L'accusé par Alexandre WEISSBERG (1)
Voici un témoignage de premier ordre sur la grande punge, des , années 19361938, en U.R.S.S. Il est écrit par Alexandre Weissberg, physicien, specialiste des basses températures, d'origine autrichienne, membre du P.C. autrichien, en 1927, qui se rendit en U.R.S.S. en 1931, appelé par l'Institut technique ukrainien de physique. Il fonda le Journal de Physique soviétique; en 1933, il est chargé par le gouvernement soviétique de construire un vaste établissement expérimental à Kharkov dont il aurait dû devenir le directeur.
Au cours de 1937 il fut arrêté. Il demeura trois ans dans différentes prisons soviétiques, dans lesquelles ont déferlé les vagues successives de la « Grande purge », avant d'être remis en 1940 à la Gestapo avec plusieurs autres communistes et techniciens allemands.
De formation intellectuelle, scientifi que, ayant nourri autrefois une incontestable sympathie pour le communisme et PU.R.S.S. en particulier, doué d'un don remarquable d'observation minutieuse, objective des choses, et lui-même passionné de comprendre, malgré ses souffrances, le « pourquoi » de cette gigantesque « Purge », il a pu fournir dans son ouvrage touffu de 600 pages environ une fresque d'une puissance parfois extraordinaire de cette période inoubliable dans l'histoire de la Révolution russe et de l'U.R.S.S.
Les principaux renseignements que Weissberg apporte à l'étude de cette période sont les suivants:
a) il établit sur la base de calculs raisonnables à 7 à 8 millions le nombre d'in. dividus arrêtés entre 1936-1938. (5,5 à 6 % de la population de l'U.R.S.S.) ; b) il démontre que ceux-ci englobaient tous les éléments qui étaient effectivement contre le régime de Staline ou simpiement susceptibles, par leur passé, leur formation, leur position, leur nationalité, de l'être ; 70 c) le mécanisme des « aveux » n'avait rien de spécifiquement « diabolique » ou secret. On les obtenait soit (jusqu'à l'automne 1937, environ) par « l'interrogatoire ininterrompu » de l'accusé jusqu'à ce qu'il « avoue », soit par la combinaison de ce moyen avec des tortures physiques et morales (surtout à partir de l'automne 1937) dans les cachots du Guépéou ; d) la technique des « aveux » aussi stupide, invraisemblable et extravagant. que puisse apparaître leur contenu, était en réalité la seule possible pour le Guépéou afin de détecter à partir d'un accusé tout le réseau de ses connaissances, faire ainsi tache d'huile, dépister et arrêter en définitive toute l'élite pensante, effectivement ou seulement potentiellemnt contre le régime.
Un autre mérite de ce livre, plus passionnant par endroit que le plus attrayant roman d'aventures et de caractères, est qu'il illustre à l'aide de larges traits inoubliables, la véritable épopée des hommes qui ont lutté contre staine, et qu'il a campé, d'une manière souvent fortement heureuse ‚la silhouette de véritables héros de certains d'entre eux, de certains des grands pionniers de la révolution et de la construction socialiste en U.R.S.S. Par contre, les conciusions et sa manière exclusivement « psychologique » et du reste contradictoire avec d'autres passages quer le régime de Staline et la « Grande Purge », sont médiocres.,
Alexandre Weissberg, qui fut un sincère communiste, a sombré, après son expérience douloureuse, dans le libéralisme bourgeois et les platitudes qui caractérisent ses analyses sociologiques. Mais il n'empêche qu'il a écrit malgré tout un trés important livre à la mesure de son sujet. Nous y reviendrons.
M. P.
(1) Pasquelle, éditeurs, Paris.
MOSCOU S
Le livre de A. Rosmer est une surprise extrêmement agréable. On craignait que
Rosmer n'écrive ces pages si importantes sur les premières années de la Révolution russe dans l'état d'esprit où le montrent certains de ses écrits récents dans la Révolution prolétarienne et qu'il ait oublié en quelque sorte l'auteur du « Mouvement ouvrier pendant la guerre ».
Heureusement, il n'en est rien. C'est du meilleur Rosmer, de cette figure de militant révolutionnaire parmi les plus pures, les plus sincères de la période 1914-1924, du mouvement ouvrier français.
Rosmer a fidèlement transcrit ses souvenirs de témoin de premier ordre de la période qui va de 1920 à la mort de Lénine en 1924, avec le souci constant de se montrer digne de l'expérience inestimable qu'il a vécue, de cette époque qui s'inscrit « dans la mémoire pour n'en plus sortir ». Il ne formule nulle part des réserves ou des critiques ni sur l'expérience globale de la Révolution russe jusqu'à la mort de Lénine, ni sur la poli. tique du Parti bolchevik. Il essaie plutôt de comprendre et d'assimiler l'une et l'autre avec une sympathie et un respect sincères.
Son témoignage est si entraînant, inspire une telle confiance qu'il a réussi à impressionner A. Camus, son préfacier et pourtant auteur de l'Homme révolté. Yo fui un mini
La bibliographie concernant l'immixtien réactionnaire du Kremlin dans la guerre civile espagnole (1936-1939) et les « méthodes inadmissibles » qui l'accompagnèrent, se voit enrichie du livre J'ai été un ministre de Staline, dont le seul intérêt (la plupart des faits relatés étant déjà connus) relève de la personnalité de l'auteur Jesus Hernandez : ex-kominformiste, ancien membre du B.P. du Parti communiste espagnol et du Comité exécutif du Komintern, ayant pendant la guerre civile espagnole occupé le poste de ministre dans les gouvernements républicains:
Hernandez est toujours loin de soumettre les sujets politiques qu'il traite à
TER NATIONAL OUS LENINE par Alfred ROSMER (1)
« Quand on lit de pareils témoignages, écrit celui-ci... on peut se demander au nom de quoi ceux qui, comme nous, n'ont pas eu la chance et la douleur de vivre au temps de l'espoir (Note : de la Révolution russe), prétendraient sur ce point à autre chose qu'à écouter et comprendre ».
Rosmer a fait œuvre utile qui, à côté d'autres livres comme celui de John
Reed ou d'Arthur Ransome, facilitera la tâche de la nouvelle génénation de militants ouvriers révolutionnaires pour reconstituer le vrai visage de la grande Ré volution russe du temps de Lénine, atrocement défiguré par l'école des falsifications staliniennes.
Les lecteurs français trouveront d'autre part dans ce livre des informations abondantes et des critiques souvent très judicieuses, piquantes, sur les origines du mouvement français influencé par la II*
Internationale, et les hommes qui l'ont représenté alors.
Souhaitons la plus large diffusion possible de ce livre écrit par quelqu'un qui s'est souvenu « d'avoir touché alors le plus haut de nos buts », et ceuvrons-y nous-mêmes de notre mieux.
M. P. (1) Editions Pierre Horay, Paris. stro de Stalin par Jasus HERNANDEZ (1) un examen marxiste. Il continue à croire contre toute évidence qu'en Espagne il n'était nullement question de révolution socialiste, mais de révolution démocratique-bourgeoise comme une étape préalable à un régime socialiste dont la date reste incertaine chez Hernandez. Ignorant donc la révolution prolétarienne espagnole que son maître Staline avait pourtant si bien vue qu'il courut l'étrangler, Hernandez s'emploie dans son dernier livre à accuser Staline d'avoir trahi la République espagnole, la démocratie, les droits de l'homme (de l'homme espa-
(1) Editorial America. Mexico DF. 1953.
UATRIEMEIN gnol cette fois-ci), etc. La lutte du peuple espagnol, -nous dit-il fort justement n'était pour Staline qu'une carte qu'il jouait dans le tripot des tractations diplomatiques avec d'autres Etats. Or, ce que J. Hernandez reproche à son ancien maître n'est pas tellement le jeu, mais plutôt que Staline y trichait au détriment de « la patrie » de Hernandez.
Ceci dit, son dernier ouvrage ne manquera certainement pas d'offrir quelques indications valables à ceux qui sont intéressés à réfléchir sur les véritables rap ports entre la bureaucratie soviétique et les directions des P.C. nationaux, à prospecter les sources réelles frictions détériorant ces rapports, à s'expliquer les limites de celles-ci, limites imposées d'une part par des conditions nationales et internationales données, et d'autre part, par la déformation bureaucratique des dirigeants de ces partis.
Nous voyons, en effet, en lisant ce livre comment le contrôle du Kremlin sur un P.C. ayant affaire à une montée révolutionnaire insurrectionnelle des masses, . revint des mains des personnes interposées (du B.P.) à celles des envoyés spéciaux de Staline tenus pour incorruptibles à l'égard des sirènes révolutionnaires espagnoles. Le Bureau politique, aurait dit le secrétaire général du Parti José Diaz, est « à l'entière merci des « tovarich ». « Sous prétexte que je suis souffrant, personne ne vient m'informer de ce que fait la direction. Pour le savoir, je dois m'adresser à tel ou tel camarade, et c'est toujours la même réponse : On a fait ceci, on a fait cela à la demande de Codovila, sous l'ordre de Stepanov, sous les instructions de Togliatti.. Des coolies du Kremlin, voilà ce que nous sommes ». Et Hernandez d'ajouter: « Disons-le sans pour autant offenser les coo. lies ». (P. 95-96).
Cependant ces « coolies », placés sur le même terrain politique que le Kremlin, n'arrivèrent jamais à se libérer de celuici; ils finissaient toujours par succomber aux superstitions de leur propre église, les popes du Guépéou aidant. En definitive, il se pouvait que Staline avait raison sur tous... On pouvait, oui, ne pas comprendre le jeu subtil de « La Moustache », mais avoir des doutes sur « ce grand type. jamais de la vie ». (p. 24).
Les méthodes du Kremlin en Espagne dont parle Hernandez (chantage au sujet d'armes, calomnies, assassinats, etc) étaient indubitablement répugnantes et personne ne reprochera à Hernandez d'en avoir à l'époque senti « des nausées ». Mais il n'en reste pas moins que ces méthodes étaient dictées par le but que les coolies et autres s'étaient fixés. à. savoir restaurer sur les - ruines tumantes de la République front populaire une autre République plus « progressive », alors que les masses par ellesmêmes, étaient entrées nécessairement et résolument dans la voie de la révolution socialiste. Dans de telles conditions, il n'y avait pour ceux qui voulaient arrêter la roue de la révolution d'autres mé-
TERNATIONALD thodes que les méthodes de Noske. C'est pourquoi les ministres de Staline et les chefs du camp républicain, aux prises avec Moscou sur la question de savoir si la République restauren devait être tout « espagnole » ou par contre si elle devait être plus ou moins « russifiée », finissaient par emprunter les voies tracées par le Kremlin contre les révolutionnaires.
A titre de référence, les journées de mai 1937. Il s'agissait alors pour la classe ouvrière de chasser la tutelle du Kremlin en s'attaquant de front au cours politique antiprolétarien, c'est-à-dire de renouer le fil du 19 juillet. La question ayant ete ainsi posée, les coolies, staliniens et autres, considérèrent qu'en matière de « méthodes inadmissibles » un retour au 19 juillet surclassait celles du Kremlin. Voyant que l'ennemi principal (le prolétariat révolutionnaire) se trouvait dans « leur » propre pays, ils l'écrasèrent, laissant de côté leur soi-disant lutte contre les « envahisseurs russes » Ce n'est pas par hasard que Hernandez ne parle pas ou peu de ces journées dans son livre.
Une des méthodes les plus odieuses que les coolies finirent par consentir concerne la répression montée à Moscou contre le P.O.U.M. et dont Hernandez fait un récit très détaillé.
Le guépéoutiste Orlov, aidé de Vielaiev et d'autres avait été chargé de prendre en mains cette affaire. Aux dires d'Orlov des documents « compromettants » pour le P.O.U.M. auraient ete saisis, prouvant que ces gens-là formaient un réseau d'es pionnage franquiste. Un de ces documents était, selon Orlov, signe d'Andres Nin lui-même, d'autres portaient le sceau de l'organisation rendait hautement Poumiste, ce qui les authentiques. Il fallait done arrêter cette bande d'assassine « trotskystes ».
Hernandez et José Diaz se seraient opposés aux plans d'Orlov. Tout d'abord parce que « personne en Espagne ne nous prendrait au sérieux si nous disons que les trotskystes sont des agents de Franco ». (p. 58). Ensuite, nul ne croirait à cette étrange histoire d'espions qui signent de leurs vrais noms des documents secrets. En tout cas, aurait ajouté Hernandez, si de tels documents existaient, il n'y avait qu'à en référer au gouvernement républicain et charger les magistrats d'ouvrir l'enquête et de punir les coupables éventuels.
En rapporter au gouvernement? Voilà une des erreurs de Iternandez, s'écria Or lov. Hernandez ignorait-il que l'ennemi était partout ?
Voulant soi-disant éviter le pire, J. Hernandez alla même proposer à Orlov un marchandage des plus répugnants: « Si vous voulez, nous pouvons employer tous les jours une page de notre presse pour les dénoncer comme une bande d'ennemis du peuple, mais ne montez pas des spectacles abracadabrants auxquels ne croirait pas le bon Dieu lui-même » (p. 93).
On sait comment la presse stalinienne du monde entier, tout particulièrement Jesus Hernandez, dans celle-ci, se livra à cette eriminelle campagne qui allait fa. ciliter la besogne d'Orlov.
Après quoi, Hernandez ne s'embarrasse pas pour écrire : « Andres Nin, l'ancien ami de Lénine, de Kamenev, de Zinoviev, de Trotsky, fut assassiné en Espagne par la même main qui en Russie avait exterminé toute la vieille garde bolchevik » (p. 124).
La formule pour en finir avec Nin qui « résistait incroyablement », écrit Hernandez, aux longs et terribles interrogatoires d'Orlov, aurait été donnée par un des collaborateurs de celui-ci, le commandant Carlos, qui se ferait nommer Vittorio Vidalt en Italie. Elle consistait à faire « libérer » Nin par des agents de la Gestapo qui se seraient « camouflés dans les brigades internationales » l'ennemi étant partout! Ceci prouverait aux incrédules que Nin était bien un espion au secours duquel les fascistes étaient venus. Pour le reste, on jetterait le corps du « libéré » à la mer. Le plan Vittorio réalisé, Orlov rapporta par télégramme à Moscou : « Affaire A.N. classée par méthode A » (2).
L'arrestation et la disparition de Nin, parce qu' « illégales », auraient provoqué au Conseil des ministres les plus vives protestations des collègues de Hernandez. Il parait que ceux-ci étaient sur. tout intéressés à parer « au scandale » que cette affaire ne manquerait pas de soulever à l'étranger. Mais le ministre de Staline reçut lordre de contre-attaquer et 1l le fit, Il menaça « de publier tous les documents compromettants pour le P.O.U.M. ainsi que les noms de tous ceux qui à l'intérieur comme à l'extérieur du gouvernement, par souci de simples ques. tions de procédure, couvraient les espions
(2) Avant qu'Hernandez ne rende hommage au courage d'un Nm « résistant incroyablement » aux sévices d'Orlov, il écrivit un livre intitulé Nego y Rojo où il était encore question de « celte bande d'assassins poumistes ». Il est vrai que Hernandez écrivait cela à Moscou, où rodaient les Orlov...
ERNATIONAL E de ce parti: le P.O.U.M. » L'attaque de Hernandez était, de son propre aveu, « démagogique, déloyale », mais il « n'y hésita pas ». Alors, le président Negrin, « conciliateur, proposa de suspendre tout débat jusqu'à ce que le ministre de l'Intérieur soit en possession de nouvelles concrètes sur Nin ». Et on passa là l'ordre du jour.
« J'étais, par ma victoire, saisi de nausée au point d'avoir envie de vomir », écrit 16 ans après l'ancien ministre de Staline (p. 113).
On sait que les « nouvelles concrètes » sur Nin n'arrivèrent jamais au ministre de l'Intérieur. On sait qu'en attendant, léquipe ministérielle mit pratiquement hors la loi le P.O.U.M., emprisonna ses dirigeants et la plupart de ses cadres, et monta contre lui un procès où il s'agis. sait de punir non pas des espions franquistes - même le bon Dieu ne pouvait croire à de telles accusations — mais ceux qui par leur participation aux Journées de mai avaient, parait-il, aidé « objectivement » l'ennemi franquiste !...
Jesus Hernandez a beau faire mea culpa et plaider pour ceux qui « épris de loyauté envers le peuple espagnol › suivirent les ukases du Kremlin. « Les faiblesses de ces gouvernants à l'égard des Russes écrit-il encore, trouvent une exclue dans leur patriotisme.. » (p. 124).
De la loyauté et du patriotisme de ce genre, le Souhaton Bie Bien hon peuple espagnol n'en voudra certainement plus.
Souhaitons en tout cas que les anciens ministres de Staline ne deviennent pas des ministres des Eisenhower, en Espagne ou ailleurs. En ce qui concerne Jesus Hernandez. ce souhait risque de ne pas être réalisé. Son dernier livre s'accommode fort bien de l'antistalinisme mode in U.S.A. Il lui sera sans aucun doute épargné les foudres des « brûleurs de livres ».
E.
P.S. - Selon des informations récentes, l'Orlov, mentionné dans le livre de J. Hernandez, a pris le « chemin de la liberté ». La revue américaine Life a même publié quelques souvenirs de lui sur la répression contre l'opposition en U.R.S.S.