Documents de la IVe Internationale

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La revue › vol. 11, n° 8-10

Les événements d'Afrique du Nord : les paysans en Tunisie

Quatrième Internationale, vol. 11, n° 8-10 · novembre 1953 · p. 22-24 · 1 749 mots

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Les problèmes de l'Afrique du Nord sont de plus en plus à l'ordre du jour sur la scène mondiale. Is reviennent régulièrement dans les débats de PO.N.U. sous une forme ou sous une autre. Ils pèsent considérablement sur l'évolution de la situation en France. Une aile marchante du capitansme françars sest livree, cet ete, a un coup de Torce au maroc... et les autres fractions de ce capitansme ont pousse un soupir de soulagement quand elles se sont aperçues qu'il avait réussi sans provoquer aussitôt la guerre civile. Cette politique de coups de force soulève de nombreux problèmes dans les mouvements nationanstes, notamment au Manoc et en Tunisie, qui, d'une façon generale, ont place leurs espoirs dans les bonnes dispositions de telle fraction de la bourgeoisie française, ou du gouvernement américain oet de P'O.N.U. et n'ont enregistré en fin de compte que des échees.

Mais l'importance internationale des problèmes de l'Afrique du Nord a tendance à laisser de côté les problèmes spécifiques des pays gur la constituent , en premier neu le probleme agraire qui, comme dans tous les pays coloniaux, est le problème le plus explosif. Nous pubtions ci-dessous une note sur cette question en Tunisie qui nous a été adressée par un de nos amis.

LES PAYSANS

Les deux tiers de la population tunisienne vivent de l'agricul ure, à la merei d'une sécheresse qui, comme cette année dans le sud, décime les troupeaux - ou d'orages qui, comme cette année encore dans le nord, détruisent 25 à 30 % de la récolte de céréales.

Cette population misérable dans lensemble est cantonnée dans des terres médiocres et stériles. L'extension des cultures depuis la conquête n'a pas été Ta source de l'enrichissement. Au contraire son extension dans le centre et Ie sud s'est accompagnée d'une diminution absolue de la production tunisienne (1). Les terres les plus fertiles, peu nombreuses, ont é'é accaparées par la colonisation. La revendication nationale du fellah contre le colon exprime en réalité une revendication sociale, le retour à la jouissance des terres volées.

L'éviction des paysans s'est faite de bien des manières. L'idée générale qui y a présidé était la liquidation des biens collectifs (terres arch) dont il subsiste

(1) P. Sebag. La Tunisie. 22

EN TUNISIE encore des restes, et l'instauration de la propriété privée de type capitaliste.

Des 1901, le droit de jouissance était reconnu aux tribus sur les terres de parcours. Belle reconnaissance ! Elles y avaient eu droit de tous temps. Imagine-t-on un « droit de jouissance reconnu » sur l'air qu'on respire ? Mais il fallait leur reconnaître la terre pour pouvoir la leur enlever : jusqt'en 1906 en effet, 133.000 ha, de ces terres furent vendus.

L'immatriculation avait pour but de garantir la propriété privée de la terre. Elle aboutit à l'expropriation des paysans pauvres et au démembrement des fonds collec!ifs. Un avis en français -indéchiffrable pour les paysans pauvres analphabètes — était affiché au chaikhat, en foi de quoi chaque « propriétaire » délimitait « sa » terre et lenregistrait. Si au bout d'un certain délai aucune réclamation n'était survenue, la terre lui appartenait. Des fellahs se rév-illèrent ainsi un beau matin expro priés sans le savoir. De 1886 à 1948, 1.769.482 ha. devinrent ainsi propriétés privées.

QUATKIEME INT

Le quart des terres du pays était conslitué en habous, donations pieuses, inaliénables, dont la famille des donateurs était usufruitière à perpétuité. Les habous étaient en général mal cultivés, les usagers trop nombreux. Le capitalisme ne pouvait se développer sans faire rentrer dans le commerce une surface si impor ante de terres cultivables. Aussi, de 1888 à 1898, une série de décrets et d'arrêtés instituèrent la location et l'échange des habous, en violation de la loi musulmane. L'ordonnane: algérienne du 10 janvier 1844 stipulant qu'« aucun acte

ERNATIONAL achetée de leur sueur, veut bien laisser. La faim est la façon de vivre du paysan.

Ce n'est qu'hypocrisie d'invoquer la misère passée pour éviter de chercher les causes de la situation actuelle. La faim et la misère sont des facteurs sociaux, historiquement déterminés. Elles sont aujourd'hui inadmissibles en regard du niveau des forces de production et des fortunes qui s'édifient sur elles.

Que propose l'occupation française pour améliorer la condition paysanne ? Dans la mesure où elle ne se contente pas de considérer les paysans comme une main-s'œuvre taillable et corvéable à volonté et une éventuelle chair à canon, elle prétend en faire une classe de paysans individuels « efficaces ». Mais justement l'expérience a été tentée au Maroc. Le contrôleur civil Berques et l'ingénieur Couleau ont tenté en 1941 de moderniser les conditions techniques et sociales des communautés traditionnelles. En 1946 les colons s'en mêlèrent, provoquèrent des incidents. Maisons d'import-export et industriels s'y opposèrent. « Ce paysanat — conclut Ch.-André Julien — doit rester un outil disponible entre ses mains [de la Haute Administration] pour son jeu politique et l'exploitation locale ». L'expérience fut enterrée en 1949, pour raisons politiques, Il est ainsi manifeste que les paysans, ramenes au rang de khammès (2) ne pourront s'affranchir économiquement sans la conquête du pouvoir politique.

Le NEO-DESTOUR vise justement à cette conquête et parle au nom du peuple tout entier. Mais que propose-t-il, précisément, pour les paysans ? Une amélioration de leur sort par le jeu de crédits et d'hypothétiques coopératives agricoles, et la garantie des « intérês français », c'est-à-dire du fondement même de leur exploitation. Aucun effort à ce jour n'a été fait pour organiser les masses paysannes « incultes ». Il n'a rien fait de plus que l'Administration pour venir en aide aux victimes de la sécheresse.

Il est vrai que toute action de solidarité est interdite par les autorités, Cependant cela n'empêche pas le sou'ien effectif et justifié des éléments nationalistes emprisonnés et de leurs familles. Une action de secours envers les paysans aurait obligé les autorités à se pencher sur le problème, ou à la tolérer.

(2) Métayers au 1/5, la plupart du temps endettés, véritables serfs vivant misérablement.

translatif de propriété consenti par un indigène Européen ne pourra être motif que les immeubles nables aux termes de mane », est applicable à transforma les habous d'immeubles au profit d'un attaqué par le étaien: inaliéla loi musul la Tunisie, et en gages des créanciers, ce que leur fondation voulait justement éviter. Ces mesures aboutirent à un lotissement destiné en principe à rendre le paysan propriétaire. Mais les chiffres sont éloquents : de 1920 à 1938, 14.800 lots (173.700 ha.) furent répartis à 8.700 familles, dont Seules 1,500 devinrent propriétaires, 7.200 (80 %) furent expropriées.

Il en va de même pour les terres arch. Les lopins ont été rachetés par les coIons, parfois acquis gratuitement en remboursement de prêts ou, comme cela est fréquent dans le centre, le petit fellah reste le propriétaire normal mais, faute de moyens de culture, abandonne l'exploitation de son lopin à un colon ou à un grand propriétaire en échange d'une partie de la récolte. Le droit de joui sance des expropriés réapparaît ainsi - au bénéfice des expropriateurs.

Car le colon n'est pas le seul chancre à vivre de la misère paysanne, Dans le Sahel par exemple, les mauvaises années contraignirent les petits fellahs, pour subsister, à vendre leurs oliviers aux gros commerçants et propriétaires musulmans.

L'insécurité actuelle et le pourrissement du capitalisme français provoquent un fait nouveau : de nombreux colons vendent à prix d'or ce qu'ils ont acheté quelques mesures de blé. Mais qui achète ? Le fellah reste comme auparavant démuni devant la terre qui Ini a glissé entre les doigts. Il vit comme une bête, à 4 ou 5 dans une pièce au sol en terre battue, sans fenêtre, et bat son grain avec un bâton au rythme de la moissonneuse voisine. Des millers d'ouvriers agricoles ont été jetés au rebut depuis 1945, avec la génénalisation des « combinés ». Il ne leur reste qu'a glaner ce que la machine,

Dans les deux cas le mouvement nationaliste en aurait resserré ses liens avec les paysans.

Mais ni le Néo-Destour ni la Résidence ne s'intéressent aux paysans parce que ceux-ci sont restés jusqu'à ce jour une masse amorphe, secoués de brusques colères, et qu'une fois mis en mouvement ils risqueraient de poser la question sociale que les chefs nationalistes ne veulent pas soulever. Puisque personne ne parle en leur faveur, c'est aux paysans oux-mêmes de prendre la parole et la défense de leurs intérêts.

Une perspective socialiste, nationale au vrai sens du terme, est donc ouverte en Tunisie. Le rôle décisif joué par les Ligues paysannes en Chine montre qu'elle est réalisable. Si les paysans seuls ne peuvent s'affranchir, rien ne peut se faire sans eux dans le pays.

Le problème de l'organisation et de l'action des masses rurales est done désormais posé. Il ne peut être escamoté. Par tâtonnements, défaites et désillusions, la conscience de classe et la résolution des fellahs progressent. Les étapes en sont favorisées par la tradition même. Il s'agit en somme pour eux de revenir à la démocratie d'autrefois, avec les communautés régies par les djemaas (assemblées locales), sur la base du niveau atteint par la production et ses moyens techniques.

Dans cette voie, une alliance étroite est nécessaire avec les travailleurs des ville et les intellectuels - alliance favo-

ERNATIONA L E risée par la faible différenciation des classes tunisiennes.

Il n'y a pas de staliniens dans les campagnes... Pour le fellah le & communiste » est dans l'immense majorité des cas un Européen comme les autres. Le mouvement populaire à la base est entièrement sain dans sa primarité. Il lui faut maintenant se débarrasser de ce « primitivisme », acquérir une consclence nette de ses buts et de ses moyens, bref se forger une doctrine Telle est la tâche des éléments d'avantgarde du Néo-Destour, telle peut-être la contribution inappréciable des éléments révolutionnaires européens. En faisant connaitre aux militants de base l'expérience européenne et mondiale, ils brisent l'isolement systématiquement en tretenu tant par la Résidence que par les leaders actuels du nationalisme. La voie que se fraieront les masses ne sera ni celle de la Russie, ni celle de Mao, ni celle de l'Occident. Chaque pays, dans ses propres conditions, donne une réponse originale à ses propres problèmes. C'est pourquoi (en partie) le stalinisme n'a pu pénétrer dans les masses. C'est pourquoi l'espoir de certains nationalistes de créer un Etat bourgeois du type des démocraties occidentales est aussi utopique que d'espérer maintenir la Tunisie au régime de 1881, Seule la voie révolutionnaire - paysanne et ouvrière - est possible..

28 juillet 1953.

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