Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › vol. 12, n° 9-12

L'amère leçon du Guatemala

Ismael Frias · Quatrième Internationale, vol. 12, n° 9-12 · septembre-décembre 1954 · p. 40-46 · 5 519 mots

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Le 29 juin dernier, les colonels Carlos Castillo Armas, chef d'une bande de mercenaires payée par l'United Fruit et appuyée par Washington et Elfego Monzon, commandant de l'armée de Guatemala, entamèrent des négociations pour établir une dictature militaire et policière dans le pays dont la tâche serait de détruire les organisations ouvrières et paysannes et de liquider les droits conquis depuis 1944 par les travailleurs guatémaltèques.

Deux jours auparavant Jacobo Arbenz gouvernait le Guatemala en s'appuyant sur la Confédération Générale des Travailleurs, la Confédération Paysanne Nationale et le Parti Guatémaltèque du Travail (stalinien). Les prolétaires et les paysoutenaient unanimement le résans gime. Malgré cela il fut renversé en moins de deux semaines sans offrir de

Que s'était-il passé? Comment s'est produit sa chute ? Rappelons brièvement les faits (1).

18 juin. « La bataille du Guatemala a commencé », déclare le chancelier Guillermo Toriello aux journalistes réunis à une conférence de presse, où il dénonce le bombardement de la capitale et d'autres points du pays par « des avions non identifiés de fabrication nord-américaine ». l'invasion à partir du Honduras du territoire guatémaltèque par des détachements armés sous le commandement du colonel Castillo Armas.

19 juin. Le ministre de l'Intérieur admet que les envahisseurs ont pénétré sur une profondeur de 15 km. Un avion C-47 lance des tracts sur la capitale; un autre, un Thunderbolt, mitraille l'aérodrome. L'artillerie chasse les deux appareils. Le gouvernement demande l'intervention du Conseil de Sécurité des Nations Unies. La nuit, le président Arbenz parle à la radio et dénonce les bombardements contre la population civile.

20 juin. Les forces d'invasion s'enpa-

(1) Information prise dans la presse mexicaine. caine.

Le soir suivant, parlant à la radio et à la télévision, le secrétaire d'Etat John Foster Dulles célébra cet événement l'appelant une « glorieuse victoire » des Etats-Unis dans leur lutte contre le communisme. Ni plus ni moins. Depuis le triomphe de la révolution chinoise, la résistance invincible du peuple coréen, l'écroulement du front français en Indochine, après tant de défaites, l'impérialisme nord-américain pouvait enfin chanter victoire: il venait d'écraser une petite nation de 3 millions d'hommes! rent d'Asquipulas, Morales et Bananera, trois agglomérations situées à 16 km. de la frontière. Jusqu'alors il n'y a pas eu de choc armé. Le gouvernement impose la loi martiale dans toute la République.

21 juin. Selon un communiqué officiel, l'armée chasse les envahisseurs du centre ferroviaire de Gualan, à l'est de Zacombats ont eu lieu a Puerto-Barrios. Le capa. Selon le même communiqué, des gouvernement reconnait l'occupation de Liquisate, agglomeration au nord de zacapa, par les troupes de Castillo Armas. Les Affaires étrangères demandent au gouvernement de Mexico d'interner deux pilotes nord-américaias dont l'avion, après avoir été atteint par le tir antiaérien guatémaltèque a atterri dans l'agglomération mexicaine de Puerto Madero.

22 juin. Le gouvernement fait savoir la déroute des envahisseurs à Puerto Barrios et Chiquimula. « L'armée de libération », commandée par Castillo Armas, établit son quartier général à Camotan, à 30 km. à l'intérieur du Guatemala, le transportant de la ville du Honduras de Santa Rosa de Copan.

23 juin. « L'ennemi a été battu partout où il se trouvait », affirme le gouvernement. De son côté, « l'armée de libération » annonce la capture de 17 agglomérations dans les provinces de Chiquimula, Isapal et Zacapa.

24 juin. Les communications. avec Puerto Barrios sont maintenues, selon les informations gouvernementales. Castillo Armas reconnait que les plutes retardent l'avance de ses troupes.

25 juin. Les incursions aériennes des jours précédents se poursuivent. Les avions bombardent un fort et mitraillent

CALENDRIER DES FAITS

CALENDRIER DES FAITS résistance.

INTERNATİONAL le palais national. Les envahisseurs, déclare le gouvernement, ont fusillé 12 dirigeants d'un syndicat ouvrier de l'United Fruit à Bananera. Le gouvernement, tout comme le quartier général de l'armée de libération se targuent de victoires.

26 Juin. Castillo Armas forme son cabinet et émet un décret mettant hors la loi le Parti guatémaltèque du Travail. « Radio Libération » demande à l'armée de renverser Arbenz et d'établir un gouvernement militaire ; s'il en est ainsi, ajoute-t-elle, il sera possible de cesser les hostilités et de commencer des pourparlers pour constituer un nouveau régime.

27 juin. Dix jours après le début de Linvasion, Jacobo Arbenz renonce a la presidence de la Republique et conte le pouvoir au colonel Carlos Enrique Diaz, chef d'état-major de l'armée. Le nouveau president déclare: « La lutte contre les mercenaires envahisseurs ne diminuera pas, les conquétes obtenues par le Guatemala dans les dix dernières années ne seront pas perdues. »

28 juin. La Junte militaire, présidée par le colonel Diaz, met hors la loi le Parti guatémaltèque du Travail.

ET NULLITE DU

En juin 1950, sous la pression de la délegation des Etats-Unis, le Conseil de Sécurité des Nations Unies approuva en moins de 24 heures « l'opération de police » - mise en marche à soa insu par un simple « ordre exécutif » du président Truman!contre le peuple coreen. En juin 1954, sous la même pression, le même Conseil repoussa plusieurs jours apres sa présentation la demande guatémaltèque d'intervention « afin d'éviter que se poursuive l'agression ».

S'il n'y en avait d'autres, ce serait une preuve suffisante que le renversement du gouvernement de Arbenz fut organisé et financé par Wall Street.

C'est ce que comprirent les ouvriers et les étudiants qui défilérent par milliers dans les rues de Mexico, luttèrent contre la police en face de l'Université de Tegucigalpa, organisèrent des meetings à Panama, des brigades à Quito, occupèrent la cour de la Faculté de Droit a Lima, brülèrent le drapeau yankee à Santiago, manifestèrent sur les places de La Paz, pour ne citer que quelques-unes des capitales d'Amérique, protestant contre l'intervention impérialiste.

Mais, précisément, les preuves abondent.

Les attaques de Foster Dulles contre le Guatemala à la conférence de Caracas sont des plus connues. Que furent-elles. sinon la préparation propagandiste de l'attaque des mercenaires ? Veut-on une meilleure preuve de la préméditation ?

Une semaine avant le passage de la frontière par Castillo Armas, le même

Foster Dulles fit un appel aux nations américaines pour qu'elles « aident le peuple du Guatemala à se libérer lui-

29 juin. Une nouvelle junte militaire, présidée par le colonel Elfego Monzon, remplace la précédente. La nouvelle junte engage des pourparlers de paix avec Castillo Armas. Arbenz, Dias, Toriello et nombre de dirigeants du parti stalinien se réfugient à l'Ambassade du Mexique. L'ambassadeur des Etats-Unis, John Peurifoy, déclare aux journalistes : " Les derniers événements constituent notre première victoire sur le communisme dans le Nouveau Monde. »

30 juin. Les pourparlers de paix entre Monzoa et Castillo Armas ont lieu à San Salvador. Jack Rutledge, correspondant de l'Associated Press, révèle que John Peurifoy « fut l'axe des négociations pour le changement de gouvernement au Guatemala ».

ler et 2 juillet. Le pacte de paix est signé et une nouvelle junte militaire est constituée, toujours présidée par Monzon, mais dans laquelle entrent Castillo Armas et un de ses partisans.

8 juillet. La junte militaire élit comme président le colonel Carlos Castillo Armas. PARTI STALINIEN même de la pénétration communiste. si l'on ne fait pas cela, on verra sur notre continent les mêmes forces qui ont porté la guerre, l'esclavage et la misère à tant de millions d'êtres d'Europe et d'Asie » (2).

Le Honduras fut la base d'opérations de Castillo Armas. Il est évident que le gouvernement de ce pays n'aurait pas couru le risque d'un conflit avec le Guatemala s'il n'avait pas reçu des instructions et des garanties précises de Washington. La veille de l'invasion, « des recrues de ce qui semble être un mouvement de résistance contre le gouvernement de gauche du Guatemala, se promenaient en uniforme, ouvertement dans la journée, dans les rues de Tegucigalpa, malgré la demande faite par l'attaché diplomatique guatemaltèque pour que le gouvernement s'y oppose. Les correspondants étrangers de la capitale du Honduras eurent l'attention attirée par le grand nombre d'hommes en costume kaki qui se trouvaient dans la ville et se concentraient à l'aéroport. Les hommes en uniforme, qui n'arboraient aucun emblème, montèrent dans plusieurs avions sans tenter de se cacher. Des rapports reçus de San Pedro Sula, centre bananier à 166 kilomètres au nord-est de Tegucigalpa, et à seulement 37 km. de la frontière guatémaltèque, disent que les forces de résistance se déplaçaient la librement » (3).

(2) Discours devant l'Assemblée du Rotary

International, Seattle, 10 juin.

(3) Eccelsior, 18 juin 1954, Mexico.

CAPITULATION DU GOUVERNEMENT

CAPITULATION DU GOUVERNEMENT

Q IE M I

La même presse pro-impérialiste n'a pas caché la genèse et les forces motrices de « l'opération guatémaltèque ». Examinons une analyse des faits écrite avec assez de franchise: « Il est plus efficace d'expulser les communistes, au travers qu'au travers d'un mouvement national de la vieille pratique de l'intervention militaire. Heureusement il existe, en plus de la bonne volonte du Honduras. un mouvement révolutionnaire qui a pu se former sur son sol et partir de sa frontière... L'opération a été bien préparée, si l'on considère que nous n'avons pas eu de pratique dans ces activités pendant près d'un demi-siècle. Le terrain fut bien cultivé à Caracas. L'Agence Centrale du Service d'Intelligence aida beaucoup à découvrir l'embarquement d'armes envoyées au gouvernement du Guatemala par un pays de derrière le rideau de fer... Ici on espère que l'armée guatémaltèque s'unira aux rebelles et qu'ainsi on évitera l'effusion de sang. L'expédition a été entreprise avec l'idée d'accélérer ce résultat. Si cette façon d'agir ae semble pas adéquate, il faut tenir compte du fait que le communisme ne peut être expulsé avec des phrases courtoises et avec de la propagande. Dans un cas de cette nature, les Etats-Unis ne peuvent se payer le luxe d'employer des moyens incommodes » (4).

La participation personnelle et directe de l'ambassadeur des Etats-Unis John Peurifoy dans les intrigues avec les chefs de l'armée qui obligèrent le président Arbenz à démissionner, est une chose admise et proclamée par tous les journaux des Etats-Unis.

Finalement, Eisenhower et Foster Dulles, proclamant comme un triomphe propre celui de Castillo Armas, ont mis sur ce dernier et son gouvernement la marque bien claire « Made in USA ».

Castillo Armas eut de l'argent, avions, etc... Il eut en permanence ses arrières assurés en Honduras. Cela est certain. Mais il est également certain que le gouvernement de Arbenz ne fut pas défait militairement par les troupes de Castillo Armas et qu'il ne pouvait l'être. En effet, la bande de mercenaires ne se composa jamais de plus de 1.000 hommes, cependant que l'armée guatémaltèque en avait presque six mille. Par ailleurs, les envahisseurs étaient environnés par la population paysanne qui leur était hostile, tandis que l'armée pouvait compter sur l'appui populaire. On aurait pu armer plusieurs dizaines de milliers d'ouvriers et de paysans, milice sans rivale en Amérique centrale. Les bombardements n'entamèrent pas la machine de l'Etat et ne minèrent pas le moral de la population civile.

Les raisons de la défaite du peuple guatémaltèque furent autres. Appelonsles de nouveau par leur nom: capitulation du gouvernement et nullité du parti stalinien. 42

A peine l'invasion eut-elle commencé que le gouvernement tenta d'empêcher toute mobilisation populaire en sa faveur et d'arriver a un arrangement avec l'impérialisme sur le dos des masses.

Par exemple, la demonstration organisée par les organisations syndicales, ouvrières et paysannes pour manilester leur appui au gouvernement fut suspendue sur la demande de celui-ci des que furent reçues les premières nouvelles de l'invasion. Parti guatémaltèque du Travail se contenta d'obéir au gouvernement, c'est-à-dire qu'il renonça à mobiliser de façon indépendante le prolétariat et la Pendant Paysannerie.

Ice temps, le gouvernement tentait de négocier avec Washington. Les conversations commencèrent le dimanche précédent, quand le ministre des Affaires étrangères Guillermo Toriello appela par téléphone Peurifoy et sollicita une entrevue. Affirmant que les opérations pourraient être arrêtées si on formait une junte de gouvernement, Toriello lui déclara qu'il était disposé à se retirer du pouvoir. Pourtant, le chancelier exprima lespoir que le président Jacobo Arbenz pourrait rester au pouvoir... L'ambassadeur répondit « qu'il ne pouvait engager les Etats-Unis, mais que personnellement il croyait que la seule solution était de liquider complètement le gouvernement Arbenz » (5).

Ces négociations traitres ne furent pas dénoncées par le Parti guatémaltèque du travail. Cela semblera incroyable, mais il est certain que le parti stalinien ne prit aucune initiative, ne répandit pas un seul mot d'ordre propre, réduisit son activité à appuyer inconditionnellement et aveuglement le gouvernement. Son journal Tribune Populaire est la meilleure preuve de ce que nous disons. La direction politique du prolétariat guatémaltèque se mit de cote, laissant le champ libre aux politiciens bourgeois et aux militaires.

Ce n'est que récemment après la catastrophe, que les staliniens ont commencé à parler : « Devant la pression de l'impérialisme yankee, la plus forte de toutes celles que ce dernier a exercé contre aucun pays latino-américain jusqu'à maintenant. les forces réactionnaires et les secteurs hésitants de la bourgeoisie qui participaient au gouvernement Arbenz et parmi lesquelles on trouvait des figures connues du cabinet, commencèrent une politique de trahison nationale, visant à parvenir à un accord avec la réaction indigène et le gouvernement des EtatsUnis... La conjuration anti-patriotique parvint a créer la division dans le mouvement ouvrier, à empêcher la mobilisation des masses populaires en armes pour défendre la légalité constitutionnelle et le droit à la libre détermination en face de l'intervention impérialiste servie par les mercenaires de Castillo Armas » (6). Mais les staliniens oublient de nous dire où étaient leurs dirigeants qui ne purent empêcher la « trahison » de la bourgeoi-

(5) Excelsior, 30 juin 1951, Mexico,

« Le gouvernement d'Arbenz, avonsnous écrit avant son renversement, est un gouvernement bourgeois bonapartiste qui, défendant toujours les intérêts généraux de la bourgeoisie, se maintient en équilibre entre elle et les masses, et entre ces dernières et l'impérialisme, acquérant ainsi une indépendance relative... Nous ne devons pas nourrir d'illusions quant à la capacité anti-impérialiste de la bourgeoisie guatémaltèque et, en consequence, celle de son gouvernement » (7). La marche des événements a complètement confirmé cela. Arbenz fut non seulement incapable de se mettre à la tete du peuple pour lutter contre les mercenaires de l'impérialisme, mais il devint omplice des chefs militaires traitres.

dernier discours à la radio fut destiné à tromper les travailleurs, leur donпаД! l'assurance qu'il démissionnait par propre volonté. sous aucune pression, pour permettre la continuation de la

Le parti stalinien resta muet devant

Arbenz. Un jour après. il dans l'illégalité sans se enare leaders n'allèrent pas dans es et les fermes pour soulever les OUvrIers paysans. mais dans les

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Les masses trompées reste Tent abandonnees letu sort.

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Si les politiciens bourgeois « progressistes 2. • démocratiques » et « anti-impérialistes » — les Toriello, Arbenz, etc... - furent incapables d'organiser la lutte contre les mercenaires de l'impérialisme, ce furent les chefs de l'armée qui établirent la dictature militaire policière et donnèrent le pouvoir à Castillo Armas. Cette dernière action, par instructions et avec la participation directe de l'ambassadeur des Etats-Unis. « Dans des conversations postérieures avec les chefs de l'armée, Peurifoy apprit, par le chef d'état-major, le colonel Carlos Enrique Diaz, que le moral de l'armée était affaiblL... Diaz déclara qu'il était en état de former une Junte, et il demanda à Peurifoy s'il pouvait garantir que Castillo Armas reconnaitrait ce gouvernement. L'ambassadeur promit de sonder le chef rebelle et Diaz promit, en cas de réussite, de mettre le Parti communiste hors la loi. Pourtant, Peurifoy insista pour des mesures encore plus fortes... Arbenz se démit le dimanche et la Junte prit le pouvoir. Ses membres rendirent visite à Peurifoy à 4 heures du matin le dimanche, pour lui demander de les mettre en communication avec Castillo Armas, afin de négocier la cessation du feu. Peurifoy dit que les Etats-Unis n'avaient pas de contact avec les rebelles. mais que, devant leur demande, il ferait ce qu'il pourrait.

(6) Tribuna Dominicana, N° 5 août 1954.

(7) Quatrième Internationale (mars-mai 54.

NTERNATIONALE l'équipe gouvernementale bourgeoise est naturelle. Ils préférèrent capituler devant leurs rivaux, les mercenaires de Wall Street, plutôt que d'armer leurs ennemis, les ouvriers.

L'inertie du Parti guatémaltèque du Travail ne fut pas uae « erreur ». elle ne fut pas due à la « couardise » ni à la « trahison » de ses dirigeants. Elle fut la conséquence logique de toute sa politique antérieure. Pendant des années, ce parti appuya politiquement les gouvernements bourgeois d'Arevalo et Arbenz ; c'est-à-dire il réduisit la classe ouvrière au rôle de simple appendice de la bourgeoisie et de son gouvernement. En échange, on lui permettait de faire de la propagande - et rien d'autre, malgré les accusations fantastiques du State Department - en faveur de la bureaucratie soviétique. C'est pourquoi, quand le gouvernement capitula, le parti stalinien ne put riea faire d'autre que se taire. Sa faillite politique détermina sa faillite organisationnelle et la démoralisation de ses dirigeants. La désertion des postes de combat ne fut qu'un résultat de la désorientation politique.

Les membres du Parti guatémalteque du travail, ceux qui sont des révolutionnaires sincères, doivent réfléchir à cette terrible expérience et tirer les conclusions necessaires. Dans cet article nous vouIons les aider à commencer cette tache.

« Cette nuit même, Peurifoy réussit à établir le coatact avec Diaz et avec le colonel José Angel Sanchez, second membre de la Junte formée par trois militaires. pour rendre compte de ses efforts. Le troisième membre du gouvernement, le colonel Elfego Monzon, fut touché à 4 heures du matin le mardi. Il accepta d'aller à la maison de Diaz où les autres étaient réunis avec Peuritoy.

« Diaz, au moment culminant et dramatique des négociations annonça que lui et Sanchez se démettaient pour la paix du pays. Monzon et deux autres chefs militaires arrivèrent à la réunion... Monzon annonça la formation d'une nouvelle Junte, la seconde en deux jours, qui allait être présidée par lui. Il demanda une réunion immédiate au Salvador avec Castillo Armas et demanda la présence de Peurifoy aux conversations » (8).

Une fois de plus, l'armée remplit son rôle comme élément fondamental de l'Etat bourgeois: défendre les intérêts essentiels et généraux de la bourgeoisie contre les ouvriers et les paysans. C'est pour cela, précisément, qu'elle est organisée et payée. La « défense de la patrie » est la dernière de ses préoccupations; quand cette dernière entre en conflit avec la défense de la bourgeoisie, l'armée n'hésite pas à trahir la patrie en faveur de la classe dont elle sert les intérêts. Le Guatemala est un exemple concluant.

(8) Excelsior, 30 juin 1954, Mexico.

ARMEE BOURGEOISE OU MILICE OUVRIERE ET PAYSANNE?

ARMEE BOURGEOISE OU MILICE OUVRIERE ET PAYSANNE?

résistance.

Peu de mois avant la chute d'Arbenz, nous écrivions : « L'unique garantie etfective contre les insurrections reactionnaires c'est la démocratisation de l'armée et l'armement du peuple. I est nécessaire de constituer des comités de travailleurs et de soldats pour épurer le corps des officiers anti-démocratiques et procéder à l'élection des officiers par la troupe. Il faut armer les ouvriers et les travailleurs des champs et les organiser en milices sous la direction exclusive des syndicats. » (9). La conduite des chefs militaires guatémaltèques a vérifié tout cela.

Espérer que les colonels agiraient d'une autre manière, ou qu'Arbenz mènerait à bien le programme que nous venons d'énoncer était une illusion. La responsabilité en retombe intégralement sur la direction stalimenne. Pourquoi l'armée resta-t-elle inchangée ? Pourquoi ne fit-on aucun effort pour la démocratiser ? Pourquoi n'arma-t-on pas le peuple ?

Jamais le Parti guatémaltèque du travail ne mit en avant un seul mot d'ordre destiné à briser le pouvoir des officiers réactionnaires. Pire encore, 11 qualifia toujours toute tentative d'armer les travailleurs de « manœuvres de la réaction intérieure qui prétendait opposer le front ouvrier-paysan aux forces armées. Elle dit ni plus ni moins, que les brigades « ouvriers rouges » allaient assaillir les casernes et créer une « armée populaire »... Heureusement, les chefs et les officiers de mentalité progressiste l'armée n'écoutèrent pas la réaction et toutes les manœuvres échouèrent de ce côté » ((10). Aujourd'hui, ces phrases apparaissent dans tout leur vide.

Ce n'est que maintenant, après le désastre, que les dirigeants staliniens commencent à reconnaitre le rôle réactionnaire joué par les officiers de l'armée. Un témoin des événements, stalinien, ecrit : « Tous se posaient les mèmes questions. Qu'est-ce qui est arrivé? Pourquoi Arbenz a-t-il démissionné ? La situation militaire était bonne, la riposte du peuple pour la défense de sa patrie et de son gouvernement était plus vigoureuse que jamais.. Les brigades de volontaires civils étaient prêtes à se réunir le dernier lundi de juin au champ de Mars, de la capitale, dans le but de s'instruire dans le maniement des armes pour suivre Arbenz dans la lutte contre les envahisseurs... On n'a pas donné de réponse officielle à cette question « qu'est-il arrivé ? » Mais les événements des jours suivants et l'action des chefs de l'armée guatémaltèque laissent peu de doute. Il suffit de regarder la couleur de la peau des officiers et des soldats dans une parade militaire ou dans une caserne. Les figures des soldats du rang sont les mêmes têtes brunes que celles du peuple de Guatemala, des travailleurs et des

(9) Quatrième Internationale. mars-mai 54.

(10) Guatémala (Apuntes sobre MoDimiento Obrero), Manuel Pinto Usaga, 1954 Mexico, p. 15.

NTERNATIONALE paysans bruns qui vivent dans les villes et les campagnes. Les officiers, au contraire, sans exception, sont blanes aux yeux bleus, tous fils de proprietaires européens de plantations, fils de grandes entreprises, hommes qui avaient peu de raisons d'appuyer la révolution, la lutte des paysans pour la possession de la terre et celle des ouvriers pour de meilleurs salaires et des améliorations sociales. Ces officiers étaient des hommes parmi lesquels l'impérialisme nord-américain pouvait trouver de la bonne matière première de traitres...

« Le coup d'Etat se produisit, finalement, parce qu'au lieu de diminuer, l'appui populaire à Arbenz s'accrût, et, en premier lieu, parce que la pression pour armer le peuple, les ouvriers et les paysans, croissait. C'était ce que les colonels craignaient le plus. Tant qu'ils controleraient eux-mêmes le pouvoir militaire du pays, ils maintiendraient l'ordre en fin de compte. S'ils donnaient des armes au peuple, les officiers perdraient leur monopole, leur contrôle sur toutes les forces armées et leur occasion de prendre le gouvernement.

« Les brigades de volontaires allaient commelicer leur entrainement le lundi matin. Le dimanche, les officiers trahirent Arbenz et l'obligèrent à se démettre. » (11)

Un autre témoignage, provenant également de témoins des événements, et publié egalement par les staliniens, éclaire encore mieux la question : « Suivant les déclarations de refugiés guatémaltèques, les ouvriers, les paysans et les étudiants demandaient des armes pour vaincre les envahisseurs. Pourtant oil décida de ne pas armer le peuple, en prétextant que l'armée était loyale et dominait la situation. Un dirigeant paysan departemental nous rapporta que les departements se rendirent à la ville de Guatemala pour exposer l'inquiétude et des exigences des masses populaires qui voulaient qu'on leur donne des armes, et il leur tut répondu que si on faisait cela l'armée pourrait se facher... Ainsi on en vint a décider qu'on livrerait aux autorités les armes lancées par les avions américains — que beaucoup considèrent avoir été plus nombreuses que celles achetées par le gouvernement en Europe — malgré les protestations des paysans qui s'en emparaient. C'est ainsi qu'on maintint l'armée maitresse absolue de la situation, facilitant aux colonels traitres leur travail de sape du président Arbenz. Si les masses populaires avaient été armées, il est absolument súr que les cheis militaires n'auraient pas pu mener & bien leurs plans avec l'impunité qu'ils ont pu avoir » (12).

Pendant les derniers jours du gouvernement Arbenz, le parti stalinien se limita à inviter les travailleurs à participer aux brigades de volontaires, qui

(11) Protesta, N° 3, juillet 1954, Mexico.

(12) Tribuna Dominicanu, N° 5, août 1954.

Q VATRIEME I devaient être encadrées et commandées par des officiers pour mobiliser révolutionnairement les ouvriers et les paysans. Plus que suffisant pour provoquer la peur et la colère des officiers de l'armée. De plus, mot d'ordre incorrect: il ne s'agit pas de placer les travailleurs sous les ordres des officiers bourgeois, de les soumettre à la discipline bourgeoise de l'armée bourgeoise, mais de créer l'embryon de l'armée prolétarienne, c'està-dire les milices ouvrières et paysannes

La première condition de la revanche, c'est d'assimiler les leçons de la défaite. Dans le cas du Guatemala, quelles ont été les pr'ncipales leçons ? Il n'y en a que deux.

Le prolétariat doit rompre toute relation de dépendance (« appui », « soutien critique », etc...) qui le soumette aux partis bourgeois et au gouvernement bourgeois.

Nos pays doivent s'unir en Etats-Unis socialistes d'Amérique latine.

La bourgeoisie latino-américaine est incapable de diriger la lutte anti-impérialiste. De ce fait le prolétariat ne doit jamais se subordonner à elle. Tout appui politique à des partis ou des gouvernements bourgeois signifie adopter leur direction. Dans des circonstances déterminées, nous devons défendre un parti ou un gouvernement bourgeois contre les attaques de secteurs encore plus réactionnaires; mais de façon indépendante et avec nos méthodes propres. Nous l'avons déjà dit avant juin: « Notre devoir est de défendre le gouvernement d'Arbenz les armes à la main contre toute attaque de la contre-révolution pro-yankee. Cela ne signifie pas bien entendu que nous devons lui donner le moindre appui politique, que nous devons dissimuler ses insuffisances et son caractère éphémère ou que nous semons des illusions en ce qui concerne sa capacité de diriger la lutte anti-impérialiste ». Les méthodes prolétariennes peuvent se résumer ainsi: mobilisation, organisation et armement indépendant des masses. Poursuivant le paragraphe que nous venons de citer, nous disions aussi: « Précisément, les marxistes révolutionnaires se différe.cient en ceci des bureaucrates opportuaistes comme Fortuny: les premiers disent la vérité aux ouvriers en les préparant à défendre le gouvernement contre la réaction pour le remplacer par leur propre gouvernement, les seconds trompent les ouvriers et les désoriensent. les empéchant ainsi de se préparer pour l'une et l'autre tâche ». (13)

L'experience guatémaltèque montre, une fois de plus, la banqueroute de la théorie stalinienne de la « révolution par

(13) 2V* Internationale, mars-mai 1951.

NTERNATIONALE sous la direction exclusive des syndicats.

La morale de toute cette triste histoire est claire et concise : même dans sa phase initiale, une révolution populaire est incompatible avec l'armée bourgeoise ; ou bien la révolution détruit l'armée, ou bien l'armée détruit la révolution. Le programme de démocratisation de l'armée par les soldats eux-mêmes, et d'armement du peuple, énoncé par nous, doit être mis en pratique dès le premier moment. étapes ». Suivant cette théorie, la révolution dans les pays coloniaux et semicoloniaux doit passer par deux phases : une, la première, démocratique, pendant laquelle le prolétariat dolt s'allier avec la bourgeoisie (c'est-à-dire, dans la pratique, se soumettre à sa direction) et l'autre, socialiste qui est reléguée à ua avenir indéterminé et nébuleux. Mais, la subordination politique du prolétariat à la bourgeoisie (car il est bien clair que jamais la bourgeoisie ne se soumettra, elle, au prolétariat ! dégage le terrain pour la capitulation bourgeoise devant l'impérialisme. C'est-à-dire qu'elle rend impossible non seulement le passage l'étape socialiste, mais la consolidation de l'étape démocratique. C'est ce qui vient de se produire sous nos yeux au Guatemala.

En conclusion, l'alliance du prolétariat avec les paysans et les petits bourgeois pauvres des villes doit se réaliser contre l'impérialisme, les propriétaires fonciers et la bourgeoisie nationale (cela n'exclut pas la possibilité d'actions communes, au début de la révolution. du prolétariat avec quelques secteurs de la bourgeoisie, à condition de maintenir l'indépendance politique la plus absolue). La classe ouvrière, à la tête de la paysannerie et de petite bourgeoisie urbaine, paupérisée, détruira l'Etat bourgeois et instaurera la dictature du prolétariat, car elle seule remplira les tâches démocratiques fondamentales (libération nationale de l'impérialisme et révolution agraire) en les combinant, dès le début. avec des mesures de caractère socialiste. La révolution que nous avons devant nous n'est donc pas une révolution démocratique bourgeoise, mais une révolution socialiste prolétarienne qui réalisera « en chemin » les tâches démocratiques bourgeoises non réalisées par la bourgeoisie nationale.

Une telle révolution ne peut triompher isolément dans aucun des pays d'Amérique latine. Telle est la seconde leçon de la défaite du Guatemala. La révolution commencera - de fait, elle a déjà commencé - dans certains pays, et elle ne peut que commencer ainsi « isolément » en un pays ou un autre; mais, pour résister à la pression économique impérialiste et à l'agression directe, pour triompher définitivement, elle doit s'étendre aux vingt et une républiques latino-amé-

DEUX LEÇONS

DEUX LEÇONS

Q UATRIEME 1 ricaines. La révolution s'étendra sur tout le continent sous le mot d'ordre des Etats-unis socialistes d'Amérique latine.

Dans notre article que nous avons plusieurs fois cité, nous écrivions: « Il est clair que la politique que nous proposons provoquera tôt ou tard, l'intervention militaire des Etats-Unis et, en tout cas, leur hostilité la plus violente. Mais il est également clair que c'est la seule politique capable de soulever tout le prolétariat du continent pour la défense de la révolution guatémaltèque ei D Etats-Unis socialistes d'Amóriq e

Le 5 juillet, les colonels Castillo Armas et Monzon tinrent une conférence de presse. Leurs principales déclarations furent les suivantes: la loi de réforme agraire est suspendue, on ne confisquera plus de nouvelles terres jusqu'a ce qu'on approuve une nouvelle loi; on modifiera les contrats de travail pour donner des assurances aux investisseurs étrangers; deux mille communistes ont ete emprisonnés dans tout le pays et la police en arrêtera beaucoup plus; la majorité des 1.000 personnes qui ont trouvé asile dans les ambassades sont des criminels de droit commun et le gouvernement ne leur délivrera pas de sauf-conduit.

Le jour suivant, le 6 Juillet, la Juate militaire décréta l'abolition du droit de voie pour les analphabètes, le limitant à ceux qui savent lire et écrire. 72,2 % de la population, les ouvriers et les paysans ne pourront pas intervenir dans la vie politique du pays.

Le 22 août, le président Castillo Armas signa un décret dépouillant les paysans des terres de propriété nationale (ancienne propriété allemande nationalisée durant la guerre) qui leur avaient été données en vertu du Decret 900. point fondamental de la Réforme agraire. On arracha ainsi aux paysans 1.850.000 hectares. De petits propriétaires, les possesseurs de ces terres retournèrent à leur état antérieur d'ouvriers agricoles.

PREPARONS

Des centaines d'exilés guatémaltèques cheminent dans les villes de notre contiment. De nouveau, comme aux pires jours de la dictature ubiquiste, les travailleurs sont poursuivis comme des délinquants. Il es vain de se lamenter. Nous allons préparer la victoire future. Pour cela, analysons les causes de la défaite, apprenons des erreurs commises, rectifions le cours politique. Il faut rompre avec la bourgeoisie, avec ses Arbenz et ses Toriello, il faut pratiquer une politique prolétarienne indépendante.

Il est nécessaire de se séparer théoriquement du stalinisme, de revenir à Lénine. La 4 Internationale continue et 44

NTERNATIONALE La politique opposée, de concessions et semi-résistance, de confiance dans les bourgeois « progressistes » ne peut qu'aider les desseins interventionnistes de l'impérialisme » (14). L'approbation, ou le silence, de la part des bourgeoisies latino-américaines en face de « l'opération Guatemala » contraste avec la magnilique démonstration de solidarité des travailleurs. Paraphrasant Plekhanov, nous pouvons "dire: notre révolution triomphera en tant que révolution latinoaméricaine ou elle ne triomphera jamais.

La répression anti-syndicale, qui équivaut à l'illégalité pour les organisations ouvrieres, a ete dénoncée meme par le C.I.O.

Le terrorisme anti-ouvrier est à l'ordre du jour. Un travailleur nord-am ricain qui visita récemment le Guatemala raconte par exemple: « Un jour que je buvais de la bière dans une petit restaurant, je fis connaissance d'un employé de police. C'était un marin d'un pays voisia, il savait taper à la machine et avait pris cet emploi en attendant de trouver du travail sur un bateau. Le batiment dans lequel il travaillait était rempli de partisans d'Arbenz. Quelquesuns avaient été soumis à des tortures dont il avait été témoin, d'autres avaient été fusillés.. Une cellule, ajouta-t-il, était si pleine que les prisonniers ne pouvaient se tenir que debout ou recroquevillés ». (15).

Daniel Benedict. dirigeant du C.I.O., affirme que « de 5.000 a 8.000 personnes ont été emprisonnées ». Il poursuit en decrivant « les longues files de paysannes indiennes tres pauvres. attendant aux portes des prisons avec de petits paniers d'aliments, pour les envoyer à leurs maris emprisonnes » (16).

Telle est la démocratie occidentale et chrétienne des Foster Dulles et de leurs laquais. LA REVANCHE développe le léninisme. Il faut organiser la section guatémaltèque de la 4º Internationale. L'étude sérieuse de Marx, Engels, Lénine et Trotsky est la tâche immédiate.

En même temps, organiser patiemment, à l'intérieur et à l'extérieur du Guatemala les cadres qui dirigeront les luttes d'aujourd'hui et celles de demain.

Mexico D.F., octobre 1954.

(11) IV• Internationale, mars-mai 1951.

(15) & Visite au Guatemala 2, Frank Warner, The Americun Socialist, octobre 1954,

(16) C.I.O. News Service, 8 août 1954.

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