Léon TROTSKY CULTURE ET ART PROLETARIENS
(SUITE) Nous publions ci-dessous la deuxième partie du chapitre important du livre de L. Trotsky, inédit en français « Littérature et Révolution », dont nous avons déjà fait paraitre la première partie ansi qu'un autre chapitre dans nos deux précédents numéros. Existe-t-il des rapports réciproques organiques d'un tel ordre entre notre poésie prolétarienne et l'action culturelle de la classe ouvrière prise dans son ensemble? Il est clair que l'on doit répondre par la negative. Des ouvriers isoles ou en groupes participent à l'art créé par les intellectuels de la bourgeoisie, et se servent encore d'une technique très éclectique. Mais c'est pour reproduire l'image de leur propre monde prolétarien vu du dedans ? Il n'en est précisément pas ainsi. L'œuvre du poète prolétarien est dépourvue de cet élément organique qui ne peut venir que de la liaison interne de la littérature avec le développement de la culture en général. Ce sont des ouvrages littéraires de prolétaires doués ou talentueux, mais aucunement de la littérature prolétarienne. Ou serait-ce là une de ses sources originales ?
On trouvera naturellement dans le travail des générations actuelles beaucoup de germes, de débuts et d'origines dont un héritier appliqué et besogneux tirera plus tard des lignes jusqu'aux divers secteurs de l'art futur, tout comme les actuels historiens d'art tracent des lignes allant des mystères de l'Eglise au théâtre et au cubisme. Il en va de l'art comme de la nature, où rien ne se perd et tout se tient. Mais, concrètement, dans la vie, la production actuelle des poetes issus des rangs du prolétariat est loin de se développer sur le terrain où s'accomplit la préparation des conditions pour l'art socialiste futur, à savoir le processus d'élévation des masses. poètes prolétariens et semble l'avoir passablement monté contre lui des Le camarade Doubovskoï a profondément blessé le groupe publiant un article où, à côté d'opinions très discutables, à mon avis. il exprime une série de vérites dont le goût peut être amer, mais qu sont au fond incontestables. Le résultat des considérations , du camarade Doubovskoï, c'est que la poésie prolétarienne ne doit pas être recherchée dans le groupe « La Forge », mais parmi les auteurs ano nymes des journaux muraux des entreprises. Cette conclusion contient une idée juste exprimée toutefois de facon paradoxale. On pourrait aussi bien affirmer que les Goethe et les Shakespeare prolétariens circulent aujourd'hui nus-pieds, quelque part à l'école primaire. L'art poétique des poètes d'usines est incontestablement d'une valeur nettement 30 plus organique quant à son lien avec la vie, les peines et les intérêts des masses ouvrières. Néanmoins, ce n'est pas de la littérature proletarienne, mais uniquement lexpression écrite du processus moléculaire de l'ascension culturelle du prolétariat. Nous venons deja d indiquer que ce n'était pas la même chose. Les correspondants ouvriers de tous les journaux, les poètes locaux, les accusateurs remplissent une énorme tâche culturelle en bêchant le terrain, le rendant apte à recevoir les semailles à venir, mais la véritable semence culturelle et artistique sera déja, fort heureusement, de caractère socialiste et non « prolétarien ».
Dans un article fort intéressant sur « Les chemins de la poésie proletarienne », le camarade Pletnev developpe l'idée que, tout a fait independamment de leur valeur artistique, les œuvres des poètes prolétariens sont importants par leur seul lien direct avec la vie de la classe. A l'aide d'exemples d'œuvres artistiques proletariennes, le camarade Pletnev indique de manière assez convaincante les modifications d'esprit des poètes ouvriers en rapport avec le déroulement général de la vie et des combats du prolétariat. Le camarade Pletnev démontre ainsi indubitablement que les produits de la poésie proletarienne - pas tous mais un grand nombre néanmoins — constituent d'importants doeuments de l'histoire de la culture. Mais cela n'en fait pas encore des documents artistiques. « Ces poèmes peuvent être faibles de torme, désuets voire non artistiques, mais ne marquent-ils pas les étapes du développement du poète prolétarien ? » dit le camarade Pletnev caractérisant un poète ouvrier qui, de l'exaltation religieuse, s'est eleve au combat revolutionnaire. Sans doute même des poèmes faibles, incolores, d'un langage maladroit peuvent marquer les étapes de la croissance politique d'un poète et d'une classe et prendre ainsi une importance incommensurable en tant que symptômes culturels. Mais de faibles poemes, à plus forte raison lorsqu'lis trahissent l'analphabetisme de l'auteur, ne constituent pas encore une poésie prolétarienne, ils n'ont rien de commun avec l'art poétique. Il est à noter qu'en suivant l'évolution politique des poètes ouvriers parallèlement à la croissance révolutionnaire de la classe, le camarade Pletnev constate lui-même fort à propos un éloignement des poètes prolétariens des dernières années de la classe ouvrière, notamment depuis le début de la N.E.P. « La crise de la poésie révolutionnaire », qui s'accompagne d'une tendance aux tâches formelles et... à l'embourgeoisement que Pletnev tente d'expliquer par une formation insuffisante des poetes et l'intérêt tron réduit aue eur accorde le parti, « a eu pour resultat que les poetes n'ayant pu résister à l'énorme pression de l'idéologie bourgeoise, ont cédé ou sont en voie de le faire ».
Cette explication est notoirement insuffisante. Quelle est cette énorme pression de l'idéologie bourgeoise chez nous ? Il ne faut rien exagérer. Nous ne désirons pas engager une controverse pour savoir si oui ou non le parti pouvait faire davantage pour la poésie prolétarienne. Cela n'épuiserait nullement le problème du manoue de résis. tance de cette poésie elle-même, pas plus qu'on ne saurait suppleer a sa force trop réduite par des gestes « de classe » désordonnes (dans le style du manifeste de « La Forge » par exemple). Le fond de l'affaire doit être cherché ailleurs: c'est du'au cours de la période pré-révolutionnaire et dans les premiers temps de la révolution, les poètes prolétariens ne pratiquèrent pas la versification comme un art soumis à ses lois propres, mais comme un des moyens soit de se plaindre de leur pénible sort, soit de proclamer leurs sentiments révolutionnaires. Ce n'est qu'au cours des récentes années, alors que la tension de la guerre civile prit fin, que les poètes prolétariens commencèrent à envisager la poésie comme un art qui exige une grande science. Il s'avéra à ce moment que, dans le domaine de l'art, le prolétariat n'avait pas encore créé de milieu culturel, alors que les intellectuels bourgeois possédent un tel milieu - qu'il soit bon ou mauvais.
Ce qui est essentiel, ce n'est pas que le parti ou ses sommets aient accorde « une aide insurnsante », mais que la couche inférieure est insuffisamment préparée ; l'art exige, tout comme la science, une preparation. Notre prolétariat dispose d'une culture politique propre suffisante pour maintenir l'intégrité de sa dictature ; une culture artistique, 1l ne la posséde pas. Aussi longtemps que les poetes proletariens marvalent vale les de nos des ts restiti de aires. estre se mes on re problème de l'art et de sa science, ces poètes commencèrent, de gré ou de force, à rechercher un autre milieu. Il ne s'agit done pas d'une simple méprise ; on se trouve en présence d'une limitation historique plus profonde. Cela ne veut pas dire que tous les poètes ouvriers saisis par la vague de crise seront irremediablement perdus pour le proletariat. Nous voulons espérer que certains d'entre eux au moins, sortiront rentorces de la crise. Mais cela ne signine pas encore que les groupes actuels de poetes ouvriers soient déjà appelés à établir les bases inébranlables d'un nouveau grand art poétique. Il ne semble guère qu'on en prenne le chemin. Selon toute vraisemblance, cette tâche ne pourra etre resolue que par les générations futures qui auront passé par leur propre crise. Car les oscillations et les erreurs spirituelles 'instabilite des groupes et des cercles, dont l'origine reside dans insutfisante maturité culturelle de la classe, ne sont pas près de cesser.
La seule étude de la technique littéraire est une étape nécessaire qui prendra du temps. La technique se remarque de la façon la plus flagrante chez ceux qui ne la possédent pas. D'un grand nombre jeunes poètes prolétariens on peut dire en toute assurance que ce n'est pas eux qui possèdent la technique, mais c'est la technique qui les possède. Chez d'autres, les plus doués, il ne s'agit que d'un malaise de croissance. Ceux qui sont capables de dontiner la technique apparaitront toujours comme « non naturels », maniérés, comme des épigones. Il serait pourtant insensé d'en déduire que le monde du travail n'a que faire de la technique de l'art bourgeois. Cet avis est cependant fort répandu. « Que l'art soit ratatiné, pensent certains, pourvu qu'il fasse entendre les sons du bord ». Mensonge que cela. Un art « ratatiné » n'est pas un art, et il n'est d'aucune valeur pour la classe laborieuse. Une telle position, qui comporte un grand fond de mépris à l'égard des masses, est caractéristique d'une certaine sorte de politicailleurs, qui nourrissent une méfiance organique envers la capacité de la classe et la flattent bassement quand « tout va bien ». Aux côtés des démagogues répétant la formule de la soi-disant simplification prolétarienne, se rencontrent aussi les simplistes sincères. Pourtant cela n'a plus rien à voir avec le marxisme — c'est une idéologie réactionnaire populiste, ornée d'une toute petite frisure « prolétarienne ». L'art destiné au prolétariat ne doit pas être de valeur inférieure. On doit apprendre, même si « l'apprentissage » — auprès de l'ennemi par la force des choses — n'est pas tout à fait dénué de dangers. On doit apprendre, et l'importance des organisations culturelles prolétariennes ne doit pas être mesurée à leurs capacités à créer une littérature nouvelle dans les plus brefs délais, mais au degré de leur contribution à l'accroissement du niveau littéraire de la classe, à commencer par ses couches supérieures.
Des formules telles que « culture prolétarienne » et « littérature prolétarienne » sont dangereuses en ce qu'elles enferment artificiellement l'avenir de la culture dans les étroites limites de l'actuel, qu'elles faussent les perspectives, troublent les proportions, deforment la mesure des echelles et cultivent la suffisance fort dangereuse des petits cercles.
Mais si nous renonçons à la terminologie de la « culture prolétarienne », que ferons-nous du... « Prolecult > ? Nous allons convenir 32 que « Prolecult » signifie combat opiniâtre pour l'aceroissement du niveau culturel de la classe ouvrière. En vérité l'importance du « Prolecult » ne se trouve aucunement amoindrie par cette définition.
Dans leur déclaration de principes déjà évoquée, les poètes prolétariens du groupe « La Forge », affirment : « le style, c'est la classe », et que, par consequent, des ecrivains d'un autre camp social ne peuvent créer le style artistique susceptible de convenir à la nature du prolétariat. Il s'ensuit, en quelque sorte, automatiquement que c'est le groupe « La Forge » dont la composition et la tendance sont prolétariennes qui crée l'art prolétarien.
« Le style, c'est la classe ». Mais le style ne vient nullement au monde de compagnie avec la classe. La classe trouve son style par des chemins infiniment détournés. Ce serait bien simple si un écrivain, parce que proletaire devoue a sa classe, pouvait s installer sur la place publique proclamant « Je suis le style du prolétariat ».
« Le style, c'est la classe », cela est valable non seulement dans l'art mais avant tout dans la politique. Or, la politique est l'unique sphère où le prolétariat a vraiment créé son propre style. Comment a-t-il procédé ? Nullement par un simple syllogisme : chaque classe a son style — le prolétariat est une classe — il charge tel ou tel groupe prolétarien de formuler un style propre au prolétariat. Que non ! L'entreprise fut considérablement plus compliquée. La formation d'une politique prolétarienne se fit à travers des grèves économiques, a travers le combat pour le droit d'association, à travers les utopistes anglais et français, à travers la participation des travailleurs à des combats revolutionnaires sous la direction de la démocratie bourgeoise, à travers le
Manifeste communiste », à travers la constitution de la socialdémocratie qui succomba dans le cours des événements au « style » des autres classes, à travers la scission de la social-démocratie et la séparation des communistes, à travers la lutte des communistes en faveur du front unique, et a travers toute une série d'autres étapes à venir. La totalité de l'énergie qui reste au prolétariat après avoir pourvu à ses besoins de subsistance les plus élémentaires, a été et est dépensée en vue de la formation de ce « style » prolétarien. Alors que l'ascension historique de la bourgeoisie se déroula d'une manière relativement egale dans tous les domaines de lexistence sociale - elle s'enrichit, s'organisa, forma sa philosophie et son esthétique et accumula une expérience de gouvernement — tout le processus d'auto-determination du prolétariat en tant que classe dépossédée revêt un caractère révolutionnaire fortement unilatéral qui atteint sa plus haute expression dans le Parti communiste.
Si nous voulions établir une comparaison entre la montée politique du prolétariat et son ascension artistique, nous devrions dire que dans le domaine des arts nous en sommes actuellement, à peu près à l'étape où les premiers mouvements encore désemparés des masses trouvèrent le contact avec les tentatives des intellectuels, et aussi de quelques ouvriers isoles, de construire des systemes utopiques. Nous souhaitons de tout cœur que les poètes de « La Forge » réussissent à apporter leur contribution a la littérature tuture qui, sans etre proletarienne, sera neanmoins socialiste. Ce serait toutefois une faute impardonnable que le vouloir, au stade actuel excessivement primitit du developpement,
« La Forge » un monopole de fait dans l'expression du « style prolétarien ». L'activité de « La Forge » s'exerce, par rapport au prolétariat, principalement dans la même direction que « Lef », le « Cercle » et autres groupes qui aspirent à donner à la révolution une expression artistique. Nous se savons pas à vrai dire laquelle de ces contributions revêtira le plus de poids. L'influence du futurisme se distingue, par exemple, très nettement chez un grand nombre de poètes prolétariens. Le talentueux Kasin absorbe en lui les éléments de la technique futuriste. Besymansky serait impensable sans Malakovski. Or, Besymansky signifie un espoir.
La déclaration de « La Forge » décrit la situation actuelle de lart en des termes extremement sombres et violemment accusateurs : « La N.E.P., en tant qu'étape de la révolution engendra un art qui rappelle les pratiques artistiques du gorille. Pour tout cela on accorde des crédits... Il n'y a pas de Belinski (1). Sur le désert de l'art s'étend le crépuscule. Mais rouge »... et ainsi de suite. On parle de l'art prolétarien sur des tons nous élevons notre voix et brandissons le drapeau extrêmement élevés, emphatiques même, tantôt comme art futur, tantôt comme art présent : « La classe en tant que formation monolithique... se crée un art à son image. Sa propre langue, riche en sonorité, colorée et d'une grande variété de formes, suscite par sa sımpılcite, sa clarte et sa précision le pouvoir d'un style grandiose ». S'il en est ainsi, d'ou vient le désert de l'art et le crépuscule qui s'étend sur lui ? Cette contradiction flagrante ne peut avoir que la signification sulvante: les auteurs de la declaration opposent à l'art béneficiant de la protection soviétique, c'est-à-dire au désert couvert par le crepuseule l'art prolétarien « du grand écran, du style grandiose », qui ne Jouit pas du mérite qui lui est dû car « les Belinski font défaut » et leurs places sont occupées par « certains camarades parmi les publicistes de nos rangs qui ont pour habitude de diriger en se servant du timon ». dire que la déclaration de « La Forge » n'est pas inspirée par l'esprit Au risque de me voir classé parmi les manieurs du timon, dire que la déclaration de « La Forge » n'est pas inspirée par l'esprit d'émancipation de la classe, mais par la suffisance d'un cercle privé. « La Forge » se considère comme le porteur exclusif de l'art révolutionnaire, de la même façon et par les mêmes tournures qui sont à l'honneur chez les futuristes, les imaginistes, les frères Sérapion. reste-t-il, camarades, cet « art de grand écran, de style grandiose, l'art monumental » ? Où done est-il ? Quelle que puisse être notre appréciation de la production des divers poètes d'origine prolétarienne (et cela exige un travail critique très attentif et strictement individuel des auteurs), il n'existe pas d'art prolétarien. Il ne suffit pas de jongler avec des termes ronflants. Il n'est pas vrai qu'il existe un style prolétarien, un style monumental. Où est-il? Où peut-on le découvrir ? Les poètes prolétariens traversent une période d'apprentissage ; l'influence qu'exercent sur eux les autres écoles, surtout celle des futuristes, est facile à constater sans même avoir besoin de recourir aux méthodes du microscope de l'école formelle. Ceci n'est pas un reproche, ce n'est point un pêché. Mais le style prolétarien monumental ne sera pas créé par de seules proclamations.
Nos auteurs se plaignent : « il n'y a pas de Belinski ». S'il nous fallait apporter la preuve futuriste que la création des gens de « La Forge » est imbue des tendances d'un petit milleu intellectuel esoterique, d'un cerele, d'une école de petit gabarit, nous en aurions trouvé l'indice caractéristique dans cette formule deprimante: «il n'y a pas de Belinski ». Bien sûr Belinski n'est point considéré dans cette situation en tant que personnage mais comme représentant de la dynastie russe des critiques, inspirateurs et guides de l'ancienne littérature. Mais il ne vient pas à l'esprit de nos amis de « La Forge » que cette dynastie s'est éteinte au moment même où les masses prolétariennes sont entrées
(1) Belinski. critique et publiciste russe du début du 19e siècle, considéré comme un « classique » dans son genre. 34 dans l'arène. Plekhanov était, d'un certain point de vue, essentiellement un Belinski marxiste, le dernier représentant de cette noble confrérie de publicistes. Les Belinski creuserent, à l'aide de la litterature, des bouches d'aération dans l'opinion publique de l'époque ; c'est en cela que consiste leur rôle historique. La critique littéraire remplaça la poli. tique et lui prepara le terrain. Mais ce que Belinski et les représentants ultérieurs de la critique publiciste radicale exprimèrent, par allusion, devint à notre époque chair et sang sous la forme du bouleversement d'Octobre et de la réalité soviétique. Si les grands critiques russes : Belinski, Plekhanov furent, chacun dans son genre, les inspirateurs sociaux de Tchernychevsky, Dobroloubov, Pissarev, Michailovsky et la littérature et, davantage encore, inspirateurs litteraires de l'esprit social croissant, tout notre actuel esprit social, toute notre vie publique avec sa politique, sa presse, ses assemblees, ses institutions n'est-il pas un interprète suffisant de sa propre route? Un projecteur est braque sur toute notre vie publique, toutes les étapes de notre lutte sont éclairées à la lueur du marxisme. Chaque institution est sondée de façon critique, sur toutes ses faces.
Se lamenter dans ces conditions sur l'absence d'un Belinski, c'est taire preuve d'un esprit de secte intellectualiste en marge du monde réel, tout a fait dans le style - nullement monumental - d'un quelconque vertueux populiste de gauche. « Il n'y a pas de Belinski ». Mais à vrai dire Belinski n'était pas critique littéraire, il fut le dirigeant social de son temps. S'il était possible de transplanter la personne de Belinski à notre époque, nous le trouverions probablement, pour ne rien cacher aux amis de « La Forge »... au bureau politique du P.C.R. Il se serait finalement même servi du timon de façon intempestive. Ne se plaignait-il pas de devoir émettre des sons mélodieux alors, qu'a suivre sa nature, il devait hurler tel le chacal !
Ce n'est point par hasard si, poussé par le désir de surmonter son isolement, l'art poétique des cercles privés succomba au romantisme doucereux du « Cosmisme ». L'idée en est à peu près la suivante : le monde entier est éprouvé comme une certaine unité dont on est soimême la partie active, avec la perspective à longue échéance de ne pas dominer seulement ce monde mais le cosmos tout entier. Tout cela est naturellement magnifique et terriblement généreux. Nous étions jusqu'alors des petits gens de Koursk et de Kalonga, nous avons conquis, il v a peu, toute la Russie ; maintenant nous marchons vers la revolution sociale. Mais faut-il nous arrêter aux frontières de la planisphère ? Autant clouer tout de suite sur le fût de l'univers le cerceau de l'ère prolétarienne. Quoi de plus simple ? Sept d'un seul coup...!
Le « cosmisme » semble ou peu sembler entièrement audacieux, puissant, révolutionnaire, prolétarien. En réalité, il comporte les éléments d'une véritable désertion devant les affaires terrestres compliquées et si pleines de difficultés pour l'art, d'une fuite vers les régions astrales. En cela, le « cosmisme » révèle de façon inattendue sa parenté avec le mysticisme, car c'est une tâche assez embrouillée que d'intégrer l'empire des étoiles dans la sensation artistique terrestre. C'est en tout cas, independamment des progres de l'astronomie, une besogne qui ne peut etre classée parmi les plus urgentes... Il apparaît à l'expérience que les poétes ne vont pas au « cosmisme » parce que la population de la voie lactée leur lance des appels les suppliant d'apporter une solution, mais parce que les problèmes d'ici bas, si rebelles à l'interprétation artistique, tardent à oser le saut vers l'au-delà. Il ne suffit pas les étoiles du ciel, d'autant plus que les espaces entre les étoiles sont toutefois de s'intituler cosmiste pour être capable de faire descendre plus vastes que les étoiles elles-mêmes. Il est à craindre que cette tendance à combler les brêches de la conception du monde et de la création artistique par la matière subtile des régions étoilées, ne mène tel ou tel cosmiste à la plus fine des matières, à savoir à l'esprit saint où reposent déjà tant de cadavres poétiques si chers.
Les chausse-trappes et les pièges qui guettent les poètes proléta riens sont d'autant plus dangereux que ces poètes sont, en règle générale, très jeunes, certains ayant à peine quitté l'adolescence. C'est dans la plupart des cas la révolution victorieuse qui les a éveillés à Tart poétique. Ils y vinrent en hommes inachevés, portés par les ailes d une force élémentaire, par la tempête, Touragan... A cette ivresse primitive, d'authentiques potes bourgeois ont bien goûte aussi a satiété avant de retomber dans le mysticisme réactionnaire et toutes sortes d'autres misères. Les vraies difficultés et les véritables épreuves ne débutèrent que, lorsque le rythme de la révolution se ralentissant, les perspectives objectives devinrent plus brumeuses ; il ne suffisait plus alors de se laisser porter par les vagues, débordant d'esprit et trompettant d'enthousiasme, il importait d'être circonspect, de fouiller plus protondement, d'évaluer la situation. A ce moment précis s'éleva la tentation : A pleines voiles en avant, dans le Cosmos ! Et la terre ? Comme pour les mystiques, elle peut devenir soudain pour les cosmistes un tremplin.
Les poètes révolutionnaires de notre temps doivent d'abord être endurcis, et l'endurcissement moral est ici, plus qu'ailleurs, inséparable de l'endurcissement spirituel. Il leur faut une conception du monde active, stable, souple, s'appuyant sur une solide connaissance des faits, et une perception artistique qui s'y rattache. Afin de saisir pleinement la période que nous vivons et ne pas en avoir simplement une vue découlant de la lecture des journaux, on doit posséder une connaissance du passé de l'humanité, de sa vie, de ses combats, de ses faits d'armes, de ses aspirations, de ses défaites comme de ses victoires. L'astronomie et l'astrologie sont une bonne chose, mais il faut connaître avant tout l'histoire de l'humanité et la vie actuelle avec ses lois multiples dans sa concrétisation imagée et personnelle.
Il est curieux de constater que les protagonistes de la formule abstraite de la poésie prolétarienne ignorent volontiers un poète qui plus que quiconque aurait droit au titre de poète de la Russie révolu tionnaire. Pour déterminer sa tendance et son origine sociale, il n'est nul besoin d'avoir recours à des méthodes critiques compliquées : Demian se présente coulé d'une seule pièce ! Ce n'est pas un poète qui s'est approché de la révolution, qui s'est abaissé jusqu'à elle et l'a reconnue; il appartient à l'arme politique des bolcheviks. C'est en cela que réside l'exceptionnelle puissance de Demian. La révolution n'est pas un matériau qu'il emploie pour sa création, c'est l'instance suprême qui lui a assigné son poste. Sa création est un acte de service public, non seulement en dernière analyse comme tout art en général. mais subjectivement, dans la conscience même du poète. Il en fut ainsi depuis le premier jour de son activité historique.
Il s'enracina dans le parti, grandit avec lui, traversa les divers stades de son développement, apprit à penser et à sentir avec la classe prolétarienne, jour après jour, et à reproduire ce monde de réflexions et de sentiments de la masse sous la forme concentrée de poèmes, tour à tour subtils comme une fable, sentimentaux comme une complainte ou téméraires comme un pont-neuf, courroucé, agitateur. Sa colère et sa haine ne sont pas celles d'un dilettante : il hait avec la haine bien orientée du plus révolutionnaire des partis de l'univers. Il a écrit des 36 choses d'une grande puissance et d'une science accomplie, et d'autres destinées au besoin quotidien de la presse qui sont d'un choix inférieur. C'est que Demian ne se contente pas de créer quand Apollon l'invite au sain sacrifice, il produit jour après jour à l'appel des événements... et du Comité Central du P.C.R. Mais l'ensemble de sa création est une manifestation sans précédent, unique en son genre. Les petits poètes des diverses petites écoles qui vont vite en œuvre pour se payer la tête de Demian (il serait tout au plus un feuilletonniste) feraient bien de fouiller dans leur mémoire afin de trouver un autre poète dont les poèmes aient eu un effet aussi direct et actif sur les masses. Et sur quelles masses : sur des millions et des millions d'ouvriers, de paysans et de soldats de l'Armée rouge. Et à quel moment ? Dans la plus grande de toutes les époques !
Demian n'a pas recherché des formes nouvelles. Il utilise même des formes spécifiquement anciennes, canonisées. Mais elles célèbrent chez lui leur résurrection comme mecanisme de transmission incomparable du capital ideologique du bolchevisme. Demian n'a pas créé d'école et n'en creera point. Lui-même a été produit par la grande école qui a nom P.C.R., pour les besoins d'une grande époque qui ne se représentera pas. En faisant abstraction de toute interprétation métaphysigue de la poésie prolétarienne et n'envisageant la question que sous l'angle de ce que lit le prolétariat, de ses besoins, de ce qui provoque sa passion et l'incite à l'action, de ce qui fait croître son niveau culturel, préparant les bases d'un art nouveau, la production de Demian Biedny est absolument de nature proletarienne et constitue une litterature populaire vitale pour le peuple qui s'éveille. Si ce n'est là de la poésie « véritable », c'est quelque chose d'infiniment plus grand.
Un homme qui n'occupe pas le dernier rang dans l'histoire, Ferdinand Lassalle, écrivit un jour à Marx et Engels résidant à Londres : « Combien volontiers j'aurais renoncé à écrire ce que je sais pour ne réaliser qu'une partie de ce que je peux ». Se conformant à l'esprit de ces paroles, Demian pourrait dire de lui-même : « Je laisse volontiers à d'autres le soin d'écrire sous des formes nouvelles et compliquées sur la révolution, et je continue à écrire sous des formes anciennes pour la révolution ».