Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › vol. 12, n° 9-12

La bataille des salaires dans la République de Bonn (La fin de la légende du « partenaire social »)

Edouard Anders · Quatrième Internationale, vol. 12, n° 9-12 · septembre-décembre 1954 · p. 24-29 · 4 630 mots

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Les mouvements pour les salaires qui se sont déroulés dans la République tedérale au cours de cet été ont attiré sur eux l'attention de toute l'opinion publique mondiale intéressée au mouvement ouvrier. La bourgeoisie des pays capitalistes a, de son coté, également suivi les événements d'Allemagne avec, en partie, un plaisir malveillant, mais aussi avec une certaine inquiétude. L'importance de ces luttes pour le mouvement ouvrier européen réside dans le fait qu'elles peuvent etre le point de départ du déplacement du rapport de force entre la bourgeoisie et le proletariat en laveur de ce dermer. Les concurrents capitalstes de la République fédérale observent ces événements avec des sentiments mêlés. Le rétablissement de conditions capitalistes « normales » en Allemagne, l'affaiblissement de la concurrence allemande leur sont agréables. Le danger que le plus solide facteur de la puissance capitaliste en Europe puisse étre menacé, les remplit d'inquiétude et de crainte.

Le mouvement est parti de Bade-Wurtemberg où, à la suite du rejet des revendications de salaires du syndicat des métallurgistes, 92 % des syndiqués ayant pris part au vote initial, décidèrent la grève. Mais l'intervention du ministre du Travail social-démocrate de ce Land permit de trouver un compromis pour empêcher la grève. Cependant 42 % votèrent contre cet accord et exigèrent la proclamation de grève. Les plus importantes des entreprises menacées par la grève appartiennent à l'industrie d'exportation qui est actuellement en plein essor, ce qui explique l'empressement des employeurs à parvenir à un compromis.

Les premières luttes aigues partirent de la grève des travailleurs de la fonction publique décrétée le 3 août à Hambourg. Elle se termina au bout de dix jours par un arbitrage qui accorda aux ouvriers et aux employés une partie de leurs revendications.

La grève de Hambourg n'était pas encore finie que les ouvriers de la métallurgie de Bavière abandonnaient le travail le 9 août. Après un départ sans cohésion, freiné par des arrangements distincts dans de nombreuses entreprises, ce qui provoqua quelquefois la dislocation du front de grève, la lutte atteignit dans la troisième semaine son point culminant. Elle commença à décliner à la quatrième semaine pour se terminer, ici encore, par une proposition d'intervention du ministre du Travail, également un social-démocrate. Ce qui témoigne de l'esprit combatif des grévistes, c'est que, malgré la recommandation du Syndicat d'accepter l'arbitrage, 53 % d'entre eux votèrent encore pour la continuation de la greve.

Pour le developpement et le maintien du moral syndical il est tres important que le but de la grève (12 pfennigs d'augmentation sur le salaire de base) ait été presque atteint (10 pfennigs). Les ouvriers n'ont pas eu le sentiment d'une défaite. Mais on ne peut pas dire non plus qu'ils retournèrent au travail avec la conscience d'une grande victoire. Ils étaient en quelque sorte surpris que tout se soit si bien passé et réellement contents que tout soit fini. Cela est compréhensible lorsqu'on pense que des milliers d'ouvriers d'age jeune et moyen ne connaissaient la grève qu'à travers les récits des plus agés et se voyaient, pour la première fois dans leur vie, en posture d'adversaires du patron qui, depuis des années, leur avait été représenté comme un « partenaire social ».

La grève des métallurgistes bavarois révèle quelques faiblesses sensibles des syndicats allemands d'aujourd'hui; mais elle montre en même temps la force potentielle que possède à présent la classe ouvrière allemande.

C'est dans la direction que se manifeste la plupart des faiblesses. Alors que les militants moyens et de base remplirent infatigablement et fidelement leur tache, il se révéla bientôt que la direction s'était engagée dans la grève sans une préparation véritable et sérieuse. On n'avait pas fait, avant la grève, de propagande auprès de l'opinion publique qui se montra en partie indifférente, et parfois hostile aux grévistes. Il n'y eut pas de véritable stratégie de grève consistant à former un centre de gravité et à encercler les points faibles. Les entreprises non plus n'avaient été travail-

VAT RIEME I lées ni par une campagne de préparation prolongée, ni par des moyens de propagande sulfisants, ni par une période préalable de politique syndicale intensive et offensive. Il n'y avait pas de groupes organisés de syndiques jeunes et actifs qu'on aurait pu envoyer, comme troupes rapidement mobilisables. partout où le front commençait à flancher et où surgissaient des difficultés qui ne pouvaient être maitrisées par les forces locales ou d'entreprise. Toute la machine administrative se révéla trop lourde, de sorte que l'activité des militants et des meilleurs éléments se trouva empêtrée dans l'appareil administratil et réduit à néant. D'ailleurs, l'un des caractères les plus saillants de la grève a été sa préparation et sa conduite bureaucratico-administrative, ce qui explique pour une grande part les faiblesses que nous venons d'indiquer.

Outre le fait que l'inexpérience des jeunes grévistes coûta beaucoup de sacrifices inutiles et que beaucoup d'entre eux tombèrent dans les filets de la loi à cause de petites fautes tactiques, Il y eut surtout la mauvaise surprise que de vieux syndiqués et de vieux socialdémocrates - en grande partie des contremaitres et des maitres-ouvriers -agirent en briseurs de grève. Le nouveau prolétariat dans lequel se trouvaient des éléments ayant appartenu autrefois à toutes les couches de la petite bourgeoisie, y compris d'anciens officiers faisant souvent fonction de délégués d'entreprise, ce nouveau prolétariat, disons-nous, n'a agi comme freineur ou comme briseur de grève que là où il n'y avait pas eu au préalable d'activité syndicale claire, ou encore là où de grandes parties des équipes avaient été corrompues par les soi-disant services sociaux volontaires comme, par exemple, chez Schweinfurt (fabriques de roulements à billes). La volonté combative se trouva aussi dangereusement freinée par le fait que, surtout dans les grandes entreprile personnel était fortement endetté par les crédits que leur avaient accordés les employeurs. Un cas spécialement terrible de ce genre s'est présenté chez Siemens à Munich.

Les patrons cherchèrent à briser le moral des grévistes par l'emploi combiné de la carotte et du fouet. Dès avant la grève, ils organisèrent une propagande par tracts contre la grève et envoyèrent des lettres dans les ménages ouvriers. faisant ressortir les rigueurs de la grève et les suites néfastes possibles pour les grévistes, et enjoignant aux femmes de renvoyer leurs maris au travail. Pendant la grève, des contremaitres et des maitres-ouvriers briseurs de grève visitaient les demeures des ouvriers pour agir dans le même sens. L'emploi de la police contre les piquets de grève - souvent de façon provocante - et les menaces de lock-out étaient destinés à faire le reste pour miner le moral des grévistes et amener la cessation de la lutte.

Malgré toutes ces manœuvres et chicanes, le front de grève tint bon dans l'ensemble. Le noyau de la était constitué avant tout par des grandes entreprises avec une bonne tradition syndicale et des ouvriers professionnels hautement qualifiés. Malgré cela, lua des buts les plus importants pour la conscience de classe et la solidarité ne lut pas atteint. Les salaires des ouvriers professionnels ne furent pas, conformément aux revendications, rappro chés davantage de ceux des ouvriers professionnels: le nouveau barème apporta, au contraire, une différenciation encore plus grande dans les salaires. Les patrons réussirent un autre coup pouvant mettre danger moral classe. L'arrangement conclu avec les syndicats contient une clause de fermulation vague permettant, en cas de faiblesse des conseils d'entreprise ou des directions syndicales locales, d'éloigner provisoirement ou même de congédier de l'entreprise des éléments indésirables — surtout les ouvriers qui se sont signalés par leur activité au cours de la grève.

Autant la combativité et la volonté de grève des ouvriers d'entreprise fut admirable ,autant l'attitude des employés se révéla menacante pour le développement futur de la lutte de classe dans la République fédérale. Ils se tinrent en majorité éloignés de la grève, gardant leur « fidélité » à leurs employeurs. Afin de produire sur les ouvriers un effet démoralisant, les employeurs conclurent en outre une nouvelle convention de salaires avec le Syndicat des employés (le DAG. Syndicat des employés. ne fait pas partie du D.G.B., la C.G.T. alle-• mande) qui, après de brèves négociations, apporta à peu près les mêmes avantages que ceux arrachés par les ouvriers après une grève de quatre semaines. En même temps que cet exemple devait montrer qu'avec « de la raison et de la modération » on arrive sans lutte et sans sacrifices exactement au même but, les employeurs, faisant usage de la clause dont nous venons de parler, se vengèrent sur les militants syndicaux et surtout, aussi, sur les ouvriers inorganisés qui s'étaient exposés comme les plus actifs. tenant les piquets de grève et qui, à l'occasion, avaient dû se battre avec les policiers et les briseurs de grève.

Malgré les déficiences et les faiblesses exposées ici, l'important pour le développement ultérieur du mouvement de classe ouvrier allemand est le fait que ce grand conflit entre les « partenaires sociaux » ne s'est pas terminé par une défaite, mais avec un résultat partiel appréciable pour la classe ouvrière. Si l'on veut porter un jugement sur l'ensemble des évènements, il faut prendre en considération quelques caractéristiques importantes. La grève, tant à Hambourg qu'en Bavière, ne fut pas un mouvement de masse spontané né de la misère du prolétariat ou de la nécessité de repousser une attaque contre le standard de vie. La montée des prix des dépenses ménagères (lumière, courant résistance

UAT RIE ME électrique, gaz, loyers, alimentation) ne lut que partiellement mise en avant comme justification. Les syndicats baserent surtout leurs revendications sur les profits très élevés des employeurs allemands et demandèrent pour les ouvriers une part plus grande du produit social et l'alignement du niveau des salaires allemand sur celui des pays industriellement avancés.

Mais le véritable motif de la grève et des revendications a une base plus profonde. Depuis le 6 septembre de l'année dernière (jour des élections au Bundestag), il s'était produit un changement toujours plus marqué dans le « climat social » tant dans les entreprises que dans la vie politique en général. Il est vrai que le coup d'Adenauer contre l'unité syndicale et ses plans pour la « gleichschaltung » (mise au pas) des syndicats (ou leur paralysie par le CDU, le parti d'Adenauer) furent empêchés. Mais les syndicats commencèrent à s'estomper toujours plus comme facteur sur la scène politique. Les politiciens bourgeois, dans les discussions sur la politiintérieure, ne tenaient plus guère compte des syndicats, sauf pour les réprimander ou les railler. Le gouvertement ne trouvait plus nécessaire de tenir compte des syndicats ni même de les consulter.

Ce changement général dans l'atmosphère politique eut un effet très marqué dans les entreprises. On le fit clairement sentir aux délégués d'entreprises et aux hommes de confiance ainsi qu'aux responsables syndicaux petits et moyens : Interdiction des réunions d'entreprise pendant les heures de travail; interdiction de collecter les cotisations syndicales dans les entreprises; interdiction d'entrer dans l'entreprise aux fonctionnaires syndicaux comme « étrangers à l'entreprise »; on trouve à la loi sur la constitution syndicale une interprétation mesquine et spécieuse en faveur de l'employeur ; les droits et la liberté de mouvement des délégués d'entreprise subissent des restrictions continuelles. Bref, l'employeur est de plus en plus maitre dans la maison.

Les conséquences sont claires. La direction syndicale tomba peu à peu dans une situation intenable. En même temps que la confiance des membres commença à disparaitre, l'audace des employeurs et de leurs représentants juridiques et politiques vis-à-vis des syndicats grandit. Les militants syndicaux, directement frappés par ces changements dans le « climat de l'entreprise », ayant une conscience syndicale suffisamment développée pour ne pas succomber à cette ambiance d'hostilité syndicale, exigeaient de plus en plus fréquemment, et énergiquement de la direction une plus grande activité syndicale. Cette direction se trouva ainsi soumise à une double pression, d'une part du patronat et de la situation issue du développement réactionnaire général de la République fédérale, d'autre part de ses militants. Il était clair qu'une grève qui n'était pas

NTERNATIONALE née des nécessités directes des masses, mais qui devait en réalité servir le prestige des syndicats particulier leur direction - de leur bureaucratie était en conséquence entachée de toutes les faiblesses attachées à son origine: la préparation et la conduite bureaucraticoadministrative; le soin avec lequel fut évité tout accent politique; la peur des conséquences politiques possibles d'une extension de la lutte; la recherche perpétuelle de possibilités de compromis, dé- đévoilant ainsi à l'adversaire, au beau milieu du combat, les faiblesses internes; le souci d'éviter toute extension grève au-delà du but fixé; le manque coordination de la force syndicale par des grèves solidarite organisees par le centre. La grève de solidarité des autobus de Cologne et les menaces de grève de Dusseldorf et de Duisbourg furent dues à l'initiative locale.

Les conditions objectives de volonté de grève des masses étaient données par le mecontentement général des travailleurs de l'industrie (surtout des anciens ouvriers qualifiés des usines) qui constataient, avec un malaise et un déplaisir croissant, la disproportion entre leur travail et la richesse rapidement croissante de l'autre côté. Ce sentiment de déplaisir général imprègne aussi en quelque sorte toute la vie sociale. Le gouvernement Adenauer n'a pas tenu ses promesses électorales de caractère social. Le cours de la politique intérieure est de plus en plus dirigé vers: la droite et donne un essor menaçant aux organisations réactionnaires telles qu'associations de soldats et groupes de camaraderie d'anciens nazis.

Malgré ces sentiments d'opposition, le Parti Communiste allemand n'a réussi nulle part à devenir un facteur déterminant du mouvement de grève. Mais le Parti Socialiste allemand n'a pas non plus profité de l'occasion pour essayer de donner à la lutte une base politique. Il s'est contente de justitier les revendications syndicales par des raisons « humaines » et « morales ». Il a renoncé à donner à la campagne électorale qui se préparait en Bavière une note plus dure et plus dégagée de compromis, car cela aurait pu lui coûter sa coalition avec le CSU en Bavière qui n'est autorisée à rester qu'aussi longtemps qu'il se comportera avec « mesure » et « réalisme politique ».

Bien qu'extérieurement la social-démocratie poursuit son cours sans but ni conception dans les eaux de la politique Adenauer, un tournant s'est esquissé au sein du parti qui s'est exprimé pour la première fois à son congrès de Berlin, en juillet 1954. Ce Congrès du Parti est en quelque sorte la contre-partie politique des mouvements de salaires et montre que, dans la social-démocratie également, le temps de la paix intérieure est passé. Une série de motions au cours de ce congres, repoussant tout rearmement, Tirent sensation. Ces motions indiquaient déjà ce qui s'est vérifié par la suite: le réarmement et la réunification ont abso-

Q UATRIEME I lument dominé la discussion politique. Si Ton considère que les délégués, dans la plupart des cas, sont désignes simplement par des votes routiniers et sont plus ou moins des éléments fidèles de l'appareil, si l'on considère aussi les eflets de l'atmosphère politique de Berlin, il est d'autant plus surprenant que près d'un tiers des délégués se soit prononcé contre tout réarmement.

Depuis le 7 septembre de l'année dernière - jour des élections fédérales -les leaders de la droite social-démocrate avaient assailli la position centriste d'Ollenhauer et essayé d'arracher, dès avant le congrès, des décisions préliminaires dans la question du réarmement et dans les questions économiques. susciterent ainsi une série de petits mouvements sur la gauche qui, dans diverses manifestations, percèrent la glace de la paix à l'intérieur du parti. Aussi Ollenhauer et son appareil durent tenir compte des tendances et sentiments diriges contre la droite et ils essayèrent de trouver un compromis avec celle-ci, sans que l'appareil perdit la face en direction de la gauche. Ce subterfuge ne réusSit que partiellement. Sous la pression de la forte tendance hostile au réarmement parmi les délégués, la direction du Parti dut faire quelques concessions à gauche, ce qui affaiblit de ce fait son compromis avec la droite. Par suite, la remilitarisation ne fut pas approuvée sans réserve, mais subordonnée à une série de conditions que nous ne voulons pas énumérer ici en détail. Ces conditions ne répondent ni aux buts de la politique amiricaine d'Adenauer aux exigences d'une politique socialiste. L'approbation conditionnelle et peu clairement motivée de la remilitarisation n'est pas nouvelle en soi et ne constitue pas non plus le facteur déterminant. Ce qui est beaucoup plus important, c'est le fait que le congrès du Parti — pour la première fois depuis 1945 — n'a pas abandonné avec impuissance toutes les décisions à la direction mais a fait passer contre la volonté de la direction du Parti une solution intermédiaire suivant laquelle la décision finale sur le oui ou le non du Parti socialiste allemand à l'égard de la remilitarisation doit être prise par un congrès extraordinaire.

L'opposition à tout armement qui s'est manifestée contient plusieurs tendances qui sont plus la plupart de nature neutraliste ou pacifiste. Seule une petite minorité de délégués repoussa la remilitarisation d'un point de vue socialiste. Il serait faux, cependant, de minimiser ce résultat du congrès du Parti. Il s'y exprime sans aucun doute un processus de politisation résultant de l'aggravation des rapports de classe dans la République fédérale. Mais il serait également faux de parler dès aujourd'hui de l'existence d'une « aile gauche » dans la social-démocratie. Ce qu'on a pu constater au congrès, c'est l'existence d'un courant gauche qui se développe graduellement au sein du Parti. Ses représentants actuels sont surtout des centristes qui, de

NTERNATIONALE façon empirique et souvent mús par des motifs purement opportunistes, se tourment vers la gauche. Il faudra de beaucoup plus importants mouvements de classe et de plus durs conflits sociaux, pour que se dégage une véritable direction gauche s'appuyant sur une avant-garde pénétrée de conscience de classe et qui, par les expériences de la lutte de classe, sera poussée dans la direction d'une pratique révolutionnaire.

A côté des discussions sur la remilitarisation et la réunification de l'Allemagne, tous les autres problèmes dont le congrès avait à S'occuper passèrent à l'arrière-plan, qu'il s'agisse de la politique économique, de la politique culturelle ou de la politique du Parti socialiste allemand à l'égard du marxisme. Et cela prouve justement que la question de la remilitarisation est celle sur laquelle on peut développer un véritable mouvement politique de masse. En face de ce problème, pour la conscience politique des membres de la social-démocratie, à son stade actuel, il est d'importance secondaire que la dilution des principes socialistes sur le terrain économique etc., soit formulée de telle façon ou de telle autre.

Le congrès du Parti socialiste allemand a encore fait ressortir deux faits saillants par le discours du premier président, Erich Ollenhauer. A part les affirmations antibolcheviques stéréotypes, ce discours ne contint pas d'attaques contre la zone orientale. En termes très prudents, il dit même qu'on ne devait pas tout rejeter en bloc et que la réunilication ne devait pas faire rendre aux patrons les entreprises expropriées ni la terre aux Junkers. A son avis, ils devaient évidemment être dédommagés « raisonnablement ». Ollenhauer développa en outre pour la première fois les termes d'un programme de rechange du Parti socialiste allemand : système de sécurité collective qui ne puisse être ressenti comme une menace ni par les USA ni par l'URSS; réunification de l'Allemagne par des élections libres ; maintien des changements intervenus en zone orientale dans les rapports de propriété et les mesures progressives dans les domaines de la vie sociale.

Comme on devait s'y attendre. la direction du Parti socialiste allemand laissa ces points flotter dans l'air. Elle n'a pris aucune initiative réelle pour les propulser et elle ne pourra le faire aussi longtemps qu'elle ne se décidera pas a abandonner sans réserve le terrain d'une opposition parlementaire « loyale et constructive ».

Par suite des mouvements de salaires et des grèves, de l'échec du traits de la C.E.D. et de l'affaire du Dr John (qui dévoila des scandales des appareils d'espionnage politiques), le gouvernement Adenauer connut, pour la première fois dans son existence, une crise intérieure. Mais le Parti socialiste allemand n'a rien fait pour exploiter cet état de faiblesse, et approfondir cette crise intérieure du régime en élargissant et en politisant le mouvement de salaires et les grèves par

Q I campagne politique. Une fois de plus, il s'est tenu aux règles parlementaire, bien qu'il reconnaisse parfaitement que Adenauer et les siens violent en permanence les règles démocratiques. Prisonniers de sa pensée formellement démocratique. le Parti socialiste allemand se trouva, dans son argumentation et dans ses attaques, bien loin derrière le Dr Mayer, le « démocrate wurtembourgeois », porte-parole du Parti libéral allemand (parti de grands capitalistes). .La direction du Parti socialiste allemand a montré une fois encore qu'elle n'est pas intéressée transformer la force potentielle qui s'est montrée vante dans les mois d'été et qui est réalité la base de l'existence du parti et des positions sociales de sa couche dirigeante) en un facteur effectif contre la réaction d'Adenauer, le meilleur et le plus hardi représentant des intérêts de l'industrie lourde allemande.

La direction du PS allemand se complait encore dans le rôle d'une opposition parlementaire avec la perspective d'être associée un jour aux responsabilités. Cette attitude est décisive du point de vue de son comportement envers masses. Par cette pratique, la direction du PS allemand reste bien loin derrière pointe du mouvement pour conscience de classe qui existe dans de larges couches.

Ceci a été démontré clairement par le congrès des Jeunesses de la CGT allemande à Dusseldorf dans la question du réarmement. Les délégués de 670.000 jeunes travailleurs organisés adoptèrent à Dusseldorf une position claire contre la contribution militaire de la république fédérale, position qui rejette tout à fait au second plan la décision du congrès du PS de Berlin.

On pouvait espérer que la décision de Dusseldorf ne serait pas sans conséquence sur le congrès de Francfort du D.G.B. (CGT allemande). Mais il y avait longtemps en Allemagne que ne s'était produit dans la vie du mouvement ouvrier un tel décalage entre la signification d'un congrès et le résultat de celui-ci, comme cela s'est vu à Francfort.

Le Congrès se tint dans l'église SaintPaul à Francfort, siège du premier Parlement allemand pendant la révolution de 1848, qui manifesta l'irrésolution, la lâcheté et la médiocrité petite bourgeoise (voir les caractérisations cinglantes de cette institution faites par Marx dans « Révolution et contre-révolution en Allemagne »). Ce lieu pesa lourdement sur le Congrès et on peut penser que son esprit en fut imprégné. Cela est également vrai pour les tendances gauches de ce congrès.

Bien que la plupart des délégués et même les directions des divers syndicats d'industrie se rendirent au congrès avec l'idée de régler les comptes à l'incapacité et à la dualité de la direction Freitag-Focher et de nommer une « meilleure direction fédérale ». aucune force ne se présenta pour porter une meilleure direction à la tête du mouvement. Mal28

NTERNATIONALE gré des critiques acerbes, les mêmes personnages capitulards incapables iurent réélus par la majorité des délégués. L'opposition la plus nombreuse, quoique pas la plus claire, fut faite par la direction centriste des ouvriers de la métallurgie. Dans les dernières années et plus particulièrement au cours des derniers mois, tant dans les grèves, les mouvements de salaires que dans les questions syndicales, cette direction se heurta à la direction du D.G.B. Elle se distingua souvent très favorablement par rapport aux autres syndicats. Tous les éléments oppositionnels qui étaient en faveur d'une « meilleure direction fédérale » avaient placé leurs espoirs dans le syndicat des ouvriers de la métallurgie. Mais celui-ci a totalement failli lors du congrès. Les centristes n'ont pas combattu pour la direction ; malgré toutes les possibilités existantes, ils ont donné leurs voix à une direction dont ils savent qu'elle ignorera toute décision progressive du congrès, de même qu'elle a ignor: les décisions du congrès syndical précedent de Berlin, décisions qu'elle n'avait même pas rappelées dans son rapport d'activité.

Ces centristes n'ont pas une conception de lutte, mais font des spéculations d'appareils. On ne compte pas sur les forces réelles du mouvement. mais on estime que, sur la base de la limite d'age. la direction élue cette fois-ci ne pourra se représenter dans deux ans et qu'ainsi les postes s'offriront d'euxmêmes. On espère même silencieusement que l'un ou l'autre de ses membres, pour des raisons de santé, devra quitter son poste avant terme et qu'ainsi fournie l'occasion pour un congrès extraordinaire l'an prochain.

Mais ce n'est pas seulement dans la question de l'élection de la direction que ces centristes du syndicat de la métallurgie se sont conduits lamentablement. Ils ont montré la même irrésolution dans la question du réarmement. Mais il y avait à cela une cause profonde. Une grande partie de ces centristes considère que la lutte contre le réarmement n'est pas un problème politique décisif. En raison de leur propre incertitude dans la question de la guerre et du « bolchevisme », ils sont au fond de leur cœur pour un réarmement dans le sens des socialistes européens. La pression des masses les a bien pousses vers la gauche, mais ils cherchent constamment à se dé. rober à cette pression des masses en déclarant que ce réarmement est une question secondaire pour le mouvement ouvrier.

Impulsés par le congrès des Jeunesses de Dusseldorf, quelques jeunes délégués au congrès de Francfort cherchèrent à présenter une résolution par laquelle le congrès du D.G.B. se solidariserait pleinement avec la décision de Dusseldorf. En très peu de temps cette résolution avait recueilli 181 signatures sur 391 délégués. Il restait aux centristes à freiner cette activité, à reprendre l'initiative et à se présenter avec une résolution moins nette, qui se trouvait plus près de la ré- solution équivoque du. Congrès du PS de Berlin que de la résolution de Dusseldorf. Par rapport à Dusseldorf, la résolution adoptée par le congrès est un recul. La lacune la plus importante de la résolution adoptée à Francfort est son ignorance totale de mesures concrètes de lutte. Elle n'a ainsi qu'une caractère déclamatoire.

Quelques jours après le congrès, le président réélu du D.G.B., Walter Freitag, fit à la radio de Munich une déclaration qui brutalisait tout le congrès en contestant sa justification à prendre de telles résolutions sur la question du réarmement. C'était une gifle aux « gauches » et aux centristes sur les épaules desquels il venait d'être réélu.

C'est dans ces conditions des rapports politiques de classe et d'état des organisations ouvrières, que la classe ouvrière allemande entre dans la phase finale et décisive de la lutte contre le réarmement. Les centristes en accord complet avec les réformistes se lamentent sur « l'absence de volonté de combat » des ouvriers. Mais les événements des derniers

NTERNATİONALE six mois ont précisément montré que la classe ouvrière est prête à des actions concrêtes déterminées à condition qu'elle comprenne le sens de l'action, qu'elle ait la certitude du déploiement de toute sa force, et que la direction lui montre clairement la voie de l'action et se place elle-même sans réserve à la tête du mouvement. La classe ouvrière allemande ne possède pas encore la force de contraindre sa direction par des actions spontanées, elle exerce seulement sur elle une pression permanente.

Mais les directions du PS et du D.G.B. ont fourni dans les derniers mois des exemples frappants qu'on ne peut compter sur elles. Ceci vaut aussi dans une mesure donnée pour les mouvements dans lesquels les centristes sont la force motrice.

La force du gouvernement Adenauer ne réside pas dans sa cohésion ni dans les millions de voix qu'il a obtenues le 6 septembre 1953, mais dans la faiblesse du mouvement ouvrier, et celle-ci réside avant tout dans une crise de direction.

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