Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › vol. 11, n° 8-10

Culture et art prolétariens

Léon Trotsky · Quatrième Internationale, vol. 11, n° 8-10 · novembre 1953 · p. 26-33 · 4 967 mots

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Nous publions ci-dessous une importante partie d'un chapitre dai livre de L. Trotsky, inédit en français, « Littérature et révolution », dont nous avions déjà fait paraître un autre chapitre dans notre précédent numéro. loute classe dominante crée sa propre culture et, par conséquent, son art propre. L'histoire connaît la culture de l'époque de l'esclavage oriental et de l'antiquité classique, la culture féodale du moyen-âge européen et la culture bourgeoise qui domine présentement le monde. Il en découle comme allant de soi, que le prolétariat doit créer, lui aussi, son art propre et sa propre culture.

Le problème est pourtant loin d'être aussi simple qu'il peut apparaître au premier abord. La société qui vit les propriétaires d'esclaves remplir le rôle dirigeant vécut des siècles, de très nombreux siècles. La féodalité de même. Même en ne fixant son début qu'à l'époque de son premier déploiement tumultueux à visage découvert, à savoir la Renaissance, la culture bourgeoise compte déjà elle aussi une existence de cinq siècles, et ce n'est qu'au 19° siècle, dans sa seconde partie à vrai dire, qu'elle parvint à son épanouissement. L'histoire nous enseigne que la formation d'une culture nouvelle, dans le giron de la classe dominante, exige une longue époque et n'atteint son épanouissement qu'à la période précédant la décadence politique de la classe intéressée.

Le prolétariat disposera-t-il seulement d'un délai suffisant pour créer une culture « prolétarienne » ? Contrairement aux régimes des propriétaires d'esclaves, des féodaux et de la bourgeoisie, le prolétariat n'envisage sa dictature que comme une période transitoire de courte durée. En nous gardant d'avis par trop optimistes au sujet du passage au socialisme, nous rappellerons que la durée de la révolution sociale à l'échelle mondiale ne peut être comptée en mois, mais en années et en décades; nous disons bien en décades et non en siècles, voire en millénaires. Le prolétariat peut-il engendrer une culture nouvelle dans un tel délai ? Les doutes à ce sujet sont d'autant plus justifiés que les années de la révolution sociale se présentent comme une étape de quorre c'vile et de lutte de classes acharnée, où la destruction aura de très loin le pas sur toute activité constructive. L'énergie du prolétariat sera consacrée essentiellement à la conquête du pouvoir, à sa préservation, sa consolidation et son exploitation, à la guérisor des maux les plus urgents et à l'emploi de ses forces dans des comba's renouvelés. C'est précisément dans cette époque révolutionnaire qui fixe de si étroites limites au travail culturel systématique, que le prolétariat atteindra sa plus hau!e tension, l'expression la plus parfaite de sa conscience de classe. Inversement, à mesure que la nouvelle société sera préservée d'ébranlements politiques et mil:taires, plus favorables seront les conditions pour la création culturelle nouvelle, el d'autant plus fortement le prolétariat se dissoudra dans la communauté social'ste se libérera de ses caractéristiques de classe, cessant d'êire prolétariat, peu à

En d'autres termes, à l'époque de la dictature il ne peut être sérieusement question de construire une nouvelle culture, vaste tâche d'envergure historique, mais l'essor culturel incomparable, sans précédent dans. l'histoire, qui se déclen chera lorsque les étaux de fer de la dictature cesseront d'être une nécessité n'aura plus à proprement parler un caractère de classe. On peut en tirer la déduction générale qu'une culture prolétarienne n'existe et n'existera pas. Et i minateament pas dois peur de les avers deure serde rayer le chemin à une culture de l'humanité. Cela, nous l'oublions parfois.

*: Les propos diffus sur une culture prolétarienne par analogie et par antithèse — à la bourgeoisie, surgissent de la comparaison, superficielle à l'extrême, du destin historique du prolétariat avec celui de la bourgeoisie. La méthode banale, spécifiquement libérale de l'analegie historique formelle n'a rien de commun avec le marxisme. On ne peut pas faire de comparaison matérielle entre le cycle de la bourgeoisie et celui du prolétariat.

Le développement de la culture bourgeoise se déclencha quelques siècles avant qu'à travers une série de révolutions la bourgeoisie se soit emparée du pouvoir d'Etat. Alons que la bourgeoisie était encore le tiers-état à demi dépourvu de droits, elle remplissait déjà un rôle constamment croissant dans tous les domaines du développement culturel. On le constate et on le suit avec une clarté particulière dans l'architecture. Ce n'est pas en une fois, dans l'ivresse de l'extase religieuse que furent bâties les cathédrales gothiques. La construction du Dôme de Cologne, son architecture et ses sculptures résument entièrement l'expérience de l'architecture de l'humanité à partir des pratiques des habitants des cavernes. Tous les éléments de cette expérience concourent au nouveau style qui reproduis la culture de son époque, et en dernière analyse sa technique et sa structure sociale. L'ancienne bourgeoisie des guildes et des corporations fut la véritable créatrice du gothique. Renforcée et développée après s'être enrichie, la bourgeoisie qui passa consciemment et activement à travers le gothique, commença créer son propre style, non plus à l'usage des églises mais de ses propres bâtisses et palais. Elle se précipite sur les conquêtes du gothique, emprunte à l'antique, principalement à l'architecture romaine, utilise celle des Maures et soumet le tout aux conditions et aux besoins de la nouvelle vie citadine. C'est ainsi qu'elle donne naissance à la Renaissance (en Italie, à la fin du premier quart du 15e siècle). Les spécialistes peuvent calculer (et ils le font) quels éléments furent oris par la Renaissance à l'antique au au gothique, et de quel côté penche la balance. Toujours est-il que la Renaissance ne débuta qu'au moment où la nouvelle classe, culturellement déjà sursaturée, se sent suffisamment puissante pour s'échapper du joug des arcades gothiques, pour considérer le gothique et tout ce qui l'a précédé comme un matériau et utiliser les éléments techniques du passé pour ses propres besoins de constructions artistiques.

Cela s'applique également aux autres branches artistiques, avec la seule différence que les arts « libres », étant donné leur indépendance plus notable envers l'objet utile et les matériaux, disposent d'une plus grande souplesse, ne font pas apparaître la dialectique de la domination et de la succession des styles avec une puissance de convicion aussi imposante.

De la Renaissance à la Réforme, qui devait créer à la bourgeoisie de nouvelles conditions d'existence spirituelle et politique plus favorables au sein de la société féodale, et à la Révolution, qui a fait passer le pouvoir aux mains de la bourgeoisie (en France), trois à quatre siècles de développement des forces matérielles et spirituelles de la bourgeoisie se sont écoulés. L'époque de. la Grande Révolution française et des guerres qui s'ensuivirent causa une baisse passagère du niveau matériel de la culture. Mais l'ordre bourgeois se consolida ensuite comme un ordre « naturel » et « éternel »..

Il apparaît donc que le processus fondamental d'accumulation d'éléments 27 de la culture bourgeoise et de leur cristallisation en un style fut déterminé dès l'abord par la particularité sociale de la bourgeoisie en tant que classe domi nante, exploiteuse. Non seulement la bourgeoisie se développa matériellement au sein de la société féodale, s'entrelaça avec celle-ci sous des formes multiple: et variées, mais elle attira encore les intellectuels de son côté, se créant des points appui cultutels (ecoles, universites, academies, journaux et revues) bien avan avoir conquis entièrement le pouvoir d'Etat à la tête du tiers-état. On pour rait encore rappeler l'exemple de la bourgeoisie allemande qui, avec toute son incomparable culture technique, philosophique, scientifique et artistique, laissa le pouvoir, jusqu'en novembre 1918, aux mains de la caste féodale-bureaucratique, et se décida ou plutôt se vit contrainte de prendre directement les rênes du pouvoir alors que les bases matérielles de l'art allemand étaient quasiment à l'agonie.

On peut nous rétorquer: Il a fallu des millénaires pour faire éclore l'art de la période de l'esclavage; des siècles pour l'art bourgeois, pourquoi des décades ne suffiraient-elles pas pour l'art prolétarien ? Les fondements techniques de la vie sont de toute autre nature, et le rythme d'évolution est pour celte raison tout différent.

Cet argument si convaincant en apparence n'aborde pas en réalité le fond de la question.

moment dans l'évolution de la nouvelle société où l'économie, le travail cuiturel et fart atteindront la plus grande liberté de mouvement dans leur développement. Nous ne pouvons aborder qu'en rêve le ryhme de cette épaque. Dans une société où le souci abrutissant et torturant du pain quotidien aura cessé d'exister: où les restaurants publics sour tout le monde, au choix, des mets sains, bons, appétissants : ou les pareront series publiques laveront du bon linge à la perfection pour tout le monde ; où les enfants, tous les entants seront rassasiés, sains et gais et ass mileront les bases des sciences et des arts tout aussi aisément que le blanc d'œur, fair et la lumière du soleil a où l'électricité et le radium ne fonctionneront plus comme à présent de façon primitive mais seront une source inépuisable d'énergie concentrée obéissant à la pression sur un bouton; où il n'y aura plus de bouches orientés sur la connaissance dynamisme du développement culturel dans une telle société ne peur évidemment être comparé à quoi que ce soit du passé. Mais cela ne se produira qu'au terme d'une longue et difficile transition, et cette transition se trouve encore tour entière devant nous. C'est de cette période de transition qu'il est précisément question.

Mais notre épique actuelle n'est-elle pas dynamique? Certes, elle l'est au plus haut point ! Mais son dynamisme se concentre sur la politique. La guerre, tout aussi bien que la révolution, est dynamique; mais elles le sont, à un haut degré, aux dépens de la technique et de la culture. Bien entendu la guerre a provoqué une grande série d'inventions techniques. Mais la disette générale qu'elle a produite également a ajourné pour longtemps l'emploi pratique de ces inventions dans les domaines où elles pourraient révolutionner la vie quotidienne. Cela a trait au radium comme à l'aviation et aussi à certaines inventions chimiques. La révolution de son côté crée les prémisses d'une nouvelle société. Mais ce faisant, elle se sert des méthodes de la vieille société, de la lutte des classes, de la violence, de l'anéantissemnt, de la destruction. S'il n'y avait pas la révolution prolétarienne bouleversement sauve la sociétó of la culture, mais il le fait à tion prolétarienne, l'humanité serait condamnée à étouffer dans ses propres contradictions. Le l'aide de la chirurgie la plus cruelle. Toutes les forces actives se concentrent sur la politique, sur le cambat révolutionnaire ; tout le reste se voit repoussé à l'arrière plan, et ce qui se place en travers du chemin est impitoyablement piétiné. 22.

Dans ce processus, il y a comme de juste des moments de flux et reflux : le communisme de guerre se voit relayé par la N.E.P. qui, à son son tour, aura à passer par divers stades. Mais par essence, la dictature du prolétariat n'est pas organisation culturelle productive d'une nouvelle société mais une formation de combat révolutionnaire en vue de la conquête d'une telle société. C'est ce qu'i s'agit de ne pas oublier. L'historien futur situera vraisemblablement le point culmi nant de la vieille société au 2 août 1914, où la bourgeoisie noya le monde entier lement considéré comme le début de la nouvelle histoire de l'humanité. Il est a dans le ter et le sang de la guerre impérialiste. Le 7 novembre 1917 sera supposer que les étapes historiques du développement de l'humanité seront arrêtées comme suit : l'histoire préhistorique de l'homme primitif; l'antiquité s'appuyant sur l'esclavage ; le Moyen-âge basé sur la corvée ; le capitalisme avec son exploitatiun du travail volontaire et, enfin, la société socialiste avec son passage sans douleur — nous vaulons l'espérer — à la commune libre d'où bannie la violence. Les 20, 30, 50 années que durera la révolution prolétar enne sera mondiale seront en tout cas enregistrées dans l'histoire comme la plus pénible des transitions d'un ordre à un autre et non cumme l'époque aulonome de la culture prolétarienne.

** Actuellement, au cours des années de répit, des illusions peuvent naitre à ce sujet dans notre République des soviets. La question de la culture se trouve mise à l'ordre du jour chez nous. En poursuivant , en pensée, le fil de nos soucis actueis des longues années durant, on pourrait bien arriver aussi à une culture prolétarienne. En réalité, quelles que soient son importance et sa vitalité, notre culture demeure sous le signe de la révolution européenne et mondiale. sommes toujours des soldats en marche. Nous ne disposons maintenant que d'un jour de repos. C'est le moment de faire la lessive, de se brosser les cheveux et surtout, de nettoyer et de graisser son fusil. Toute notre activité économique et culfurelle actuelle n'est rien d'autre qu'une certaine mise en ordre en!re deux campagnes, entre deux batailles. Les combats décisifs sont encore à venir et ne sont peut-être pas très éloignés. Notre époque n'est pas l'époque d'une culture nouvelle, elle en est tout au plus l'introducion. Nous devons avant tout assimiler au sein de notre Etat les éléments essentiels de l'ancienne culture afin de pouvoir frayer la voie à la culture nouvelle.

Cela devient clair surtout lorsque nous envisageons cette tâche, comme il se doit, à l'échelle internationale. Le prolétariat était et reste la classe qui ne possède rien. De ce seul fait sa participation aux éléments de la culture bourgeoise qui s'intègrent pour toujours dans l'inventaire de l'humanité est a priori extrêmement limitée. On pourrait certes affirmer qu'en un certain sens le prolé. tariat, celui d'Europe au moins, a eu également son époque de réformes, principalement dans la seconde moitié du 19e siècle où, sans prétendre au pouvoit d'Etat, il conquit néanmoins des conditions de vie qui favorisèrent considérable. ment son développement légal au sein de la société bourgeoise. Mais, d'une part, l'histoire accorda au réformisme de la classe ouvrière (parlementarisme et réformes sociales) qui coïncide essentiellement avec l'époque de la lle Interna fionale, autant d'années qu'elle offrit de siècles à la bourgeoisie pour sa réforme bourgeoise, Ensuite, le prolétariat ne devint pas. une classe riche au cours de cette période de préparation, n'accumula aucun pouvoir matériel entre ses mains : au contraire, du point de vue social, culturel, le prolétariat s'appauvrit sans cesse. au contraire, culture de son époque, tandis que le prolétariat y arrive on possédant soulement La bourgeoisie parvint au en possédant dans sa plénitude toute la la conscience de l'urgente nécessité de s'approprier cette culture. La tâche du prolétariat qui a conquis le pouvoir consiste principalement à s'emparer maintenant de tout l'appareil culturel : l'industrie, les écoles, les maisons d'éditions, la presse, le théâtre qui, autrefois, desservirent sa cause et à s'ouvrir ainsi la voie vers la culture.

Dans notre Russie, cette tâche est rendue plus difficile encore par la pau29

QUATRIE M. E INTERNATIONALE vreté de toute notre tradition culturelle, et du fait des dévastations matérielles causées par les événements de la dernière décade. Après la conquête du pouvoir, au terme de six années de luttes pour sa préservation et sa consolidation, notre prolétariat est contraint d'employer toutes ses forces pour créer les conditions matérielles élémentaires de l'existence et pour s'approprier l'A.B.C. de la culture dans le plus vrai sens du mot. Ce n'est pas sans raison que nous nous sommes assianés la tâche de faire disparaître entièrement l'analphabétisme d'ici le dixième anniversaire du pouvoir des soviets.

Il se peut que l'on objecte que j'accorde un sens trop vaste à la notion de la culture prolétarienne. En fait, il n'y aura jamais de culture prolétarienne pleinement épanouie, mais avant de se dissoudre dans la société communiste la classe ouvrière imprimera tout de même son cachet à la culture. De telles répliques doivent être considérées comme constituant une grave déviation de la théorie de la culture prolétarienne. Il ne souffre aucun doute que le prolétariat exercera une influence sur la culture à l'époque de sa dictature. Mais nous voilà loin de la culture prolétarienne considérée comme un système complet, , intérieurement harmonieux, de la connaissance et du savoir dans tous les domaines de la création matérielle et spirituelle. Le seul fait que des centaines de millions d'hommes vont apprendre pour la première fois l'art de lire et d'écrire ainsi que les quatre règles fondamentales de l'arithmétique sera un événement culturel très important, d'une grande portée. La culture nouvelle ne sera pas d'essence aristocratique, destinée à une minorité privilégiée, elle sera une culture générale, collective, de masse. La quantité se transformera, là aussi, en qualité : la croissance du carac tère de masse de la culture ira de pair avec l'accroissement de son niveau et l'entière transformation de sa physionomie. Mais cette transition ne s'opérera qu'au cours de toute une série d'étapes historiques. Dans sa progression, ce développement s'accompagnera d'un affaiblissement des liens de classe du prolétariat, de sorte que la base pour une culture prolétarienne ira en décrcissant.

Et les sommets de cette classe ? Son avant-garde spirituelle 7 Ne peut-on affirmer que, dans ce cercle même réduit, le développement de la culture prolé. farienne s opère d'ores et déjà 7 Ne possédons-nous pas en Russie une académie socialiste et des professeurs rouges ? Il se trouve des gens pour soulever la question d'une façon aussi abstraite. Le prablème est abordé comme si la culture prolétarienne pouvait sortir toute éclose du laboratoire. En réalité la trame de la culture surgit des rapports réciproques de l'intelligenzia d'une classe et de la classe elle-même. La culture bourgeoise des diverses branches, techniques, poli tiques, philosophiques et artistiques, surgit des rapports réciproques entre la bourgeoisie et ses inventeurs, ses dirigeants, ses penseurs et ses poètes. Le lecteur créa l'écrivain et l'écrivain créa le lecteur. Cela s'applique aussi degré encore incomparablement plus élevé au prolétariat dont l'économie, la politique et la culture ne peuvent être érigées que sur la base de l'activité créatrice des masses elles-mêmes. La tâche principale de l'intelligenzia prolétarienne dans les prochaines années ne réside pas dans l'abstraction d'une nouvelle culture dont les fondements mêmes font encore défaut, mais dans une culture concrète qui consiste en l'assimilation systématique, planifiée, critique naturellement, des éléments les plus indispensables de la culture déjà existante, par les masses arrérées. Une culture de classe ne peut être érigée à l'insu de la classe. Or pour l'élever en collaboration avec la classe, en prenant étroitement appui sur sa montée historique générale, on devrait... construire le socialisme, ne serait-ce que grosso modo. Et en marchant dans cette direction, les traits de classe de la société n'iront pas en se renforçant mais au contraire ils s'effaceront et disparaîtront en relation directe avec les succès de la révolution. Le sens libérateur de la dictature du prolétariat réside précisément en ce qu'elle représente un moyen passager, à court terme, pour déblayer les voies et pour poser les pierres angulaires de la nouvelle société sans classe et d'une culture reposant solidarité.

Pour rendre plus claire l'idée de la « période culturelle » et son rôle dans l'évolution de la classe ouvrière, nous allons considérer un instant la succession 30 historique, non des classes mais des générations. Cette succession — dans les périodes de développement de la société et non aux moments de recul — s'exprime en ce que chaque génération apporte sa contribution à l'accumulation de la culture préexistante. Mais avant d'en arriver là, toute génération traverse un temps d'étude : elle s'approprie la culture du moment et l'assimile à façon, qui est plus ou moins différente de celle de la génération précédente. Cette appropriation n'est pas encore création, n'est pas du tout production de nouvelles valeurs culturelles, c'en est uniquement la condition préalable. Ceci peut s'appliquer également, dans certaines limites, aux masses laborieuses se hissant à l'action historique. Il faudrait seulement y ajouter qu'avant d'avoir dépassé le stade de son apprentissage culfurel, le prolétariat cessera déjà d etre prolétariat. Rappelons une fois de plus que la couche supérieure, bourgeoise, du avait fait ses classes culturelles sous les toits de la société féodale ; dans le giran de cette société elle atteignit déjà un niveau culturel supérieur aux classes dominantes et devin: la force motrice de la culture bien avant de parvenir au pouvoir.

Le cas du prolétariat en général, et plus spécialement du prolétariat russe, est direciement inverse.; il est obligé de s'emparer plus tôt du pouvoir, bien avant de setre approprié les éléments fondamen aux de la culture borgeoise ; il est justement contraint de renverser la société bourgeoise par la vilence révolutionnaire parce qu'elle lui barre le chemin de la culture. La classe ouvrière seiforce de faire de son appareil d'Etat une immense pompe aspirante propre à étancher la soit de culture des masses populaires. C'est une besogne d'une incal. culable portée historique. Mais cela ne peut être désigné du nom de culture prolétarienne, et il faut encore se payer de mots. Sous la qualification de « culture prolétarienne » et d'« art prolétaren », on entend dans trois cas sur dix Tart et la culture de la future société communiste; dans deux cas sur dix on sous-entend le fait de l'acquisition d'éléments isclés de la culture pré-prolétarienne par quelques groupes du prolétariat, enfin dans les cinq cas restants, il existe une telle confusion de termes et de notions qu'il est impossible de discerner quoi que ce soit.

Voici un exemple tout frais parmi cent autres de l'emploi manifestement mauvais du terme « culture prolétarienne » : « La base économique et la superstruclure qui y correspond modèlent la culture caractéristique d'une époque (féodale, bourgeoise ou prolétarienne) », écrit le camarade Sirov, Ains, on place sur un même plan l'ère de la culture prolétarienne et l'époque de la culture brurgeoise. Mais ce qu'on désigne par ère de la culture prolétarienne n'est qu'une courte transition d'un régime social, culturel à un autre : du capitalisme au socialisme, L'établissement du régime bourgeois a été également précédé d'une époque de transition particulière; 'mais à l'opposé de la révolut'on bourgeoise qui s'est efforcée, non sans succès, d'éterniser le règne de la bourgeoisie. la révolution prolétarienne se fixe comme but la fiquidation du prolétariat en tant que classe, dans des délais aussi brefs que possibles. La durée de ces délais découle directement des succès de la révoluti~n. N'est-il pas stupéfiant de l'oublier et de placer même plan l'époque de la culture prolétarienne et celles de la féodalité et de la bourgeoisie ?

Mais s'il en est ainsi, n'y a-t-il pas non plus de science prolétarienne ? N'eston pas en droit d'affirmer que la théorie du matérialisme historiane et la critione par Marx de l'économie politique constituent des éléments scientifiques inestimables de la science prolétarienne ?

Sans doute, l'importance du matérialisme historiane et de la théorie de la valeur est incommensurable. autant pour l'armement politique du prolétariat que pour la science en cénéral. Le « Manifeste communiste » contient à ni seul plus de science que des bi-liogranhies entières de compilations, spéculations et délavages historiques ou philosophiques de messieurs les professeurs. Mais cela est-il suffisant pour soutenir que le marxisme est un produit de la culture prolé-

QUATRIEMEINTERNATIONALE farienne ? Peut-on prétendre que nous nous servons déjà vraiment du marxisme, en dehors de la soluton des questions de la lutte politique, dans les problèmes généraux de nalure scientifique ?

Marx et Engels sont issus des rangs de la démocratie petite-bourgeoise et furent naturellement formés dans la culture de celle-ci et non dans une culture prolétarienna. S'il n'y avait pas eu de classe ouvrière avec ses grèves, ses combats, ses souffrances et ses insurrections, nous n'aurions certes pas de communisme scientifique, sa nécessité historique ne se faisant pas sentir. Sa théorie se forma néanmoins entièrement sur la base de la culture bourgeoise, scientifique et politique, bien qu'elle eût déclaré à celle-ci un combat sans merci. L'idée de la généralisation de la démocratie bourgerise atieignit — sous les coups de la contradiction capitaliste — chez sas représentants les plus sincères, les plus prévoyants, les plus courageux, jusqu'au génial auto-reniement armé de tout l'arsena de la critique engendré par le développement de la science borirgeoise. Voici l'orig'ne du marxisme.

Ce n'est pas du jour au lendemain que le prolétariat fit du marxisme sa méth-de, et à l'heure actuelle il est encore loin de s'en servir entièrement. Catte méthode sert présentement principalement et presque exclusivement à des luttes Politement Son dilogique du ma méthodile cine spartinent le de . l'avenir. C'est seulement dans la société socialiste que le marxisme cessera d'être l'outil unilatéral du combat politique pour devenir la méthode de la création scientifique, l'élément essentiel de la culture spirituelle.

Il est incontestable que l'ensemble de la science reflète plus ou moins les fendances de la classe dominante. Plus étroitement une science s'altache aux fâches actives de la domination de la nature (physique, chimie, sciences naturelles en général) et d'autant plus elle est dénuée d'un contenu de classe et plus généralement humaine est sa production. Plus la science est liée au mécanisme social de l'exploitation léconomie politique), plus abstraitement elle généralise foute l'expérience humaine (psychologie, non tant la psychologie expérimentale et la psychologe physiol gique que celle de l'esprit dite philosophie), d'autant plus elle est subordonnée à la cupidité de classe de la bourgeoisie et plus restreints sont ses apports à la somme des connaissances humaines.

Dans les sciences expérimentales à leur tour existent divers stades de l'objectivité et de la conscience scientifique qui sont fonction de l'ampleur da leurs généralisations. En règle générale c'est dans les sphères de la philosophie méthodologique sur la « conception du monde » que les tendances bourgeoises s'établissent avec le plus de liberté. Il faut donc entreprendre un nettoyage de l'édifice scientifique de bas en haut, ou mieux de haut en bas car c'est par les étages supérieurs qu'il faut commencer.

Il serait toutefois naïf de supposer que le prolétariat doit d'abord transformer la science héritée de la bourgeoisie à l'aide de la critique, avant de s'en servir en vue de la construction socialiste. Cela reviendrait presque à dire, avec les moralistes utopiques, que le prolétariat doit s'élever au niveau de la morale communiste avant de pouvoir aborder la construction d'une société nouvelle. En réalité le prolétariat transformera radicalement l'art aussi bien que la science, mais seulement après avoir bâti la nouvelle société, ne serait-ce qu'à l'état brut.

Ma's ne sommes-nus pas dans un cercle vicieux? Comment construire une société nouvelle à l'aide de l'ancienne science et de la vieille morale®? il nous faut user ici d'un per de dialectique, de cette dialectique dont on fait actuellement chez nous un emploi si prodigue dans la poésie lyrique aussi bien que dans les affaires de chancelleries, dans la soupe et dans la bouillie. Certains points d'appui. certaines méthodes scientifiques qui libèrent la conscience du ioug spirituel de la bourgeoisie sont absolument indispensables à l'avant-garde proléfarienne pour pouvoir aborder le travail; ils ont déjà été conquis en partie et sont en voie de l'être pour le reste. Le prolétariat a déià éprouvé sa mé hode fondamentale au cours de nombreux combats et dans les conditions les plus variées. Mais nous v-ici encore très loin d'une science prolétarienne. La classe 32 révolutionnaire n'nterrompt pas son combat parce que son parti n'a pas tranché s'il doit repousser ou adopter l'hypothèse des électrons ou des ions, la théorie de la psychanalyse de Freud, les nouvelles révélations mathématiques de la relativité, et bien d'autres choses encore.

Au lendemain de la prise du pouvoir, le prolétariat dispose sans conteste de possibilités considérablement plus importantes pour assimiler et réviser la science. Mais cela aussi est plus vite dit que fait. Le prolétariat ne sursecit nullement à la construction socialiste jusqu'au moment où ses savants, dont certains gambadent encore en culotte courte, auront vérifié et épuré en totalité les instruments et canaux de l'analyse et du savoir. Le prolétariat se sert, dans les divers doma nes de son activité culturelle, des méthodes et des résultats de la science aciuelle, prenant à charge bon gré mal gré le pourcentage de mélange réactionnaire qui s'y trouve contenu, tout en se dégageant de ce qui paraît manifestement inutile, faux et réactionnaire. Le résultat concret en sera valable dans ses grand: traits car la pratique soumise au contrôle socialiste opérera aussi, peu à peu, une vérification et un tri dans la théorie, ses méthodes et ses conclusions. Entre temps poussera une nouvelle génération de savants éduqués dans les conditions nouvelles. Toujours est-il que le prolétariat devra élever son cuvre socialiste à un niveau assez considérable, jusqu'à l'affermissement matériel et la saturation culturelle de la société, avant que puisse être entrepris de haut en bas un profond nettoyage général de la science. Cela ne veut pas dire que je formule des objections quant au travail de critique marxiste accompli dès à présent diverses directions au sein de cercles ou de séminaires. Ce travail est nécessaire et portera ses fruits. Il faut sur tous les plans l'approfondir et l'élargir. Mais ce faisant, on ne doit pas perdre de vue la perspective marxiste dans l'appréciation du poids spécifique des tentatives et des expériences actuelles, à l'échelle générale de notre œuvre historique.

Excluons-nous la possibilité de voir surgir des rangs du prolétariat de remarquables savants, des inventeurs, des auteurs dramatiques ou des poètes dès la période de la dictature révolutionnaire ? Pas le moins du monde. Mais ce serait agir avec beaucoup de légèreté que d'affubler du nom de culture prolétarienne les éventuelles conquêtes d'importance de descendants isolés des milieux ouvriers. On ne doit pas monnayer la notion de la culture prolétarienne contre la menue monnaie des dépenses quotidiennes individuelles et déterminer les progrès de la culture d'une classe selon les passeports proletariens de divers inventeurs ou poètes. La culture, c'est l'ensemble organique de la connaissance et la capacité caractérisant toute une société ou, au moins, la classe régnante. Elle englobe et pénètre trutes les sphères de la création humaine, leur conférant l'unité d'un système. Les performances individuelles jaillissent à partir de ce niveau et l'élèvent peu à peu.

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