Quatre jours après le début de linvasion nazie en U.R.S.S. le 26 juin 1941, parut à Moscou le tome II (annexe) d'une œuvre entrerement inconnue de Karl Marx : « Grundrisse der Kritik der polltischen Oekonomie » (Rohentwurf, 1857-1858) [« Esquisses de la critique de l'Economie politique » (brouillon)]. Le premier volume contient 764 pages d'une ébauche des principales idées développées plus tara dans « le Capital ». Le tome Il contient des notes de lectures économiques avec commentaires, embrassant les annees 1850-59 (pp. 765-1.104).
Etant donné les conditions dans lesquelles cet ouvrage a paru, il n'est pas étonnant que, jusqu'à ce jour, il soit resté pratiquement inconnu. Seuls quelques exemplaires ont pénétré aux Etats-Unis et en Europe. En u.w.s.s., le theomcien Leontrer y a consacre un volume archi-rare lur-meme. En France, a notre connarssance, seul le marcologue Maximilien Rubel a mentionné jusqu'à présent cet ouvrage dans une note parue dans la « Revue d'histoire économique et sociale ». Nous sommes donc particulièrement heureux de pouvoir présenter aujourd'hui à nos lecteurs, pour la première fois en France, des extraits de cet ouvrage étonnant dans lequel Marx relie les idées développées dans L'Idéologie allemande aux idées du Capital, établissant ainsi, contrairement aux affirmations de certains, continuité de sa pensée. L/article de Richard berner porte particu hèrement sur les passages de l'ouvrage de Mara qui concernent la nuture de la société socialiste future. A ce sujet, quelques-unes des ¿dées les plus profondes que Mara ait jamais formulées se trouveront pour la première fois à la portée des marxistes révolutionnaires françars. Comme toutes les idées de Marx, elles savereront une précieuse arme de combat contre toutes les deformations revisionnistes de la pensée marxiste.
Les dimensions de notre revue nous ont obligés à opérer quelques coupures dans le texte de Richard Lerner et à éliminer un certain nombre de notes de référence. Les références à l'ouvrage de Marx en indiquent la page et la ligne exactes.
On sait que les fondateurs du marxisme refusaient de dépeindre la société socialiste de l'avenir, dans la mesure où on entend par la la description de « systèmes » socialistes, découlant des « principes éternels de la justice » ou de « lois inchangeables de la nature humaine ». Si nécessaires et utiles qu'aient été de tels systèmes autrefois, ils devaient devenir des freins au mouvement ouvrier ascendant, dès que celui-ci se fut créé une base scientifique dans la conception matérialiste de l'histoire fondée par Marx et Engels, qui, de loin supérieure aux doctrines des socialistes utopiques, permettait également de traiter la question de la société socialiste future sous un angle nouveau.
Le socialisme n'apparut plus comme un simple idéal, mais comme une phase nécessaire du développement de l'humanité. L'histoire elle-même pousse en ce sens, et on ne peut donc parler de * formes nouvelles du socialisme futur » que dans la mesure où ces formes apparaissent déjà de façon embryonnaire dans l'histoire et dans ses tendances de développement.
Cela ne signifie naturellement pas, comme l'ont prétendu si souvent les épigones opportunistes, que Marx et Engels ne se faisaient aucune idée de la société 14 socialiste tuture, et avaient abandonne cette préoccupation à nos petits-enfants. Au contraire, les idées sur la société socialiste future jouent un rôle prépondérant dans le système marxiste, comme on peut s'en rendre compte par une étude des œuvres fondamentales de ses fondateurs. Il en va ainsi du Capital de Marx, qui ne correspond pas seulement au besoin de découvrir la structure interne et les lois de développement du mode de production capitaliste. Cette œuvre cherche également à apporter la preuve scientifique que « le grand bouleversement » est pussible et nécessaire, « grand bouleversement » qui supprimerait l'aliénation de l'homme et aboutirait à la « réconciliation (définitive) de l'humanité avec la nature. et avec elle-même », grâce à laquelle les hommes deviendraient « les maîtres conscients et réels de la nature et de leur propre socialisation » (Engels). C'est pourquoi nous trouvons constamment, tant dans le Capital que dans le brouillon de cette lœuvre (les Esquisses de la Critique de l'Economie politique de Marx) des digressions et des remarques qui concernent les : problèmes de la societe socialiste, et qui font ressortir à la fois la parenté du marxisme avec les doctrines des socialistes utopistes et les différences avec elles.
VATRIEMB
LE CAPITALISME, PRODUIT DE L'HISTOIRE
Ces digressions sont favorisées par la méthode dialectique-matérialiste de Marx qui considère le capitalisme en tant que produit de l'histoire et s'efforce de dégager ce qui le distingue de toutes les autres formes de sociétés. Nous lisons a ce sujet dans les Esquisses :
* D'autre part... notre méthode indique le point où doivent s'introduire les considérations historiques, point on Péconomie bourgeoise comme forme purement historique du processus de production se rattache, audelà d'elle-même, à des formes historiquement antérieures de la production. Il n'est donc pas nécessaire d'écrire l'histoire réelle des rapports de production pour développer les lois de léconomie bourgeoise. Mais une conception juste de celle-ci et sa déduction comme étant elle-même un produit de lhastoire, ramenent toujours aux équations premières - comme par exemple les nombres empiriques dans les sciences naturelles - qui se rattachent à un passé en-deçà de ce système. Ces indications, ensemble avec une conception juste du présent offrent donc la clé pour la compréhension du passé, un travail distinct que nous espérons bien pouvoir entamer un jour. De la meme jaçon, cette conception correcte aboutit d'autre part à un point où se dessine la suppression de la forme présente des rapports de production, et ainsi également à Pintuition de lavenir, au mouvement en gestation. Les phases prébourgeoises apparaissent comme des prémisses seulement historiques, c'està-dire déjà dépassées; les conditions présentes de production par contre comme se dépassant elles-mêmes, et donc comme posant les conditions historiques pour une nouvelle condi LA CONCEPTION BOURGEOISE
Nous ne pouvons pas entrer ici dans la question des formations sociales' précapitanstes, auxquelles Marx consacre un chapitre spécial des Esquisses (pp. 375 à 411), cela dépassant le cadre de notre travail. Nous nous limiterons donc aux deux passages de l'œuvre, dans lesquels Marx utilise la comparaison des conditions capitalistes aux conditions précapitalistes, pour s'approcher de cette façon d'une solution réaliste-historique du problème de la personnalité et de la liberté personnelle. Ainsi nous lisons dans les Grundrisse (pp. 80, 45 - 81, 39) :
« Quand on considère des rapports sociaux qui produisent un système peu développé d'échange, de valeurs d'échange, et de monnaie... alors il est clair par avance que les individus, bien que leurs rapports mutuels apparaissent comme étant de nature plus personnelle, n'entrent en relation les uns avec les autres que de façon déterminée, en tant que seigneur féodol dal et vassal, propriétaire foncier et m9.000.l mrompétaine foncien serf, etc., ou en tant que membres de tion sociale (« Grundrisse », 364, 35 -363, 13).
Concevoir le mode de production capitaliste comme simplement historique (et donc perissable) conduit donc directement à l'opposer aux formes précapitalistes de la société d'une part, et à l'ordre social socialiste qui lui succèdera d'autre part :
« L'échange privé de tous les produits du travail, de toutes les fortunes et activités, est en contradiction et avec la répartition.. basée sur
Vélévation ou la subordination des individus... (quel que soit le caractère que prenne cette élévation ou subordination : patriarcale, antique ou féodale), et avec l'échange libre d'individus, qui se sont associés sur la base de l'appropriation et du contrôle communs des moyens de production... » (« Grundrisse », . 76, 36 - 77, 5).
Il en découle une division de toute l'histoire humaine en trois phases, ayant la forme d'une triade dialectique
« Les formes de dépendance personnelle (au début tout à fait primitives) sont les premières formes de société, dans lesquelles la productivité humaine ne se développe qu'avec peu d'ampleur et sur des points isolés.
L'indépendance personnelle basée sur la dépendance objective, voilà la deuxième grande forme, dans laquelle se constitue seulement le système du metabolisme social général, des relatrons universelles, des besoins universels et des fortunes universelles. L'in dividualité libre, basée sur le développement universel des individus, et sur la subordination de leur productivité commune, sociale en tant que fortune sociale, voilà la troisième phase. La deuxième crée les conditions de la troisième. » (« Grundrisse », p. 75, •
34 - p. 76, 1), DE LA LIBERTE INDIVIDUELLE castes, etc., ou en tant que membres d'un Etat (1), ete. Dans les rapports monétaires, dans le système d'échange développé (et c'est cette apparence qui séduit la démocratie) les liens de dépendance personnelle se trouvent effectivement détruits, déchirés, de même que les différences de sang ou d'éducation, etc... et les individus paraissent se contacter librement et indépendamment les uns des autres, et paraissent engager des échanges dans cette liberté (cette indépendance n'est en fait qu'une illusion et devrait s'appeler plutôt indifférence); mais ils n'apparaissent ainsi que pour ceux qui font abstraction des conditions, des conditions d'existence dans lesquelles ces individus prennent contact entre eux. La détermination de l'individu, qui, dans le premier cas, apparaît comme sa délimitation personnelle (1) Le mot & ciat » est employé ici dans le sens de la division féodale de la société :
noblesse, clergé, tiers-état- (N.d. T.)
Q VATRIEME IN T par un autre individu, se trouve dans le second cas developpee en délimitation objective de l'individu par des conditions existant en soi, et, indépendamment de lui. Comme l'individu isolé ne peut pas se défaire de sa détermination personnelle, mars est bien capable de surmonter des conditions extérieures et de se les subordonner, sa liberté paraît plus grande dans le second cas. Mais un examen plus précis de ces rapports extérieurs, đe ces conditions, démontre limpossibilité dans laquelle se trouvent les individus d'une classe, etc. pour les surmonter en masse sans les supprimer. Tel ou tel individu peut par hasard régler ses comptas avec elles; la masse de ceux qu'elle domine en est impuissante, puisque leur existence même exprime la subordination, et la subordination nécessaire, des individus à elles. Ces conditions extérieures représentent si peu une élimination des « relations de dépendance », qu'elles ne sont que la dissolution de celles-ci dans une forme générale de dépendance; plutôt l'élaboration de la cause générale des rapports de dépendances personnelles. »
Rien n'est donc plus lamentable que les éternelles tentatives des idéologues bourgeois de concevoir comme la réalisation de la pure et simple « liberté humaine » précisément ce remplacement des relations de dépendances personnelles des siècles passées par la dépendance générale des hommes envers les forces de la propriété privée et du Capital! Libérés de leurs anciens liens, hommes ont été soumis dans le capitalisme à des liens nouveaux : les liens objectifs de leurs propres rapports de production qui ont échappé à leur contrôle ; les liens de la force aveugle de la concurrence et du hasard, de sorte qu'ils sont devenus peut-être libres à un certain aussi moins libres à un autre point de point de vue, mais vue. Marx dit à ce sujet :
« Toute forme de richesse naturelle, avant qu'elle n'ait été remplacée par la valeur dechange, presuppose une relation essentielle entre l'individu et lobjet, de façon à ce
• qu'il s'objectivise lui-même daprès un de ses aspects (personnels) dans l'objet, et à ce que sa possession de la chose apparaisse en même temps comme un développement déterminé de son individualité; la richesse en moutons (développe) l'individu en tant que berger, sa richesse en blé signifie son développement en tant que cultivateur, etc. (2). Mais l'argent, comme individualité de la richesse générale... comme étant produit exclusivement par la société, n'implique aucune relation individuelle avec son propriétaire ; sa possession ne représente nullement le développement d'un quelconque aspect fondamental de son individualité, mais il est au
(2) Dans l'Idéologie Allemande, un passage célèbre exprime sensiblement la même idée. 16
ERNATIONAL E contraire possession de ce qui n'a pas d'individualité, puisque ce rapport social existe en même temps comme un objet matériel, extérieur, qu'on peut s'approprier mécaniquement, et qu'on peut perdre de la même façon.
Sa relation avec lindividu apparait de nature purement accidentelle. Mais en même temps cette relation avec une chose n'ayant absolument aucun rapport avec son individualité lui donne, de par le caractère de cette chose, la domination générale sur la société, sur tout un univers de jouissances, de travaux, etc. (3). Ce serait comme si la découverte d'une pierre par exemple me donnait, indépendamment de mon individualité, les connaissances de toutes les sciences.
La possession de l'argent me place par rapport à la richesse socialisée exactement dans la même relation que la pierre philosophale par rapport aux sciences. » (« Grundrisse », p. 133, 8-35). Et Marx continue son raisonnement dans un autre passage :
« On a dit, et on peut dire, cest précisement ce grand complexe, ce metabonsme materiel et spirituel indépendant du savoir et de la volonté des individus, et impliquant précisément leur indépendance mutuelle, qui est grand et beau. Et il est certain que cette connexion objective est préférable à labsence de toute connexion ou à une connexion pursment locale, basée sur la nature pure et originelle et sur les relations de maitres a serviteurs. Mais il est fade de concevoir cette connexion purement objective comme quelque chose...
d'inséparable de la nature de l'individu, et d'inhérent en elle ». Il s'agit précisément d'une connexion « dans le cadre de rapports de production donnés et bornés », qui ne font que produire « Valiénation de l'individu de lui-même et des autres, mais en même temps également la généralisation et l'universalisation de ses relations et de ses capacités ». « A des phases antérieures de l'évolution, l'individu apparaît comme plus complet parce qu'il n'a pas encore élaboré toule la plénitude de ses relations et ne s'est pas encore opposé à elles comme à des forces et des relations sociales indépendantes de lui-même.
Comme il est ridicule d'avoir la nostalgie de la plénitude première, il ne l'est pas moins de croire devoir s'arrêter au vide complet actuel. La conception bourgeoise n'a jamais dépassé cet antagonisme avec la conception romantique, et c'est pourquor celle-cs Paccompagnera comme antagonisme justifié jusqu'à sa fin heureuse. (« Grundrisse », Pp. 79, 17 - 80, 12). (3) Dans un autre passage, Marx écrit : L'argent, c'est la propriété impersonnelle. Avec lui ie peux porter dans ma poche la puissance sociale générale et les rapports sociaux généraux, la substance sociale proprement dite. » (Grundrisse, p. 874, 8-35).
Ce qui est le plus vulnérable dans la conception bourgeoise de la liberté, c'est clairement le manque de compréhension du fait que la liberté bourgeoise - loin d'être l'incarnation de la « liberté tout court » - ne représente que le produit le plus pur du mode de production capitaliste et partage avec celui-ci toutes ses imperfections. Le problème de la liberté humaine (comme celui de l'égalité) doit être compris avant tout de façon historique!
« L'intéret général, — écrit Marx n'est que la généralité des intérêts égoïstes. Donc, si la forme économique, l'échange, présuppose de tous les côtés l'égalité des sujets, de même le contenu (économique) tant individuel qu'objectif qui pousse à l'échange présuppose la liberté. L'égalité et la liberté ne sont donc pas seulement respectées dans l'échange, basé sur les valeurs d'échange, mais l'échange de valeurs d'échange est la base productive, réelie, de toute égalité et liberté.
tant qu'idées pures, ce ne sont que des expressions idéalisées de cet échange ; développées en rapports juridiques, politiques, sociaux, elles ne sont que la même base d'une puissance différente. Cela s'est aussi confirmé historiquement. L'égalité et la liberté à cette dimension sont juste le contraire de la liberté et de l'égalité de l'Antiquité, qui n'ont précisément pas comme base la valeur d'échange développée mais au contraire sont détruites par elles (4). Elles présupposent des rapports de production, qui n'avuient pas encore été réalisés dans le monde antique, pas plus qưau moyen age. » (« Grundrisse » 156,
22-38. Cf également 915,36-916,16.)
Nous lisons de même dans l'Idéologie allemande : « En apparence, les individus sous la domination bourgeoise.. sont plus libres qu'auparavant, parce qu'ils crouvent leurs conditions d'existence par hasard; en réalité ils sont naturellement moins libres, parce qu'ils se trouvent davantage soumis à la violence objective ». Et c'est précisément « ce droit de pouvoir jouir sans entraves du hasard dans certaines conditions qu'on appelait liberté jusqu'à maintenant ». C'est cette conception qui se trouve précisément développée dans les Esquisses de la critique de l'économie politique, de Marx. Mais Marx y exprime de facon plus claire et plus explicite l'autre côté de la contradiction, son côté positif : le progrès réel que représente la « liberté apparente » bourgeoise par rapport à la « liberté » originelle.
On le remarque le mieux dans un passage admirable qui traite du « monde de l'enfance de l'antiquité » par opposition au monde moderne du Capital. Marx y dit :
« Nous ne trouvons jamais chez les auteurs antiques une recherche de la
(1) Engels développa plus tard la même idée dans T'Anti-Dühring.
ERNATIONALP forme de la propriété foncière etc. qui serait la plus productive, qui créerait le plus de richesses. La richesse ne paraît pas le but de la production, bien que Caton sache très bien examiner quelle forme de culture du champ soit la plus productive ou que Brutus sache très bien prêter son argent au taux le plus élevé. La recherche porte toujours sur la question : quelle forme de la propriété forme les meilleurs citoyens » ..Il en va tout autrement dans le monde moderne. Ici la richesse « de toutes formes apparait... sous forme objective, soit comme une chose, soit comme une relation à travers la chose qui se trouve accidentellement en dehors de l'individu. Ainsi la vieille conception, dans laquelle thomme quelle que soit sa détermination bornée, nationale, religieuse ou politique, apparaît toujours comme le but de la production, semble être très supérieure par rapport au monde moderne, dans laquelle la production apparaît comme le but de lhomme, et la richesse comme le but de la production. Mais en fait, quand on enlève la forme bourgeoise bornée, qu'est-ce que la richesse, sinon l'universalité des besoins, des capacités, des jouissances, des forces productives etc. des individus, produit l'échange universel ? Qu'est-ce sinon le développement complet de la domination humaine sur les forces naturelles, celles de la prétendue nature comme celles de la nature humaine elle-même ? Qu'est-ce sinon l'élaboration absolue des capacités créatrices de l'homme, sans autre condition que l'évolution historique précédente qui transforme en but en soi cette totalité de son développement, c'est-à-dire ce développement de toutes les forces humaines comme telles, non mesurées étalon donné par avance ? Qu'est-ce sinon la condition dans laquelle l'homme ne se reproduit plus dans sa détermination, mais produit au contraire sa totalité? Dans laouelle l'homme s'efforce non de rester ce qu'il est devenu, mais s'efforce d'exister dans le mouvement absolu du devenir? Dans l'économie bourgeoise, et à l'époque de production qui lui correspond. cette élaboration pleine et entière du fond humain parait comme un vide complet, et cette objecvisation universelle prend la forme de l'aliénation complète, et la destruction de toutes les visées déterminées unilatérales apparaît comme le sacrifice de toute visée personnelle à des visées complètement extérieures. C'est pourquoi le monde de l'enfance des anciens apparaît comme un monde supérieur. Il l'est effectivement pour toute chose où l'on recherche la figure se suffisant à elle-même, la forme et la limité données. Elle est la satisfaction d'un point de vue borné ; le monde moderne laisse (les hommes) insatisfaits ou est trivial là où il paraît satisfait par lui-même. » (« Grundrisse » pp. 347,4 - 388,4)
Q UATRIEME MIN T
LES DEUX ASPECTS
L'opposition entre la critique de Marx du capitalisme et celle des romantiques se manifeste ici de façon particuheretent nette. Le passage cité indique la haute estime de l'auteur pour les réalisations historiques de l'époque capitaliste. indique également combien Marx était éloigné de vouloir abandonner ces conquêtes positives, malgré leur caractère limité et unilatéral. En fait, on ne peut trouver dans la littérature socialiste aucune doctrine qui, à l'égal de la doctrine marxiste, fasse apparaître la justification historique du capitalisme et son rôle progressit par rapport modes de production antérieurs. Même parmi les grands économistes bourgeois on trouverait difficilement un auteur qui ait compris ce côté du mode de production capitaliste de façon aussi profonde, et qui l'ait justifié à ce point. Cela provient également de l'horizon bourgeois borné de ces économistes et de la méthode d'analyse non-historique qui en découle. C'est justement parce que Marx a dépassé le point de vue de classe de l'économie bourgeoise plus que tout autre auteur qui l'a précédé, qu'il a pu mettre en lumière les aspects historiques fondamentaux du capitalisme, aussi bien son caractère historiquement passager que le rôle historiquement progressif de ce « mode d'exploitation sensationnel ».
Les deux aspects sont dans la nature même du capitalisme; ils peuvent être déduits des méthodes de production fondamentales du capitalisme. Nous savons que « ...ce qui distingue spécialement le mode de production capitaliste, c'est la production de la plus-value comme but direct et motif déterminant de la production » (Le Capital). Le Capital atteint ce but en favorisant, par tous, les moyens à sa disposition, la création de plus-value absolue d'une part. de plusvalue relative d'autre part. Mais
« la création de la plus-value absolue...
est conditionnée par l'élargissement.
constant, du cercle de la circulation .soit par l'élargissement direct de ce cercle, soit par la création d'un plus grand nombre de points de production à l'intérieur de ce cercle... Ainsi le capital manifeste d'une part la tendance à créer toujours davantage de surtravail, d'autre part à créer davantage de points d'échange équivalents.
Cela signifie ici, c'est-à-dire du point de vue de la plus-value absolue surtravail, créer davantage de surtravail pour se complèter soi-même, ou au jond propager la production basée sur le capital, ou le mode de production correspondant Ainsi, toute borne apparaît comme « une limite à dépasser ». parce que le capital cherche à « soumettre à l'échange tout moment de la production. à supprimer toute production de valeurs d'usage directes aui n'entrent pas dans
Péchange, c'est-à-dire cherche à remplacer les modes de production anté 18
ER NATIONALE DU CAPITALISME vieurs, et primitifs de son point de vue, par la producion vasee sur le Capiu mi-meme ». De là « a tendance a la création du marché mondial... (quest) impliquée directement dans le principe du capital même ». D'aupart, « la production de plusvarue relative, c'est-à-drre la production de plus-value basée sur l'augmentation et le développement des forces productives » exige en même temps « la production d'une consommation nouvelle... Cela signifie l'exploration de toute la nature afin de décowrir de nouvelles qualités utiles des choses; réchange universel des produits de tous les climats et des pays étrangers; de nouvelles préparations artificielles de produits naturels qui obtiennent ainsi une valeur d'usage nouvelie... Donc le développement des sciences naturelies au plus haut point; de même la découverte, la création et la satisfaction de tous les ! besoins issus de la société même; le fait de cultiver toutes les qualités de l'homme social, et sa production en tant qu'homme ayant un maximum de besoins parce qu'ayant un maximum de qualités et de ranports; donc sa production en tant que produit socia aussi total et universel que possible... voilà également des conditions de la production basée sur le capital»...« Ainsi le capital commence par créer la société bourgeoise et l'appropriation universelle de la nature comme du complexe social luimême par les membres de la société. De là la grande influence civilisatrice du capital. Sa production représente un niveau (de développement) social. en comparaison duquel tous les modes antérieurs de production apparaissent comme de simples développements lo caux de l'humanité et comme des formes d'idolâtrie de la nature. (Sous le capitalisme) la nature devient simple objet pour les hommes, simple chose d'utilité; elle cesse d'être reconnue comme une force en ellemême; et la compréhension théorique de ses lois autonomes apparaît comme une ruse pour la subordonner aux besoins humains, soit comme objet de consommation, soit comme moyen de production. Le capital dépasse, par cette tendance, aussi bien les limites et préjugés nationaux que la déification de la nature et la satisfaction traditionnelle, enfermée dans des bornes étroites se suffisamt à elles-mêmes. ainsi que ln reproduction d'anciens modes de vie. Il agit de façon destructive contre tout cela. révolutionnant constamment. arrachant toutes les bornes qui freinent le développement des forces productives, produisant l'élargissement des besoins, in multiplicité de la production, lexploitation et l'échange des forces naturelles et spirituelles. » (« Grundrisse » pp. 311, 3 - 313, 38.)
LES TENDANCES CIVILISATRICES DU CAPITAL
Les tendances « propagandistes » et * civilisatrices » du mode de production capitaliste, qui le distinguent de façon tellement fondamentale des modes production plus ou moins « primitifs » et stagnants des époques antérieures sont donc contenus dans , le fait fondamental du mode de production capitaliste - ia soif insatiable de surtravail sous ses deux formes qu'a le capital. Bien sûr, tout cela est acheté par les souffrances et d'innombrables privations de millions d'êtres humains; et si le capital produit le loisir, dans une mesure incomparablement plus élevée que tous les modes de production antérieurs, loisir qui représente la base de toute culture, ce n'est qu'en « usurpant pour la société (c'est-à-dire la société du capital) le loisir créé par les travailleurs » (Grundrisse p. 527, 43-45).
« Il n'est nullement conforme au développement de l'histoire qu'un individu commence à produire du superflu dès qu'il a satisfait ses besoins nécessaires. C'est au contraire parce qu'un individu ou une classe d'individus est obligé de travailler davantage qu'il ne le faut pour satisfaire ses besoins élémentaires, et qu'ainsi apparuit le surtravail d'un côté, qư'apparait de l'autre côté le loisir (le fait de ne pas travailler) et la richesse supplémentaire. » (« Grundrisse » p. 305, 29-34.)
Pour louvrier le raccourcissement du temps nécessaire pour produire des objets déterminés, par suite de la technique de production capitaliste, s'exprime de façon à l'obliger à fournir des quantités plus grandes de surtravail absolu et relatif.
« Le capital n'utilise les machines que dans la mesure où elles permettent à l'ouvrier de travailler une majeure partie de son temps (de travail)
pour le capital, de se comporter envers une majeure partie de son temps comme à quelque chose qui ne lui appartient pas, de travailler plus longtemps pour autrui. Ce processus rédurt en effet au minimum le temps de travail nécessaire à la production d'un objet déterminé, mais seulement dans le but de valoriser un maximum de travail dans un maximum de ces objets. Le premier côté (de ce processus) est important parce que le capital réduit sans le vouloir le travail humain au minimum et réduit de même Teffort physique. De cela, le travail émancipé tirera profit, c'est en fait la condition de l'émancipation du travail. » (« Grundrisse » p. 589.)
C'est pourquoi, dit Marx dans un autre passage :
« de même que sous l'esclavage ou le servage, la longueur absolue du temps de travail est posée à l'ouvrier, partout où règne le capital, comme condition pour pouvoir fournir le travail nécessaire, c'est-à-dire pour pouvoir réaliser le temps de travail nécessaire à la conservation de sa force de tra vail sous forme de valeurs d'usage »
(« Grundrisse » p. 431, 39-432, 1).
Mais même dans ce rapport de production fondamental du capitalisme, le rapport entre le capital et salariat, nous trouvons une différence formidable par rapport aux étapes de développement précédentes de la société! Cette différence provient simplement du fait que sous le capitalisme, c'est un rapport de dépendance indirecte, objectif qui enchaine le salarié à la domination du capital, alors que les modes de production antérieurs étaient basés sur des « relations de maîtres à serviteurs » non-voi lées...