Après le 19° congrès du P.C. de l'UR. S.S., commentant la partie du rapport de Malenkov concernant la culture soviétique, nous écrivions : « Il ne fait pas de doute qu'une des formes par laquelle passera la lutte des nouvelles générations en U.R.S.S. contre la bureau. cratie sera celle de l'art, de la littérature, de la science. Malenkov aura ses Gogol, ses Goya et Daumier, et ses Galilée. Ils commencent déjà à percer. » (1).
Environ un an après, d'importantes et multiples preuves sont venues confirmer que l'intelligenzia soviétique, longtemps brimée dans l'étau d'un bureaucratisme poussé jusqu'à l'absurde, sait profiter du nouveau climat créé par la succession de Staline pour exprimer toute sa haine du régime abhorré et revendiquer vivement le principe de la liberté dans la création artistique, intellectuelle et scientifique. Elle s'en prend avec véhémence plus particulièrement aux doctrines de Jdanov qui prétendaient traduire l'application correcte du marxisme révolutionnaire dans le domaine de l'art, de la littérature, de la science. En réalité ces doctrines ne visaient qu'à théoriser le plus strict conformisme utilitaire dans ces domaines et à glorifier le régime bureaucratique absolutiste de Staline, par sa nature même ennemi de tout jaillissement d'esprit critique.
Les mouvements qui se dessinent actuellement dans l'intelligenzia soviétique ont naturellement une grande importance. car ils témoignent de la prise de conscience par des milieux assez vastes du caractère bureaucratique du régime politique, de son incompatibilité avec les bases sociales et le degré de développement économique et culturel auquel est arrivée l'U.R.S.S. D'autre part ils impulseront fatalement des développements sur le plan politique lui-même activant la maturation politique des masses et facilitant ses manifestations pratiques.
Voyons maintenant les faits.
Lors de la réunion du 21 au 24 octobre 1953 de la 14° Assemblée plénière de la direction de l'Union des écrivains écrivains
(1) E.R.S.S. 1952. OVATRIEME INTER-
NATIONALE ». janvier •ear oua " ENOTIVE 1953. 22 soviétiques, un grand débat a surgi sur l'état et les tendances de la littérature soviétique actuelle, le plus révélateur et le plus critique depuis les premières années de la Révolution. Deux rapports y ont été présentés par Constantin Simonov et Boris Lavreniev, et ils ont été suivis d'une discussion très large et très animée. Deux personnalités officielles, le vice-ministre Bolchakov (qui s'occupa surtout du cinéma) et le nouveau ministre de la Culture, Ponomarenko, ont pris part aux débats.
Dans son rapport, Constantin Simonov. auteur dramatique et poète, a dressé un réquisitoire sévère contre la tendance qui s'est glissée au cours des « dernières années » dans la littérature soviétique et plus particulièrement dans la production théâtrale à « représenter les nommes non pas tels qu'ils sont mais tels qu'ils devraient être ». Il a plaidé pour
329. la représentation véridique de la vie. avec ses conflits et problèmes réels (2) et contre la mise à l'écart par les éditions et les théâtres des véritables classiques du théâtre soviétique (Romachov. Afinoquenov, Majakovski). Il a pris la défense non seulement des pièces de la première époque soviétique qui montraient des personnages qu'on ne retrouve plus actuellement dans la vie de TO.R.S.S., mais aussi des œuvres littéraires qu'on ne réédite pas. Il a fini en résumant lesprit de sa critique avec cette citation de Lénine: « Il est indiscutable que la chose littéraire, moins que toute autre, ne se prête à l'égalisa-
(2) ‹ Polir la vie, essayer en même temps de la représenter comme sans conflits, enjoliver la réalité. cette attitude s'exprime encore par le silence sur tel ou tel aspect de la réalité. Ainsi naissent des héros qul, ou bien n'aiment pas du tout, ou bien n'aiment qu'en passant, et souffrent également en passant, d'un amour non partagé. Ainsi sur la scène disparaissent les enfants, non seulement avec toutes leurs joles mais aussi avec toutes les complications qu'ils créent ; ainsi disparatt le problème du logement, du salaire.
du bien-être Et trouvent soulevés que pour flageller lyoes négatifs de pensent qu'à leurs soins ! ». (Sonlign quand ces problèmes sE dans les pièces, ce n'est ces esprits triviaux ou ces différents genres qui ne commodités et à leurs bele par nous).
tion mécanique, au nivellement, au règne de la majorité sur la minorité. Il est indispensable de garantir un grand champ libre à l'initiative personnelle, aux inclinations individuelles, un champ libre à la pensée et à la fantaisie, à la forme et au contenu. Tout ceci est indiscutable, mais tout ceci ne fait que prouver que le secteur littéraire de l'affaire du parti du prolétariat ne peut être calqué sur le patron des autres secteurs de l'affaire de Parti du prolétariat. »
Dans son rapport, Boris Lavreniev est allé plus loin encore. D'après lui la plupart des pièces soviétiques sont d'une extrême médiocrité et les spectateurs sont mécontents. « Ils refusent, dit-il, de se nourrir d'ersatz ». Il ridiculise la division des pièces en « kolkhoziennes » et en pièces « sur la production industrielle ». Il exerce sa verve satirique contre les dramaturges qui ont chanté « le barrage de Kakhorka » ou « l'acclimatation des citrons en Crimée », ou qui ont utilisé des citations de manuels techniques sur l'industrie du pétrole (comme dans la pièce le Fourgon blanc). Il a sévèrement critiqué les conflits et les dénouements artificiels. comme l'avait fait pour sa part Simonov dans son rapport contre la présentation absurde annont contre presentation ahsurde et mécanique des héros positifs et négatifs. Il a cité pour mieux illustrer sa Tit nu mieur luetter pensée l'exemple d'une pièce où l'on voit Tooronome Vanis marié denuis neu a l'agronome Vania marié depuis peu a Tania qui est chef d'une brigade dans un kolkhoz, abandonner brusquement krusenement cette jeune femme qu'il adore, « tout simplement parce qu'elle est en désaccord avec lui sur la meilleure méthode pour butter les pommes de terre ».
Dans la discussion des deux rapports il y a eu plusieurs interventions et remarques fort pertinentes (3). Serguei Mikhalov, le plus populaire écrivain aupres des enfants pour ses fables mais aussi pour ses pièces de théâtre, s'éleva avec beaucoup de vigueur contre le « vernissage » de la réalité dans le théâtre.
Krapiva, de Biélorussie, est intervenu (ainsi que plusieurs autres) sur la nécessité de laisser librement se développer la satire. E. Sourkov. de Moscou a fait observer que Constantin Simonov, en prenant la parole contre « les dogmes », a ouvert la voie à une large et libre solution des problèmes de base de la cet orateur n'ait point analvsé les pièces littérature. Il a regretté pourtant que récentes pour ioindre la pratique vivante à la théorie. Il a critiqué une pièce de Simonov lui-même et polémiqué avec le vice-ministre Bolchakov au'il a accusé d'avoir voulu mettre à l'abri de la critique la pièce de V. Ivanov. Lomonosson, récemment jouée au Théâtre d'Art de Moscou.
Le vine-ministre est intervenu pour dé. plorer le « sérieux retard de la ciné-
(3) Voire Tes lettres françaises ». 5-19
(3) Voire novembre 1953.
ERNATIONALE dramaturgie » soviétique. Il a observé qu'on met l'accent sur des films historico-biographiques, préconisant lui des films à thème contemporain, consacrés à l'homme soviétique réel. Sur la même ligne est intervenu aussi le ministre Ponomarenko.
La 14° Assemblée de l'Union des écrivains s'est terminée par l'élection d'un nouveau Présidium et la décision de convoquer pour l'automne 1954 le 2° Congrès pansoviétique des écrivains, le premier s'étant tenu il y a 19 ans déjà, en 1934.
Les milieux musicaux n'ont pas tardé à réagir de la même manière, sinon avec plus de violence. Leur agitation a débuté avec un article, publié en novembre dans Sovietskaia Muzylca, du célèbre compositeur arménien Aran Katehatourian qui, avec Chostakovitch, Prokoviev et Miaskovsky (les plus eminents musiciens de l'U.R.S.S.), avait été jadis accusé par Jdanov. dans les termes les plus violents, de céder à toutes sortes toutes de « déviations formalistes ».
Katchatourian fustige dans cet article, avec une violence extrême, les responsables de la « bureaucratisation » de la musique soviétique qui, par la peur qu'ils inspirent au abrutir les x compositeurs, ont fini par et leur faire produire des œuvres
Quand ie années. Les banales pense, titres sans originalité
».
écrit-il, à toutes les écouter ces dernières étaient parfaits.
les thèmes étaient des thèmes « folkloriques » (4), l'harmonie et l'orchestration selon les bonnes règles, mais comme valeur artistique, zéro! Et cependant l'Union des compositeurs et le Bureau central pour les arts et la radio approuvaient souvent ces œuvres. Seulement le public n'en voulait pas. Il est vraiment temps de mettre fin au fâcheux système de tutelle administrative dont souffrent nos compositeurs. Assez de ces interventions bureaucratiques dans le travail créateur de nos compositeurs. Qu'on laisse à l'artiste lui-même la solution de ses problèmes de création à la lumière des tâches que le Parti a formulées pour nous ! »
Et plus loin : « Assez ! Plus de tutelle ! Que chaque compositeur prenne ses responsabilités. Certainement il faut critiquer. Mais nous avons assez de « directives » émanant de nos bureaucrates qui ont toujours la frousse » (5)... * Ce n'est pas à l'Union des compositeurs de iouer le rôle d'expert infaillible, comme s'il s'arissait d'évaluer un article au Mont-de-Piété. J'estime que certaines œuvres non approuvées par l'Union des compositeurs devraient être publiées et jouées nour être tugées par le public... et par l'épreuve du temps. »
Tout l'article est en réalité une diatribe violente contre les doctrines jdano-
(4) Comme le nescrivait la doctrine Jdanoviste en musique.
(5) La frousse de leurs supérieurs.
23 œuvres qu'on a dû
Q VATRIEME •IN T vistes sur l'art, contre le contrôle bureaucratique et un plaidoyer fervent pour le principe de la liberté dans la création artistique (6).
La révolte des milieux littéraires et artistiques doit être particulièrement profonde pour que même Ilya Ehrenbourg, le porte-parole en littérature de la direction bureaucratique et de la ligne « officielle », puisse découvrir main. tenant en U.R.S.S. « l'existence d'une littérature de commande ». Il s'indigne et trouve inadmissible que ses confrères soient obligés de se soumettre aux ordres « de bureaucrates ». Il s'en prend également aux critiques soviétiques qui « pensent que tous nos écrivains doivent représenter des hommes idéaux » et cite ce qu'écrivait l'un d'eux : « Cette coincidence entre l'idéal et la réalité d'une part, le socialisme qui a détruit les causes de l'imperfection et la laideur de la nature humaine d'autre part. c'est aussi le terrain sur lequel naît le héros positif de la littérature soviétique. » Et Ehrenbourg ajoute : Si le critique avait raison, et si la réalité de 1948 (l'article a été écrit il y a cinq ans) était l'idéal, alors on ne comprend pas pourquoi notre peuple a lutté et lutte encore pour le perfectionnement ultérieur de la société ». « La vie soviétique, ajoutet-il, est au contraire encore pleine d'imperfections et de « plaies morales » ainsi que de drames personnels dont les écrivains évitent de parler. » Il reprend a son compte toutes les critiques faites depuis un an déjà dans la presse soviétiques contre le caractère « monotone ». « pompier », académioue, artificiel d'une (6) Dans la même revue, Chostakovitch vient de publier un article appuyant le point de vue défendu par Katchatürian. Il se déclare partisan c de discussions et de controverses créatrices dans les pages de notre revue ». que celle-ei doit étre « une arène pour une dynamique lutte d'opinions ». Il ajoute que « les artistes ne devraient pas être Jugés selon qu'ils se contorment ou non a une certaine tendance. mais sur leur lalent, leurs idées et In maitrise de leur art ». 2
ERNATIONALE grande partie des romans et des pièces de théâtre et des films, produits dans les dernières années en U.R.S.S.
Cependant, comme remarque avec justesse Alexander Werth à propos de cet article d'Ehrenbourg (7), ce dernier, tout en étant favorable à certaines « améliorations » dans le domaine littéraire, se garde bien de se livrer à une critique fondamentale du système de « tutelle » bureaucratique. « On en arrive à se demander, écrit non sans raison A. Werth, si les « durs » n'auraient pas profité de la situation assez équivoque d'Ehrenbourg pour lui faire dire des choses « desagréables » (sur la litterature soviétique) tout en limitant soigneusement les dégâts. »
Il semble en effet que les successeurs de Staline, qui ont incontestablement favorisé au début cette liberté d'expression des milieux intellectuels afin d'abais. ser la tension également dans ce domaine, se sont vite aperçu qu'elle risquait d'aboutir à une critique fondamentale du régime bureaucratique, susceptible naturellement d'accélérer la renaissance et le renforcement de tout un courant politique allant dans le même sens. D'où leur préoccupation constante de doser les concessions, en donnant de temps à autre des coups de frein.
Mais la « machine » de l'évolution de l'U.R.S.S. est en marche, můe par des forces infiniment plus puissantes que les désirs, la volonté, les intérêts de la bureaucratie. Elle broiera inévitablement le carcan bureaucratique tout entier pour laisser s'épanouir librement toutes les forces nouvelles que plus de 30 ans d'évolution sociale sur les bases jetées par la Grande Révolution d'Octobre ont fait mürir dans la patrie des Gogol et des Tolstoi.
Janvier 1954.
(7) « La fausse révolte d'Ehrenbourg ›, l'Observateur d'aujourd'hui, 21 janvier 1951