvre. de la religion et de l'Eglise. C'était la, en effet, la meilleure carte pour la bourgeo!sie : la crise de la guerre avait remis ea question tous les pouvoirs et toutes les forces constituées... sauf le pouvoir et la force de l'Eglise qui pouvaient être exploités pour assurer une base populaire au régime bourgeois en voie de se reconstruire. Mais ceci ne pouvait étre réalisé que grâce à un parti qui, tout en se présentant comme « chrétien » et tout en

AVANT 1943

AVANT 1943

UATRIEME étant attaché au Vatican, ne prenne pas une physionomie strictement confessionnelle ou, pour ainsi dire, néo-guelfiste.

La Démocratie Chrétienne - réincarnation du vieux Parti Populaire adaptée opportunément aux exigences nouvelles - s'était proposée déjà dans la lutte clandestine comme candidate pour résoudre cette tache.

Et De Gasperi possédait toutes les qualites pour jouer un role de premier plan dans la tache réservée à la Démocratie

Chrétienne.

On sait que De Gasperi a commencé sa carriere comme représentant de la minorité italienne de la région de Trente au parlement autrichien. Déjà, à cette epoque, il était connu comme modérateur ; il renonçait à revendiquer la séparation de Trente de l'Empire autrichien et demandait simplement l'autonomie dans la limite de la Constitution des

Habsbourg. Et, au cours même de la guerre, il n'abandonne pas son attitude modératrice et de loyalisme envers l'Empire, bien qu'il faille considérer comme de la mauvaise polémique l'accusation portée contre lui et lui reprochant d'avoir approuvé l'exécution de Battisti.

La seconde phase de sa vie politique est constituée par son adhésion au Parti Populaire et par l'accroissement progressif de son autorité dans ce parti. Au cours de cette phase sa tendance et sa personnalité sont particulièrement mises en relief par son attitude envers le fas-

L'HOMME DE

L'homme dont la bourgeoisie avait besoin ne devait pas être compromis avec le fascisme, il devait pouvoir se présenter comme le défenseur de la démocratie parlementaire, avoir derrière lui un parti qui pulsse compter sur un large appul populaire, il devait pouvoir rendre possible une collaboration étroite entre la bourgeoisie italienne et le Vatican, sans que cela mène cependant à la constitution d'un Etat clérical au sens propre du mot.

Cet homme devait être rattaché au mouvement de la Résistance; il devait étre en mesure de négocier avec les socialistes et les communistes qui représentaient les masses ouvrières et paysannes mouvement; il devait s'imposer comme le promoteur d'une « rénovation démocratique ». De plus, il devait apparaitre comme l'ennemi du nationalisme, le nationalisme ne trouvant plus aucun écho dans les couches déterminantes de la population et, en outre, pouvant sembler suspect aux puissances qui avaient gagné la guerre (la classe dominante cherchant justement à faire oublier à ces dernières la politique étrangère de l'époque fasciste).

NTERNATIONAL E cisme. Adversaire des formes de domination politique du type fasciste, il accorda toutefois, ainsi que tous les

« populaires », un préjugé favorable aux débuts de l'expérience Mussolini, utile pour « restaurer l'ordre contre le bolchevisme », et que l'on espérait ensuite ramener progressivement dans la ligne de la démocratie bourgeoise.

Lorsque l'assassinat de Matteotti provoqua une « scission » entre la bourgeoisie tavorable au fascisme et celle qui restait fidele à la démocratie parlementaire, De Gasperi se joignit à cette dernière. Mais il ne pouvait concevoir la lutte contre le fascisme que sous la forme d'un appel au retour à la constitution, se limitant à engager Victor-Emmanuel à prendre sur lui l'initiative d'un renversement de la situation. Lorsque le régime fasciste fut stabilisé, De Gasperi, s'il ne manilesta Jamais de solidarité avec lui, ne fut cependant pas un antifasciste militant. Il ne reprit son activité, du Vatican où il était réfugié, qu'en 1943, au moment ou le problème d'un changement de direction se posait de nouveau pour la classe dominante.

Ces quelques brèves données biographiques sur De Gasperi sont suffisantes pour caractériser le personnage et montrent clairement qu'en 1943 il existait en puissance en Alcide De Gasperi l'homme qui devait se révéler comme l'interprète le plus indiqué des exigences de la bourgeoisie pour surmonter la crise et restaurer l'ordre politique et social. LA BOURGEOISIE

De Gasperi était justement cet hommeAntifasciste, mais cependant modéré dans son antifascisme; « homme d'ordre » dans le sens le plus direct de l'expression, mais défenseur acharné de la démocratie parlementaire; représentant des C.L.N. (Comités de Libération Nationale) dans lesquels cependant il avait exercé depuis le début - et ses amis n'ont pas manqué d'ailleurs de souligner ce fait - une fonction « modératrice » ; relativement imbu de « sociologie chrétienne » et prêt à user de la terminologie « reformiste » exigée par la situation; catholique fervent, étroitement lié aux milleux du Vatican, mais non clérical et convaincu, au contraire, de la nécessité d'éviter les excès dans ce sens; disposé à obtenir les « droits nationaux » de la patrie bourgeoise, mais adversaire décidé du nationalisme, il répondait parfaitement aux exigences du moment, a ce qu'attendait la classe dominante.

Puisqu'il était en mesure de comprendre avec lucidité les intérêts fondamentaux de sa classe, De Gasperi fut de ceux qui virent avec le plus de clarté la nécessité de la stratégie qui s'imposait à la bourgeoisie dans la situation des années 1944-1945. Il était dangereux alors d'affronter directement le mouvement ouvrier et paysan, et il était préférable de tenter de tourner les positions. Il était problématique de vouloir gouverner contre les communistes et les socialistes et il fallait donc gouverner « avec eux »; le gouvernement avait besoin de leur aval pour pouvoir se présenter comme un gouvernement d'union nationale, qul pouvait laisser esperer aux proletaires et aux. paysans un renouveau effectif.

C'est là un point essentiel pour qui veut comprendre les développements de la situation après la guerre. La bourgeoisie devait reconstruire son appareil d'Etat, restaurer son économie, rétablir ses lois. Puisqu'elle ne pouvait pas le faire en s'opposant ouvertement aux masses ouvrières et paysannes, elle ne pouvait que jouer la carte de « l'unité démocratique et nationale » et se montrer disposée à faire des concessions -qui devaient d'ailleurs se révéler rapidement plus formelles que réelles — pour sauver l'essentiel. Et l'essentiel consistait dans le fait que l'Etat se reconstruisait comme appareil de répression de la bourgeoisie, que l'économie se rétablissait sur des bases capitalistes, que nouvelle constitution, bien que proclamant la République fondée sur le travail, était tout de même basée sur la propriété privée des moyens de production.

Depuis le début, dans cadre de cette stratégie générale, De Gasperi fut l'un des hommes politiques les plus sensibles à certaines exigences indispensables de cette reconstruction bourgeoise. Pour les « hommes d'ordre » les C.L.N. représentaient des noyaux susceptibles de créer la base d'une nouvelle structure étatique plus « progressiste » que la structure traditionnelle et, dans une certaine mesure, de se poser comme une alternative face au gouvernement central. Il fallait donc surmonter cet obstacle et De Gasperi s'en occupa très rapidement. Parlant d'une réunion à Milan des C.L.N., immédiatement après la fin de la guerre, un écrivain petit bourgeois de tendance plus ou moins radicale écrit : « Alcide De Gasperi s'est mis en évidence comme l'homme qui, plus que tous les autres, possède le sens de l'Etat. Il a expliqué la nécessité pour le gouvernement de se placer au-dessus des factions politiques et a représenté l'impérieuse nécessité de reconstruire l'Etat, le prestige et l'autorité de l'Etat... »

Cette appréciation ne pourrait pas être plus exacte, à condition que l'on ajoute au mot « Etat », l'adjectif « bourgeois ».

LE « GRAND

Togliatti et Nenni ont parlé de la « trahison » de Gasperi en juin 1947. Il n'y a aucune raison d'employer cette expression. De Gasperi était un représeatant de la bourgeoisie et il entendait de toute façon défendre les intérêts de celle-ci. De-

Cette sollicitude pour reconstruire l'Etat traditioanel ne devait pas tarder à trouver sa récompease. Si, après l'insurrection du printemps, la bourgeoisie avait considéré comme un succès la constitution d'un gouvernement Parri, l'automne devait donner lavantage à l'homme le plus décidé à réduire les C.L.N. au rôle d'organismes purement formels. Ce fut le début des huit années de gouvernement De Gasperi.

On a dit que De Gasperi était tres réaliste. C'est vrai. Il a toujours su se rendre compte des possibilités réelles de sa classe, il a su comprendre ses exigences générales au-dessus des tendances particulières. Un exemple, dans ce sens, merite d'être cité. Avant le referendum au sujet de la royauté, De Gasperi sut garder une attitude ambigue qui profita certainement aux royalistes. Mais après les résultats du 2 juia, il sut s'opposer avec décision à toute tergiversation et contribuer à démolir les manœuvres monarchiques qui tendaient à contester le scrutin. On a pu dire alors qu'il démontrait ainsi sa « fidélité au système démocratique ». Il est d'ailleurs triste de constater que des affirmations aussi banalement Tausses aient été publiées dans des publications • de gauche. En réalité De Gasperi s'était rendu compte que la République pouvait continuer à assurer le contrôle politique de la bourgeoisie, sous une forme différente, alors que le maintien à tout prix de la monarchie ne pouvait que provoquer une violente réaction des masses et compromettre la stratégie qu'il avait envisagée en 1943-1944 et qu'il n'était pas temps encore de modifier. De là venait sa position: la défense du résultat du referendum.

Juin 1947 marque le début d'une nouvelle phase de la politique italienne. est incontestable que des pressions furent exercées par les Etats-Unis pour que • ce changement se vérifie. Mais il serait faux d'oublier le processus intérieur qui faisait que la bourgeoisie, à une certaine étape de sa reconstruction, n'estimait plus nécessaire d'être « couverte » par les communistes et les socialistes et éprouvait au contraire la nécessité d'éliminer tout ce qui entravait encore l'action de son gouvernement. De Gasperi sut se faire en temps voulu l'interprète de cette nécessité ‚et il n'hésita pas à liquider le « tripartisme ». Moins d'un an après, les résultats du 18 avril confirmaient - du point de vue de la bourgeoisie - que l'opération avait été erfectuée de la manière la plus heureuse. EUROPEEN » puis 1943 son but était clair: reconstruire l'Etat bourgeois, rétablir la domination de la bourgeoisie. Tant qu'il a pensé qu'il était nécessaire - de son point de vue — de collaborer avec les partis ouvriers, il a collaboré. Lorsqu'il a pensé qu'il

IS

Q UATRIEME I était possible et utile de terminer cette collaboration, il l'a terminée.

La rhétorique nécrologique sur De Gasperi a fait grand usage de l'expression « grand Européen », et on a même placé sur les lèvres du mourant, sur certaines affiches, à côté du nom de Christ, les initiales, plus profanes, de la C.E.D. A part la rhétorique il est certain qu'il faut souligner un autre aspect du « réalisme » de Gasperi. Il s'est parfaitement rendu compte que, dans une conjoncture de crise sans issue pour l'Europe capitaliste, l'unique possibilité de survie laissée à la bourgeoisie de son pays consistait à lier son sort à celui de la seule bourgeoisie qui n'était pas encore touchée directement par la crise, la bourgeoisie des Etats-Unis. La nécessité d'un front unique bourgeois, d'un effort pour surmonter les contrastes opposant les Etats européens qui reproduisent le spectacle des divisions tragi-comiques de l'ancienne Grèce, lui était apparue avec évidence.

Pour nous, qui jugeons du point de vue des intéréts du prolétariat et de la révolution, nous pouvons nous réjouir du fait qu'une fraction de la bourgeoisie française ait provoqué la lin de la C.E.D. Mais si nous voulions juger du point de vue des interets de la bourgeoisie, il nous faudrait bien admettre qu'un homme comme De Gasperi avait bien mieux compris les intérêts de sa classe que les vieilles ruines type Herriot ou les mégalomanes type de Gaulle.

C'est d'ailleurs toujours pour ces mêmes raisons que De Gasperi a été opposé aux tentatives de résurrection d'un nationalisme italien. Le fasciste Almisante a écrit dans « Il secolo »: « Nous nous souvenons de Gasperi, en 1949, à Trieste, inerte devant les aspirations italiennes d'une foule inoubliable. » En ôtant la rhétorique inutile, il reste l'impression, probablement exacte, de ce nationaliste pour qui De Gasperi ne « sentait » pas, ne comprenait pas des manifestations de ce genre. Dans le fond, il se rendait parfaitement compte de la « relativițé » d'un

Les données objectives, dont il ne pouvait faire abstraction , ont déterminé les limites étroites de son action ainsi que sa disparition de la scène politique. Le 18 avril a marqué en même temps l'apogée de son règne et le début de sa décadence. Grâce à la victoire électorale, il achevait son œuvre de reconstruction de l'appareil politique de la bourgeoise. Cette tache essentielle mais tout de même préliminaire étant accomplie, il devait justement tenter de donner une base Stable, un nouveau visage, à la société capitaliste ainsi reconstruite et qui devait maintenant résoudre les problèmes élémentaires qui se posent à toute société moderne et qu'elle doit résoudre si elle ne veut pas perdre toute base de légitimité et, en dernière analyse, toute

NTERNATIONALE problème comme celui de Trieste par rapport aux problèmes bien plus essentiels qui se posaient - et se posent toujours - à la bourgeoisie sur le plan international, et il comprenait l'inutilité des intentions des nationalistes jusqu'au-boutistes.

On pourra dire que De Gasperi a dirigé de façon intelligente la reconstruction bourgeoise de l'Italie, mais qu'il ne l'a fait qu'en simple administrateur, c'est-àdire avec plus de tenacité que d'esprit d'entrepríse, avec plus de sagesse que de ,génie, avec une vision à brève échéance plutôt qu'avec une large vision d'avenir. En d'autres mots, il s'est davantage occupé de rassembler les différents morceaux de la société bourgeoise, telle qu'elle était en 1945, plutôt que de donner à cette société des ambitions nouvelles. Tout ceci est vrai, et ce sont effectivement les limites de Gasperi qui n'a pas été un « Créateur » politique, de ceux dont on se souvient parce qu'ils ont dit quelque chose qu'ils ont accompli historique. Jugé à il apparait comme médiocrité est sa de nouveau, parce une cuvre de portee l'échelle de l'histoire, un médiocre, et la caractéristique individuelle en tant qu'homme. Mais c'est justement cette médiocrité qui lui a permis de jouer le rôle qu'il a joué, et même s'il avait possédé des qualités extraordinaires il n'aurait pas trouvé la possibilité de les utiliser. Son action politique, en effet, est fonction de la situation dans laquelle il opérait, des possibilités -dans une situation donnée - de la classe qu'il servait. Qu'aurait pu réaliser de vraiment constructif une classe sociale désormais définitivement condamnée et entrée dans une phase de crise extrême ? Et, par voie de conséquence, qu'aurait pu réaliser l'homme qui la représentait le mieux? Dans quel sens De Gasperi aurait-il pu diriger un renouvellement alors que le seul renouvellemeat possible était - et est encore - soumis à la condition préalable d'un renversement de la classe à laquelle il appartient ? chance de survivre. Mais cette tache, ni De Gasperi, ni aucun autre homme politique de sa classe n'était en mesure de l'accomplir, car — répétons-le — les conditions de la bourgeoisie contemporaine ne permettent aucune solution stable: elles permettent uniquement de vivre au Jour le jour, en reculant l'échéance de la crise decisive.

De Gasperi envisagea la formule la plus subtile que pouvaient lui permettre les exigences de sa classe: il manifesta des intentions « réformistes », il fit adopter par son parti la formule du « troisième temps ». Mais il ne put pas donner une base solide au régime ainsi reconstruit, ni lui associer des couches populaires décisives, ni satisfaire, même dans une

LIMITE S ETROITES DE SON ACTION

LIMITE S ETROITES DE SON ACTION

Q UATRIE ME I faible mesure, les besoins des masses. De là le déclin de son parti, la crise de la formule centriste, la crise de la direction politique bourgeoise et l'insuccès du 7

ROLE

On a discuté sur les conséquences que pouvait entrainer la mort de Gasperi, et on a évidemment noté que l'équilibre intérieur du parti démocrate chrétien serait plus difficile à réaliser. On ne peut pas exclure non plus que De Gasperi aurait - pu etre à nouveau utilisé comme homme d'Etat par la bourgeoisie dans un moment où son prestige aurait encore pu servir à celle-ci. Mais, en définitive, sa courbe était achevée, car la période qui avait servi à son épanouissement était achevée. Des nuages menaçants, porteurs de tempêtes, s'amassent à l'horizon de la classe dominante. En dernière analyse, elle ne sera pas capable de tenir tête à cette tempête; mais il y aura des pauses dans le développement de cette

NTERNATIONALE juin qui marquait pratiquement la fin de l'expérience gouvernementale De Gasperi. Et c'était aussi la fin de son activité politique militante. TERMINE crise et elle pourra prendre des mesures qui lui permettront de prolonger son agonie. Mais ce serait des mesures que n'aurait pas pu prendre un homme ayant le caractère, la formation et les tendances de Gasperi. Si cette étape se réalise, la bourgeoisie aura besoin d'un personnage politique différent, d'un leader différent de celui qu'a été De Gasperi.

A cause de cela, et même s'il était encore vivant, De Gasperi aurait difficilement retrouvé des conditions aptes à le mettre en valeur. Si la nature a été assez honnete avec lui, en n'interrompant pas trop tôt sa vie, on peut dire au fond que même politiquement il a disparu au moment voulu: lorsqu'il avait déjà dit tout ce qu'il avait à dire.

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