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La revue › vol. 12, n° 1-2

Une œuvre inconnue de Marx (suite)

Richard Lerner · Quatrième Internationale, vol. 12, n° 1-2 · janvier-février 1954 · p. 38-44 · 5 279 mots

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Richard LERNER Une œuvre inconnue de Marx

(SUITE) vous publions la fin d'une étude consacrée à une œuvre presque inconnue de Karl Marx : * Grundrissse der Kritik der politischen Oekonomie › (Rohentwurf (« Esquisses de la critique de l'Economie politique », brouillon), rédigée en 1857-58 et publiée pour la première fois en 1941, à Moscom à la veille de l'invasion nazie en U.R.S.S. La première partie de cette étude a paru dans le numéro d'avril 1953 de Quatrième Internationale. Les références correspondent à la page et aur lignes de la seule édition existante de Vouvrage, celle de T'Institut Marx-Engels de Moscou. LES TENDANCES CIVILISATRICES DU CAPITAL

Mais comme l'ouvrier « vend sa force (de travail) particulière à un capitaliste particulier en face duquel il se trouve indépendant en tant qu'individu.... il possède effectivement un vaste champ de choix, d'arbitraire et done de liberté formelle en ce qui concerne la personne individuelle, réelle (du capitaliste auquel il vend sa force de travail) » (Grundrisse, p. 368, 33-5).

D'autre part. comme le salarié « échange sa valeur d'usage (la force de travail) contre la forme générale de la richesse (l'argent), il participe à la jouissance de la richesse générale jusqu'à la limite de son équivalent — une limite quantitative, qui se transforme cependant en limite qualitative, comme c'est cas pour chaque échange. Mais il n'est plus lié à une forme particulière de satisfaction de ses besoins. Il n'est pas exclu qualitativement mais seulement quantitativement de la sphère de ces jouissances. Ceci le distingue de les. clave, du serf, etc. » (Grundrisse, p. 194, 18-26)

Ainsi, le capitalisme laisse à l'ouvrier une marge de liberté qui lui permet de s'élever au-dessus du niveau d'une simple machine de travail, de développer ses facultés et ses besoins, sans quoi ses sans la lutte émancipatrice de la classe ouvrière serait presque inconcevable.

Nous lisons en outre dans les Grundrisse : • La mission historique du Capital est remplie du moment où, d'une part. les besoins ont été suffisamment developpes pour que le surtrava développés pour que le surtravail, au 38 delà du strict nécessaire, soit devenu luimême un besoin général, résulte lui-même des besoins individuels — et où, d'autre part, par la discipline sévère du Capital à travers laquelle des générations successives sont passées, lapplication au travail soit développée au point de devenir propriété générale du nouveau genre humain »; et finalement du moment où « le développement des forces productives du travail, que le Capital... fait constamment progresser sous le fouet de son désir d'enrichissement illimité, soit arrivé au point où la possession et le maintien de la richesse générale de la société n'exigent plus qu'un bref temps de travail de toute la société, et où la société laborieuse se comporte d'une façon de plus en plus scientifique envers le processus de sa reproduction progressive ; c'est-à-dire du moment où a cessé tout travail dans lequel l'homme accomplit encore ce qu'il pourrait laisser accomplir par des choses »…

4 En tant que poursuite ininterrompue de la forme générale de la richesse (l'argent)... le Capital oblige le travail à dépasser les limites de ses maigres besoins naturels, et crée ainsi les éléments matériels pour le développement d'une riche individualité, qui est tout aussi universelle dans sa production que dans sa consommation, et dont le travail comme plein développement de l'activité n'apparaît plus comme travail, mais (humaine) elle-même, de laquelle a disparu la nécessité naturelle (de travailler) proprement dite, puisque la place des besoins naturels a été occupée par les besoins produits par l'histoire. En ce sens, le capital est productif c'est-à-dire représente un rapport essentiel pour le développement des forces productives

Quelles sont les transformations fondamentales que connait le mode de production capitaliste par l'introduction des machines, et comment cette introduction influence-t-elle les relations entre producteurs et moyens de production. entre travail vivant et travail mort ? Marx écrit :

• La machine n'apparaît en aucune manière comme un moyen de production de l'ouvrier individuel. Sa qualité spécifique n'est nullement celle d'un instrument de travail, à savoir de transmettre l'activité de l'ouvrier sur l'objet ; au contraire, cette activité de l'ouvrier devient maintenant elle-même une simple force de transmission, de contrôle et de protection du travail de la machine contre des interruptions de son action sur les matières premières. La machine ne ressemble nas à un instrument de travail que l'ouvrier anime en tant qu'or. gane de sa propre adresse et activité, dont le jeu dépend de sa propre virtuo sité. La machine au contraire, qui se substitue à l'adresse et à la force de l'ouvrier, est elle-même le virtuose qui possède une âme dans les lois mécani-

ERNATIONALE sociales. Il ne cesse de l'être que lorsque le développement de ces forces productives trouvent dans le Capital lui-même une limite. » ( Grundrisse, p. 231, 4-23, 26-40). processus des machines, lui-même si aple élément d'un système plus vas'e dent l'unité n'est plus constituée par les cuvriers vivants, iiis par les machines vivantes (actives), qui apparaissent comme un organisme formidable en face des actions insignifiantes de l'ouvrier. » (Grundrisse, p. 584, 17 - p. 585, 11).

Plus se développe le mode de production capitaliste, plus puissante devient la partie du capital qui consiste en capital fixe, avant tout en machines-

- et plus insignifiant apparaît, comparé à elle, le travail humain vivant :

« L'accumulation du savoir et de l'adre ce, des forces productives senerales dresse, des forces productives générales dans le Capital en face du Travail, et apparaît ainsi comme une qualité du Capital.. Les machines apparaissent comme la forme la plus adéquate du capital fixe... et le capital fixe apparaît... comme la forme la plus adéquate du capital tout court... Le piein développement du Capital n'a done lieu... que lorsque les moyens de travail dans leur forme immédiate ont éé supprimés, et que le capital fixe apparait dans le pr›cessus de production comme machines en face de l'ouvrier, lorsque l'ensemble du processus de production ne se trouve du processus de production ne se trouve plus dirigé par l'adresse directe de l'ouvrier mais par les applications technologiques de la science. C'est donc la tendance du capital de donner un caractère scientifique à la production et de dégrader le travail direct au rang de simple élément subordonné de ce processus de production. » (Grundrisse, p. 586, 4 - 13, p. 586, 38 - p. 587, 8). ET SOCIALISME rapport de valeur et de la production qui se base sur ce rapport. Sa condition est et reste la masse du temps de travail direct, la quantité de travail dépensée, en tant que facteur décisif dans la production de la richesse. Mais dans la mesure où se développe la grande industrie, la création de richesses réelles dé. pend de moins en moins du temps de travail et de la quantité de travail dé. pensée, mais de la puissance des agents (mécaniques) mis en mouvement durant le temps de travail, et qui eux-mêmes... dépendent beaucoup plus du niveau général de la science et du progrès de la techninue, ou de l'application de cette science à la production... La richesse réelle se manifeste plutôt - et ceci est révélé par la grande industrie — dans ques qui jouent en l'ouvrier se réduit à tion d'activité et est, déterminée et réglée des machines, non le si « le processus de elle... L'activité de une simple abstracdans tous les sens par le mouvement contraire... ». Ainproduction a cessé d'être un processus de travail en ce sens que le travail en tant qu'élément qui le domine l'unifie effectivement. Il n'est plus qu'un organe conscient, dispersé en de nombreux endroits du système mé anique sous la forme d'ouvriers vivants individuels, lominés par l'ensem''= su

MACHINISME

Les citations que nous avons rapportées jusqu'à maintenant au sujet des machines n'offrent rien d'essentiellement nouveau au lecteur, puisqu'il les connaît déjà du Capital, fût-ce dans un autre contexte et d'autres formulations. Mais maintenant nous arrivons à des passages qui, bien qu'ils aient été rédigés il y a un siècle — ou peut-être plus précisément pour cette raison ! - ne peuvent être lus auiourd'hui qu'en retenant l'haleine. puisqu'ils contiennent une des visions les plus audacieuses de l'esprit humain. Marx écrit :

« L'échange travail vivant contre travail objectivisé. c'est-à-dire l'établissement du travail social sous la forme de contradiction entre capital et salariat représente le dernier développement du

LE MACHINISME

LE MACHINISME

A M E LIN la disproportion formidable entre temps de travail dépensé et le produit de ce travail, ainsi que dans la disproportion qualitative entre le travail (humain) réduit à une pure abstraction et la puissance du processus de production qu'il surveille. Le travail n'apparait plus tellement comme étant inséré dans le processus de production et homme se conduit plutôt comme surveillant et contrôleur de ce processus.. D'ouvrier se place à côté du processus de production, au lieu d'en être l'agent principal. Dans cette transformation, ce n'est ni le travail immédiat, que l'homme effectue luimême, ni le temps pendant lequel i travallle, qui apparaissent comme le grand pilier de base de la production et de la richesse, mais c'est au contraire l'appropriation de sa propre force productive générale, sa compréhension de la nature et sa domination de celle-ci par son existence comme corps social -autrement dit le développement de l'individu social - qui jouent ce rôle. Le vol du temps de travail d'autma, sur lequel repose la richesse actuelle, parait une base misérable en comparaison de ce fondement nouveau de la richesse, créé par la grande industrie elle-même. Aussitôt que disparaît le travail (humain) sous sa forme directe, le temps de travail cesse et doit cesser d'être sa mesure, et par conséquent la valeur d'échange doit cesser d'être la mesure de la valeur d'usage. Le surtravail de la masse a cessé d'être la condition du développement de la richesse générale, de même que les loisirs d'une minorité ont cessé d'être la condition du développement des capacites générales de l'esprit humain. Ainsi s'effondre la production reposant sur la valeur d'échange, et le processus de production matérielle immédiate perd sa forme sordide et contradictoire. Le libre développement des individus, et non la réduction du temps de travail nécessaire afin de produire du surtravail (devient le but de la production); il s'agit donc de réduire à un minimum le travail nécessaire de la société, ce qui permet la formation artistique, scientifique, ete., des individus.

grâce aux loisirs et aux moyens ainsi créés. » (Grundrisse, P. 592-8, 593-29).

Et Marx écrit dans un autre passage :

« La création de beaucoup de temps disponible au delà du temps nécessaire à la société en général et à chaque membre de celle-ci (c'est-à-dire au développement des forces productives totales des individus et par conséquent aussi de la société), cette création du temps de nontravail, apparaît à l'étape du Capital comme à toutes les étapes antérieures comme création du temps de non-travail, de loisirs pour une minorité. Le Capital y ajoute ceci qu'il augmente le temps de surtravail de la masse par tous les moyens des arts et des sciences, parce que sa richesse consiste directement en appropriation de surtravail, parce qu'il vise directement la valeur, et non la valeur d'usage. Ainsi, le capital est malgré lui un instrument de création des

E NATIONALE moyens pour des loisirs sociaux, de reduction du temps de travail de toute la société à un minimum décroissant, et de libération pour tous du temps nécessaire à leur propre développement. Mais la tendance du Capital reste toujours celle de créer d'une part du temps disponible, et de le convertir d'autre part en surtravail. S'il réussit trop bien dans le premier cas, il souffre de surproduction, et le travail nécessaire se trouve alors interrompu parce qu'aucun surtravail ne peut être valorisé par le Capital. Plus cette contradiction se développe et plus il apparait que l'accroissement des forces productives ne peut dépendre l'appropriation du surtravail d'autrui, mais qu'au contraire la masse des travailleurs doit s'approprier elle-même son surtravail. Le fait-elle, et le temps disponible cesse-t-il ainsi d'avoir une existence contradictoire, alors le temps de travail nécessaire se mesure d'une part aux besoins de l'individu social, et le développement des forces productives sociales croit d'autre part si rapidement que le temps disponible de tous augmente bien que la production vise maintenant à la richesse de tous. Car la véritable richesse, c'est maintenant la force productive que déploient tous les individus. La mesure de richesse ne consiste plus dans le temps de travail mais dans le temps disponible (temps de loisir). Le temps de travail en tant que mesure de Ta richesse présuppose la richesse basée sur la pauvreté, et présuppose que le temps disponible n'existe pas comme contradiction au temps de surtravail, que tout le temps d'un individu est du temps de travail, et que cet individu est dégradé au rôle d'un simple travailleur dominé par le travail. Les machines les plus développées obligent donc le travailleur a travailler aujourd'hui plus longtemps que ne le fait le sauvage ou qu'il ne le fit lui-même avec les outils les plus simples et les plus primitifs. »

(Grundrisse, p. 593-35, p. 596-31).

Voilà comment Marx analyse les transformations historiques qui proviennent du rôle des machines dans le processus de production capitaliste. Il est à peine nécessaire d'indiquer aujourd'hui, à l'époque de l'énergie atomique et du « cerveau électronique », la portée prophétique de cette conception immensément dynamique et fondamentalement optimiste. Car ce dont le révolutionnaire allemand solitaire rêva en 1858 dans son exil à Londres, est aujourd'hui - et seulement aujourd'hui du domaine de limmédiatement possible dans les pays industriels les plus avancés du monde.

C'est seulement aujourd'hui que, grâce au développement de la technique moderne, toutes les conditions ont été créées pour que tout « vol du temps de travail d'autrui » (qu'il s'opère sur des esclaves salariés » libres » ou les prisonniers des camps de travail forcé en Sibérie) puisse être complètement et définitivement aboli; et c'est seulement aujourd'hui que les forces productives sociales peuvent être si puissamment dé-

Q UATRIEMEIN veloppées qu'on peut concevoir en effet pour un avenir pas trop éloigné que le temps de loisir et non le temps de travail devienne mesure de la richesse sociale.

Alors que jusqu'à maintenant toutes les méthodes pour augmenter la force productive du travail humain se sont avérées en même temps, dans la pratique du capitalisme, des méthodes dégradation, d'aliénation et de dépersonnalisation croissante de l'ouvrier, l'évolution technologique a aujourd'hui atteint le point où l'ouvrier peut être finalement libéré de la « sarabande de ses maux ». de la torture de la chaîne et du travail aux pieces, et où il peut se transformer de simple annexe du processus de production en son véritable dirigeant. Jamais les conditions d'établissement d'une société socialiste n'ont été si sûres, jamais le socialisme n'a été si possible et si réalisable qu'aujourd'hui. On se rappelle la vulgaire objection bourgeoise selon laquelle le socialisme devient impossible du fait de la nécessité d'exécuter des travaux durs et désagréables, dont chacun chercherait à se débarrasser aux dépens d'autrui. Combien cette objection issue de la nature de l'homme bourgeois normal n'apparait-elle pas ridicule en

TRAVAIL ET LIBERTE DANS

Même alors le travail comme tel ne disparaitra pas ; seul cessera le surtravail de la masse au profit d'une minorité Car Marx insiste sur le fait que dans toutes les sociétés « le travail est et reste la précondition » de la vie sociale :

« Tu travailleras à la sueur de ton front », voilà la malédietion que Jéhovah transmit à Adam Smith. C'est dans le sens d'une malédiction qu'Adam Smith conçoit le travail. Le « repos » par contre lui apparaît comme la situation (humaine) adéquate, identique avec la « li. berté » et le « bonheur ». Il ne semble pas du tout comprendre le fait que l'individu, en état normal de santé, de force, d'activité, d'adresse, de talent, a aussi le besoin d'une portion normale de travail et a donc besoin de cesser le repos. Il est vrai que la mesure du travail semble extérieurement donnée par le but à atteindre et les difficultés à surmonter pour l'atteindre. Mais Adam Smith ne semble pas pouvoir pressentir que surmonter des obstacles est une ma. nifestation de liberté... done de réalisme de soi-même, d'objectivisation du sujet, de liberté réelle, dont la manifestation est précisément le travail Il a en fait raison que dans les formes historiques du travail en tant que travail d'esclave, de serf, de salarié, le travail apparaît toujours répugnant, comme du travail forcé, • imposé de l'extérieur » et qu'il s'oppose ainsi au non-travail comme à la * liberté et au bonheur ». Ceci s'applique doublement, et à ce travail objectif et, ce qui est en rapport avee lui, à

TERNATIONALE face du développement fabuleux qu'ont pris aujourd hui les forces productives! Il va de soi qu'aussi longtemps qu'il fallait transporter l'eau vers les demeures dans des seaux lourds, il y avait en fait beaucoup de gens qui chercheraient à se décharger de ce labeur désagréable sur autrui. Mais l'installation de conduites d'eau a rendu superflue la profession spéciale de porteur d'eau! De toute évidence, le développement de la technologie nous rapproche d'une situation dans laquelle la division du travail telle que nous la connaissons aujourd'hui et qui mutile l'homme peut disparaître, et ou être remplacée par le travail conçu comme application libre des forces spirituelles et physiques de l'homme. Pour reprendre une métaphore frappante de Trotsky : aussi absurde qu'il serait de la part de pensionnaires d'un hôtel de luxe de se disputer le pain, le beurre ou le sucre, aussi absurde et économiquement inefficace deviendrait le « vol du temps de travail d'autrui ». l'exploitation de l'homme par l'homme dans une telle société. Mais c'est à ce moment seulement que la construction d'une société sans classe vraiment socialiste se trouve définitivement assurée. LA SOCIETE SOCIALISTE tout travail qui ne s'est pas encore créé les conditions objectives et subjectives... pour devenir travail attractif, réalisation de l'individu — ce qui ne signifie nullement qu'il puisse jamais devenir un divertissement, un simple amusement comme le concoit Fourier naïvement, dans un esprit de grisettes. Du travail vraiment libre, comme par exemple composer de la musique, c'est quelque chose de vraiment sérieux, qui exige un effort intense. Le travail de production matérielle ne peut obtenir ce caractère (d'activité dans la liberté) qu'à condition d'acquérir 1º un caractère social, 2º un caractère scientifique en tant que travail général non un effort de l'homme comme une force dressée de la nature. mais un effort comme sujet qui apparaît dans le processus de production non sous forme simplement naturelle mais avec une activité régulatrice de toutes les forces de la nature. » (Grundrisse, p. 504-1, p. 505-36).

Même dans le socialisme, l'activité productive humaine, le travail, constituera donc la base de l'organisme de production. Mais il y connaîtra d'énormes transformations qualitatives et quantitatives. Qualitatvement, il Se distinguera de la forme capitaliste du travail qu'Adam Smith conçut à juste titre comme un « sacrifice de liberté et de bonheur » par ceei qu'il transformera d'abord l'ouvrier en dirigeant conscient du processus de production, et qu'il limitera donc de plus en plus sa tâche à une simple surveillance des énormes ma.

Q UATRIEME IN T chines et forces naturelles qui collaborent à ce travail ; et ensuite parce qu'il aura le caractère de travail directement social, communautaire, dont les produits ne s'opposeront plus au producteur sous la forme de choses qui lui ont été aliénées et qui le dominent. Ainsi le travail dans le socialisme sera libéré des scories du passé et perdra son caractère répugnant de travail forcé, pour devenir du « travail attractif » dans le sens de Fourier et d'Owen.

Quantitativement, cette transformation du travail s'exprimera dans une limitation essentielle du temps de travail et une création et une extension du temps de loisir lui correspondant. Si la société socialiste elle-même ne sara guère aban. donner toute forme de surtravail, elle

Le travail ainsi transforme dans son contenu et limité dans son extension n'en continuera pas moins de devoir être partagé entre différentes branches de la production et différents individus; les résultats de la production devront être comparés et nécessiteront d'être constamment mesurés au moyen d'un étalon commun.

« Une fois donnée la production communautaire, la mesure (des produits) au moyen du temps (de travail) reste naturellement essentielle. Moins il faut de temps à la société pour produire du blé, du bétail, etc., et plus elle gagne du temps pour toute autre production matérielle ou intellectuelle. Comme c'est le cas pour chaque individu, l'universalité de son développement, de sa jouissance et de son activité dépend d'une économie du temps (de travail). Toute l'économie se dissout en dernière analyse en une économie de temps. De même, la société doit partager son temps de facon efficace, afin d'obtenir une production correspondant à l'ensemble des besoins tout comme l'individu doit répartir son temps de façon adéquate pour acquérir des connaissances dans des proportions raisonnables, ou pour satisfaire les différentes demandes d'activité qui se posent à lui. L'économie de travail de même que la répartition planifiée du temps de travail restent done la première loi économique d'une production à base communautaire. Mais ceci diffère foncièrement d'une mesure de valeurs d'usage (de travaux ou de produits du travail) à l'aide du temps de travail. »

D'après Marx, la catégorie de la valeur perdra toute signification dans une société socialiste, D'abord parce que « le temps de travail en tant que mesure de

LE SOCIALISME SUPPRIME Nous avons jusqu'à maintenant indiqué avant tout ces passages particuliers du « Brouillon » du Capital qui soulignent la « mission civilisatrice » du mode de production capitaliste, la ten-

ER NATIONALE sera néanmoins en mesure de limiter la quantité de travail des membres individuels de la société à un minimum, grâce au plein développement de leurs forces forces productives. Ainsi ne disparaitra pas seulement la vieille division du travail, avec sa séparation entre travail « manuel » et travail « intellectuel »; la différence entre temps de travail temps de loisir se rapprochant de plus en plus du point de vue de leur contenu et se complétant l'un l'autre. Même dans une société socialiste, les hommes devront « avant tout manger, boire, habiter et s'habiller, avant qu'ils puissent... faire... de la science et de l'art. » (Engels : Discours devant la tombe de Karl Marx). Dans ce sens, le temps de travail restera la base du temps de loisir. la richesse présuppose la richesse ellemême basée sur la pauvreté »; mais des que « le travail sous sa forme directe a disparu, le temps de travail cesse et doit cesser d'être sa mesure, et par conséquent la valeur d'échange doit cescer d'être la mesure de la valeur d'usage ». Ensuite parce que le travail acquerra dans la société socialiste directement le caractère de travail social, communautaire. Mais là où & le travail est communautaire, les rapports entre les hommes engagés dans leur production matérielle ne se présentent pas comme

« valeur » de « choses » (Théories sur Ta plus-value, tome III, p. 152-3 de l'édition allemande de Kautsky) :

« La nécessité même de transformer d'abord le produit ou l'activité d'individus sous forme de valeur d'échange, en argent... démontre deux choses : 1º que les individus ne produisent que pour la société, dans la société ; 2º que leur production n'est pas directement sociale.

n'est pas le résultat d'une association qui répartit le travail parmi ses (membres. » (Grundrisse, p. 76, 31-32),

Par contre, dans une société socialiste, « le travail de l'individu... est d'avance posé comme travail communautaire... Il n'a pas de produit particulier à échanger. Son produit n'est pas une valeur d'échange. Le produit ne doit pas être échangé contre une forme particulière (l'équivalent général) afin d'obtenir un caractère général pour l'individu.

Au lieu d'une division du travail qui aboutit nécessairement à l'échange de valeurs d'échange, nous obtenons une organisation du travail qui implique la part de chacun dans la consommation communautaire (sociale). » (Grundrisse, p. 88-35, p. 89-4).

L'ALIENATION HUMAINE dance inhérente à la nature même du capital à soumettre les forces de la nature a « lintelligence sociale » dans les machines devenues automatisées, et à transformer ainsi le travail des indi-

LOI DE LA VALEUR ET SOCIETE SOCIALISTE

LOI DE LA VALEUR ET SOCIETE SOCIALISTE

NT vidus en travail qui n'est plus individuel, c'est-à-dire en travail social. Mais ceci n'est qu'un côté du processus. faut souligner de la même façon l'autre aspeet, les bornes spécifiquement capitalistes du même processus. La borne du capital, c'est le fait « que toute cette évolution s'effectue de façon contradictoire, et que le développement des forces productives, de la richesse générale, du savoir, etc., apparait de telle façon que l'individu qui travaille s'aliène de lui-même, ne se rapporte pas aux produits de son travail comme à des conditions de la richesse d'autrui et de sa propre pauvreté. » (Grundrisse, p. 440, 10-17).

Et Marx ajoute dans un autre passage :

« Mais apparemment, ce processus... est une simple nécessité historique, simple nécessité pour le développement des forces productives à partir d'un point de départ historique donné... En supprimant le caractère immédiat du travail vivant en tant que travail simplement individuel... en posant l'activité des individus comme une activité directemeat générale ou sociale, les moments objectifs de la production perdent cette forme d'alienation : ils deviennent dorénavant de la propriété (sociale), le corps organique de la société dans lesquels les individus se reproduisent comme individus, mais comme individus sociaux. » (Grundrisse, p. 715-27, 716-36).

Ainsi, « la forme extérieure de l'aliénation », et avec elle « la dernière forme servile que prend l'activité humaine, celle du salariat d'un côté et du capital de l'autre... tombent comme une peau usée - et cette mue elle-même est le résultat du mode de production qui correspond au capital », des conditions matérielles et spirituelles qui rendent la suppression du salariat et du capital possible. » (Grundrisse, p. 635, 32-36). Car « à l'intérieur de la société bourgeoise, basée sur la valeur d'échange, se constituent des rapports de transport et de production qui sont autant de mines pour faire sauter cette société, une masse de for-

• contradictoires de l'unité sociale dont le caractère contradictoire ne peut jamais être supprimé par métamorphoses invisibles. »

De là l'importance formidable de la lutte de classe prolétarienne, et du pro. cessus idéologique sur lequel elle se base:

• Reconnaître que les produits (de la force de travail de l'ouvrier) devraient lui appartenir, et considérer que les conditions qui les séparent de cette appropriation sont inconcevables, imposées par la force, voilà une conscience énorme qui sonne le glas de la société bourgeoise, comme lorsque les esclaves prirent conscience qu'ils ne pouvaient être la propriété d'un tiers puisqu'ils étaient des personnes humaines, condamnant l'esclavage à végéter dans une existence artificielle et à cesser de se maintenir

ZRNATIONALE comme base de la production. » (Grundrisse, p. 366-7).

Mais lorsque la classe ouvrière se rebelle contre les chaînes de l'esclavage du salariat, sa lutte doit porter égale. ment contre cette « forme extrême de l'aliénation » qui mutile l'individualité humaine. Elle doit tendre vers une situasociale qui remplace toute forme d'aliénation par le développement libre et universel de tous les membres de la société, de tous les hommes. « La société ne peut évidemment pas se libérer sans que chaque individu soit libéré », écrit Engels dans l'Anti-Dühring. De là les objectifs humanistes-libertaires du mouvement ouvrier révolutionnaire et du socialisme de Marx. Cet aspect malheureusement trop peu développé de la conception marxiste du socialisme s'exprime clairement dans les Grundrisse. Marx y parle dans plusieurs passages de la société socialiste comme d'une * libre association » dont le but suprême sera « l'individu social libre », « la libre individualité » (Grundrisse, P. 11, P. 75). Cela n'est naturellement pas nouveau, puisque nous trouvons cette même conception du socialisme et de sa nature dans d'autres œuvres de Marx et d'Engels, comme le « Manifeste Communiste», le « Capital » et surtout les œuvres de jeunesse. Le deuxième chapitre du Manifeste Communiste se termine par phrase programmatique: La vieille société bourgeoise est remplacée par une association dans laquelle le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous. » Dans « le Capital » Marx définit le socialisme comme « une forme supérieure de la société... dont le principe fondamental est le développement libre et complet de chaque individu. » De même dans « L'Idéologie allemande » la société communiste est désignée comme la seule « dans laquelle le développement originel et libre des individus ne sera pas une phrase », et dans laquelle les hommes « acquerront dans et par l'association en même temps leur liberté. »

Jadis, tout cela était l'évidence même. Aujourd'hui il faut le rappeler expressément. C'est précisément cette tendance humaniste-libertaire qui fait du marxisme l'héritier des meilleures traditions du vieux socialisme et le relie d'ailleurs également (malgré son caractère prétendûment « autoritaire ») à ce qu'il y a de mieux dans l'anarchisme révolutionnaire. Cette tendance humaniste-libertaire est totalement étrangère au pseudo. socialisme despotique de Staline. Mais la tendance réformiste du mouvement ouvrier qui se drape dans le manteau du « socialisme démocratique » n'est nullement plus proche de l'esprit du marxisme. Alors que les staliniens ne soulignent l'oppression sociale des masses dans la démocratie bourgeoise que pour faire l'apologie de leur oppression politique dans l'Union soviétique Claudour. d'hui, les réformistes pour leur part abusent du mot d'ordre de la liberté politique pour cacher le caractère de

VATRIEME INT classe capitaliste de la démocratie bourgeoise et escamoter la question de la révolution prolétarienne. Quelle que soit la violence avec laquelle se combattent aujourd'hui ces deux tendances du mouvement ouvrler. ches l'une de l'autre en un point tonelles restent très prodamental : toutes deux ne dépassent guère, dans leurs objectifs et plus encapitalistes d'Etat (ce qui core dans leur pratique, des mesures n'implique nullement un jugement sur le caractère social de l'U.R.S.S.), c'est-à-dire des mesures qui placent « l'économie » étatisée et non le prolétariat au centre de leurs préoccupations - et ne peuvent done même pas s'approcher du problème central du socialisme: la suppression de Taliénation humaine et d'une liberté complète d'individus sociala réalisation lisés ! Nous résumons : ce qui distingue la conception du socialisme chez Marx de celle de ses prédécesseurs, c'est avant tout le caractère scientifique de cette conception - la façon dont il déduit l'image d'avenir du socialisme d'une compréhension de la société capitaliste existante, d'une analyse du processus de production capitaliste. L'objet de l'ana-

ERNATIONALE lyse est le même dans les deux cas : la société bourgeoise moderne; seulement dans un cas il s'agit de la forme actuelle de la société, et dans l'autre de son développement futur qui éclôt du présent. Notre examen nous a montré en même temps comment la nature même de la méthode marxiste permet de découvrir jusque dans les faits et les procédés les plus élémentaires de l'économie capitaliste non seulement les traces du passé, mais encore les formes embryonnaires de la future transformation sociale. Les rapports économiques analysés par Marx doivent done être saisis en tant que lois de développement dialectiques (et ne peuvent être compris qu'à cette condition) a L'historicisme » de la critique marxiste de l'économie politique, dont il a été tant question, se révèle ici dans son vrai sens : il s'agit d'une méthode qui veut examiner autant les conditions dans lesquelles joue la loi de la valeur que les limites ou ce jeu s'arrête, une méthode dont les conclusions socialistes n'apparaissent pas moins essentielles pour l'ensemble du système de Marx que son examen et sa critique des catégories économiques elles-mêmes.

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