Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › vol. 12, n° 6-8

Pour transformer la vie, il faut apprendre à la connaître

Léon Trotsky · Quatrième Internationale, vol. 12, n° 6-8 · juin-août 1954 · p. 33-35 · 2 461 mots

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En 1923, L. Trotsky suivit l'activité de base du Parti bolchevik dans un district de Moscou. Ses observations à ce sujet se trouvèrent rassemblées dans un livre « Problèmes de la vie quotidienne », inédit en français et dont nous publions ci-dessous un des chapitres.

C'est dans les questions de la vie quotidienne que l'on aperçoit le plus nettement à quei degré chaque homme individuellemen est le produit de la situation et non le créateur de celle-ci. La vie, c'est-à-dire les conditions et l'organisation de la vie, se formo dans une plus forte mesure encore que l'économie à & l'insu de l'homme → (Marx). La création consciente dans le domaine de la vie quotidienne occupe une place réduite dans l'histoire de l'humanité. La vie quotidienne se compose de l'expérience spontanée accumulée par les hommes. se modifie de même spontanément sous l'action de secousses provenant de la technique ou de secousses occasionnelles provenant de la lutte révolutionnaire, et reflète, en somme, bien plus le passé de la société humaine que son présent.

Notre prolétariat n'est pas ancien, il n'es pas un prolétariat d'héritage ; il a surgi dans le courant du dernier siècle de la paysannerie et partiellement seulement de la petite bourgeoisie. La façon de vivre de notre prolétariat reflète visiblement cette origine sociale. Il suffit de se souyenirs de la description des mœurs faite par Glieb Uspenski dans « types de la rue Rasterjajef ». En quor se caractérisent les habitants de la rue Rasferiajef, c'est-à-dire les travailleurs de Toula, du dernier quart du siècle passé ?

Ce sont des petits bourgeois ou des pay" sans dont la majorité a perdu l'espoir de s'établir à son compte : un mélange de pefite bourgeoisie sans culture et de va-nu-pieds. Depuis cette époque le prolétariat a accom pli un énorme bond, bien plus grand toutefois sur le terrain politique que dans ses mœurs et coutumes. Les habitudes de vie sont terriblement conservatrices. Bien entendu, la

Rasterjajef n'existe plus sous sa forme d'autrefois. Le traitement bestial des appren• tis, l'attitude rampante devant l'employeur, l'ivresse jusqu'a la folie, le « voyoutisme » au son de l'accordéon, tout cela n'existe plus aujourd'hui. Mais dens les rapports entre l'homme et la femme, entre parents et enfants, Cet au sein de la famille coupée du monde exté.

rieur, les coutumes de la rue Rasterjajef conservant encore de profondes racines. Des années et des décades de développement économique et de progrès culturel sont encore nécessaires pour les extirper de leur dernier réduit : la vie personnelle et la vie de famille, et pour transformer celllerci de fond en comble dans l'esprit du collectivisme.

Les problèmes de la vie de famille fureni lobjet de discussions particulièrement ardentes à la réunion des agitateurs et organisateurs de masse de Moscou. Tout le monde désirait vider son cour à ce sujet. Le nombre des impressions, des observations et principa lement des problèmes est considérable : et non seulement ils restent sans réponse, mais les questions elles-mêmes restent ignorées, à l'ombre, ne parviennent à l'opinion publique ni par la presse, ni par les réunions. La vie des travailleurs, de la masse, la vie commu niste, le contact quotidien des communistes avec la large masse des travailleurs, quel immense champ d'observations, de déductions et d'influence active !

Notre littérature ne nous est ici d'aucune: aide. L'art est déjà conservateur de nature, Il demeure en arrière de la vie et est peu apte à saisir au vol les phénomènes, dans le cours de leur formation.

« La semaine » de Lebedinski a suscité chez certains camarades un enthousiasme qui, à vrai dire me semble exagéré et dangereux pour le jeune auteur. Du point de vue de sa forme, « la semaine » révèle un caractère d'écolier en dépit de certains indices de talent. Ce n'est qu'au prix d'un travail tenace et courageux sur lui-même que Lebedinski atteindra la qualité d'artiste. Je veux espérer qu'il ce côté de l'instant. Ce fiques: que y parviendra. Mais ce n'est pas l'affaire qui nous intéresse pour n'est pas par ses qualités artis-

« la semaine » produisit l'impression d'une grande et importante chose, mais par l'extrait de la vie « communiste » qu'elle fit apparaître.

Précisément, de ce point de vue, la narration n'est pas profonde. Le « comité de gou- vernement » nous est présenté, de manière artificielle, à la façon d'un laboratoire, absfraction faite de ses racines profondes,

C'est pourquoi « la semaine » a une empreinte épisodique, tout comme les récits de la vie des émigrants révolutionnaires. Il est naturellement intéressant et instructif de décrire la « vie » du comité du gouvernement. mais la difficulté commence au point crucial. là où la vie de l'organisation communiste pé nètre, telles les dents d'un engrenage, dans la vie quotidienne du peuple. Ici il faut un grand élan. Le Parti communiste est à présent le levier essentiel de tout progrès conscient. Son point de contact avec les masses populaires est la force motrice de l'action historique : action et réaction réciproque.

La théorie communiste devance la réalité de notre vie quotidienne de décades, voire de siècles dans certains domaines. S'il n'en était pes ainsi, le parti communiste ne serait pas un facteur historique de grande puissance. La théorie communiste élabore, grâce à son réa tisme, à son élasticité dialectique, des mé thodes politiques qui assurent son influence en toute condition. Une idée politique et la vie quotidienne: sont pourtant deux choses distinctes. La politique est élastique tandis que la vie quotidienne est immuable et récalcitrente. D'où un si grand nombre de conflits dans les milieux ouvriers sur des questions de la vie courante où la conscience se heurte à la tredition : conflits d'autant plus violents qu'ils restent inconnus de l'opinion publique.

Ni la littérature, ni la presse ne les reflètent. Notre presse se tait sur ces questions. Aux yeux des nouvelles écoles artistiques qui s'efforcent d'emboiter le pas à la révolution, la vie quotidienne n'existe pas. Elles veulent bâtir la vie, mais non la décrire. Mais on ne sort pas la vie de sa manche. On peut la construire en partant d'éléments existants suscoptibles d'être développés. Il faut, pour cela, connaître ce qui existe avant de se mettre & bâtir. Cela n'est pas seulement valable quand il s'agit d'influencer la vie quotidienne. mais de façon générale, pour toute activité humaine consciente. Il faut connaître ce qui existe dans le présent et l'évolution en cours de ces éléments pour pouvoir participer à la construction de la vie. Montrez-nous d'abord - et voyez surtout vous-mêmes - ce qui se passe à l'usine, dans les milieux ouvriers, à la coopérative, au club à l'école. dans la rue, au café ; apprenez à comprendre ce qui sv déroule, apprenez à trouver la juste attitude à l'égard des survivances du passé comme envers les germes de l'avenir. Cet ap pel s'adresse aussi bien aux hommes de lettres. qu'aux journalistes, aux correspondants ouvriers qu aux reporters. Montrez-nous la vie telle qu'elle a surgie du brasier de la révolution.

Best pas difficile de deviner que nous ne parviendrons pas, par de seuls appels. à provoquer le changement d'orientation de nos écrivains. L'affaire doit étre abordée avec justesse et conduite judicieusement, L'étude et 34

ERNATIONALE Léclaircissement de la vie des travailleurs doivent être assignés comme touche primordiale aux journalistes, du moins à ceux qui ont des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. On doit les diriger de façon organisée dans ce travail : les instruire, les corriger, leur montrer la voie, en un mot leur apprendre à dépeindre la vie et les mœurs révolutionnaires. Parallèlement, l'horizon des correspondants ouvriers doit être élargi. Presque chacun d'eux pourrait livrer une corespondance bien plus intéressante et riche en contenu que celles qui sont publiées actuellement. A cet effet. les questions doivent être mûries et bien formulées, les tâches bien posées ; on doit provoquer et conduire la conversation.

Pour s'élever culturellement à un palier supérieur, la classe ouvrière et, en premier lieu son avant-garde, doit repenser sa propre vie Dans ce but il faut apprendre à la connaitre. La bourgeoisie, représentée par ses intellectuels a accompli cette tâche pour une part considérable avant même qu'elle eut conquis le pouvoir. Se trouvant encore dans l'opposition, elle était déjà une classe possédante ayant des artistes, des poètes, des publicistes à son service qui l'aidaient à penser ou pensaient à sa place.

En France, le XVIII" siècle fut le siècle des lumières, une épaque au cours de laquelle les philosophes bourgeois approfondirent les divers aspects de la vie sociale et personnelle. en s'efforçant de la rationaliser, c'est-à-dire de la subordonner aux exigences de la e raison ». Ils traitèrent non seulement des problèmes concernant l'ordre politique et l'Eglise mais également les rapports entre les sexes, l'éducation des enfants, etc. Il n'y a pas le moindre doute que leur analyse et leur jugement sur ces questions contribuèrent énormément à l'élévation de la culture de lindividu : culture bourgeoise, principalement intellectuelle, cela va sans dire. Tous les efforts de la philosophie des lumières en vue de rationaliser les relations sociales et personnelles, de les transformer en fonction des lois de la raison se heurtèrent cependant au fait de la propriété privée des moyens de production qui devait demeurer la base fondamentale de la nouvelle société reposant sur la raison. La propriété privée signifiait le marché, le jeu aveugle des forces économiques qui ne sont pas conduites par la raison. Dans les conditions économiques du marché s'édifia une vie qui avait également un caractère de marché. Aussi longtemps que régna le marché, il ne pouvait être question d'une véritable rationalisation de la vie des masses populaires. D'où l'applicafion pratique extrêmement limitée des consfructions rationalistes des philosophes du 18° siècle dont les conclusions furent parfois des plus pénétrantes et des plus audacieuses.

En Allemagne, cette période d'éclaircissement se produisit dans la première moitié du siècle dernier. En tête du mouvement sene ave encore marchait la « Jeune Allemagne » avec ses dirigeants Heine et Boerne, C'était encore, au

T fond , l'œuvre critique de l'aile gauche de la bourgeoisie, de ses personnalités les plus intelligentes, qui déclarèrent la guerre à la servitude, à la bassesse, aux philistins, à la stupidité petite bourgeoise, aux préjugés et qui aspiraient à ériger l'empire de la raison avec, toutefois, infiniment plus de septicisme que leurs devanciers français. Ce mouvement se déversa ensuite dans la révolution de 1848 qui s'avéra impuissante à ne renverser que les nombreuses dynasties allemandes et à plus forte raison à opérer une transformation de fond en comble de l'existence humaine.

Dans notre Russie arriérée ce n'est qu'au cours de la seconde moitié du 19º siècle que le mouvement des lumières acquiert tant sort peu d'envergure. Tchernychevski, Pissarev, Dobrolioubov qui sont issus de l'école de Belinski dirigèrent non seulement et non tellement leur critique contre les conditions économiques que contre les inepties, l'asiatisme et les côtés réactionnaires de la vie, opposant au vieux type réactionnaire, l'homme nouveau, le « réaliste ». « l'utilitariste » qui entend construire sa vie selon les lois de la raison et se mue sans tarder en une « personnalité à pensée critique ». Cependant, si les philosophes français du 18" siècle ne purent modifier que dans une très faible mesure une vie et des moeurs qui ne sont pas façonnées par les philosophes mais par le marché; si le rôle immédiat des philosophes allemands dans l'histoire culturelle s'avéra encore plus réduit, l'influence directe des lumières russes sur la vie et les mœurs du peuple fur excessivement minime. Ce qui donne finalement son cachef au rôle historique du mouvement russe, y inclus au populisme, c'est qu'il créa les prémisses permettant la naissance du parti du prolétariat révolutionnaire.

C'est seulement après la conquête du pouvoir par la classe ouvrière que sont créées les conditions d'une véritable transformation de la vie, jusque dans ses bases les plus profondes. On ne peut rationaliser la vie, la transformer selon les exigences de la raison, sans rationaliser la production ; car la vie prend racine dans l'économie. Seul le socialisme s'assigne pour tâche de soumettre et de subordonner à la raison l'ensemble de l'activité économique des hommes. La bourgeoisie, en la personne de ses courants les plus progressifs, se bornait à rationaliser d'une part la technique au moyen de la mécanisation et d'inventions, par les sciences naturelles, la technologie, la chimie, et d'autre part, la politique à l'aide du parlementarisme : mais

ERNATIQNALE elle stoppa devant l'économie qui demeura le champ clos de la concurrence aveugle. C'est pourquoi le règne de l'inconscience et de la cécité devait s'éterniser dans la vie de la société bourgeoise. La classe ouvrière qui s'est emparée du pouvoir, se fixe pour tâche de soumettre les bases économiques des relations humaines à une direction et à un contrôle conscients. C'est ainsi, seulement que devient possible une transtormation rationnelle de la vie. Cest pour la même raison que l'on constate la dépendance étroite de nos succès dans le domaine de la vie quotidienne et des succès accomplis dans l'économie. 1l n'est pas douteux, pourtant, que même dans l'état actuel de notre économie, on pourrait faire pénétrer dans notre vie infiniment plus d'éléments de critique, d'initiative et de raison. C'est là, précisément, une des tâches de cette époque. Mais il est incontestable que la transformation radicale de la vie, s'exprimant notamment dans l'émancipation de la femme de son état d'esclave domestique, l'éducation publique des enfants, sa libération du mariage des éléments de contrainte économique, etc. ne saurait devenir une réalité que dans les conditions de l'accumulation sociale et de la suprématie croissante des formes économiques socialistes sur les formes capitalistes.

La vérification critique de la vie est acfuellement une condition nécessaire afin que la vie, rendue conservatrice par des siècles de tradition, ne reste pas en deça des possibilités de progrès offertes déjà par nos ressources économiques d'aujourd'hui et par celles des jours à venir. Des succès, même minimes, dans la sphère de la vie quotidienne qui, par essence comporteront une élévation du niveau de culture de l'ouvrier et de l'ouvrière, donneront instantanément la possibilité d'accroître la rationalisation de l'industrie et d'accélérer par conséquent, l'accumulation socialiste. Ce dernier facteur, à son tour, ouvrira la voie à de nouvelles conquêtes dans la socialisation de la vie. Cette dépendance est de nature dialectique. Le facteur historique principal est l'économie. Sur celui-ci nous, parti communiste, ne pouvons agir qu'au travers de la classe ouvrière, en élevant constamment la qualification technique et culturelle de ses divers éléments. Au sein de l'Etat ouvrier le travail culturel sert le socialisme. Et le socialisme c'est l'épanouissement grandiose de la culture : de la véritable culture, en dehors des classes ; de la culture de l'homme et de l'humanité

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