La guerre du Vietnam se situe au cœur du drame de la France contemporaine, de cette IVe République dont accoucha la « libération ». A suivre les péripéties de ce conflit impopulaire qui a peur de dire son nom, on découvre avec un particulier relief toute l'impuissance de la bourgeoisie française dans sa décrépitude, son pourrissement, son désarroi. C'est l'incapacité de concevoir à temps les changements profonds intervenus au terme de la guerre. C'est la politique sans envergure, à la petite semaine ; la politique d'épicier des petites concessions formelles lâchées au détail qui ne satissa tis. font personne et indisposent tout le monde. Ce sont les petits clans des colons, banquiers et trafiquants et leurs hommes de mains en place dans l'administration qui neutralisent les décisions ministérielles et dictent leur volonté au gouvernement, n'hésitant pas à le placer devant le fait accompli. C'est la toute puissance de la corruption, du trafic d'influence englobant les sommets des pantis, de l'armée, de l'Etat dans une so. lidarité tenace. C'est, enfin, l'inféodation servile au bailleur de fonds américain, la chasse effrenée au dollar.
Mais comment passer sous silence l'immense responsabilité dans ce drame sangiant des grandes organisations ouvrières ? C'est au temps de leur montée irrésistible qui leur conféra même une majorité à l'Assemblée nationale et jusqu'au gouvernement que les épisode" décisifs se jouèrent et qu'on mit délibé rément le cap sur la guerre. P.C.F. et S.F.I.O. au gouvernement firent les " mouches du coche ». Ils voulurent écarter tout suiet de discorde avec leurs partenaies projets de capté de fr tat partenaires M.R.P. afin de préserver les par l'intérieur auxquels on feignait de croire dur comme fer. Alors qu'ils disposaient de la force d'imposer leur politique ils se firent les complices tacites et souvent actifs des crimes colonialistes, pour appeler à la lutte contre la sale guerre, une fois les masses battues et acculées à la défensive.
Ces pensées s'imposent avec une force irrésistible à la lecture des deux ouvra76 par Philippe DEVILLERS (1) ges pénétrants et puissamment documentes de Philippe Devillers et Paul Mus. La différence de physionomie des auteurs nOUS vaut deux analyses éclairées sous des angles qui, pour être dissemblables, ne se complètent pas moins harmocieusement.
Philippe Devillers s'attache surtout à établir la vérité historique par un exposé ou mal connus dans leur véritable enchai. systématique, très dense des faits peu nement, en les insérant dans l'atmosphère locale aussi bien qu'internationale et relevant, pris sur le vif, l'état d'esprit des divers milieux et des personnages marquants en présence. Il ne peut s'agir, toutefois, d'une véritable histoire du Vietnam de cette époque et l'auteur fait bien de prévenir qu'il s'agit plutôt de la •« trame de l'histoire des rapports politiques franco-vietnamiens ». Il prend soin de nous avertir qu'on n'y trouvera pas, entre autre « un exposé des transformations sociales du peuple vietnamien sous l'influence de la révolution et de la guerre ». Ce qui ne va pas sans créer un certain vide dont se rescent l'analyse générale, spécialement quand elle aborde l'appréciation du mouvement de résistance et tout ce qui concerne l'avenir du peuple vietnamien.
Ce point noté, il faut considérer ce livre tel qu'il est comme un outil précieux pour tout militant qui s'attache à suivre l'évolution du mouvement d'émancipation des peuples colonisés. Le faiscrau des informations et documents irré. futables qui forment le support de cet ouvrage est réellement impressionnant. Ce sont ses fonctions d'attaché de presse à l'état-major de Leclerc aux heures eruciales de 1945-1946 qui ont mis Philippe Devillers à même de constituer son dossier. Il nous le livre avec une conscience digne d'éloges.
Nous y retrouvons tracés les débuts
(1) Editions du Seuil.
difficiles, périlleux du Vietminh en Chine en pleine guerre pour suivre son destin jusqu'aux glorieuses journées d'août 1945 où, en l'espace de peu il se hissa, sans coup férir, au pouvoir à Hanoï. Devillers fournit un aperçu sommaire de la révolution vietnamienne qu'il reconnaît être produite par une authentique lame de fond. Il souligne que dans les campagnes * la révolution a pris d'emblée un caractère absolu, radical. Avant même que les instructions sur les Comités du Peuple vient ete elaborées, la révolution, vrare, y a commence ». Ajoutant encore « qu'elle s'affirmait, dans la plupart des regions, comme d'essence communiste, se déroulant sur les lignes absolues du schéma léniniste ».
Les sympathies de l'auteur ne vont décidément pas à ces « excès » des masses paysannes et des militants de la base « qui ne pouvaient que déconsidérer la révolution, la faire sombrer dans le chaos ». Il se félicite de la sagesse des lirigeants staliniens, empreints d'un plus grand realisme, qui semploient énergiquement à enrayer le mouvement social. L'objectif unique de ces dirigeants était, selon lui, l'indépendance qui devait primer toute autre considération et impliquait notamment l'union nationale la plus totale de toutes les couches sociales.
Pour faire face à une telle situation, le gouvernement français où socialistes et communistes sont largement représentés, désigne l'amiral-moine Thierry d'Arganlieu. Devillers suit pas à pas les efforts obstinés de ce supérieur des Carmes « nimbé de la grandeur française », fidèle porte-parole des désirs des gros colons de Cochinchine, qui yeut sa reconquête menée dans les règles et ne souffre point qu'on puisse négocier avec les « échappés de bagne » qui composent le gouvernement de Hanoï. Il dénoncera les tendances « capitulardes » de Leclere qui est à l'origine de l'accord du 6 mars avec Ho-Chi-Minh et 'aura cette belle parole, le 8 mars : « Je m'émerveille que la France ait en Indochine un si beau corps expéditionnaire et que ses chefs préfèrent traiter que de se battre ».
L'amiral-moine ne se tiendra pas pour battu. Il multipliera les provocations. Il l'aura sa guerre, bien saignante et fracassante. Il aurait bien tort de freiner son ardeur puisqu'il est couvert en haut lieu, au gouvernement dont il ne fait qu'appliquer les instructions. La permanence de cette politique est assurée, dans la pratique, par la franc-maconnerie des administrateurs coloniaux quasi inamovibles : les Torel, Pignon, Bonfils, Biros, Cedile à Saigon, les de Langlade, Messner, Bousquet et consorts à Paris. Ceuxlà mêmes se trouvent rattachés par mille liens familiaux et autres aux grandes af faires dont leg intérêts sacro-saints seront défendus envers et contre tout.
Philippe Devillers retrace minutieusement les étapes qui menèrent à la reprise déclarée des hostilités en décembre 1946. La volonté bien arrêtée des milieux colonialistes qui mènent le jeu, de faire avorter toute entente avec Ho-Chi-Minh. est d'un limpidité sans égale. Elle part
ERNATIONALE d'un point de vue de classe bien évident
Ho-Chi-Minh n'arriverait à désarmer sous aucun déguisement. La crainte de voir Paris manifester qualque faiblesse ou hésitation sous l'influence des ministres socialistes ou communistes, incite Saïgon à faire redoubler les provocations pour créer l'irréparable. Et ce sera la vaste boucherie de Haïphong, perpétrée de propos délibérés. Les obus de la marine réduiront en bouillie la population civile du quartier vietnamien, sans avertissement aucun.
L/ordre était venu du général Valluy qui remplaçait le haut-commissaire en visite à Paris. Il ordonnait de « donner une dure leçon » aux vietnamiens, de « se rendra par tous les moyens complètement maître de Haïphong en amenant le commandant metnamien à résipiscence ». Le nombre des morts évalué par une source officielle est de 6.000 au moins. Le général Valluy recevra une étoile supplémentaire quelques mois plus tard, et le colonel Débes qui exécuta l'ordre reçu avec un zêle sans pareil sera nommé officier de la Légion d'honneur.
Désormais la guerre est inévitable et le Vietminh n'entend pas laisser, une fois de plus, le bénéfice de la surprise aux troupes colonialistes. Ce n'est pas nous qui le lui reprocherons. On a flétri jusque sur les bancs de la S.F.I.O. la félonie de « l'agression » de Hanoï en passant sous silence les horreurs de Hanoï ont mis le feu aux poudres. Il suffit de dire que c'est exactement 43 morts français que l'on a dénombré à Hanoi au lendemain du 19 décembre.
Les milieux colonialistes se sentent goulagés, ils peuvent se choisir maintenant un interlocuteur à leur goût, fait mesure, et les prévisions optimistes vont bon train. Déjà on avance qu'il n'y a plus de problème militaire. Sept années de dé. convenues politiques agrémentées quelques désastres militaires écoulées et les slogans du brain trust colonial jamais pris en défaut ont dû sensiblement varier leurs tons pour attirer un nombre croissant de dollars. C'est même là devenu une raison majeure de poursuivre un conflit sans issue.
Nous avons peu évoqué les opinions de Philippe Devillers, sans doute parce que ce n'est pas cet aspect de son livre qui nous semble le plus original. Nous n'avons pas besoin de nous trouver en harmonie politique avec l'auteur pour reconnaître la probité et la grande valeur d'information de son ouvrage. Les sentiments de Philippe Devillers l'incli. nent vers la ligne du « juste milieu ». Il verrait avee faveur un colonialisme éclairé, intelligent. Il admettrait volontiers une révolution modérée accomplie dans un ordre parfait. Il préconise une réunion de la droite et de la gauche pour mettre fin aux luttes fratricides et ne voit de solution au Vietnam que dans un compromis Bao-Dai-Ho-Chi-Minh, opé. rant la réconciliation nationale. La bonne volonté, si grande soit-elle, est décidément insuffisante pour mener à terme l'investigation des grands problèmes contemporains.
A. DURET. 77
VIETNAM, SOCIOLO
Le livre de Paul Mus est davantage orienté en profondeur. Ce n'est plus l'optique du « Français de la Méropole », mais celle d'un membre éminent de la société coloniale, intellectuel de grande classe par surcroît. Ce qui rehausse encore davantage la valeur de son témoignage. Elevé au Vietnam depuis sa tendre enfance, il possède une connaissance intime du pays et de ses problèmes. Conseiller politique de Leelerc, chargé de mission de l'amiral-moine, puis de Bollaert, il a cotoyé de près les événements sans que ses avis aient eu grande prise sur les décisions. Il voit la cause de son insuccès dans la routine des administrateurs civils qui assurent le siège des haut-commissaires et des ministres.
Paul Mus montre avec force tout l'anachronisme de la politique française. Il s'évertua en vain à faire valoir dès 1944 qu'il y avait « intolérance à la colonisation dans quelque décor elle se présentait ». Ses rapports à de Gaulle et au gouvernement eurent peu d'écho. La mvopie et l'esprit borné des hautes compétences de l'administration, de ces experts si influents, ne laisse pas de surprendre. L'opinion courante des spécialistes chevronnés, dont Paul Mus luimême souligna la haute compétence, se ramène à considérer que la grande masse ne voit pas plus loin que son bol de riz, qu'elle se trouve terrorisée par une poignée d'agitateurs et qu'au fond « n'attend que notre retour ». Il s'agit de vite reprendre en mains l'indigène, un point c'est tout. Ce n'est pas une caricature, on peut faire confiance à Paul Mus. Il qualifie cette carence de « réaction administrative ». C'est rétrécir un peu le problème.
Les pages les plus remarquables du livre sont consacrées à l'étude du village annamite. On y trouve aussi un examen correct de la structure sociale du Vietnam. Paul Mus s'efforce de formuler un jugement objectif sur le colonialisme en s'évadant des sentiers battus, mais ses efforts en vue de mettre d'accord partisans et adversaires risquent fort d'indisposer les deux parties.
Un objectif essentiel de l'ouvrage, c'est l'examen des chances de succès marxisme asiatique. Paul Mus possède une compréhension de la politique du Vietminh qui dépasse de cent coudées les interprétations niaises du colonialiste moyen, officiel ou officieux. Il se heurte néanmoins à certaines limites. L'interprétation du marxisme a toujours été une entreprise périlleuse pour ses adver78
TERNATIONALE GIE D'UNE GUERRE par Paul MUS (1) saires. En dépit de sa science et de ses titres considérables Paul Mus succombe à des erreurs fort vulgaires. En bref, le faible développement des forces productives du Vietnam lui paraît une preuve péremptoire, définitive qu'il ne saurait etre question de révolution proletarienne dans ce pays. Le marxisme, dit-il, ne peut se réaliser qu'après l'étape intermédiaire de Rousseau. C'est une vue assez mécaniste, un matérialisme économique très simplifiée qui s'apparente aux préjugés mencheviks et staliniens courants.
Paul Mus sent sont opinion confirmée par la politique antirévolutionnaire de collaboration de classe menée par le Vietminh en 1945-1946. Il y voit Taveu que « le P.C. reconnaissait que le destin ne le marquait pas spécifiquement ». Il est persuadé que c'est par les concessions et les gages authentiques donnés à la tradition que le Vietminh a scellé son alliance avec la masse. Quel intérêt pousse, dans ces conditions, les marxistes à s'implanter dans les colonies ? La réponse est inattendue et révélatrice: la guerre coloniale serait uniquement, aux yeux des marxistes orthodoxes, une action de diversion destinée à disperser au loin les forces du capitalisme de facon à augmenter les chances de succès de la seule vraie révolution dans la métropole. Les partis révolutionnaires des colonies sont réduits à n'être, selon cette vue fan. taisiste, que des commandos de sacrifiés, dos détachements de volontaires de la mort largués sur un terrain stérile au développement de la révolution.
Scrutant la préoccupation de Thorez en 1945, de voir flotter le drapeau national sur toutes les parties de l'Empire. Paul Mus envisage une seconde hypo• thèse : « en gardant l'Indochine à une France progressiste, on servait éventuellement le marxisme ». S'il est une notion incompatible avec le marxisme, ce serait bien celle d'un « colonialisme socialiste », tout comme celle des volontaires de la mort, évidemment. A titre de circonstance atténuante on doit admettre que le stalinisme s'entend à la perfection à répandre la confusion dans les esprits.
Du moins, Paul Mus cherche t-il le fond sociologique et la base théorique de l'attitude du Vietminh au lieu d'y voir simplement un machiavélisme subjectif. Il aperçoit dans l'insuffisance des condi-
(1) Editions du Seuil.
Q UA T R I EME tions économiques une cause durable, profonde, doctrinale qui inciterait les staniens vietnamiens à souhaiter le maintien de la présence française. On discerne mal dans tout cela comment l'au teur s'explique que le communisme soit devenu depuis une vingtaine d'années le porte-drapeau reconnu des plus larges masses, lavant-garde la plus authentique de l'émancipation populaire sur cette terre du Vietnam si inhospitalière à ses buts ? Pourquoi lui plutôt qu'une autre formation, non-prolétarienne, puisque
« le destin ne le marquait pas spécifiquement » ?
Pourtant il ne fait pas de doute pour
Paul Mus que le « Vietnam complet et vivant » est du côté de la résistance, que là se trouvent les forces du progrès sans lesquelles rien ne se construira. Il ne mâche pas ses mots pour dire: « La souveraineté ne peut être représentée par ceux que nous avons choisis » et, « c'est la résistance qui est la personne physique majoritaire de cette souveraineté ».
Dans la bouche d'un ancien directeur de l'école de la France d'outre-mer ce jugement a une certaine portée. I! montre aussi que l'auteur fait prauve de conscience et d'un certain courage.
La situation actuelle au Vietnam ex-
RUSSIA AF
L'auteur de la dernière biographie de Staline — qui a été l'objet d'un compte rendu dans un dernier numéro de notre revue - viont de publier à Londres une étude relativement courte sur l'U.R.S.S. et ses perspectives. Il est certainement un des meilleurs connaisseurs de l'Union soviétique et, bien qu'il fasse bon marché du marxisme sur des questions essentielles (comme nous le verrons plus loin) c'est un penseur pénétrant. Deutscher a commencé son livre au lendemain de, la mort de Staline et, en l'écrivant, se produisirent les événements spectaculaires que lon connaît.
Le point de départ de Deutschir est gue la victoire de Staline est le fruit d'une série de facteurs : isolement de la révolution russe et état arriéré du pays à l'époque ; et que ces facteurs ont disparu par suite des transformations qui se sont produites sous la dictature de Staline. La base objective du régime dic. tatorial étant minée, il en déduit que des transformations régime deviennent inévitables. Deutscher donne toute une série de fait= et d'indices qui, déjà dans la dernière période du vivant de Staline, montraient que, dans la société soviéti-
RNATIONAL prime, selon Paul Mus, un état précaire de neutralisation stratégique. Ne pourrait-on obtenir ce résultat à un prix moins coûteux, interroge-t-il ? Les divers plans mirifiques et les arguments mis en avant pour justifier la poursuite de la guerre sont contrés assez vertement par l'auteur qui paraît las des formules fallacieuses et artificielles qui n'ont cessé de faire fonction de paravent dans ce conflit.
Paul Mus propose une solution qu'il nomme « un plan quinquennal de neutralité et de reconstruction ». Il s'agit d'une sorte d'accord contractuel. La République démocratique du Vietnam ferait une déclaration motivée de neutralité.
di ons quinquennale, en vue de se consacrer à louvre de reconstruction. Un accord quinquennal avec la France, s'y ajouterait → de nation à nation précise l'auteur, qui voit en l'Union française un cadre étriqué — portant sur une contribution économique et culturelle.
Si les plans ne manquent pas pour faire mettre fin à la sale guerre, il faut constater, par contre, que la ferme volonté d'en imposer la réalisation fait encore défaut.
A. D. TER STALIN par I. DEUTSCHER gue, se manifestaient des forces incompatibles avec la dictature bureaucratique et que celle-ci n'était plus en état d'v répondre par des épurations aussi sanglantes et étendues que celles des années 1936-1938. Nous avions fait la même observation à la lecture du dernier article de Staline qui est, avant tout, un essai de lutte contre ces forces. Parmi les faits cités par Deutscher, mentionnons que, reprenant une tradition de l'intelligenzia lors de l'autocratie tzariste, des intellectuels ont fait cireuler des manuscrits exposant des points de vue opposés à la ligne officielle ; ils furent blâmés, mais on ne procéda à aucune arrestation.
L'auteur examine, quant au développement possible de l'U.R.S.S., diverses variantes possibles. Il exclut celle d'un restauration du capitalisme, tant les nouvelles formes de propriété sont décormais acquises, enracinées dans la population, calle des villes comme celle des campagnes. Il n'accorde qu'une très faibie probabilité à une variante qui aboutirait à une nouvelle dictature du type Staline. Il n'exclut pas la possibilité d'une dictature mili aire en cas de guerre. Mais il considèra comme la variante la plus
INT
Q UATRIEME probable, celle qui est fournie par les tendances predominantes dans la societe, la régénération de la démocratie socialiste. Il indique que le slogan qui englobe les aspirations des très larges couches de la société soviétique, aspirations diverses et parfois contradictoires, c'est « Retour à Lénine ».
Deutscher indique également que ces changements en U.R.S.S. ne peuvent manquer d'avoir leur prolongements dans les partis communistes. Il opine pour une modification de leurs rapports avec le Kremlin, sans toutefois qu'il y ait de rupture organisationnelle.
Répétons-le, ce livre est solidement documentée, s'appuyant sur une connaissance sérieuse de la société soviétique. Nous ne pouvons qu'enregistrer avec satistaction que, sur toute une série de points essentiels, cet écrivain politique sérieux abouit à des conclusions tres voisines de celles que notre mouvement a développées, d'une façon générale dans le passé et de façon plus détaillée au cours des dernières années, lorsque des faits sont venus corroborer et préciser ce qui fut si longtemps déduction théorique seulement.
Mais l'auteur en abandonnant le mouvement ouvrier pour la position d'historien contemplant la mêlée du dehors, a jeté par-dessus bord ce qui concerne parti révolutionnaire et la cla-se ouvrière comme élément essentiel de la construction du socialisme, Il le fait tant pour le passé que pour l'avenir. C'est ainsi que, montrant le carrefour auquel était arrivée la révolution russe en 1923, il dit que Lénine, s'il n'était pas , mort à ce moment, aurait dû choisir : être un Trotsky ou un Staline. Quelle question! Lénine n'aurait pu être, comme Trotoky, que le représentant des intérêts historiques du prolétariat international, dégageant le parti révolutionnaire des vicissitudes du premier Etat ouvrier isolé ; et non devenir l'instrument de la bureaucrati• de cet Etat. dans l'écrasement de la démocratie soviétique.
De même pour l'avenir, Deutscher voit la régénération de la démocratie , socialiste sous la forme d'un développement graduel, de réformes et de concessions accordées d'en haut et allant s'élargissant sans cesse. Il n'y a pas de doute que l'auteur a été impressionné par les mesures de libéralisation prise par les suecesseurs de Staline ; il envisage d'autres mesures possibles. Rien ne serait 80
ER NATIONAL plus stupide de nier les changements qui se sont produits et de penser que la bureaucratie est incapable de prendre un certain nombre de mesures plus larges même ; mais l'erreur de Deutscher est d'y voir un processus qui se développera graduellement par une série de réformes faites d'en haut qui feront faire à l'U.R. S.S. l'économie d'une révolution nouvelle des masses soviétiques. Ces mesures ne sont pas, de la part de la direction bureaucratique, la réalisation d'une politique de rétablissement de la démocratie soviétique, mais une tentative de maintenir l'essentiel des privilèges et le pouvoir par une série de concessions limitées. « Il est plus d'une fois arrivé que la dictature bureaucratigue, cherchant le salut dans des réformes à prétentions « libérales », n'ait fait que s'affaiblir », écrivait Trotsky dans « La Révolution trahie ». Mais, ajoutait-il: « On n'a jamais vu le diable se rogner lui-même les griffes avec bonne volonté. La bureaucratie soviétique n'abandonnera pas ses positions sans combat; le pays s'achemine manifestement vers uns révolution. » Il n'écarte pas la possibilité que « la résistance des dirigeants peut être beaucoup plus faible qu'elle ne paraît devoir Têtre », et il est intéressant de souligner que Trotsky écrivait ces lignes au moment où le rapport des forces dans le monde et en U.R.S.S. se trouvait pres. que au plus bas pour la classe ouvrière. C'est une indication précieuse pour les perspectives du combat présent contre la bureaucratie, quand le rapport des forces s'est tellement modifié en faveur du prolétariat. De toute façon, ce qui est certain, c'est que « la bureaucratie ne pourêtre écartée que révolutionnairement ». Deutscher - comme tant d'autres - ne comprend pas que la bureaucratie, bien qu'elle ne soit pas une classe, possède une certaine cohésion en raison des privilèges dont elle jouit et qu'une intervention révolutionnaire est nécessaire pour lui oter ces privilèges, abattre son pouvoir omnipotent et rétablir la démocratie soviétique. Malgré cette faiblesse criante de la pensée de Deutscher, son livre dépasse de loin la plupart des études faites sur l'U.R.S.S. et nous ne pouvons qu'inciter à le lire tous ceux qui veulent comprendre ce qui se passe et se passera dans la nouvelle étape où se trouve la société soviétique.
P. F.