Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › vol. 11, n° 8-10

Les sources théoriques de la conception d'organisation bolchevik

E. Germain · Quatrième Internationale, vol. 11, n° 8-10 · novembre 1953 · p. 34-46 · 8 532 mots

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Le mouvement ouvrier politique est le produit historique de la démocratie petite-bourgeoise. C'est à lextrêmegauche du radicalisme jacobin que les premiers porte-paroles du Quatrième Etat, prenant au mot les défenseurs des idéaux de la révolution bourgeoise, dénoncent le caractère formel et hypocrite de leur liberté qui implique en fait la négation de toute égalité et de toute fraternité. Le premier balbutiement politique de la classe ouvrière moderne est entendu chez Babeuf et certains enragés de la Révolution frangaise qui se séparent au cours même de la Révolution de la Montagne jacobine. Marx et Engels apparaissent d'abord comme les collaborateurs de journaux et de mouvements d'extrêmegauche démooratique petite-bourgeoise. Lassalle et Wilhelm Liebknecht constituent les premières organisations politiques social-démocrates en Allemagne en se séparant de forces populistes et radieal-démocratiques. Plekhanof, le fondateur du mouvement ouvrier politique russe, fait partie de organisation populiste « Terre et Liberté » avant de construire le premier groupe marxiste russe. En Grande-Bretagne, le mouvement ouvrier politique a vécu son premier siècle en symbiose avec le radicalisme petit-bourgeois. Aux Etats-Unis, cette symbiose n'est pas encore terminée auiourd'hui en ce qui concerne la masse des travailleurs. 34

Mais si le radicalisme petit-bourgeois est le père légitime du mouvement ouvrier politique - sa mère étant l'organisation spontanée syndicale et dentr'aide ouvrière - ce mouvement ne peut naître qu'en rompant brutalement avec cette parenté. Les buts historiques du mouvement ouvrier et du radicalisme petit-bourgeois sont en effet incompatibles. Le radicalisme pelit-bourgeois tend à obtenir le maximum d'avantages égaux pour les petits artisans et les entrepreneurs dans le cadre de la société bourgeoise. Ses représentants les plus éclairés n'acceptent une réforme de la propriété bourgeoise des moyens de production que dans le but de consolider la propriété du petit producteur autonome. Le mouvement ouvrier politique tend vers l'abolition de toute propriété privée des instruments de travail. Maintenir le mouvement ouvrier dans le cadre du radicalisme petit-bourgeois, c'est empêcher le prolétariat d'avancer à côté des revendications démocratiques générales, ses propres revendications spécifiques ; c'est empêcher le prolétariat de défendre à côte de la cause de toutes les couches plus ou moins opprimées de la société ses propres intérêts de classe à lui :

« Quand les petits-bourgeois démocratiques sont partout opprimés, ils prêchent en général unité et conciliation au prolétariat; ils lui offrent la main et tendent à établir

R

Run grand parti d'opposition qui contient toutes les nuances du parti démocratique. C'est-à-dire : ils tendent à impliquer les ouvriers dans une organisation de parti dans laquelle prédominent les phrases socialdémocrates générales, derrière lesquelles se cachent les intérêts petitsbourgeois particuliers, et dans laquelle les revendications particulières du prolétariat ne peuvent pas être avancées afin de ne pas troubler la chère unanimité. Une telle unité ne serait que dans leur intérêt, et totalement au désavantage du prolétariat. (K. Marx : Adresse de la Direction centrale de l'Association des Communistes de mars 1850, p. 131, dans : Karl Marx, Enthüllungen über den Kommunistenprozess au Köln, introduction de F. Engels et annotations de F. Mehring; 4° édition, Berlin 1914, Buchlandlung Vorwärts).

L'établissement de la ligne de séparatich théorique et pratique d'avee le radicalisme petit-bourgeois, c'est l'acte de naissance du mouvement ouvrier politique. L'œuvre de Marx et d'Engels établit cette séparation sur le plan des idées. La constitution d'organisations politiques indépendantes de la classe ouvrière l'établit dans le domaine de la pratique. Mais dès que le mouvement

L'ACTUALITE DE

La séparation nette entre le radicalisme petit-bourgeois et le mouvement politique de la classe ouvrière ne peut se manifester par rapport aux réformes de la société bourgeoise. Le radicalisme petit-bourgeois peut appuyer la plupart des réformes proposées par les représentants ouvriers pour améliorer • le fonetionnement démocratique de cette société ou alléger le sort des couches les plus déshéritées. Bien plus : il peut se lancer dans une telle lutte avec plus de décision et d'esprit de suite que les véritables représentants du prolétariat, qui conservent constamment à l'esprit les résultats forcément restreints d'une telle lutte et ont le devoir d'en avertir les ouvriers. La séparation nette entre le radicalisme petit-bourgeois et le mouvement politique de la classe ouvrière n'apparaft que par rapport aux buts historiques de ces deux forces sociales, à la lumière de leur attitude envers le problème de la révolution. Seul le parti ouvrier peut inscrire sur son drapeau la révolution sociale la plus radicale de tous les temps qui déouvrier autonome a atteint une première phase de maturité, la même tâche de Séparation d'avec la théorie et la pratique du radicalisme petit-bourgeois se pose une seconde fois. Le parti ouvrier étant devenu une des principales forces politiques de la nation, avaint tout la force qui incarne et symbolise la lutte contre toutes les formes d'oppression inhérentes à la société contemporaine, il devient un puissant pôle d'attraction pour tous les représentants du radicalisme petit-bourgeois qui ne peuvent plus jouer un rôle politiquement indépendant entre le prolétariat et la bourgeoisie. Ces éléments pénètrent par centaines et milliers dans les organisa tions ouvrières de masse, y apportant le plus souvent leurs idées et préjugés particuliers. La lutte pour dépasser la théorie et la pratique du radcialisme petit-bourgeois se repose de nouveau pour les marxistes — mais c'est une lutte à l'intérieur des organisations ouvrières. La théorie d'organisation léniniste tend à codifier les règles de cette lutte. Elle détermine la structure d'organisation la plus apte à permettre au prolétariat de conserver son parti politique comme expression de ses propres intérêts historiques - et non pas comme arène où petite bourgeoisie et prolétariat s'affrontent en d'éternelles diseussions. LA REVOLUTION bute avec l'expropriation des propriétaires capitalistes et semi-féodaux des moyens de production, pour aboutir au dépérissement des classes, de l'Etat et de toute forme d'exploitation et de contrainte de lhomme par lhomme. Il n'est donc pas étonnant que cette question précise de la révolution socialiste et des moyens pour la réaliser - la conquête du pouvoir politique par la classe ouvrière, la destruction de lappareil d'Etat bourgeois, la constitution d'un Etat d'un type nouveau qui n'est plus un Etat dans le vieux sens strict du mot, qu'on l'appelle « dictature du prolétariat » ou « démocratie prolétarienne » - représente le principal point de discorde, aussi bien entre parti radicale pet bourgeois pettant en cal petit-bourgeois et parti ouvrier, courants prolétariens à lintérieur des partis ouvriers :

« Alors que l'utopie, le socialisme doctrinaire qui subordonne le mouvement dans son ensemble à l'un de ses moments, qui remplace la production sociale communautaire par

Q UAT RIEME l'activité cérébrale de pédants individuels et qui fait surtout disparaître dans son imagination la lutte révolutionnaire des classes avec toutes ses nécessités à laide de petits tours de main ou de grande sentimentalité, alors que ce socialisme doctrinaire qui au fond ne fait qu'idéaliser la société actuelle... est abandonné par le prolétariat à la petite bourgeoisie... le prolétariat se groupe de plus en plus autour du socialisme révolutionnaire, du communisme... Ce socialisme-là, c'est la déclaration de la révolution en permanenos, (la reconnaissance de) la dictature de classe du prolétariat en Lant que point de passage nécessaire vers l'abolition de toute différence de classe... » (Karl Marx : Les luttes de classe en France , 1848 à 1850, édition allemande, Moscou 1939, Verlag für fremdsprachige Literatur, p. 118).

Seules les forees du parti ouvrier qui restaient orientées entièrement vers la révolution secialiste en tant que perspective pratique, concrète, à brève

CONSCIENCE OUVRIERE ET

Mais qui dit actualité de la névolution prolétarienne dit actualité d'une action consciente d'une olasse sociale, non pas soulèvement spontané d'une fcule indistincte. Ce qui distingue précisément la révolution prolétarienne de toute autre révolution précédente dans l'histoire, c'est qu'elle est irréalisable sans que ses principaux acteurs — non pas quelques « chefs », mais des milliers et des centaines de milliers de prolétaires - aient hautement conscience du but de leur action. Toutes les révolutions sociales précédentes dans l'histeire de l'hamanité comportaient deux aspects nettement séparés : d'une part, une révolte du peuple excédé par la misère et l'injustice; d'autre part le passage du pouveir à une classe qui avait dé à entre ses mains les principales ressourees économiques de la société, passage qui se déroulait à l'insu du peuple qui venait de donner son sang pour la victoire révolutionnaire. La révolution prolétarienne me tend pas a remplacer une forme d'exploitation par une autre. Elle tend à abolir toute forme d'exploitatien de l'homme par Phomme, Elle ne peut done pas se satisfaire d'un déroulement automatique du processus révolutionnaire. Elle tend à P'orienter vers un but précis : la socialisation des moyens de production par la conquête du pouvoir politique par le 36

N RNA TIONALE échéance, pouvaient considérer la nécessité dune lutte acharnée avec les représentants du radicalisme petit-bourgeois à l'intérieur du mouvement ouvrier comme une question de vie ou de mort pour ce mouvement. En l'absence de perspectives révolutionnaires, une telle lutte prenait laspect d'une activité tactice et stérile, portée vers le

« dogmatisme » et la « coupure des cheveux en quatre ». En présence de perspectives révolutionnaires concrètes, praliques, à brève échéance, cette lutte devenait la simple mécessité de débarrasser un parti se préparant à une révolution de tous ceax qui, pour des raisons sociales profondes, étaient des adversaires inévitables de cette révolution, Comme l'a bien dit Georg Lukacz quand il pouvait encore s'exprimer librement, le léninisme, c'est avant tout la conviction profonde de l'activité de la révolution. (Georges Lukacz, « Lénine », 1924, Malik-Verlag, Berlin). Tous les préceptes d'organisation de lénine décosent de cette conception de l'actualité de la révolution à l'époque contemporaine. CONSCIENCE COMMUNISTE prelétariat. La victoire de la révolution prolétarienne a comme précondition subjective un certain niveau de conscience socialiste chez de larges masses de prolétaires. Le capitalisme ne prépare que les préconditions objectives sans l'existence desquelles l'entreprise serait utopique, c'est-à-dire vouée à l'échec.

Tout cela est généralement admis par tous ceux qui se réclament du marxisme. Mais une fois qu'on admet le rôle prédominant joué par la conscience socialiste, par lorientation consciente, vers la victoire et le parachèvement de la révolution socialiste, on est amené à se peser la question : quelles sont les racines, quelles sont les sources de cette conscience? A cette question, il n'y a qu'une réponse possible : la conscience communiste moderne, contrairement à linstinet communiste tel qu'il subsiste dans des communautés primitives, est un produit de la science, et seulement indirectement, à travers le processus de sa formation historique, un produit de la société bourgeoise. Produits automataques, inévitables, de la société Jourgeoise, ce sont l'exacerbation des eontradictions de classe d'une part et son corrélatif inévitable, l'esprit de révolte et d'indignation sociale de larges masses ouvrières contre le système d'autre part. Mais pas plus qu'on peut accéder instinctivement à la science médicale

Q U ATRIEME IN T parce qu'on se révolte contre la douleur physique, pas plus ne peut-on ac- a0céder instinctivement à la science sociale parce qu'on se révolte contre linjustice sociale. La science du communisme moderne, faite d'analyse historique, économique et sociale des origines et du développement de la division de la société en classes, et des préconditions matérielles pour le rétablissement d'une société communautaire, ne s'acquiert qu'à travers l'éducation et létude.

Bien plus : les idées socialistes primitives que des ouvriers acquiêrent plus ou moins spontanément et que les prenuiers représentants du mouvement ouvrier prémarxiste ont développées comportent nécessairement une forte dose d'idéologie bourgeoise et petite-bourgeoise. C'est à tel point vrai que Marx insiste sur le fait que dès ses premiers progrès le mouvement ouvrier abandomme à la petite bourgeoisie ces idées « qui au fond ne font qu'idéaliser la société actuelle ». Cette prédominance d'idéologie bourgeoise et petite-bourgecise chez les porte-paroles balbutiants geoise chez les porte-paroles balbutiants nant, Elle reflète d'une part l'immaturits de la classe dans son ensemble, qui commence a peine à se séparer de la paysannerie et de l'artisanat petit-bourgeois qui n'est pas encore passée dans sa majorité par l'école de la grande fabrique moderne. Elle reflète d'autre part l'énorme prépondérance d'idées bourgeoises dans notre société en générall, répandues par l'éducation, les traditions, les mœurs, sans oublier les conséquences directes, dégradantes, litmode de production capitaliste même. Ce n'est pas pour rien que Marx

LES « VICES » DU

Ces principales racines théoriques de la conception léniniste d'organisation aboutissent nécessairement à une techniome organisationnelle déterminée. Mais cette conception découle aussi de l'ensemble de l'analyse marxiste du capitalisme, du prolétariat et de la marche du capitalisme au communisme. La technique d'organisation qu'elle implique se retrouve fidelement chez les pères du marxisme, chaque fois qu'ils ont eu à résoudre des problèmes analogues à ceux qui confrontaient la social-démocratie russe en 1903 Quelvues_uns des pires « vices » du bolchevisme contenas dans cette technique d'organisatiom — viees auxquels on s'efforee de

ERNATIONALE proclame que l'idéologie dominante d'une époque, c'est l'idéologie de la classe dominante !

Certes, il serait absurde de préten dre que le prolétariat est incapable d'as céder par lui-même à la conscience de classe , c'est-à-dire à la conscience des intérêts particuliers qui séparent la masse des travailleurs des intérêts des bourgeois, et a la necessite de detendre ces intérêts par la solidarité et l'organisation collectives de tous les membres de sa classe. L'histoire abonde d'exemples d'actions de classe du prolétariat avant la rédaction du Manifeste Communiste. Il ne serait même pas juste de dire que ces actions étaient exclusivement trade-unionistes. L'insurrection ouvrière de juin 1848 à Paris était une insurrection nettement politique, et elle n'était ni inspirés ni dirigér par des théoriciens marxistes. Mais toutes les actions ouvrières spontanées ne peuvent représenter qu'une étape, un moment limité, de la marche du prolétariat vers le monde communiste. L'ensemble du programme communiste, la classe ouvrière ne peut y accéder ni spontanément, ni dans son ensemble. Seule une avant-garde ouvrière incarnant à la fois l'expérience de la classe et l'étude du marxisme - de la science de la société - peut représenter la conscience de classe portée à sa plus houte expression, c'est-à-dire la conscience communiste. L/organisation efficace de cette avant-garde est indispensable si l'on veut faire accéder à plus longue échéance la majorité de la classe à cette même conscience, à l'aide de l'éducation, de l'exemple, et de l'expérience collective. BOLCHEVISME rattacher la dégénérescence bureaucratique ultérieure de l'Etat soviétique -ont été pratiqués l'un après l'autre par Marx, Engels et l'aile marxiste de la social-démocratie allemande à lépoque de sa maturité.

On a reproché à Lénine d'avoir insisté outre mesure sur la nécessité d'une organisation communiste centralisée, close, nettement séparée des sympathisants, compagnons de route, ouvriers mon-conscients ou alliés petits-bourgeois. En fait, c'est la discussion autour de cette conception du militant communiste, opposée à celle du membre d'un « parti de masse », qui a cristallisé le débat sur les statuts dans le

CHEZ MARX, ENGELS ET LEURS DISCIPLES ALLEMANDS

CHEZ MARX, ENGELS ET LEURS DISCIPLES ALLEMANDS

VATRIEME IN T 2 congrès de la social-démocratie russe qui a abouti à la séparation entre bolcheviks et mencheviks.

Or, Marx et Engels ont à plusieurs reprises défendu un point de vue analogue, répondant à la même préoccupation de séparer nettement les représentants de la conscience de classe portée à sa plus haute expression des repré sentants d'idées ou de mentalité radicale petite-bourgeoise. Parlant de l'attitude des communistes allemands au début de la révolution de 1848 en Allemagne, Marx écrit :

« En même temps (1848-9) l'organisation jadis ferme de l'Association

(des Communistes) fut considérablement relâchée. Une grande partie des membres, participant directement au mouvement révolutionnaire, pensait que le temps des sociétés secrètes était passé et que l'action publique était suffisante. Les différents districts et communes laissaient se re-

Tâcher leurs liaisons avec la direction centrale et s'endormaient progressivement. Alors que le parti démocratique, le parti de la petite bourgeoisie, s'organisait toujours davantage en Allemagne, le parti ouvrier perdait sa seule base solide, n'était plus organisé que dans quelques localités et pour des buts locaux. Pour cette raison, il fut complètement soumis à la domination et à la direction des démocrates petits-bourgeois dans le mouvement général, Il faut en finir avec cette situation; il faut rétablir l'autonomie des travailleurs. » (Nous soulignons. - Adresse de la Direction centrale de l'Association des Communistes de mars 1850, p. 126-7, op.

cit.).

Nous voyons que, pour Marx, le relâchement de l'organisation centralisée équivalait à la perte d'autonomie organisationnelle du mouvement ouvrier et à sa subordination aux idées et à la direction petite-bourgeoise. Ce seront les mêmes arguments que Lénine opposera près d'un demi-siècle plus tard aux menchéviks russes. Engels de son côté utilise les mêmes principes dans sa polémique avec les dirigeants sociaux-démocrates allemands, lors du premier développement de courants petits bourgeois dans ce parti,

« Lorsque ces messieurs (les « intellectuels » petits et grands-bourgeois) voudront constituer un parti petit-bourgeois social-démocrate, ils seront tout à fait dans leur droit; on pourrait négocier avec eux, constituer un cartel avec eux selon les circonstances, etc. Mais dans un parti ouvrier, ils sont un élément 38

ERNATIONALE faux. S'il y a des raisons pour les tolérer momentanément, il y a l'obligation de ne faire que les tolérer, de ne leur permettre aucune influence sur la direction du parti, de rester conscients de ce que la rupture avec eux n'est qu'une question de temps.

Il paraît d'ailleurs que le moment soit déjà venu (pour cette rupture).»

(Brouillon de la lettre de Marx et d'Engels à Bebel, Liebknecht, Bracke et autres dirigeants du parti socialdémocrate allemand de septembre

1879, p. 205, dans : « Karl Marx-

Friedrich Engels : Letres à A Be-

, W. Liebknecht, K. Kautsky et autres, Tome I, 1870-1886 Verlagsgenossenschaft ausländischer Arbeiter in der UdSSR, Moscou-Léningrad

1933).

Empêcher que les éléments petitsbourgeois ne prennent aucune influence sur la direction du parti, voila la préoccupation essentielle qui guidait Lé nine dans ses propositions statutaires de 1903. Engels écrira quelques années après la lettre précitée, que la scission entre l'aile droite (petite-bourgeoise) et l'aile gauche est inévitable dans la social-démocratie allemande :

« Depuis longtemps je ne me suis plus fait aucune illusion sur le fait qu'un jour éclatera la discussion avec les éléments de convictions bourgeoises dans le parti, et qu'une séparation entre l'aile droite et l'aile gauche se produira... » (Lettre 4 Bebel du 21 juin 1882, ouvrage précité, p. 261).

La même idée, Engels l'exprimera à plusieurs reprises, notamment dans sa lettre à Bernstein du 12 juin 1883, sa lettre à Bernstein du 5 juin 1884, dans sa lettre à Sorge du 3 juin 1885, sa lettre à Beeker du 15 juin 1885, etc. Ce « scissionnisme » prétendument intro-. duit par Lénine dans le mouvement ouvrier moderne date d'ailleurs des origines mêmes du mouvement marxiste. Dans l'adresse de la Direction centrale à l'Association des Communistes de juin 1850, Marx écrit notamment :

« Les chefs du parti chartiste révolutionnaire se maintiennent également en rapports réguliers avec les délégués de la Direction centrale.

Leurs journaux sont à notre disposition. La rupture entre ce parti ouvrier révolutionnaire indépendant et la fraction plus encline à la conciliation, dirigée par O'Connor, a été considérablement accélérée par les délégués de l'Association. »

C'est que le parti révolutionnaire du prolétariat incarnant la conscience de classe portée à sa plus haute expression, à son expression communiste, ne

Q VATRIEME IN T peut être efficace que s'il n'est pas dilué dans une masse d'adhérents introduisant dans ce parti les conceptions et préjugés petits-bourgeois ou bourgeois. Une ligne droite réunit cette attitude de Marx en 1850 à celle de Lénine en 1903..

Il en est de même avec cet autre reproche fait au bolchevisme, selon lequel il aurait exagéré les pouvoirs accordés aux directions centrales de Porganisation (la fameuse « dictature du comité central sur le parti »). Il est intéressant de voir que quelques-uns des principaux griefs adressés aux propositions organisationnelles léninistes — la possibilité pour le comité centall dans des conditions exceptionnelles de décider quels personne ou groupes locaux pourraient adhérer ou non all parti; la possibilité de décider dans certaines conditions de l'exelusion de sections locales indisciplinées qui cepemdant gadent un droit d'appel au Comgrès du parti — se retrouvent littoralement dans la pratique organisatomnelle de Marx et d'Engels, pour la elmaple raison que sans l'utilisation oecaslonnelle de telles méthodes, aucune organisation centralisée plus ou moins dandestine ne peut subsister :

‹ L'émissaire (de l'Association des

Communistes) envoyé en Allemagne, qui reçut un vote d'approbation de la Direction centrale pour son activité, n'a pourtan. admis que les gens les plus sûrs comme membres de l'Association ; il a laissé à leurs conmaissances locales le soin d'étendre pelle-ci. Il dépendra des conditions locales si des révolutionnaires pourront êre admis à l'Association ou non. Là où cela ne sera pas possible, il faut grouper les gens qu'on peut utiliser du point de vue révolu-

Lionnaire et qui sont sûrs, mais qui n'ont pas encore compris les ultimes conséquences communistes du mouvement actuel, en une deuxième classe de membres de l'Association dans un sens plus large. Cette deusième classe de membres, auxquels il na faut dévoiler que le: liai ons locales et provinciales, doit rester continuellement sous la direction des membres de l'Association proprement di's et de la direction de l'Association, A l'aide de plus amples liaisons, il faut organiser fermement l'influen_ ce notamment sur les organisations paysannes et les associations de gymnastique. L'organisation en détail doit être laissée aux cercles dirigeants... » (Adresse de la Direction centrale à l'Association des

Communistes de juin 1850, dan :

K. Marx, Enthüllungen uber d/r

Kommunistenprozess zu Köln, opcit., p. 142).

Voilà la tactique de « noyautage » tant décriée et attribuée à Lénine, clairement énoncée par Marx des 1850 ! Et dans la lutte contre les anarchistes, Engels est même allé plus loin encore:

« (Engels) lui-même proposa le

12 septembre (1871) à la séance plénière (du Conseil général de la 1*

Internationale) le projet de programme élaboré dans une sous-commission, A cette occasion, des voix s'élevèrent contre la revendication que le Conseil général recevrait le droit d'expulser des sections avec lesquelles il considérerait impossible d'arriver encore à un accord. Mais une légère concession d Engels permit encore de calmer la résistance.

Maintenir le pouvoir du Conseil général dans toute son ampleur précédente, voilà ce qui parut indispensable aux deux amis (Marx et Engels) pour que l'Internationale puisse continuer à vivre. Ils étaient convaincus que celle-ci se mourrait lentement si les fils qui rattachaient toutes les sections au point central éaient coupés ou même relâchés. »

(Gustav Mayer : Friedrich Engels,

Eine Biographie, tome II, p. 231.

La Haye, M, Nyhoff, éditeur, 1934.)

Mehring de son côté raconte comment, au moment où la social-démocratie allemande eut à souffrir la persécution de la loi contre les socialistes, des dispositions textuellement identiques à celles que défendait Lénine em 1903 furent prises :

« On transmit à la fraction au

Reichstag la direction des prochaines élec ions parlementaires, avec le droit de cooptation et le pouvoir d'instituer une sous-commission pour la conduite (quotidienne) des affaires — combien ne fu. âprement discuté ce même droit à la cooptation dans la social-démocratie russe ! E.G.

- On rompit ave le systèms de nommer des candidats connus dans le maximum de circonscriptions; tous les candidats ne devaient pas seulement reconnaître incondi ionnellement le programme du parti, mais également s'engager à participer à toutes les actions décidées par l'ensemble de la direction représenta ive du parti. - Nous r-trouvons ici presque textuellement lo point liti_ gieux qui causa la scission de 1908 en Rusie ! FG. - » (Franz "r-hring : Geschichte der deutschen Sozialdemokratie, tome IV. P. 221 de la 11e édition. Die'z-Verlag, Borlin-

Stuttgart, 1921).

VATRIEME

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E

LA CONSCIENCE COMMUNISTE « DE L'EXTERIEUR »

DANS LE MOUVEMENT OUVRIER

Mais mêma le reproche le plus grave qu'on a adressé à la théorie d'organisatim léniniste touche, au-delà de Lénine, Pensemble des conceptions d organisation marxistes. Il s'agit de la fameuse thèse developpée par Lénine dans « Que Faire », selon laquelle le prolétariat serait ineapable d'arriver par lui-même à la conception du monde marxiste, c'està-dire à la conscience de classe sous sa forme la plus élevée, et selon laquelle cette conscience devrait être introduita dans la classe ouvrière de l'extériour, par des intellectuels communistes. Cette thèse a été formulée en effet non par Lénine mais par Kautsky, et avant lui par Victor Adler dans le programme de Hainfeld de la social-démocratie autrichienne. Elle était partie intégrante des conceptions organisationnelles de la Il Internationale dams sa plus belle période, du vivant d'Engels. Il suffit, pour s'en rendre compte, de lire les passages suivants de deux artieles de Kautsky qui, étant donné leur late de parution, semblent avoir dû inspirer directement le passage analoque dans « Que Faire » de Lénine :

« S'il ne deit pas rester tout à fait nail et poli iquement inefficace, 13 socialisme présuppose la compréhension dans leur grande complexité des rapports sociaux et leur analyse méthodique. Mais la science est aujourd'hui encore un privilège des classes possédantes. Le prolétariat ne peut donc pas produire de lui-même un socialisme rempli de vilalité (lebenskräftig) ; celui-ci doit lui être apporté par des penseurs qui, armés de tous les instruments de la science bourgeoise, se placent sur un poipt de vue prolétarien et développent de ce point de vue une nouvelle concoption prolétarienne de la société.

Comme on sait, ce sont pour la plupart des éléments provenant de la bourgeoisie qui ont transformé le mouvement inconscient du prolétariat en un mouvement conscient et autonome, et qui i ont ainsi préparé et finalement fondé la social-démocratie. » (K. Kautsky : « Akademiker und Proletarier » dans :

Neue Zeit, 19: année, 2º tome, n° du

17 avril 1901, p. 89).

Et encore, dans l'artiele « La revi-. sion du programme de la social-démocratie en Autriche, Neue Zeit, 20 année, ler tome, pp. 79-80, n° du 18 octobre 1901. Kautsky sodligne l'idée exacte 40 contenue dans l'ancien programme de Mainfeld de la social-démocratie antrichienne :

« La conscience socialiste est donc quelque chose d'introduit de lextérieur dans la lute de classe du prolétariat, non quelque chose d'organiquement développé par cette lutte de classe. »

Le nouveau programme social-démocrate autrichien crée de la confusion, dit Hautsky, parce qu'il présente la conscience socialiste comme un produit du développement du capitalisma au même titre que la lutte de classe.

Il y a dans les affirmations de Kautsky, reprises par Lénine dans « Que Faire ? », un fond solide de vérité : il est incontestable que la conscience socialiste n'est pas un produit automatique, ni de la lutte de classe ni de la sociéte capitaliste. Il suffit de considérer le 19 siècle en Grande-Bretagne et le 20 siècle aux Etats-Unis pour s'en rondre compte. Il est cependant exagéré d'affirmer que le prolétariat -- plus correctement : les éléments les plus avancés du prolétariat — sont incapables d'arriver par eux-mêmes à la conseience socialiste. Ce qui est vrai pour la classe en général n'est pas vrai pour l'avant-garde, Si l'introduction d'idées marxistes par des intellectuels passés au mouvement ouvrier peut faciliter et aceélérer la victoire d'idées marxistes en son sein, cette victoire est à la longue inévitable même sans l'intervention des intellectuels, parce que l'expérience de la lutte de classe amène inexorablement les éléments les plus avancés, les plus intelligents, les plus révolutionnaires de la classe ouvrière aux conclusions marxistes. C'est seulement dans se sens, qui n'enlève rien au fond du raisonnement, qu'il faut mitiger laffirmation de Kautsky-Lénine.

Lénine lui-même a opéré cette correction lorsqu'il réédita en 1908 ses ar tieles rédigés au cours des différentes polémiques internes dans la social-décocratie russe. Dans la préface de cette collection, publiée sous le titre « Douze Années », il écrit notamment :

« La précondition fondamentale pour ce succès (la consolidation du parti), ce fut naturellement le fait que la classe ouvrière, dont l'élite a créé la social-démocratie, se distingue pour des raisons économiques objec'ives de toutes les classes de la socialite capi alise par la capacité dorganisation. Sans cette précondition, l'organisation des révolutionnaires pro essionnels ne serait qu'un jeu, qu'une aventure, qu'une simple enseigne, et la brochure « Que Faire ? » souligne toujours de nouveau que l'organisation de révolutionnaires professionnels qu'elle propose n'a de sens qu'en relation avec « la classe vraiment révoIntionnaire se soulevant élêmentaire. ment (spontanément) à la lutte. » (W.I. Lénine, Euvres Complètes, édition allemande, vol, XII, p. 74).

at plus lcin dans la même préface (p. 75) il souligne que les méfaits de l'organisatien de petits cercles, reflétant « une étape très jeune et non mûre du mouvement cuvrier d'un

La théorie léniniste de organisation ne met pas seulement l'accent sur la nécessité d'introduire « de l'extérieur » la conscience communiste dans la classe ouvrière. Ce n'est pas seulement la constitution de tous les éléments communistes de la classe ouvrière en un parti, séparé de la masse, comme instrument nécessaire à la victoire de la révolution socialiste qui fait l'essence du bolchevisme. Il y a un autre élément indispensable pour intégrer cette théorie d'organisation dans l'ensemble de la conception marxiste du monde : c'est la nécessité du lien le plus intime entre l'avant-garde organisée et « la classe vraiment révolutionnaire . se soulevant spontanément à la lutte » la nécessité d'une participation inconditionnelle de l'avant-garde à tout mouvement réel de masses, quelles que soient ses formes, ses erreurs, ses préjugés.

C'est seulement à travers ce lien le plus intime avee le mouvement et la lutte réels des masses que l'organisation d'avant-carde conquiert en pratique le droit de diriger les masses, droit qu'aucun matérialiste ne peut considérer comme concéde à priori. Chaque secte impuissante peut naturellement revendiguer ce droit pour des raisons idéologiques; elle restera condamnée à le revendioner en paroles. Pour les marxistes, il s'agit de le conquérir en pratiane, Soulo la participation de l'organisation d'avant-garde au mouvement réel des masses donne à lavant-garde la possihilité de cagner la confance et la direction des masses Contrairement aux individus d'avant-garde, les masses

ERNATIONAL E pays », ne peuvent être surmontés que par

« l'élargissement du parti vers des éléments prolétariens, combiné au travail de masse ouvert. » Mais il n'en reste pas moins vrai que l'ensemblo de la théorie d organisation marxista, dont la conception d'organisation léniniste ne représente que la formulation la plus achevée, reste fondée sur une appréciation scientifique, réaliste, de la classe ouvrière telle qu'elle est produite par le capitalisme, et non pas sur l'image d'Epinal qui présuppose à la fois une extrême misère physique et morale chez le prolétariat, et sa capacité de saisir instinetivement une théorie qui a comme fondement l'acquit de 2.000 ans de développement de la science de 1 homme. n'apprennent ni par la lecture, ni par la propagande orale, ni même par • lexemple, Elles apprennent seulement par l'expérience. Leur expérience essentielle, c'est leur expérience de lutte. Sans participer à leurs luttes réelles, il n'y a pas moyen d influencer ees expérienees, ni surtout de faire accepter les conclusions qui s'en dégagent.

Le bolchevisme, c'est done à la fois laffirmation de la stricte nécessité d'organiser les cemmunistes en parti séparé, avec une discipline et une centralisation tout orientée vers le but révolutionnaire, et l'affirmation de la stricte nécessité de maintenir l'organisation de J'avant-garde intimement intégrée dans la classe, avec son mouvement et ses luttes propres et spontanés. Le bolchevisme, c'est à la fois la proclamation de la séparation de l'avant-garde d'avec la classe, et de son intégration dans la classe. calshevisme ne tout ce de existe, 1. Comme tout ce qui existe, le Si lon détache et autonomise un des éléments de cette unité, on aboutit au résultat oppose à refni qu'en mehorehait. L'organisation séparée de l'avant-garde sans liens infimes, et sans intération réelle dans la classe aboufit dans le meilleur des cas au sectarisme stérile, dens le pire des cas au commandement bureaucratique et au viol du prolétaliat par un grompe de « dirigeants » aventuristes arbitraires. L'intégration des éléments d'avant-garde dans le mouvemont général de la classe sans leur organisation séparée aboutit à dissoudre In conscience communiste dans Is conseience movenne de la classe qui est, politiquement, une conscience pe-

LES DEUX FONDEMENTS DU BOLCHEVISME

LES DEUX FONDEMENTS DU BOLCHEVISME

Q UATRIEME "I N tite-bourgeoise, prisonière de préjugés et d'idées petits-bourgeois. Les deux déviations doivent aboutir également à la destruction de toute démocratie prolétarienne véritable. C'est Seulement en tant qu'uniiés de contraires, c'est-àdire en tant qu'organisation séparée de Tavant-garde mais intégrée complètement dans la classe, que le bolchevisme peut incarner la conscience de classe à sa plus haute expression et qu'il peut être un instrument révolutionnaire.

Cette conception n'a pas été formulée pour la première fois par Lénine, si son mérite historique est incontestablement celui de lui avoir donné une expression achevée. Marx et Engels eux mêmes ont expliqué la même conception pendant toute leur vie. Ils ont expliqué que, même si les sectes socialistes representent une étape necessaire dans le cheminement de la pensée socialiste, la classe ouvrière n'a pas manqué de leur être généralement hostile parce qu'elles condamnaient son mouvement réel. Marx et Engels ont mené une lutte tenace contre les proudhoniens, les owenistes et autres sectes qui refusaient d'appuyer les grèves et luttes économiques réelles de la classe ouvrière. Ils ont combatu l'atitude sectaire des lasalliens envers les syndicats, Ils ont combattu l'abstentionnisme sectaire des anadehistes par rapport aux luttes politiques réelles de la classe

Sur la base de l'expérience soviétique, des polémistes malveillants ont voulu prétendre que la conception léniniste — en fait : marxiste — de l'organisation se trouvait à la base de la dégémérescence bureaucratique du mouvement ouvrier. Cette thèse est historiquement absurde. La bureaucratisation du mouvement ouvrier est antérieure, du moins dams ses origines, à la scission dans la social-démocratie russe, et •elle devenait prédominante à un mo ment où les idées de Lénine n'exergalent pas ou peu d'influence sur le mouvement ouvrier international. Dans une certaine mesure ont peut même dire que Lénine formula sa théorie d'organisation sous une forme particulièrement aiguë pour empêcher dans son parti la manifestation des mêmes phénomènes de bureaucratisation qui commençaient déjà à apparaître dans la social-démocratie allemande et internationale. En cela il a réussi plus que modérément, puisque dans le parti qu'il créa la démocratie ouvrière fut maintenue pen42

E RNATIONALE ouvrière, Engels en particulier critiqua âprement l'attitude des sectes pseudomarxistes en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis pour leur incapacié de s'intégrer dans le mouvement réel de la classe ouvrière de ces pays. Dans ses lettres à Sorge, à Mme Wichnewetzky et à d'autres correspondants aux EtatsUnis, il développe cette idée des années durant :

« Ce que les Allemands (marxistes aux: Etats-Unis. E.G.) auraient dû faire, c'est agir d'après leur propre théorie - s'ils la comprennent comme nous le faisions en 1845 et

1848 - c'est-à-dire marcher pour tout mouvement général de la classe ouvrière réelle, en accepter le point de départ de fait comme tel, et l'amener graduellement au niveau théorique, en faisant ressortir comment chaque faute faite, chaque défaite subie, était une conséquence nécessaire d'erreurs d'ordre théorique dans le programme originel, Ils auraient dû, comme dit le Manifeste

Communiste, « représenter dans le présent du mouvement l'avenir du mouvement. » (Lettre d'Engels à

Mrs Wichnewetzky, du 28 décembre

1886, dans « Correspondance Fr. Engels-K. Marx et divers, publiée par

P.A. Sorge, Paris, Costes éditeur,

1950, tome II, p. 68). dant vingt ans et que le même parti mena en outre une révolution socialiste à la victoire sur un sixième de la surface terrestre.

L'alternative social-démocrate & la conception d'organisation léniniste est une alternative profondément bureaucratique, La démocratie présuppose la participation active des administrés à l'administration, des membres à la direction de l'organisation, Ouvrir les portes du parti à une masse de membres passifs qui ne participeront jamais à sa direction, c'est assurer d'avance le monopole de celle-ci à une petite minorité. Mais comme cette large masse, précisément pour les mêmes raisons pour lesquelles elle reste politiquement passive, subit à fond l'influence de l'idéologie dominante dans la société actuelle qui est Pidéclorie bourgeois• (et ses différents affluents petits bourgeois), elle appuiera, sauf à des moments exceptionnels, les courants petifs-bourgeois arriérés dans la minorité activiste, contre les courants com-

CONSCIENCE PETITE-BOURGEOISE ET BUREAUCRATIE OUVRIERE

CONSCIENCE PETITE-BOURGEOISE ET BUREAUCRATIE OUVRIERE

Q VATRIEME IN munistes, révolutionaires. En d'autres termes : un parti ouvrier de 500.000 membres en temps normaux et calmes est inévitablement contrôlé par un petit groupe de bureaucrates réformistes, à eonscience prédominamment petitebourgeoise, Ceci a été démontré non seulement par le passé du mouvement ouvrier. Des études sociologiques objectives viennent de confirmer récemment avec éclat cette thèse en Grande-Bretagne et en Allemagne, où une enquête a démontré par exemple que tous les partis allemands « démocratiques » y compris le S.P.D., sont contrôlés par au maximum 600 personnes.

C'est précisément pour empêcher une

L/histolre a cependant montré que la dissolution de l'avant-garde communiste dans une masse d'éléments à consolence politique encore à prédominance petite-bourgeoise n'est pas la seule vole par laquelle marche la bureaucratisation du mouvement ouvrier. Le détachement de l'avant-garde de la classe et le développement de conceptions selon lesquelles le parti se substitue à la classe pour amener la société du capitalisme au socialisme ne peut qu'aboutir au même résultat. Du moment qu'on rompt l'unité dialeotique entre ces deux déterminantes fondamemtales du prolétariat moderne — qu'il est incapable d'arriver par lui-même à Ia conselence communiste, mais que c'est méanmoins lui et seulement lui, qui, de par sa position-clé dans la structure économique de la société, peut se libérer lui-même et en se libérant libérer toute la société - on cesse en fait de lutter pour la révolution socialiste réelle de notre temps.

Dans la dégénérescence de la fraction stalinienne du mouvement ouvrier soviétique et international, cette rupture avec la théorie et la pratique de la révolution socialiste peut être suivie pas & pas. Elle prend son origine pré cisément dans un renversement du rapport dialectique entre parti et classe tel qu'il avait été établi par Marx et Lénine. Elle triomphe organisationnellement par cette dilution du parti dans la « promotion Lénine » de 1924. Elle est done sur les deux plans le produit de la négation de la théorie d'organisation léniniste.

Au début il s'agissait de déceptions causées par des défaites temporaires de la révolution internationale, Puis on perdit l'espoir dans la possibilité d'une

TERNATIONALE telle évolution qui lui semblait devoir aboutir à la victoire du réformisme que Lénine insista si fortement — de façon si « exagérée » comme le pensent les bonnes âmes centristes qui ne comprennent pas le fond de la question -sur la nécessité d'admettre seulement dans le parti des membres actifs et de les éduquer ausi vite que possible dans les fondements de la théorie marxiste. Seules de telles conditions d'admission assurent le parti révolutionnaire de ce minimum d'égalité et de base commune entre les membres, sans laquelle toute démocratie intérieure ne peut être que lettre morte, nouvelle vague révolutionnaire avant qu très long délai. On en vint ainsi outomatiquement à chercher un succédamé à l'action de classe du prolétariat. On le trouva dans l'Etat soviétique, PArmée soviétique et leurs bras prolongés, les partis communistes étrangers. De là à considérer tout le prolétariat international comme une masse arriérée qui doit être amenée au socialisme indépendamment de son état de conscience, au besoin même contre son gré et par la violence exercée contre lui, il n'y a qu'un pas de plus — et ce n'est que le premier pas qui coûte! L'aboutissement logique de cette aberration c'est de condamner comme insurrection fasciste un mouvement revendicatif réel de la classe ouvrière, qui n'accepte pas la voie par trop sinueuse et incompré hensible par laquelle ses « chefs » voulent « l'amener au socialisme ». Pour Lénine, toute tactique qui n'augmente pas la confiance des travailleurs en leurs propres forces était interdite ; pour les partis staliniens la même interdiction se prononce envers toute tactique qui sape lobéissance absolue des travailleurs dans les chefs par la grâce du Kremlin.

Nous avions dit que la base de la théorie de l'avant-garde, de l'organisation révolutionnaire, c'est la conception du caractère hautement conscient de la révolution socialiste. Pour la même raison, une révolution socialiste ne peut se produire derrière le dos ou indépendamment de la participation consciente de la classe ouvrière. La nationalisation des moyens de production et d'échange n'est que la base première de laquelle part la construction de la société socialiste, Celle-ci présuppose egalement une nouvelle conscience sociale,

COMMANDEMENT AUTORITAIRE ET BUREAUCRATIE OUVRIERE

COMMANDEMENT AUTORITAIRE ET BUREAUCRATIE OUVRIERE

Q UATRIEME IN T un énorme degré de confiance des produetems dons leur propre capacité d'auto-administration. Si l'on commence par imposer au prolétariat des conditiens poitiques telles que sa confiance dans ses propres forees se réduit au leu de croître, que les germes de démo cratie ouvrière deja présents sont écrases au lien de se développer, on s'éloigue d'un côté autant du but soctaliste qu'on s'y rapproche de lautre, en réalisant d'importants succès économiques. Ce qui a avant tout manqué à 1 U.R.S.S. en 1927 pour conserver la dêmocratie ouvrière, ce n'est pas une base économique plus large; il y a en une telle démocratie en 1917 et en 1920 avee une base beaucoup plus étroite encore. Ce qui a manqué, c'est la confiance d'une

La plus injustifiée de toutes les eritiques contre la conception d'organisation boleheviste est celle qui voit dans la fermation des révolutionnaires professionnels, comme dans l'existence de fonctionnaires ouvriers de toute sorte, l'origine de la bureaueratisation du mouvement ouvrier. Comme la société bourgeoise implique une puissante tendance au fétichisme; comme toute institution tend à devenir un but en soi en se commercialisant, les fonctionnaires ouvriers, devenus dépendants de leur organisation, ne verraient plus en celle-ci un instrument de la lutte pour le socialisme, la détacheraient automatiquement de la classe, et deviendraient ainsi automatiquement des bureaucrates.

L'idée sous-facente à cette conception misanthrope, c'est que non senlement la large masse, mais encore chaque individu dans la sociéte actuelle, est incapable de résister consciemment à la pression de son milieu social spécifique, Plus explicitement : un révolutionnaire professionnel est corrompu par le salaire (en général fort bas) que son organisation lui paie. Admettons un instant qu'il en soit ainsi. Il faut alors se peser la question : de qui se composera l'organisation révolutionnaire, et qui la dirigera ? Des ouvriers travailTant constamment à l'usine ? Mais le régime capitaliste ne laisse à ces ouvriers ni le loisir, ni les moyens matériels, ni la patience nerveuse pour acquérir plus que des éléments rudimentaires de la seience sociale s'ils travaillent constamment. Des intellectuels pehits-bourgeois? Mais ceux-ci seraient mille fois plus vite corrompus par leurs emplois bourgeois, cest-à-dire imbus de 44

ER NATIONALE partie des communistes dans la classe ouvrière, et labsence d'activité politique de la classe ouvrière elle-même

(qui naturellement, en dernière analyse, s'explique par des conditions êconomiques). Et ceux des communistes qui avaient perdu conliance dans la classe ouvrière étaient déjà idéologiquement des aventuriers bureaucratiques même si, individuellement, ils ne faisaient pas toujours partie de la caste bureaucratique, d'est-à-dire ne jouissaient pas encore de privilèges matériels. Ils avaient succombé à la pression de cette couche sociale hostile à la révolution internationale, de même que les sociaux-démocrates réformistes avaient succombé à la pression de la petite bourgeoisie. conseience bourgeoise, si l'on part de linévitabilité de leur corruption dans le cas de leur « emploi » par l'organisation révolutionnaire. Des bourgeeis philsnthropiques ? Mais ceux-ci auraient alors tout aussi inévitablement la eonscience bourgeoise, ce qui n'est d'ailleurs pas tellement erroné dans la vie pratique, Cette théorie de la corruption inévitable des révolutionnaires professionnels part an fond de l'idée de l'impossibilité du socialisme et de limpossibilité de relèvement de Phomme de sa misère actuelle.

Em réalité, c'est précisément pour assurer une partieipation prédominamment cuvrière à la dincetion de lorganisation révelutionnaire, que Lénine développa sa conception des révelationnaires professionnels. Ea spécialisation des connaissances, ensemble avee les méfaits physiques, moraux et mentaux de 'intensification du travail à notre époque, rendons l'ouvrier industriel incapable d'étudier et d'assimiler en détail la scienee du communisme aussi longtemps qu'il travaille sans interruption à l'usine. Si l'organisation ne le retire pas périodiquement de ee bagne, et ne lui permet pas pendant une certaine période de se former intelleetuclement, la direction de l'organisation devient en pratique un monopole d'intellectuels petits-bourgecis. Mais la spécialisation qui rompt la vision dialeetique d'ensemble du monde - notamment du monde social — rend lhomme inapte à saisir la réalité, qui est toujours une réalité l'ensemble. C'est pourquoi une direction de spécialistes - « intellectuels » ou « ouvriers » - commettra inévitablement de graves erreurs politioues. Le rôle des révelutionnaires professionnels,

BUREAUCRATIE OUVRIERE ET REVOLUTIONNAIRES PROFESSIONNELS

BUREAUCRATIE OUVRIERE ET REVOLUTIONNAIRES PROFESSIONNELS

UATRIEME c'est de surmonter ces méfaits de la spécialisation. Il s'agit de prendre des ouvriers industriels qui ont acquis par lean vie productive tout le sens du coneret, tout le contact intime avee la matière, qui reste la base de départ indispensable pour toute pensée dialectigze matérialiste et de leur donner par l'étude et la pratique politique les commaissances nécessaires pour devenir des dirigeants politiques, Il s'agit de prendre en même temps des intelleetuels qui possèdent beaucomp de connaissanes théoriques mais qui manquent d'expérience concrète de la vie ouvrière, et de les envoyer quelques années à Vusine pour les transformer d'intellectuels petits-bourgeois en révelutionnaires prolétariens. Ainsi se constitme um eadre bolchevik composé de dirigeants eapables de diriger une grève,

On objectera que malgré toutes ces vertus, le parti bolchevik n'a néanmoïns pas su empêcher l'éclosion de la bureaucratie soviétique et consécutivement sa propre bureaucratisation. C'est vrai. Mais aucune forme d'organisation surement ouver da perpes deviter jusqu à maintenant développée par le la bureaucratisation périodique de ce mouvement. Les principes menchévistes, appliqués dans maints pays, ont abouti à une bureaucratisation plus rapide et plus générale, même si elle apparaît moins absolue et féroce, que celle qui s'est produite en U.R.S.S. au début de Pépoque stalinienne. L'erreur consiste précisément à chercher dans la forme d'organisation, et non dans la lutte de forces sociales, les origines de la bubeaucratisation et les remèdes à ce mal.

Pour lutter efficacement pour la révolution socialiste dans le sens le plus large du mot — la révolution en permanence comme disait Marx — l'organisation de l'avant-garde ne doit regrouper que des communistes convaineus. Mais le nombre de ceux-ci fluctue fortement d'après la conjoncture politique elle-même. Dans des périores de réaction, il peut se trouver réduit à quelques centaines d'individus, dont la fonction historique principale consiste alors à sauver, à transmettre et à enrichir le corps d'expériences et d'idées qui expriment la conscience de classe portée à sa plus haute expression. Dans des périodes de révolution, des milliers et des dizaines de milliers de prolétaires peuvent devenir des communistes

TERNATIONALE d'éditer une revue théorique, de constituer un syndieat, de siéger au parlement, de polémiquer sur une question de philosophie, d'organiser aujourd'hui un comité de ménagères contre la vie chère et d'organiser demain l'Etat seviétique. Le cadre du parti bolchevik Etait un cadre de pareille trempe. Il ne fallait pas s'étonner qu'un brillant journaliste pouvait devenir en quelques semaines un stratège militaire exceptionnel. Le parti révolutionnaire qui poursuit le but final da communisme, la disparition de toute division du travail, commence par réaliser ce but, du meins partiellement, dans ses propres rangs. On ne peut transformer le monde sans transformer, chemin faisant, les hommes qui doivent réaliser eette transformation colossale. convaincus et affluer au parti. Ce n'est pas pour rien que lhistoire démontre qu'en période révolutionnaire, les masses apprennent davantage en un jour qu'elles n'apprennent normalement en de longues annies. Mais la révolution peut elle-même être suivie d'un reflux après sa victoire, si elle reste isolée dans un pays arriéré Il se produit par la suite un reflux des masses vers la passivité politique. L'organisation est alors de nouveau hypertrophiée du point de vue de la conscience communiste moyenne des membres; elle devient mûre pour la bureaucratisation. La conscience communiste s'incarne dans une minorité d'avant-garde, produit d'une nouvelle sélection. A l'aide de la théorie d'organisation bolchéviste, la bureaucratisation du parti bolchevik s'explique d'une façon parfaitement logique.

Pour Lénine, la forme d'organisation n'était pas en elle-même la garantie de la victoire du socialisme. Celle-ci reste foncièrement fonction des rapports de forces entre les classes. La bureaucratisation du mouvement ouvrier est en définitive le produit des limites imnosées aux conquêtes ouvrières par des rapports de forces globalement défavorables (subsistance du capitalisme sous la démocratie bourgeoise ; subsistance du capitalisme autour du premier Etat ouvrier). Dans ce sens, tous les discours sur la « faillite » du bolchevisme aboutissent seulement à cette tautologie ennuyeuse, qu'aussi longtemps que la révolution est trop faible, le parti révolutionnaire ne peut être efficace,

FAILLITE DU BOLCHEVISME ?

FAILLITE DU BOLCHEVISME ?

T c'est-à-dire victorieux, La faillite du bolchevisme n'est définitive que pour ceux qui ne croient plus à la possibilité d'une victoire révolutionnaire du prolétaufiat. Si cette prémisse se vérifie, la conclusion est naturellement irréfutable. Lénine n'avait jamais lintention de créer autre chose qu'un instrument efficace pour la victoire de la rêvolution prolétarienne.

Mais après le reflux révolutionnaire qui can a inuritablement entre autres qui causa inévitablement, entre autres bolchevik, une nouvelle montée se déploie aujourd'hui dans le monde. Cette montée pose aux révolutionnaires les mêmes problèmes que ceux devant lesquels se trouvalent Marx il y a un siècle et Lénine il y a un demi-siècle. Les révolutionnaires sont peu nombreux numériquement, mais riches d'une énorme expérience transmise et systématisée sous forme d'un programme. Un mouvement révolutionnaire réel des masses se déploie devant eux avec une puissance impétueuse incomparablement supérieur à l'échelle mondiale à tout ce qu'on a connu dans le passé. Il s'agit de fusionner le programme avec la classe, les révolutionnaires incarnant le programme avec le mouvement réel suivi par la classe. Dans ce but il s'agit à la fois de maintenir une organisation de l'avant-garde strictement séparée et d'achever son intégration totale dans le mouvement réel tel qu'il est. Les révolutionnaires qui espèrent une révolution, un mouvement révolutionnaire des mas46

ERNATIONALE ses, sans préjugés, même réactionnaires, sans confusions, sans éléments contradictoires et même négatifs, ces révolutionnaires se contenteront de rêver de la révolution; ils ne la verront jamais en pratique, ils n'y participeront jamais réellement, disait Lénine. La IVe Internationale a traduit cette vérité fondamentale du bolchevisme dans le lamgage de la moitié du 20 siècle. Ceux qui s'hypnotisent sur les vices, les défauts, les préjugés ou les crimes d'un Tito, d'un Mao Tsé Toung, dun Bevan, d'un Thorez ou d'un Ollenhauer au point de fermer les yeux sur le falt que, pour le moment, c'est sous la direction de ees chefs ineptes et avee em lange partie leurs préjugés que des dizaines de millions de travailleurs Buttent de par le monde pour un monde socialiste, ne réussiront jamais & effacer ces vices, ces défauts, ces préjugés et à empêcher de nouveaux crimes. Ceux qui se sont plongés dans les orga nisations de masse en abandonnant le « petit groupe stérile » des marxistes révolutionnaires ont fini par dissoudre leur conscience communiste et défendre des idées petites-bourgeoises et bourgeoises, Héritière de la tradition bolcheviste, la IVe Internationale s'efforce de rétablir l'unité dialectique entre l'organisation autonome de Pavamtgarde et son intégration dans le mouVement réel des masses. Son succês sera la revanche éclatante de la théorie dorganisation léniniste.

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