(Remarques à propos du 4: Congrès Mondiai)
1. - EXPERIENCE ET THEORIE
La révolution mondiale n'est pas i la simple somme de conquêtes du pouvoir par le prolétariat dans le cadre national. La révolution mondiale est un processus organique propre, s'avançant vers un règlement de compte final avant l'issue duquel toutes les victoires nationales de la révolution, quelle que soit leur importance historique, conservant un caractère provisoire. Voilà le deuxième théorême de la révolution permanente. Dans le cadre d'une telle conception, les victoires de la révolution yougoslave et de la révolution chinoise représentent une phase initiale de la révolution mondiale, dominée par la spontanéité des masses et l'empirisme des directions.
Spontanéité des masses qui, dans l'exacerbation de la lutte de classe pendant la guerre en Yougoslavie, transforma la lutte pour l'indépendance nationale en une révolution sociale. Spontanéité des masses qui, par les soulèvements paysans dans la Chine septentrionale, poussa le P.C. chinois sur la voie de la conquête du pouvoir.
Empirisme de la direction qui, dans le cas de la Yougoslavie comme dans celui de la Chine, s'était engagée dans la lutte
II. — MOUVEMENTS DE MASSE ET
Spontanéité des masses, direction empirique, premiers progrès de la conscience vers le marxisme révolutionnaire : voilà ce qui caractérise la première phase de la vague révolutionnaire mondiale. Ces trois caractéristiques peuvent être résumées en une seule formule : la première phase de la révolution mondiale. c'est la phase du centrisme. Le terme est imprécis et vague ; il enferme en fait tous les phénomènes de politique ouvrière au-delà du réformisme et du stalinisme traditionnels, et en-deça du marxisme révolutionnaire. En ce cas. Tito et Mao Tse Toung, Bevan et les dirigeants du P.S japonais de gauche. les leaders dult juin 1953 et les dirigeants de la grève de Vorkouta, les premiers dirigeants de courants d'opposition de gauche dans les P.C. de masse (Marty, Crispim, etc.), trouvent tous leur place dans cet assemblage héteroclite du centrisme.
Il s'agit en vérité d'un centrisme tout sans poursuivre clairement comme but la conquête du pouvoir ; qui avait déclenché la lutte pour le pouvoir à son corps défendant, sous la pression d'évèvements imprévus pour elle.
Le vieux débat pour savoir si la lutte pour l'émancipation des pays coloniaux ou semi-coloniaux pouvait être menée à bon terme sous d'autres directions que les directions ouvrières a été largement tranché, pour les masses d'Asie, par l'expérience chinoise. L'expérience pratique de la révolution chinoise est aujourd'hui le principal obstacle — dans les P.C. et dans les masses, à l'application conséquente de politiques de « front national » avec la bourgeoisie « nationale ». Nos sections asiatiques doivent apprendre à opposer aux divagations sur « la vole de Mao ». aux citations des maigres écrits de Mao, aux formules douteuses sur la « démocratie nouvelle » le rappel continuel de la pratique victorieuse de Mao, de la pratique de la lutte militaire à outrance contre l'Etat et l'armée de la bourgeoisie nationale. Cette vérité est tellement éclatante et simple à la fois que toute la littérature stalinienne sera incapable d'en neutraliser les effets auprès. des masses. ORGANISATIONS D'AVANT-GARDE à lait différent du centrisme des années 1930, le centrisme de tendances s'écartant du marxisme révolutionnaire dans le recul de la révolution. Il s'agit au contraire d'un centrisme de tendances s'approchant du marxisme révolutionnaire sous la pression du progrès de la révolution. Il ne s'agit pas d'anciens communistes qui vont vers la droite comme la plupart des leaders du POUM, du SAP, du RSAP. de T'ILP dans les années 1930. Il s'agit d'anciens staliniens et réformistes qui vont vers la gauche. Dans une époque de montée révolutionnaire mondiale, de tels phénomènes sont inévitables dans toutes les organisations de masse. L'application sur une large échelle de la tactique entriste par l'Internationale prend tout son sens à la lumière d'une telle perspective.
La fusion du programme, des cadres de la révolution, avec les mouvements de masse opérant encore sous une direction traditionnelle, voilà ce que visaient tous
Q U Al 41 M E les efforts entrepris par notre mouvement depuis la fondation de l'Internationale.
Le Programme de Transition exprime la conscience que nous avons prise du fait que cette fusion était impossible sans creer un pont politique sous forme de revendications transitoires entre les masses et nous. Les décisions du 3è Congrès Mondial et du 10è Plenum expriment la conscience que nous avons prise du fait qu'il faut également construire un pont organisationnel pour permettre cette fusion.
Nous renouons ainsi avec la tradition du Manifeste Communiste qui nous enseigne de ne pas rester étranger au réel mouvement ouvrier, mais de représenter. en son sein la conscience, claire de ses lois de développement et de son but communistes.
Cependant, la fusion que nous opérons avec les mouvements de masse grâce à notre tactique entriste ne représente nullement en elle-même l'objectif stratégique que nous poursuivons dans toute cette epoque. Elle représente seulement un moyen tactique pour y arriver plus rapidement, plus efficacement. C'est une fusion entre les masses et le programme de la révolution qui est notre programme. Ce programme, les masses ne l'acceptent pas encore aujourd'hui en entier, et ne l'accepteront guère avant bien d'autres expériences encore. En fusionnant organisationnellement avec les mouvements de masse. en traversant ces expériences côte à côte avec les masses, nous facilitons cette fusion politique future.
Mais si nous identifions le moyen avec le but, nous nous adapterions en pratique à la politique aujourd'hui dominante dans les courants de gauche des masses, qui quons de devenir à notre tour, comme quons - de est une politique centriste, et nous ristous les centristes, même les mieux intentionnés, un frein du processus historique au lieu d'être son moteur.
Pareille adaptation politique au centrisme — sous prétexte de rendre notre intégration dans le mouvement des masses plus intime, plus profonde, — ne serait pas seulement une véritable trahison politique, l'abandon de notre rôle politique, de notre effort pour construire une nouvelle direction révolutionnaire pleinement consciente. Elle ne signifierait pas seulement remplacer une politique basée sur une compréhension marxiste de l'ensemble du monde d'aujourd'hui par une politique centriste empirique, partant de certains aspects momentanément, passagèrement prédominants dans tel ou tel pays. Elle enlèverait à la longue toute efficacité à notre action, et ce pour deux raisons.
D'autre part, les mouvements de masse se heurteront eux-memes, surtout dans les pays avancés, aux limites de l'empirisme centriste. à l'insuffisance de leur direction et centriste d'aujourd'hui ; ils auront tendance à la dépasser continuellement. et ils nous dépasseraient ensemble avec leur 2
E NATIONAL E actuelle direction si nous hésitons à nous distinguer de celle-ci.Au lieu de représenter dans le mouvement d'aujourd'hui son avenir, nous représenterions dans le mouvement de demain son passé. D'autre part, les meilleurs cadres des courants de masse tirent par eux-mêmes des conclusions théoriques plus générales des expériences révolutionnaires présentes, conclusions qui les font rompre avee le centrisme. Si nous ne présentions pas à ces cadres le programme marxiste révolutionnaire dans son ensemble, ils risqueraient de passer au stalinisme dans les pays où prédominent les partis sociaux-démorates, et de passer aux formations ultra-gauches dans les pays où les partis staliniens sont au pouvoir.
En d'autres termes : en nous intégrant dans les mouvements de masse, nous devons à la fois intensifier notre agitation
- défense de quelques idées d'actualité devant le publie le plus large possible — et notre propagande - défense du maximum d'idées de notre programme devant quelques uns des éléments d'avantgardes les plus avancés.
Notre relation avec les mouvements de masse centristes, progressifs qui dominent aujourd'ui l'évolution du mouvement ouvrier international, doit posséder le même aspect double. dialectique, que le bolchevisme attribuait dès ses origines aux rapports entre l'avant-garde et la classe : à la fois intégration complète et séparation politique très nette. Ceux qui disent que ces deux aspects s'excluent l'un l'autre excluent de ce fait même toute possibilité d'une politique marxiste révolutionnaire, car sans cette «union des contraires » aucune politique marxiste n'est aujourd'hui possible. * Les formules ne réussissent jamais à résoudre toutes les difficultés présentées par la pratique. Pour les sectaires, l'intégration organisationnelle dans les mouvements de masse signifie ipso facto la capitulation politique devant le centrisme; de même pour les opportunistes. la délimitation politique d'avec le censectaire des mouvements de masse. Nous trisme signifie facto l'isolement rejetons, faut-il le dire, ces interprétations mécanistes, infantiles, de la politique marxiste.
Mais nous ne fermons pas les yeux devant les dangers réels qu'implique notre orientation. En sacrifiant à l'intégration organisationnelle des aspects fondamentaux de notre propre vie organisationnelle - notamment les liens avec l'Internationale - on pourrait effectivement faciliter une capitulation politique. En sacrifiant à la délimitation politique d'avec le centrisme une compréhension juste des préoccupations des masses, en pourrait effectivement tomber dans le piège de la délimitation à tout prix, à tout moment, sur n'importe quel sujet, on pourrait ainsi manifester le sectarisme le plus stérile, même après avoir exécuté le meilleur des tournants entristes. C'est que le dosage pratique, de
IN T
UATR IE MEIN 1 l'intégration et de la délimitation politique font toute la difficulté, tout l'art de la politique révolutionnaire, un art que nos
II. — FRACTION,
La différence entre fraction et parti n'est pas une différence quantitative. L'histoire du mouvement ouvrier a connu des fractions bien plus puissantes, plus fortes numériquement et même plus efficaces organisationnellement, que pas mal de partis. La différence entre une fraction et un parti est une différence qualitative, politique, la qualité politique étant considérée dans son aspect le plus large, son aspect historique.
Une fraction opère dans le cadre établi du mouvement ouvrier (nationalement ou internationalement). Elle part de la possibilité historique de réaliser les taches du mouvement ouvrier dans ce cadre. Pour cela, il peut lui paraitre nécessaire de mener une lutte violente pour une direction, une tactique, une ligne politique nouvelles. Mais elle présuppose que cette lutte, aussi nécessaire soit-elle, ne brisera pas mais renforcera le cadre donné des organisations ouvrières.
L'exemple classique d'une telle conception fut celle que Léon Trotsky et l'Opposition internationale de Gauche fendirent jusqu'en 1933 par rapport à •Internationale Communiste et aux partis communistes. Pour le mouvement trotskyste de cette époque, il était possible du point de vue de l'évolution objective et de l'état d'esprit subjectit des ouvriers avancés du monde) d'amener une victoire de la révolution mondiale avec, à sa direction, les Partis Commul'Internationale Communiste. Il était pour cela nécessaire de réformer profondément ces organisations, mais une telle réforme correspondait à son tour à des possibilités historiques concrètes. Historiquement, le prolétariat mondial ne pouvait pas dépasser le cadre de la Illè Internationale.
Le Parti révolutionnaire opère dans un cadre entièrement différent. Il part de la banqueroute politique déjà établie pour l'avant-garde des organisations ouvrières précédemment instituées. Tôt ou tard, cette banqueroute politique se prolongera sur le plan organisationnel. Pour créer les conditions subjectives d'une victoire ouvrière, il faut créer une direction nouvelle, se présentant avec un programme et un drapeau nouveau, l'expérience de l'avant-garde ouvrière ayant dépassé, le cadre des organisations traditionnelles même dans leur phase progressive. Voilà de toute évidence l'attitude prise par la IVe Internationale à partir de 1934.
On serait tenté à première vue, rechercher la différence entre parti et secte exclusivement sur le plan quantitatif. Une secte, c'est un groupe de militants trop faibles, trop inefficaces (pour des raisons organisationnelles et politiques) pour diriger les masses, c'est-à-dire pour jouer le rôle d'un parti. Cette dé-
ERNATIONALE directions doivent apprendre et apprennent à travers d'inévitables erreurs et recul temporaires. PARTI ET SECTE finition pèche par deux côtés elle est subjective et statique. Un groupement politique ne peut être jugé d'après ce que ses propres membres en pensent doit être jugé par sa fonction objective dans l'histoire. Cette fonction n'est pas statique, elle ne peut être jugée dans une situation, mais dans un processus.
En d'autres termes : à quelques exceptions près, aucune organisation politique ne nait comme « parti ». Elle devient un parti en conquérant dans la lutte politique — plus ou moins longue — la possibilité de diriger les masses. Ce qui la distingue de la secte, pendant toute l'étape précédant sa reconnaissance comme « parti » par les masses, c'est sa politique qui, objectivement, correspondant aux nécessités de l'époque, incarne une nouvelle étape dans la prise de concience internationale de l'avant-garde ouvrière 'et crée ainsi les possibilités pour son assimilation par les larges masses.
En dernière analyse, bien entendu, c'est la pratique qui tranchera. Encore faut-il lui laisser le temps de trancher. Rétrospectivement, on pourrait dire que de petits Partis communistes, dans des pays comme la Grande-Bretagne, les EtatsUnis, la Belgique, etc., ont toujours été des sectes, même à l'époque glorieuse de
Internationale. L'erreur d'une telle conclusion, c'est qu'elle efface par l'évolution postérieure les possibilités antérieures d'évolution. Ces Partis Communistes auraient pu devenir de véritables partis de masses dans une conjoncture bien précise (ce qui n'était pas vrai pour des sectes comme le KAPD, le SLP aux Etats-Unis, le SPGB en GrandeBretagne, etc.). En fait, on aurait pu considérer, dans les années 1930, le PCY comme secte, définition que les évènements ultérieurs ont démontré être quelque peu exagérée...
L'adoption du Programme de Transition et sa prolongation par les décisions du 3è Congrès Mondial et du 10è Plenum est, pour le mouvement trotskyste, une étape dans notre lutte pour devenir un parti, une étape sur la voie de la construction d'une nouvelle direction révolutionnaire. Loin de nous transformer en fraction, l'entrisme accentue notre prétention à être un parti-en-devenir. C'est grâce à l'entrisme que nous espérons conquérir aussi vite et aussi efficacement que possible la possibilité de diriger effectivement de larges masses. Nous ne redeviendrions fraction que si acceptions la prémisse que les organisations traditionnelles du mouvement ouvrier - les partis de masses réformistes et staliniens pourront en gros résoudre les tâches de la révolution mondiale sous une direction réformée, centriste. Cette prémisse, nous la rejetons de la facon la plus ex- plicite. Elle est contredite par toute l'expérience historique, en premier lieu par les expériences yougoslave et chinoise !
Ceux qui relusent - sous le prétexte de pureté programmatique de s'engager dans la seule voie qui nous permet de conquérir la possibilité de diriger les larges masses, veulent transformer notre mouvement d'un parti-en-devenir en une secte. Ceux qui refusent — sous le prétexte d'intégration complète dans le mouvement de masse - de présenter notre programme comme alternative à la politique centriste dans ce mouvement, veulent transformer notre mouvement d'un parti-en-devenir en une fraction des organisations traditionnelles. Ceux qui combinent l'intégration dans le mouvement de masse avec une lutte acharnée, intelligente, efficace, pour la pénétration de tout notre programme dans les milieux d'avant-garde, s'engagent sur la voie pratique qui mène du parti-endevenir au parti reconnu comme tel par les masses.
Il ne s'agit pas seulement d'une question de définition. Cette définition de ce que nous sommes, de ce que nous voulons devenir, implique une pratique différente, et surtout une structure intérieure différente.
La fraction est par définition une formation transitoire, conjoncturelle. Elle n'oppose pas un programme d'ensemble au programme des partis existants. Elle cherche, seulement à corriger des erreurs de stratégie et de tactique, soit en se revendiquant précisément du programme existant (ce fut le cas pour l'Opposition de Gauche dans les partis communistes), soit en luttant pour une précision de ce programme sur quelques points (ce fut le cas notamment pour les fractions de gauche dans les partis socialistes avant la première guerre mondiale).
Mais précisément pour cette raison, des fractions connaissent un autre régime interieur que les partis (ou les partis-en-devenir). La fraction est tournée vers lintérieur, vers la différenciation idéologique au couteau. Des divergences tactiques, même passagères, peuvent s'averer incompatibles avec la coexistence au sein de la même fraction. Le parti par contre est tourné vers l'extérieur, vers laction au sein de la classe Il cherche 44
ERNATIONALE normalement à regrouper tous ceux qui se placent sur la base du même programme. Das divergences tactiques, même nombreuses. restent parfaitement compatibles avec la coexistence au sein d'une même organisation aussi longtemps qu'elles ne paralysent pas l'action extérieure, aussi longtemps précisément qu'elles ne transforment pas des divergences tactiques conjoncturelles et transitoires en divergences programmatiques définitives.
Quant aux sectes ce n'est pas par hasard qu'elles sont en général des fractions, qui n'ont pas su devenir des partis, et qui ont maintenu un régime intérieur de fraction, qui devient aussi ridicule qu'odieux quand il perd tout rapport avec la capacité réelle d'action progressive au sein du mouvement ouvrier.
A l'exception de quelques sections, la IVe Internationale est encore composée de partis-en-devenir, qui doivent conquérir de haute lutte la possibilité de diriger des luttes de masse. Les partis révolutionnaires de demain regrouperont, autour de notre programme et à côté de notre noyau, bien d'autres noyaux et tendances qui naissent aujourd'hui au sein des grandes tendances progressives centristes. La fusion avec ces tendances, sur la base de notre programme, sera impossible sans un régime intérieur souple et large qui n'identifie jamais la solidarité indispensable avec le programme fondamental, avec l'accord sur tel ou tel tournant tactique passager. Cette fusion sera de même sinon rendue impossible du moins fortement compliquée par la faiblesse du cadre trotskyste d'ores et déjà construit. Dans le meilleur des cas. la nouvelle avant-garde qui se développe dans les organisations de masse assimilera empiriquement la majeure partie de notre programme. L'assimilation théorique de l'ensemble de ce programme, c'està-dire de l'ensemble des leçons de la lutte de classe mondiale au 20e siècle, ne sera possible que pour une petite minorite. La protection, la consolidation, le renforcement des cadres trotskystes existants, produit de vingt années de sélection, restent de ce fait la pièce-clé pour la construction du parti révolutionnaire de masse.
Juillet 1954.