La France est « l'homme malade » de l'Europe. Hommes d'Etat, politiciens ou journalistes bourgeois du monde entier sont consternés de voir ce pays en plein désarroi. Une crise ministérielle de plus de trente jours qui, d'ailleurs, n'a été arrêtée que jusqu'à la prochaine occasion. Etrange tableau d'une nation qui fut une grande puissance: a-t-on jamais vu un corps continuant à foncticaner tant bien que mal, tandis que la tête manquait ? Telle était la France, chaoun y poursuivant ses oceupations habituelles, sans qu'il y eut de direction à la société. C'est un exemple on ne peut plus frappant d'une crise révolutionnaire où, comme le disait Lénine, en haut on ne peut plus diriger, en bas en ne veut plus être dirigé comme auparavant.
Depuis la « libération » pendant laquelle les partis ouvriers ont permis au capitalisme de remeltre debout son économie et son Etat, la bourgeoisie française n'a cessé d'évoluer vers la droite. Les communistes ont été éliminés les premiers du gouvernement au début de la « guerre froide ». Après les élections de juin 1951, dans lesquelles les socialistes s'étaient prêtés à un truquage électoral pour affaiblir la reprégentation communiste, ils avaient fini par être les dupes du parti catholique du M.R.P, et étaient remerciés à leur tour, La vieille droite classique de jadis Se croyait revenue aux beaux jours d'un Tardien ou d'un Millerand. Mais l'état général de l'économie française et les conséquences des guerres passées (oh, combien victorieuses !), de la guerre sans espoir d'Indochine et de la préparation de la troisième guerre mondiale ont amené le pays dans l'impasse. En 1952, la bourgeoisie croyait possible de réaliser son rêve d'Etat fort, en emprisonnant quelques militants communistes, dans un climat marqué par une certaine passivité des masses. Mais il ne fallait pas trop comprimer le ressort. Le printemps 1958 a vu un renouveau du mouvement des masses. Les élections municipales du mois de mai ont donné une consolidation cu un renforeement des voix communistes dans les centres ouvriers et, pour la première fois depuis longtemps, un accroissement des voix socialistes dans les centres ouvriers également. En outre, l'incar pacité de la bourgeoisie à mobiliser largement la petite bourgeoisie contre les ouvriers s'est manifestée dans la déconfiture du R.P.F. de de Gaulle.
La bourgeoisie a aussitôt exprimé ses craintes que lopposition simultanée des socialistes et des communistes ne favorise l'unité d'action des ouvriers, ne suscite de grands mouvements, un nouveau « Juin 36 ». Au cours de la longue crise ministérielle, ces craintes furent exprimées par Paul Reynaud, par Vincent Auriol qui fit des remontrances au P.S., par le dirigeant du M.R.P. Lecour. Pour une partie de la bourgeoisie, la solution la plus impérieuse à la crise devait être le retour des socialistes dans la majorité et dans le gouvernement. Il ne manque pas d'appétits gouvernementaux dans les cereles dirigeants du P.S., mais il n'est pas facile à présent au P.S. de se livrer à une opération de ce genre. Loppasition avant rapporté sur le plan des votes, la tendance à poursuivre cette opposition pour en tirer le maximum à de prochaines élections, a été fortifiée. D'autre part, il est illusoire de penser qu'avec la politique actuelle, la situation puisse tant soit peu s'améliorer. Si les socialistes veulent freiner un mouvement des masses à l'avenir, ils ne pourront le faire qu'em restant dans l'opposition aujourd'hui. Les socialistes ne pouvaient décemment demander moins que certains radicaux eu cerlains M.R.P., chez qui il y a de forts courants pour arrêter la guerre d'Indochine, et chercher une négociation, Les partis bourgeois ont dû se contenter de faire une combinaison pour quelques mois, peut-être pour quelques semaines seulement.
Le P.S. a décidé de mener une opposition parlementaire plus systématique. Il propose un « Front démocratique et social » qui exclut par avance le P.C., 12 ce qui dans un pays où celui-ci a derrière lui la majorité de la classe ouvrière, signifie chercher une combinaison avec des partis bourgeois absolument impuissante, une réédition de la « troisième force » qui mourut aux dernières élections de 195L.
Il n'y a pas de doute que la grande bourgeoisie est très tentée de trouver un moyen de se passer du parlement, de créer un « pouvoir fort ». Ce n'est pas tellement du côté du parlement que résident les difficultés. A vrai dire, chacun sait dêsormais que même les ministres n'ont qu'un pouvoir réduit, que par exemple en Tumisie, au Maroc, ce sont quelques très hauts fonctionnaires au service des grands colens qui prennent des décisions que les ministres n'ont plus qu'à ratifier.
Les difficultés pour la bourgeoisie proviennent essentiellement de la part de la elasse ouvrière. Malgré de nombreux échecs, celle-ci non seulement a conservé son potentiel de combat, mais il faudrait peu de chose pour qu'elle action. La bourgeoisie peut procéder à quelques arrestations, gêner ainsi le fonctionnement normal des organisations à direction stalinienne, elle a pu aussi opérer pas mal de licenciements dans les entreprises. Mais la répression vue globalement ne va pas trop loin. Les orgamisations sont intactes. La bourgeoisie peut être tentée de procéder à quelques mesures autres réactionnaires dans les domaines de la Constitution, des industries nationalisées, des services de la Sécurité sociale. Il serait certainement erroné de sous-estimer ces possibilités et de penser que ça ne compte pas. Mais effectivement la bourgeoisie ne peut songer à instituer un « Etat fort » au moyen d'attaques un peu vigoureuses contre les ouvriers, sans risquer de glisser dans la guerre civile. Ce serait là une étape nouvelle, qu'il est difficile de concevoir indépendamment de développements graves en matière internationale.
que la bourgeoisie frangaise opère encore avec une souplesse relative envers la classe ouvrière, il est également vrai qu'elle peut le faire en tirant parti avant tout de la politique des directions ouvrières, surtout du P.O.F. qui n'offre pas à la classe ouvrière et aux masses travailleuses une perspective et une politique pour sortir de ce bourbier dans lequel la société française patauge.
Fin 1951 et début 1952 furent marqués par un gauchisgement de la politique du P.C.F. Mais l'affaire fut menée bureaucratiquement, indépendamment des capacités de mobilisation des masses à l'époque; seule l'avant-garde communiste s'engagea dans des combats et subit des revers. La direction du P.C.F. commença à se livrer ensuite à des autocritiques, des autocritiques d'autocritiques, le tout complété par l'affaire Marty-Tillon. Les membres du P.C.F. ne savaient plus que faire, Pourquoi les masses ne répondaient-elles pas aux appels ? Comment faire le front unique ? Pendant plus de six mois, le C.C. ne fut pas réuni, signe certain de divergences non réglées au sein même du B.P.
La récente session du C.C. (juin) n'a apporté aucune clarté. La question du front unique a été posée dans les faits par les ouvriers avec force au cours des derniers mois. Aussi la direction du P.C.F. a-t-elle dû, pour raccommoder ses liens avec la classe ouvrière, abandonner certaines formulations par trop sectaires, admettre des possibilités de front unique entre certains échelons du P.C. et du P.S. (sections, fédérations même), elle a dû admettre que le front unique pouvait se réaliser même sur une partie du programme ou un mot d'ordre seul. Cette atténuation du sectarisme allait aussi dans le sens des tendances de la direction stalinienne à rechercher un écho dans la bourgeoisie et la petite bourgeoisie pour les campagnes de paix du Kremlin, La direction du P.C.F. a même fait savoir que ce qui comptait pour elle, le « problème décisif du moment », c'était la guerre d'Indochine et qu'un gouvernement qui changerait la politique du pays sur cette question serait soutenu par les voix des élus communistes. Mais, à la différence de 1986 et de 1944, il n'y a pas d'aile de la bourgeoisie qui, normalement, puisse s'entendre avec le P.C. sur un programme minimum. La bourgeoisie ne veut pas rompre la politique atlantique, destinée à sauver ses positions de classe. Cette situation amène la direction du P.C.F. à rechercher le moyen de mobiliser les masses pour faire peur à la bourgeoisie, pour exercer une pression sur celle-ci.
Mais comment mobiliser les masses ? On retombe sur le problème du front unique. La direction du P.C.F. est prisonnière de ses conceptions sur le P.S. Elle ne voit pas en lui un autre partl ouvrier, à qui il faut proposer un front unique pour un programme de classe menant à un gouvernement de front unique P.O.-P.S. Pour elle, le P.S. est plutôt un parti bourgeois qui mène une concurrence au sein
QUATREMEINTERNATIONALE l'action. commune sans leurs chets traîtres. On n'a qu'à dénoncer ceux-ci... des ouvriers. Il faut inviter les bons ouvriers socialistes de base à vemir faire
La question du front unique va se poser avec persistance dans les mois qui viennent. De même, la question gouvernementale va également rester à l'ordre du
La combativité croissante des masses se manifeste à présent en partie par un rentorcement numérique des organisations dirigées par les staliniens. Les problèmes politiques se posent et se poseront de plus en plus fortement dans le P.C.F. L'affaire Marty-Tillon a montré de manière éclatante que la crise dans le P.C.F. à Petape actuelle prend la forme d'un malaise politique sans rupture organisationnelle appréciable. La direction du P.C.F. ne manquera pas de chercher des solutions bureaucratiques, mais il n'y aura pas moyen d'esquiver en fin de compte les seules réponges politiques valables — le front unique entre les partis communiste et socialiste, le gouvernement P.C.-P.S. - à une situation qui peut se développer fort rapidement et très amplement.
Il n'est pas possible de prédire avec certitude en ce qui concerne le rythme des événements. Le vide résultant de l'incapacité de la bourgeoisie à se fixer sur une politique quelconque, alors que la situation va en s'aggravant au point de vue économique, financier, militaire.... cette carence de direction de la bourgeoisie peut être plus décisive que l'indécision des directions ouvrières et favoriser. de grands mouvements ouvriers (grèves, occupations d'usines, ete.). Les militants d'avant-garde de tous les pays, et plus particulièrement les militants français, doivent suivre très attentivement une situation qui peut, en très peu de temps, devenir grosse de promegse. La France est « lhomme malade » du monde capitaliste. La maladie est très profonde, les conditions actuelles peuvent entraîner une évolution accélérée. Cela pourrait aussi inaugurer une évolution plus rapide de la situation dans toute l'Europe occidentale.