Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › vol. 11, n° 2-4

Lettre à Jean-Paul Sartre

E. Germain · Quatrième Internationale, vol. 11, n° 2-4 · février-avril 1953 · p. 50-63 · 14 107 mots

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Cher Monsieur Sartre, Votre article « Les Communistes et la Paix » soulève des problèmes qui passionnent toute la gauche française. Il traite les questions cruciales de notre époque. Tous les courants de l'opinion publique ont pris position à son sujet. Or, dans la deuxième partie de pet article, parue dans le numéro de novembre 1952 des Temps Modernes, vous engagez le débat avec le mouvement trotskyste au sein duquel je milite, à l'occasion d'un texte que j'avais publié dans le journal La Vérile des Travailleurs. A travers le mouvement trotskyste, c'est l'ensemble des « marxistes antistaliniens » que vous visez. Nous sommes tout prêts à accepter le débat sur le terrain même où vous le posez, et dans les limites

LE REEL ET # parait que notre attitude — l'attitude d'opposants - est « plus ou moins teintée d'idéalisme » puisque nous affirmons que ce qui n'est pas est plus vrai que ce qui est. Le parti au pouvoir - en ce cas le P.C. -est réaliste « puisqu'il affirme et prétend démontrer que le réel est le seul possible »Nous, par contre, sommes obligés de nous référer « sans cesse à des occasions manquées qui n'ont d'existence que parce qu'elles sont passées ». Nous ne pouvons « prétendre à la certitude ». Le but de notre recherche. « n'ayant pas réellement existé... fera l'objet abstrait d'une idée ; en un mot, il sera parce qu'on le pense. Ainsi abandonne-t-on le schéma proprement marxiste pour un idéalisme probabiliste dont les inductions sé basent le plus souvent sur de simples extrapolations » (pp. 740-1).

. Il est vrai que vous admettez le possible. mais seulement en tant qu'élément d'une action future. non en tant qu'élément d'une analyse rétrospective. Et vous précisez : qu'est-ce qui était possible en 1944 ? Les rapports de force étaient-ils favorables à la classe ouvrière, ses intérêts la poussaient-ils a prendre le pouvoir, mais ses chefs l'en ont-lis empêchée ? Admettons, dites-vous, mais pouvaient-ils ne pas le faire ? Et vous concluez : Puisqu'ils étaient ce qu'ils étaient « les jeux sont faits ». « Et si quelques enthousiastes ont pu croire qu'ils allaient conduire la classe ouvrière à la victoire, c'est qu'ils avaient vu les détails de la situation, sans la considérer d'ensemble ». (p. 742)

Les trotskystes sont un parti d'opposition vis-a-vis du P.C. qui domine le mouvement ouvrier. Mais vous semblez oublier que le P.C., à son tour, est un parti d'opposition dans le cadre de la nation, dont le pouvoir se trouve encore entre les mains de la bourgeoisle. Dès lors toute votre argumentation se retourne contre la politique du P.C. Celuici proteste contre la politique du Pacte Atlantique. Il s'oppose à la guerre d'Indochine. :50 que vous lui assignez. Mais, pour qu'il puisse y avoir débat, il faut confronter les opinions divergentes, Les lecteurs de votre revue na connaissent jusqu'à présent que votre point de vue. De nos idées, ils ne possédent que l'image que vous en ayez esquissée. Nous espérons que, fidèle aux traditions démocratiques de la gauche française et à l'esprit de votre philosophie, vous nous permettrez de parler pour nous-mêmes, en reproduisant, malgré sa longueur peut-être excessive, notre réponse à votre article, Nous pensons qua cette réponse intéressera les lecteurs de votre revue, parce qu'elle exprime une préoccupation qui nous est commune à tous : comment aider la classe ouvrière et la gauche française en général à arrêter l'offensive de la réaction et à lui riposter victorieusement. LE POSSIBLE N'abandonne-t-il pas ainsi « le schéma proprement marxiste pour un idéalisme probabiliste » ? Il soutient que le Pacte Atlantique a enchaîné la nation au char de l'impérialisma américain. Il soutient que l'adhésion de ce Pacte Atlantique signifiera pour le peuple français la misère économique et la perte des libertés démocratiques, Il soutient qu'une autre politique eût été possible, « une politique d'indépendance française ». Mais n'est-ce pas un fait réel que les gouvernements français ont adhéré au Pacte Atlantique ? Ce fait na correspond-il pas « à la situation prise dans son ensemble » ? Les Jeux n'étaient-ils pas faits, les dirigeants bourgeois (et sociauxdémocrates) étant ce qu'ils sont ? Il est facile de voir qu'avec votre façon de raisonner, toute politique effectivement appliquée à un •moment donné devient de ce seul fait l'unique politique possible. Toute autre politique la politique que le P.C. propose à la place de la politique bourgeoise ; la politique que le P.C.I. propose à la place de celle du P.C.F. • devient irréelle parce que seulement « possible » et non encore réalisée.

Continuons : la politique du P.C.F. d'auJourd'hui est la seule réaliste parce que la seule réelle. « Tout ce qui est réel est praxis. tout ce qui est praxis est réel. » (p. 741). Mais si la réalisation est le seul critère de réalisme et d'efficacité, vous allez vous embourber dans d'autres contradictions. En France, le P.C.F. dominant le mouvement ouvrier a encore la possibilité de réaliser quelquefois sa politique. Mais en GrandeBretagne, en Belgique, en Allemagne occidentale, pour prendre les exemples les plus proches, le P.C. est lui-même au mouvement ouvrier social-démocrate ce que le P.C.I. est au P.C.F. Il y est voué depuis 30 ans au rôle d'éternel « opposant ». Par conséquent direz-vous que sa politique y est imprégnéa d' " idéalisme possibiliste » ? Un programme politique « réaliste » à Forbach cesse-t-il de l'être à Sarrelouis ? Une même politique est- elle conforme au schéma marxiste à Feignies et ne l'est-elle plus à Quevy ?

En outre, il y a des pays où les organisations trotskystes possèdent l'appui de la ma-

Jorité de la classe ouvrière, comme en Bolivie ou à Ceyian. La même critique du stalinisme qui serait de ce fait « réelle et réaliste » dans ces pays, serait-elte d'un « idéalisme probabiliste » dans le reste du monde ?

La contradiction ne vous enveloppe pas seulement dans l'espace mais encore dans le temps. Les partis ouvriers ne sont pas nes comme partis « au pouvoir » ou « partis d'opposition ». Ils deviennent l'un ou l'autre au cours d'un processus historique plus ou moins prolongé. Le P.C.F. lui-même représenta 15 ans durant une minorité de la classe ouvrière frangaise, Il ne devint le parti dominant g l'après 1936. Ainsi donc, une ligne politique « non conforme au schéma marxiste » - parce que non encore appliquée en pratiqua par les masses -- peut devenir du Jour au lendemain « réaliste » et bien

« conforme à ce même schéma », dès que les masses l'appliquent ? Et le sujet de votre article lui-même, qu'en pensez-vous à la lumière de cet étrange principe que vous venez d'avancer ? Mais puisque les masses n'ont pas suivi l'appel à la grève du 5 juin, pas plus qu'elles ne suivaient l'appel du P.C.l. à construire leurs propres organes de pouvoir en 1944-45, peut-être la politique du P.C.F était-eile, elle aussi, une politique « conforme au schéma marxiste », « teintée d'idéalisme », une politique dont la seule réalité état une « réalité pensée » ?

il n'est point exact, par ailleurs, que nous n'accédons jamais jusqu'aux masses aveo notre « diagnostic impuissant », que nous soyoms en quelque sorte d'éternels opposants se morfondant sur le « devoir être » sans que notre idée " produise d'effets par ellemêms » (p. 746-9). Ignorez-vous que des 1923, Trotsky mena campagne pour l'industrialisation de la Russie, pour un plan quinquennal, pour la construction du Dnieprostroi? Staline répondait encore en 1926 que le paysan russe avait autant besoin du Dniepsostroi que d'un gramophone. La conception de Trotsky est-elle restée sans prise sur l'histoire réelle ? Notre mouvement mena de 1929 à 1934 une campagne en faveur du front unique ensre les partis communistes et les partis socialistes comme moyen de combat contre le fascisme. Staline et les siens - dont M. Lecœur aujourd'hui nous répondirent qu" « objectivement » nous étions nousmêmes des fascistes, puisque nous leur proposions de s'entendre avec les chefs sociauxdémocrates, sociaux-fascistes ! Il nous parait pourtant que Thorez a fini par s'entendre avec Blum. Pendant vingt ans, Trotsky et les trotskystes expliquèrent qu'il était impossible de gagner la révolution en Chine sans la pris

Quand. Lénine, dénonça comme des « traitres au prolétariat » les chefs sociaux-démocrates qui avaient conclu « l'Union Sacrée » avec leur bourgeoisie en 1914, et que, tout en expliquant la base sociale de cette trahison - la formation d'une couche d'aristocratie et de bureaucratie ouvrière profitant de l'impérialisme et intéressée à son maintien — il formula une autre politique — « il aurait fallu s'opposer à la guerre, se laisser

T E

RN A du pouvoir par le nous répondit sur sous-estimions la

TIONAL parti du prolétariat. On tous les tons que nous paysannerie; que nous voulions sauter par-dessus les étapes ; que nous. ignorions la différence entre la révolution bourgeoise et la révolution prolétariezne, bref, que notre • ignorance aidait « objectivement " l'impérialisme. Cependant, si nous ne nous abusons, la révolution chinoise a été victorieuse non grâce à une alliance entra Chiang-Kaï-Chek et Mao-Tsé-Toung, prônée 25 ans durant (avec de brefs intervalles de folie « soviétiste ») par les maltres-stratèges du Kremlin, mais grâce à l'écrasement du Kuo-Min-Tang par le P.C. chinois, sautant ainsi par-dessus la pensée mécaniste de Staline. Nous pourrions prolonger la liste ad-ininitum. Des fin 1944 nous nous battions pour l'échelle mobile. Cette propagande est-elle restée sans effet? Fin 1946, notre meeting contre la guerre d'indochine, auquel s'étaient rendues trois mille personnes, fut interdit par un gouvernement présidé par un socialis e, sous les applaudissements de L'Huma1н16. Que pensent aujourd'hui les dirigeants socialistes et l. Humanité de la guerre d'indochine ? Avons-nous vraiment prêché dans le désert ?

Votre système rigide du réel-seul-possibleréaliste vous mène dans l'impasse, Il signifie en vérité la fin de toute politique révolutionnaire. Si vous vouliez l'appliquer avec conséquence, vous seriez amené à consacrer tout le réel, car toute réalité est toujours issue d'un faisceau de possibilités dont elle est la seule réalisée (pour le moment). C'est l'argument même utilisé par Hegel pour consacrer l'Etat absolutiste, argument dont Marx se moque impitoyablement. Du moment qu'il ne s'agit ni d'interpréter le monde ni de l'accepter tel quel, mais de le changer, c'est donc qu'il existe d'autres réalités possibles que la réalité existante ! (1). C'est donc qu'il y a dans la réalité existante des éléments contradictoires qu'il s'agit de mettre à nu. C'est donc que ces contradictions déterminent des tendances de développements possibles qu'il s'agit d'impulser. C'est donc qu'une analyse objective de la réalité est nécessaire, et que le premier critère d'une politique efficace, c'est de savoir si elle s'appuie sur une analyse correcte ou fausse de la réalité. C'est donc que le caractère juste ou faux d'une politique se juge d'après ses effets, à savoir sì grâce à eux la situation objective a été modifiée dans le sens considéré nécessaire sur la base de l'analyse précédente. Tout cela, vous ne pouvez l'ignorer. Mais vous le jetez péremptoirement par-dessus bord quand il s'agit de juger - et de condamner la politique du P.C.F. du point de vue des. intérêts le la classe ouvrière française, de la classe ouvrière internationale et de l'U.R.S.S. elle même. au besoin enfermer comme Liebknecht, laisser

-

(ly & Quand le métaphysicien entend que pour servir la sociele il Taut se baser Sur la réalité, il S'imagine quon lui conseilte de s'accorder avec cette réalité 1 ne soupconne pas que toute réalité.. contient des éléments contradictoires et que saccorder avec la réalité signifierail S'accorder avec un seul de ses éléments, à savoir celui qui domine pour la moment. Les partisans du matérialisme dia-

MARXISME ET FATALISME

MARXISME ET FATALISME

INTERNATIONGA

DATRIE

ME au besoin interdire les syndicats, ete. » - n'était nullement « possibiliste » ou

« idéaliste ». li voulait démasquer la direction des partis sociaux-démocrates. Par là même, i!

influença matériellement le processus historique d'une double façon. D'une part, ces dirigeants qui prétendaient parler au nom du socialisme, de la classe ouvrière, de la paix, étaient impitoyablement confrontés avec les effets objectifs de leur politique, contraires aux intérêts du socialisme, de la classe ouvriere et de s la paix. L'esprit critique de la grande masse des membres de leur parti, qui devait de toute façon s'aiguiser par suite des résulta's objectifs de la politique de leurs dirigeants, s'aiguisait plus rapidement. Des courants oppositionnels se constituaient au sein de ces partis et obligèrent les chefs à modifier, d'abard imperceptiblement, ensuite de plus en plus fortement, leur attitude politique. Premier effet atteint. D'autre part, les éléments les plus critiques, les plus éveillés, les plus avancés de la classe, qui d'emblée, grâce à la propagande internationaliste, comprenaient • le caractère véritable de la politique socialpatriole, pouvaient ainsi s'organiser, agir de façon concertée, préparer le nouveau parti de demain rendu nécessaire par la déconfiture de la social-démocratie, Deuxième effet attein. Le succès plus ou moins grand de cette politique dépendait d'une foule de facteurs contingents, notamment l'habileté, les connaissances, la position sociale, le passé des gens qui l'exécutaient. En Grande-Bretagne, Autriche, aux Etats-Unis, pour prendre ces trois exemples, si le premier effet a été considérable, le second fut pratiquement nul. Néanmoins le fléchissemen: ultérieur de la politique social-démocrate, les grands évènements qui confirmèrent la justesso des prévisions léninistes l'hostilité croissante des travailleurs face à la guerre impérialiste, s'exprimant de Violentes luttes masses - - justifiaient parfaitement l'attitude et le langage des internationalistes de 1914, même s'il n'y avait pas eu la victoire d'octobre, même dans tous les pays où cette victoire ne modifiait guère la structure du mauvement ouvrier.

Il en est de même avec les critiques, trosskystes contre la politique stalinienne. Si ces critiques étaient tirées de l'air,

Men opposi. tion flagrante avec la vérité ou avec les intérêts de la classe ouvrière et du socialisme, elles seraient aujourd'hui oubliées depuis longtemps. Car ceux qui les défendaient étaient une petite poignée, se battant contre l'appareil d'Etat le plus puissant du monde, sans puissance matérielle quelconque, sans force de conviction de leurs idées. Or, maiargent, sans moyens, sans autre force que la gré l'assassinat de leur principal dirigeant et de toute leur ancienne génération dirigeante, les trotskystes non seulement n'ont pas dis-

PERSPICACITÉ ET

Vous dites que notre « attitude est intermédiaire entre celle du militant qui analyse la situation présente en vue d'une décision à prendre, et celle du théoricien qui dégage lectique indiquaient et indiquent un autre deélément dans lequel murit l'avenir ». ment de réalité, hostile au , premier,

(G. Plekhanov : @ In defence of Materialism. Londont 1917, Lawrence Whishart, p. 260). 52 paru mais ont vu leur nombre s'accroitre par des cadres ouvriers nouveaux dans tous les pays du monde. Dans des pays où ies œuyres de Trotsky étaient inconnues, où il n'y avait pas de tradition communiste, il suffisait que le mouvement ouvrier renaisse, pour que spontanément se constituent, sur la base des expériences concrètes des luttes ouvrières des organisations trotskystes. je pense notamment aux indes, à l'halie, au Japon. C'est donc que quelque chose de commun à la politique stalinienne de par le monde provoquait parmi des cadres communistes des réactions notre mouvement possède des racines solides parallèles sinon identiques. C'est donc que dans la réalité universelle d'aujourd'hui. Et a côté de ceux qui, de même que les internationalistes de 1914, vis-à-vis de la socialdémocratie, comprenaien: d'emblée les raisons pour lesquelles la politique stalinienne avait cessé d'être conforme aux intérêts ouvriers, il y avait la masse des communistes, qui, tout en continuant à militer dans leur vieux parti, manifestaient un malaise croissant, pretaient l'oreille à la critique trotskysie, obligeaient leurs chefs à polémiquer contre les arguments trotskystes, bref, se comportaient comme Se sont comportés la démocrates en 1914 et 1917. majorite des membres des partis social. * hors du réel » avec leur avis sur les pos- En vérité, les trotskystes étaient si peu sibilités de 1944, qu'un homme aussi « réaliste » que le chef des formations militaires du P.C.F., le commandant des F.F.I., Charles Tilion, avançait la même vue à l'époque, Et cette vue était partagée par des milliers de militanis communistes: tous ceux qui ont participé à ce moment à la vie du P.C.F. rous le confirmeront.

En réalité, le marxisme n'a rien de commun avec le fatalisme qui considère qu'une situation objective ne peut évoluer que dans un seul sens. Le marxisme affirme au contraire qu'il existe des époques historiques dans lesquelles une situation objective peut évoluer dans deux sens diamétralemen: opposés l'un a l'autre, Une situation révolutionnaire est typique à se sujet. Elle peut avancer vers la victoire révolutionnaire. Elle peut recuier vers l'affaiblissement, puis la défaite de la classe révolutionnaire. Ces deux possibilités sont decidées, il est vrai, par un grand nombre de facteurs. Mais parmi ces facteurs, le rôle de la direction que vous classez parmi les facteurs contingents, n'est pas seulement Trotsky et le mouest décisif. Ce rement trotskyste qui expliquent quà. notre époque la direction révolutionnaire, c'est le facteur historique décisif. La même définition se retrouve sous la plume de Lénine dans les documents du le Congrès de l'internationale communiste. (Thèses sur les tâches fondamentales de Pinternationale communiste.) PRAGMATISME la signification des événements passes ». Il est vrai que vous ajoutez : « Le premier a le droit de dresser l'inventaire des possibilités : mais son analyse est soumise à la pression du moment (?), éclairée par les événements, modifiée par le processus historique, constamment redressée par l'expérience, et, finalement, elle s'éprouve dans la praxis elle-même ». Néanmoins, vous concluez

Q UAT RIEME -IN à votre thèse preetablie : de toute façon le

P.C.F. est hors de cause ! Vraiment ? Vous oubliez que les « deux conceptions doctrinales... les deux interprêtations scientifiques de la situation » (p. 750) qui d'après vous résument les divergences entre stalinisme et trotskysme, ne se font pas seulement face en

1952, mais encore se faisaient face en 1944-

45. Pourquoi n'examinez-vous pas laquelle de ces deux « interprétations » a été « éprouvée dans la praxis elle-même » ?

Car enfin, ce que j'écris aujourd'hui, nous le disions dès décembre 1944. Ce n'est pas de la sufrisance, mais la stricte reproduction des faits si j'affirme que notre perspicacité n'en est pas une a posteriori mais une a priori. C'est en fevrier 1945 que notre Parti publia une brochure sous le titre instructif :

« Avee Maurice Thorez sur le chemin qui ramène à Vichy ». (Cela ne vous dit-il rien aujourd'hui après le ministère vichyste Pinay ?). Il était exposé, preuves à l'appui, que la dissolution de l'armée des partisans, la reconstruction de l'armée bourgeoise de de

Gaulle, Leclerc, de Lattre et Juin signifiaient la remise entre les mains de la bourgeoisie de l'appareil d'Etat bourgeois préparant de nouvelles répressions contre le mouvement ouvrier. Des arrestations comme celles qui ont frappé Duclos et Le Léap y étaient même prévues ; répondant à Thorez qui invitait les ouvriers à avoir confiance dans les « forces régulières de police », nous disions : « Toutes les libertés seront (ainsi) rognées... Ce seront tous les partis ouvriers et les syndicats qui seront grignotés et baillonnés ». Dans une autre brochure publiée en décembre 1944, il etait démontré que le mot d'ordre « produiro d'abord » signiñait la remise de l'appareit de production entre les mains des patrons, done la reconstruction d'une économie capífiliste qui se consoliderait en accroissant les bénéfices, grâce à l'abaissement de la part ouvrière du produit social. Il y était démontré que la politique de collaboration des partis ouvriers avec de Gaulle et les partis bourgeois allait repousser la petite bourgeoisie, qui venait d'affluer par millions aux parouvriers, les bras de formations bourgeoises. Il y était démontré qu'une fois sa force rétablie avec l'aide des partis ouvriers, la bourgeoisie se retournerait contre ceux-ci, comme en 1938, el se retournerait incidemment aussi contre l'U.R.S.S. Toutes ces prévisions n'ont-elles pas été réalisées point par point ? Nous n'en tirons d'ailleurs aucune gloire, car dès qu'on admet l'existence de lois objectives gouvernant la dynamique de situations révolutionnaires, il était facile de formuler ces prévisions, après l'experience de 1935-39, après l'expérience de 1918-1933 en Allemagne, après l'expérience de dix situations révolutionnaires ratées pour des raisons analogues dans l'histoire récente des révolutions.

Face à cette analyse d'ensemble du P.C.I., il y avait une autre analyse d'ensemble qu'on peut aller rechercher dans les « Cahiers du Communisme », analyse que vous ne mentionnez qu'avec des bribes de phrases, et que MM. Thorez, Duclos et Fajon ne pourraient citer aujourd'hui sans rougir. Il y avait une « différence fondamentale » entre les pays « démocratiques » comme les U.s.A., la Grande-Bretagne, etc. et l'impérialisme fascistes et des nazis. Les puissances alliées étaient « fermement décidées à collaborer

TER NATIONALE les unes avec les autres ». (Des intérêts do classe qui rendaient cette collaboration impossible à la longue, il n'en était pas dit un moi !). Le P.C.F. « se refusait de choisir parmi ses allies ». La France de de Gaulle, du général Juin, de la guerre d'indochine et du gouvernement tripartite était une « démocratie nouvelle », qui pouvait petit à petit, de sa propre manière, entrer dans la vole du socialisme. « Toutes les classes de la nation » avaient intérêt à la reconstruction économique (à la reconstruction d'une économie capitaliste !). Il fallait écraser l'émeute de Cons tantine, puisque le P.P.A., s'opposant à un pays démocratique comme la France, ne pouvait être qu'un « parti fasciste ». il fallait appuyer le débarquement de Leclerc à Manoï, car, « si la France quitte l'Indochine, d'autres puissances s'y installeraient à sa place »...

Nous pourrions continuer la série, Laquelle de ces thèses a été confirmée par la praxis ?

Toute cette analyse « scientifique » ne s'estelle pas lamentablement effondrée, à peine trois années après avoir été formulée ? (2).

réalité, l'apparence d'opposer

* deux analyses scientifiques de la situation », vous retombez dans un pragmatisme grossier. Ce qui compte pour vous, ce n'est pas si une analyse est objectivement Juste.

La seule chose qui compte, c'est qu'il y ait des lois objectives, gouvernant non seulement le « processus historique » de siècle en siecie, mais encore l'évolution de situations précises d'année en année, Vous semblez ignorer que la politique révolutionnaire doit être une technique scientifique. Sous le couvert du concret et par des préoccupations praxis, vous vous perdez dans les détails d'une situation en ignorant ses traits dominants. Vous ne voyez que le statique. Les lois du développement vous échappent. Cette révolte du pragmatisme contre le socialisme scientitique explique seul le peu de place que vous laissez à la prévision dans la politique. Dans tout système scientifique, la prévision est la pierre de touche qui permet de juger si le système est conforme ou non à la lité. Comprendre les lois de développement de la réalité, c'est pouvoir en prédire Pissue, l'étape suivante, Si notre perspicacité a bien été une perspicacité il priori ; si dans la pratique, notre analyse s'est avérée juste, peut-être faudrait-il expliquer alors que le P.C.F. « est pour quelque chose » dans les échecs du 28 mai et du 4 Juin ? Que de son analyse fausse ne pouvait découler qu'une politique fausse ? Et que la paralysie dans laquelle se trouve aujourd'hui momentanément le mouvement ouvrier frarçais s'explique en grande partie par les effets objectifs de cette politique fausse du P.C.F. ?

(2) « Agir, c'est modifier la figure du monde, d'une fin, c'est produire un complese ins- c'est disposer des moyens en vue trumental et organisé tel que, par une série •'enchainements el de liaisons, la modificalion apportée à l'un des chainons amène des modifications dans toute la série, et, pour fnir, produire un résultat prévu » (c'est nous qui soulignons). Sur la base de cette dofinition que vous donnez de la praxis (l'Etre et brairie-callimard a qualifientir de bratique. le Néant, D. 508 de l'édition de 1943 a la lila politique du P.C.P. ne mérite même pas qualifieatir de pratique. Les vichystes au pouvoir, et la France partecaire de Palliance antisoviétique, est-ce cela fp « résultat prévu de toute la politiquesuivie par le P.C.F. de 1011 a 10179 Il n'y

SPONTANÉITÉ au long de votre articie vous declarez que la classe ouvrière françalse aujourd'hui est « défaite, brisée, résignée » (pa. ge 751), qu'elle est dominée par un « sentiment d'impuissance », qu'elle est « en morceaux » (p. 715). Vous ajoutez que « dans une bataille qui dure depuis la libération... la bourgeoisie : française a su conquérir et garder l'initiative » (p.. 701). La beile manière d'esquiver les responsabilités ! Combourgeoisie française a-t-elle conquérir l'initiative ? C'est donc qu'elle ne l'a pas eue dès le débul? En fait, qui avait l'initiative en août-septembre 1944, en vrier 1945 ? Parmi toutes les « contingences » que vous mobilisez pour expliquer le renversement de la situation, le rôle de la politique, de la direction du P.C.F. comptet-il vraiment pour rien ?

Des pages durant, vous polémiquez contre des fantômes qui, dans le camp marxiste (?) prétendent que la classe ouvrière, a refusé de faire grève le 4 juin pour infliger un blâme au P.C.F. Mêlant adroitement les arguments avancés par les adversaires de la ciasse ouvrière aux critiques du stalinisme dans le camp ouvrier, vous essayez de vous défaire de ces derniers à l'aide des premiers. Vous arrivez finalement à la grande découla classe ouvrière n'a pas fait grève le 4 juin, c'est qu'elle se sentait trop faible ! Nous n'avons jamais nié cela (3). Encore faut-il poser la question : la même faiblesse existait-elle en 1944, en 1945, 1948, en 1947, en 1948 ? Benoit Frachon a raconté plusieurs fois comment, lors de la grève des mineurs en 1948, des délégations d'usines métallurgiques de la région sienne sont venues le trouver pour le sup~ plier d'élargir le mouvement, de proclamer la grève générale. A ce moment-là Il a refusé. « Il voyait la situation dans son ensemble » ! Etrange état-major qui connait si bien situation « dans son ensemble » que, lorsque les ouvriers poussent à la grève, de l'organiser ; cependant que lorsque les ouvriers, épuisés par les défaites qu'a causées cette politique des occasions manquées, ne répondent plus à chaque appel, ne répètent pas éternellement les « sursauts fents » (p. 710), ce même état-major s'étonne, s'indigne et vous laisse à vous, Sartre, le soin d'en rendre responsables les ouvriers eux-mêmes, Etrange esprit critique que le vôtre, qui n'établit aucun lien entre le fait que les masses, de 1944 à 1948, répondaient par centaines • de milliers à tous les appels à a pour un parti puissant pas de pire condamnation que celle de constater qu'il a été .un instrument objectif de forces, hostiles, que ses actes ont abouti au contraire de ce qu'il chercha à atteindre, que malgré sa puissance Il s'est avéré impuissant à déterminer le sens général de l'evolution.

(3) Nous ignorons où vous trouvez dans nos ecris cette attirmation : que la classo ouvrière ait boude (!) la grève intempestive. qu'elle ait prouvé son dynamisme (?) en ne participant pas au mouvement du 4 juin (p. 752). Le texte que vous citez dit autre chose : Il dit que par suite de l'occasion manquée de 1944, la classe ouvriere desorienter et affaiblie est momentanément passive en 1952. mais qu'elle tirera les leçons de cette expérience, et, quand elle connaitra une nonvelle montée. ne laissera plus passer des occasions pareilles. 54

ERNATIONAL E ET DIRECTION l'action limitée du P.C.F. (qui a cette époque refusait de donner des mots d'ordre d'action générale), et le fait qu'en 1952, elles ne sont. plus capables de répondre aux appels d'action de plus en plus violente et générale de ce même P.C.F. !

Vous ironisez lourdement sur le concept de la spontanéité. Vous citez même Trotsky qui revendique pour le parti ouvrier le droit d'apprécier le dynamisme populaire à la lumière de la situation générale. Permeitez, vous n'y êtes pas du tout. li ne s'agit pas ici de dénier au parti le « droit d'apprécier » le dynamisme des masses, il s'agit de juger cette appréciation comme correcte ou Tausse. Nous la trouvons doublement erronée. De 1944 à 1948, les masses étaient prêtes à aller très loin : Il n'a pas fallu l'arrestation de M. Duclos, mais seulement la saisie de l'Humanite pour qu'en quelques heures, des dizaines de milliers d'ouvriers parisiens se rassemblent autour du bâtiment du carrefour de Chateaudun. Mais à ce moment-là, le P.C.F. freinait, conseillait la prudence, émiettait, brisai: les actions en mille petites entreprises sans ampleur ni perspectives. Aujourd'hui, les masses sont de toute évidence affaiblies, désorientées par le manque de perspectives claires, par des années de vaine attente et de luttes partielles sans résultats. C'est le moment que le P.C.F. choisit pour lancer la grande bataille, la grève générale politique, l'attaque cuverte contre l'appareil d'Etat, et que sais-je encore ! Le général qui applique en montagne la guerre des vallées est un bien piètre général, ne croyez-vous pas ?

En feignant de découvrir dans notre pensée on ne sait quelle divination universelle de la « spontanéité », vous rendez votre tâche singulièrement facile en prouvant ensuite que cette spontanéité n'existe pas du tout (p. 748). Vous ne faites guère preuve de sérieux avec ce système des absolus métaphysiques : ou bien la spontanéité est tout, ou bien elle n'est rien. Ou bien eile explique toute l'attitude de la classe ouvrière, ou bien eile n'explique rien du tout. En réalité, ce n'est pas de votre mytérieuse « impétuosité inobservable » (p. 749), invisible pour le commun des mortels, qu'il s'agit. Ce genre de « spontanéité », vous l'avez seulement inventée et mise dans la bouche d'un trotskyste imaginaire, pour marquer des points faciles dans votre polémique, Il s'agit de la volonté de combat des masses qui n'est nuilement invisible ou imaginée, mais qui est perceptible dans ses multiples manifestations. Quand les ouvriers affluent vers les syndicats; quand les voix ouvrières augmentent aux élections ; quand les référendums donnent des majorités énormes en faveur de la grève ; quand les masses participent aux grèves lancées, même pour des motifs obscurs, en majorité compacte sinon à l'unanimité ; quand la moindre provocation d'un contremattre à l'usine ou d'un porion dans la mine provoque un arrêt de travail ; quand la moindre provocation de la bourgeoisie contre une organisation ouvrière provoque une large démonstration dans la rue; quand les orateurs ouvriers aux assemblées générales exigent qu'on déclenche des actions d'ensembie: quand des délégations ouvrières se succèdent. aux Centrales syndicales et à la direction des partis pour exiger « qu'on y aille ».... alors,

Q UATRIE ME il nous semble, il existe suffisamment de manifestations concrètes de la volonté de combat de la classe, pour qu'on puisse dire que celle-ci est réelle. Alors tous ceux qui se réfugient dans l'excuse de la « situation d'ensemble » pour remeitre la lutte, non pas de quelques Jours, ou même de quelques mois, mais à « une étape différente, jouent objectivement le rôle de briseurs de la combattivité ouvrière.

Comme Rosa Luxembourg l'a dit avec tant d'esprit, la grève de masse, l'action d'ensemble de la classe ouvrière, ce n'est pas un canif qu'on peut arbitrairement sortir ou remettre dans sa poche, Elle exige la rencontre d'un grand nombre de conditions favorables pour être possible. Ces conditions ont été maintes fois énumérées par Lénine, par Rosa elle-même, par Trotsky et même par Marx. On peut certes, comme Pindique Trotsky au suje; des journées de juillet 1917 dans le passage cité par vous (p. 750), juger que ces conditions sont encore insuffisamment réalisées pour risquer une bataille d'envergure à un moment donné. On peut remettre l'échéance en s'efforçant d'améliorer entre temps au maximum ces conditions. Mais il arrive un point culminant dans le développement de la volonté de combat des masses. Si celle-ci est toujours non utilisée, freinée, brisée et morcelée, elle finit Par décliner. L'absence d'une initiative ouvrière redonne de la confiance à l'ennemi. Celui-ci

Mais pour laver le P.C.F. de tout soupçon de faute, il vous faut aller plus loin. ! faut encore rejeter la faute sur la classe ouvrière. En ne suivant pas le P.C.F., d'après vous, la classe « se désagrège » en masse, et « la masse, c'est... justement la classe niée » (p. 730). Et c'est sur Marx que vous cherchez à vous appuyer pour affirmer de telles énormités !

Le prolétariat devient classe — classe pour soi, car classe en soi il l'est de par sa place dans le° processus de production - en se constituant en parti politique ? Bien sůr. Mais ce que Marx a en vue ici, ce n'est pas un acte d'adhésion des milliers de fois répété par rapport à une politique quoditienne précise, d'un parti déterminé. Ce que Marx a en vue, c'est la conquête historique — se répétant périodiquement à de grands tournants de l'histoire - de la conscience de classe, par la rupture avec les organisations, les modes de pensée et d'action de la classe adverse. Marx est un dialecticien ; vous étes un métaphysicien balancé entre l'absolu et le néant. Voilà la différence.

Chaque défaite ouvrière grave est suivie d'un recul d'activité de la classe. Le nombre d'ouvriers qui suivent les mots d'ordre, surtout les mots d'ordre d'action, du parti ouvrier décroit rapidement. Ce fut le cas notamment en Russie au lendemain des journées de Juillet 1917, ou davantage encore au lendemain de la révolution de 1905. Lénine a-t-il suffisamment fustigé les « liquidateurs » qui prétendirent conclure de ces défaites temporaires à tá désagrégation de la classe ou de son mouvement ! Et pour parler d'un passé plus proche : avec le schéma que vous avancez irresponsablement, la classe ouvriere française « désagrégée » de 1928 à 1933, serait miraculeusement s reconstituée » en-

TERNATIONAL frappe à son tour. Si la riposte ouvrière est de nouveau morcelée, hésitante, sans direction sûre, l'ennemie marque de nouveau un point et repart à l'attaque, Chaque occasion perdue, chaque bataille partielle ratée, ouvre la voie à un renversement de la valeur Finalement la transformation de quantité en qualité se produit. Les masses, voyant les occasions favorables perdues, voyant la polilique hésitante de leurs chefs, perdent conhance, se résignent à la passivité, ne sortent. plus dans la rue. Alors les conditions favorables pour le déclenchement de vastes luttes ont été perdues pour toute une etape, La combinaison d'une appréciation juste de la volonté de combat des masses et d'une utili. sation adéquate du prestige et de la discipline du parti pour faire éclater le mouvement au moment optimum, c'est une chose. La combinaison d'une appréciation fausse de la volonté de combat des masses et de l'utilisation du parti tour à tour comme freim ou moteur bureaucratique du mouvement, sans rapport avec les véritables aspirations des masses, c'est une autre chose. La première conduit de juillet 1917 à la victoire d'octobre. La seconde conduit de juin 1936 à novembre 1938, de septembre 1944 à l'échec de maijuin 1952 (ces deux reculs du mouvement ouvrier ne se plagant pas naturellement sur le même plan. Car le dernier est loin de constituer une défaite aussi importante que celle subie en 1938). tre 1934 et 1938, pour se « désagréger » de nouveau de novembre 1938 jusqu'à juillet 1941, à partir de quand elle commence à se reconstituer jusqu'en 1948, pour se « désagréger » de nouveau. Faire dépendre la réalité de la classe, l'existence de la conscience de classe, de chaque tournant de la conjonc ture, c'est simplement réduire ce concept à l'absurde, Ce n'est que des défaites historiques, comme celle soufferte par la classe ouvrière allemande en 1933 ou par la classe ouvrière espagnole en 1939, qui pendant plusieurs décades dissolvent les organisations ouvrières dans le néant, éliminent radicalement toute manifestation organisée de la lutte de classe, font apparattre une génération nouvelle n'ayant pu assimiler aucune des expériences du passé parce que ne jouissant d'aucune éducation de classe, qui justifient l'affirmation non pas que la classe ouvrière s'est. désagrégée, mais que le mouvement ouvrier s'est décomposé, et qu'il faudra des conditions nouvelles et favorables pour que le prolétariat se retransforme de classe en soi en classe pour soi.

Ensuite : il est vrai que Marx a affirmé qu'un pas réel en avant vaut mieux que dix programmes, Il est vrai que l'adhésion pratique de la classe ouvrière à un parti de classe est la précondition pour que soit appliquée une politique de classe. Mais elle en est seulement la précondition, non pas la garantie. Quand Marx déclara qu'un pas pratique en avant valai; mieux que dix programmes, li n'en critiqua pas moins vigoureusement programme de Gotha, rempli d'erreurs. # n'est pas difficile de démontrer aujourd'hui que le « compromis de Gotha » a contribué, a sa façon, a taciliter et encourager la propagation d'illusions réformistes dans la social. démocratie allemande, c'est à-dire, contribué

LE PROLETARIAT ET SON PARTI

LE PROLETARIAT ET SON PARTI

Q VATRIE ME IN à préparer les catastrophes de 1914, de 1919 et de 1933. Même quand la classe ouvrière suit dans sa grande majorité un parti, cela n'implique en rien automatiquemen. que ce parti a raison sur tout ce qu'il dit ou fait, ni même sur sa ligne polique générale. Cela ne dispense donc en rien de passer au crible de l'expérience et de la critique théorique la ligne politique de ce parti.

Cela vrai lorsque les masses se détournent pendant une certaine période d'un parti ouvrier. On est tout d'abord en droit de se demander : la politique de ce parti n'est-elle pas en cause ici ? Peut-être les erreurs du passé ont-elles causé l'apathie d'aujourd'hui des masses ? Davantage encore est-on en droit de se demander : La politique actuelle du parti est-elle apte à aider les masses à surmonter leur fatigue et leur désorientation ? Ou est-elle à son tour un facteur supplémentaire pour les dérouter ?

Vous dites que les masses avaient en 1944 des illusions nationalistes. Mais . le P.C.F. n'avait-il pas fait tout son possible pour entretenir et créer ces illusions ? Et qu'a-t-il entrepris pour les combattre même après 1944 ? Ne les a-t-il pas au contraire entre¡enues de toutes ses forces ? Vous dites qu'aujourd'hui les masses sont sceptiques, désorientées, remplies d'un sentiment de faiblesse. Vous dites qu'elles refusent la lutte parce qu'elles sont certaines de la défaite (p. 719). Vous dites que les actions du P.C.F. leur semblent entachées d'inefficacité (p. 723). Mais vous ajoutez en même temps : « Les dirigeants communisies ont étudié la situation internationaie, évalué les forces en présence et ils ont jugé qu'une opération restreinte (!) contribuerait pour sa faible part à modifier le rapport de ces forces » (p. 709). Pardon : si les masses étaient réel!oment ce qu'elles sont, l'aventure du 4 juin était... une aventure, c'est-à-dire une entreprise qui était inévitablement vouée à l'échec. Elle devait accroitre « pour sa faible part » la fatigue et le scepticisme des travail!aurs. modifier encore davantage les rapports de forces en faveur de la bourgeoisie. Et la faute, vous la rejetez sur les masses, désorientées par la politique passée du P.C.F., et non pas sur les dirigean's de ce parti, incapables non seulement d'apprendre de leurs erreurs passées, mais même d'apprécier correctement l'état des choses tel qu'il résulte de ces erreurs ?

Nous avons connu des époques dans l'histoire du mouvement ouvrier, dans lesquelles les partis qui possédaient l'appui de la majorité de la classe ouvrière ne suivaient pas une politique conforme aux intérêts de cette classe. Les raisons de ce détour de l'histoire doivent étre analysées concrètement cas par cas. On peut discuter sur ces raisons. On ne peut pas nier que le phénomene existe (4). Macdonald et Attlee, l'appui à l'Empire, le parlementarisme borné : tout cela ne reflétait certainement pas les intérêts immédiats ou historiques de la classe ouvrière britannique. Et pourtant, le Labour Party, depuis un demisiécie, se trouve à la tête de la classe ouvrière anglaise. La destruction de la révo-

(4) « Le besoin d'expression peut venir aussi de ce que les partis existants. pour diverses raisons. ne remplissent pas leur tache qui est précisément d'exprimer les hesoins » (J.-P. Sartre dans : « Entretiens sur la Politique ». Gallimard 1949, p. 20). 56•

TERNATIONALE lution de 1918, l'alliance avec l'état-major de l'armée, la capitulation sans combat devant les nazis : tout cela ne reflétait certainement pas les intérêts immédiats et historiques du prolétariat allemand. Et cependant, la socialdémocratie a conservé l'appui de la majorité de la classe ouvrière entre 1918 et 1933, et si nous ne nous trompons pas, elle l'a encore conservé aujourd'hui. De telles situations imposent évidemment des tâches compliquées aux minorités révolutionnaires qui ont conscience d'exprimer les intérêts de leur classe, qui n'en ont pas encore convaincu majorité de cette classe elle-même. De nouveau, on pourrait discuter sur l'attitude correcte que devrait adopter une telle minorité. Mais il n'en reste pas moins vrai que le fait de savoir courant politique reflète ou non les intérêts de sa classe s'étudie en premier lieu dans l'analyse concrète de ligne politique, des effets réels ou probables de cette ligne politique sur l'histoire, anslyse effectuée à l'aide des principes marxistes qui incarnent les expériences de 150 années de lutte de classe prolétarienne, et non pas à l'aide du syllogisme banal : toute classe choisit elle-même la direction qui lui convient et dont la politique correspond donc automatiquement à ses intérêts, sinon-elle choisirait une autre direction. « Telle masse tel chef, tel chef telle masse » (p. 748).

Il y a dans votre analyse de l'ouvrier français d'aujourd'hui des éléments d'une appréciation correcte. Vous ne réussissez pas à les rassembler parce que votre métaphysique de l'absolu entrave vos efforts. Vous dites d'une part que le prolétariat est affaibli et découragé par le manque de perspectives pour une action d'ensemble et vous établissez correctement le rôle énorme joué par la scission syndicale dans cet état de choses. D'autre part, vous constatez que la classe ouvrière désapprouve profondément la politique actuelle de la bourgeoisie. Vous dites même qu'elle a une attitude profondément révolutionnaire, qu'elle désire un bouleversement fondamental des choses (p. 721-2). Vous auriez pu ajouter : que son ennemi de classe, la bourgeoisie française, n'a pas réussi à stabiliser sa situation économique et politique. Que de ce fait, elle est exposée à cent crises financières, militaires, politiques, économiques, le prolétariat peut tirer profit, peuvent brusquement aboutir à une explo sion. Que cette bourgeoisie doit faire face a la pression grandissante des peuples révoltés d'indochine et d'Afrique du Nord, ce qui oblige à éparpiller ses forces et ce qui augmente les chances d'une reprise ouvrière. Vous auriez pu ajouter aussi que les cadres du mouvement ouvrier français sont encore intacts, et non brisés ou atomisés comme en 1939-40. De toute cette analyse il découle qu'il s'agit en somme que de défaites partielles et non pas du recul décisif. Ceux qui entonnaient hier le halleluva sont les mêmes qui aujourd'hui chantent le de Profundis, e: les deux attitudes correspondent aussi peu l'une que l'autre à la réalité. Un redressement reste possible. Toutes les forces doivent être tendues vers ce redressement. La condition numéro 1 pour y arriver, c'est la politique du front umique. Il faut se méfier de toutes les violences de langage, de toutes les batailles pour le communiqué et pour le prestige: Loin « d'accrottre la fatigue des travailleurs » si on les évite (p. 697), on l'accreit au con-

VATRIEME INT traire forsqu'on les utilise (5). Il faut reconstituer les forces et la confiance de la classe en elle-même dans une série de batailles partielles basées sur la réalisation de l'unité du front ouvrier, et de ce fait assurées du succés. Seule une telle politique est aujourd'hui réaliste et efficace. La politique actuelle du P.C.F., qui lle à l'opportunisme grossier de la propagande un sectarisme écervelé dans l'action, est elle-même un facteur qui enfonce

En identifiant le parti avec la classe, vous étes amené à condamner la classe et non le parti quand cette unité métaphysique se dissout pratiquement devant vos yeux. En identifiant la classe et le parti a priori, sans égard au contenu réel, concret, du parti, sans analyse de sa politique et de ses effets sur le développement de la société, vous êtes obligé de faire l'apologie du bureaucrate, de la discipline aveugle, de la foi mystique et irrationnelle. Vous foulez ainsi au pied toutes les qualités qui, pour un marxiste, font l'essence de la lutte révolutionnaire.

Quel mépris profond pour ce prolétariat que vous désirez aider, auquel vous désirez vous joindre, transpire dans ces terribles paroles : « La grosse majorité des ouvriers... font naître la classe quand ils obéissent (!) tous aux ordres des dirigeants. En échange de la discipline qu'ils observent, ils ont le droit de n'être pas troublés par des parlotes » (p. 760). « La liberté de critique, au contraire, ce n'est pas seulement au dirigeant de la cellule ou au délégué syndical qu'elle Tait froncer le sourcil : chacun en a peur chez les autres, elle appelle la solitude antérieure (!), les discordes ». Comme vous devez craindre votre propre solitude pour flageller à tel point votre • esprit critique ! Comme vous ignorez le véritable mouvement ouvrier, la véritable classe ouvrière !

Le régime capitaliste enlève à l'ouvrier, dans la grande fabrique, la dignité et la valeur de la personne humaine, Il le transforme en un simple moyen de production doué de langage, Il le dégrade et l'abrulit. Il en fait un produit fini d'aliénation humaine. Le mouvement ouvrier commence par redresser Phomme. il l'enlève aux ténèbres et le conduit vers la fumière, Il le détourne du cabaret et le conduit à la bibliothèque publique, Il ne lui donne pas seulement le sentiment de la force par l'action commune et la discipline, Il lui donne le sentiment de sa propre valeur humaine par l'action consciente, la discipline librement consentie. Le pont entre la société bourgeoise et le socialisme, c'est non pas tout prolétariat aggloméré en mouvement de n'im-

(5) Vous admettez (p. 704) que l'arrestation de M. Duclos était un piège tendu par la bourgeoisie au P.C.F. Vous admettez que la monifestation du 28 mai était d'avance condamnée à un échec (P. 697). Mais vous justifiez la façon grossière dont les dirigeants désorientés du P.C.F. se laissèrent prendre au piège, en affirmant. que le Parti doit avancer ou disparaitre (p. 697). Relisez donc les pages lucides de Lénine sur les imbéciles qui ne savent pas reculer quand les rapports de forces sont deravorables ! Il est vrai que pour vous la politique c'est du théatre (p. 696). Pour Lénine, la politique exigeait davantage de sens des responsabilités que de sens dramatique, car la vie de millions d'êtres humains en dépend.

ERNATIONALE chaque jour un peu plus les travai!leurs dans l'impuissance et dans la désorientation. La tâche de ceux qui veulent aider la classe ouvrière frangaise à redresser la situation du pays consiste entre autre en une critique impitoyable de cette fausse politique du P.C.F., et non dans l'excuse ou l'apologie de cette politique en prenant prétexte de la fatigue des masses I porte quelle façon - voyez les syndicats américains ! → c'est le prolétariat éveillé à la compréhension de ses intérêts historiques. C'est l'education pratique et théorique de la classe ouvrière dans la théorie marxiste, expressión suprême de la conscience de classe ouvrière. Enlevez le développement de la conscience ouvrière, et le parti devient une forme vide de contenu. Enlevez le développement du sens critique des travailleurs envers leurs propres chefs, et vous leur enlèverez le même sens critique vis-à-vis de la société existante et de ses dirigeants, et vous aurez précisément cette « masse difforme » que les chefs staliniens voudront ensuite « éduquer » à coups de trique (6).

Il est vrai que les directions des organisations ouvrières sont capables, en surmortant les méfaits de la division du travail, en accumulant études et expériences pratiques, de mieux saisir la situation dans son ensembis, de corriger l'étroitesse d'horizon du simpte ouvrier et sa tendance à limiter ses ambitions à ce qui est immédiatement accessible. Mais en s'élevant au-dessus de leur classe, les directions s'en écarient inévitablement dans une certaine mesure. En s'écartant de leur classe, elles subissent la pression constante des classes et couches sociales adverses, L'examen critique de leur attitude, de leur mode de vie, de leurs pensées et surtout de leurs actions par la masse des adhérents, la liberté de critique la plus large de ces adhérents par rapport aux dirigeants représenten: une des garanties essentielles contre la dégénérescence (7). Cet examen critique permet de participer au travail d'élaboration politique. Ainsi on s'oriente vers la suppression de la division du travail entre « dirigés » et « dirigeants », qui est la base pour la disparition de toute bureaucratie ouvrière. Il s'agit, bien entendu, d'un but à atteindre, non pas d'un «- état de fait » à établir du jour au lende-

(6) « Vouloir sauver les autres sans eux, c'est retirer toute valeur an salut qu'on leur impose » (Francis Jeanson : « Le problème moral et la pensée de Sartre », Paris, Editions du Myrte, 1947, pp. 354-5). « Marx luimême distingue deux conditions de l'action : l'une qui est que chaque moment de cette lutte soit comme un palter de l'émancipation du prolétariat... Je crois me rappeler que lutte des classes et émancipation du prolétariat ont été conçues par Marx comme devant toujours aller de pair. C'était même ce qui pouvait servir de règle d'or, ce qui permettait de repousser, dans certains cas, certaines tactiques ou certains procédés parce qu'il semblait que, même s'ils permettaient un succès provisoire, ils n'étaient pas compatibles avec cette émancipation ». ( J.-P. sartre, dans « Entretiens sur la politique », p. 23).

(7) Une autre garantie, c'est la fidélité aux principes du marxisme, expression la plus elevée des intérêts ouvriers, vérifies à la lumière de toute l'histoire de la lutte ouvrière.

DIRECTION OUVRIERE ET COMMANDEMENT BUREAUCRATIQUE

DIRECTION OUVRIERE ET COMMANDEMENT BUREAUCRATIQUE

Q UA TRIEME INT maim. Mais ce but est indissociablement lié au progrès vers le socialisme. Moins il y a de liberté de critique à l'intérieur du Parti, pius les ouvriers sont habitués à « obéir » au lieu de penser avec leur propre tête, plus l'appareil s'autonomise et se sépare de la base ; et, plus cet appareil suivra une politique défendant non plus les intérêts de la classe, mais ses intérêts particuliers, moins il agira efficacement du point de vue de la victoire du socialisme. Celte dialectique du but et des moyens, vous semblez brusquement l'oublier après l'avoir tant de fois énoncée vous-même.

Méditez ces paroles profondes que Lénine a consacrées au rôle central de la conscience du prolétariat, de la conscience de chaque membre du Parti, comme il aimait à dire, dans la lutte pour le socialisme : « Le tout est de savoir appliquer cette tactique (du compromis) de manière à élever, ei non à abaisser le niveau de conscience général du prolétarlat, son esprit révolutionnaire, sa capacité de lutter et de vainore. » (« Maladie Infantile », Œuvres choisies T. II, pp..74142).

« Qu'est-ce qui cimente la discipline du parti révolutionnaire du prolétariat ?... C'est d'abord la conscience de l'avant-garde prolétarienne, son dévouement à la révolution, sa maîtrise de soi, son esprit de sacrifice, son héroïsme. C'est ensuite son aptitude à se lier, à se rapprocher, et si vous voulez, à se fondre jusqu'à un certain point avec la masse des travailleurs la plus large. Troisièmement, c'est la justesse de la direction politique réalisée par cetle avant-garde, la Justesse de sa stratégie et de sa tactique politiques, à condition que les plus grandes masses se convainquent de cette justesse par leur propre expérience » (id., pp. 693-4).

Il est vrai que quand les plus grandes masses se convainquent par leur propre expérience de la fausseté de la stratégie et de la tacique, l'obéissance qui n'a pas de place dans l'analyse de Lénine doit occuper une place principale dans tout système d'apologie du P.C.F. :

Et encore, dans un autre texte de Lénine :

« Cacher aux masses le fait qu'attirer les spécialistes bourgeois en leur offrant des traitements fort élevés, c'est s'écarter des principes de la Commune de Paris, signifierait tomber au nivean des politiciens bourgeois ot tromper les masses. Expliquer franchement comment el pourquoi nous avons fait ce pas en arrière, examiner ensuite publiquement par quels moyens l'on peut se rattraper, c'est éduquer les masses et apprendre avec elles, par expérience, à construire le socialisme. » (Täches immédiates du pouvoir des Soviets -Œuvres choisies, Tome Il, p. 378).

il est vrai que Lénine était un « possibiliste idéaliste » qui s'imaginait construire un Etat où la « population tout entlère appren-

Toujours enfermé dans votre métaphysique de l'absolu, vous ne saisissez guère la nature véritable des partis staliniens. « La bureauoratie du P.C.F., d'où vient-elle ? », demandez-vous. « Elle ne s'appuie pas sur les masses, puisque vous accusez le Bureau Politique de sacrifier leurs intérêts fondamentaus... Ni sur la structure de notre société puisque c'est une société bourgeoise... Et 58

ERNATIONAL E ne a gouverner et commence à gouverner . N'écrivait-il pas que « notre but est de faire remplir gratuitement les fonctions d'Etat par tous les travailleurs, une fois qu'ils ont terminé leurs huit heures de « tâche » dans la production. La transition à cet ordre de choses est particulièrement difficile, mais là seulement est la garantie de la consolidation définitive du socialisme » (p. 402). Comme pour répondre aux tristes objections de mille intellectueis se trainant dans la boue devant le bureaucrate stalinien, il écrivait encore :

« Plus résolument nous devons nous affirmer aujourd'hui pour un pouvoir fort et impitoyable, pour la dictature personnelle dans tels processus de travail, à tel moment de l'exercice de fonctions purement exécutives. et plus variés doivent être les formes et les moyens de contrôle par en bas, afin de paralyser toute ombre de possibilité de déformation du pouvoir des Soviets, afin d'extirper encore et toujours l'ivraie bureaucratique » (pp. 40-3-4).

Il est vrai aussi que l'expérience historique nous enseigne que les périodes d'essor du mouvement ouvrier - je pense à la Russie de 1905 et de 1917, à l'Allemagne de 1918 à 1923, à l'Espagne et à la France de 1934 à 1937 - - sont des périodes d'une activité critique des plus intenses de dizaines et de centaines de milliers de prolétaires participant à toutes les réunions, demandant la parole, exprimant des avis personnels, formant des groupes et des sous-groupes, constituant des tendances et des fractions, éditant des jour~ naux particuliers, prenant mille initiatives nouvelles el imprévues. c'est justement dans cette activité intense, fébrile des masses, que le parti révolutionnaire puise constamment sa force, Il établit justement une véritable autorité par la confrontation pratique de sa politique avec celle de ses adversaires et alliés. Cette même expérience nous enseigne aussi que les périodes de « l'obéissance », ce sont les périodes de recul, de défaite, ce morne passivité du mouvement ouvrier, dans lesquelles le « mouvement » se réduit pratiquement à « l'appareil », du fait de l'inactivité des masses.

Mais tous ces enseignements ne signifient plus rien pour vous, J.-P. Sartre. Vous no cherchez plus à établir des lois objectives. Vous cherchez à justifier subjectivement votre soumission au système de commandement bureaucratique du stalinisme. C'est pourquoi il vous faut glorifier l'obéissance, la soumission, la dégradation des ouvriers du rang dans les organisations staliniennes, alors que tout le sens du mouvement ouvrier et du communisme réside précisément dans l'éducation de louvrier à un jugement indépendant, à un esprit critique, à la direction d'abord de ses propres organisations et ensuite de la société tout entière ! (8) quant à l'inféodation à l'U.R.S.S., de deux choses l'une : ou vous montrerez qu'elle est nécessaire aujourd'hui pour un parti révo-

(8) « Il ne faut pas oublier que l'ignorance sous toutes ses formes est un effet de l'oppression, et qu'elle prépare à des oppressions nouvelles » (J.-P. Sartre dans « Entretiens sur la Politique », p. 141).

LA NATURE CONTRADICTOIRE DES PARTIS STALINIENS

LA NATURE CONTRADICTOIRE DES PARTIS STALINIENS lutionnaire... ou vous direz comme Bourdet, qu'il est possible de se soustraire à cette domination : en ce cas ce sont des erreurs individuelles, l'incompréhension de la situation, des défauts de caractère (conformisme, lâcheté, etc.) qui vont expliquer l'inertie du P.С. » (p. 745)-

Toutes ces « contradictions » un peu simplistes se dissolvent d'elles-mêmes si l'on vous pose une simple question : mais d'où vient donc la bureaucratie réformiste dont parle Lénine ? D'où vient la bureaucratie syndicale en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis? De la structure de notre société bourgeoise ? Mais si un Laval, un Briand, un Millerand, un • Macdonald passent dans les rangs de la bouraeoisie. iis cessent d'être des bureaucrates geoisie, ils cessent d'être des bureaucrates ouvriers pour devenir de simple politiciens bourgeois ! Evidemment, la bureaucratie réformiste provient des liens entre le mouvement ouvrier et la société bourgeoise. Leg chefs syndicalistes, intermédiaires pour la vente de la force de travail, sont autant attachés au syndicalisme qu'à la démocratie bourgeoise. Si par malheur la bourgeoisie supprime les syndicats, ils perdent leur situation, Teurs privilèges. Mais cette relation est complexe, Elle donne à la bureaucratie des partis réformistes un caractère contradictoire L'idéologie spécifique de cette bureaucratio le marxisme édulcoré à la sauce réfor miste - correspond en gros à ce caractère contradictotre des intérêts bureaucratiques. Elle réagit à son tour sur le comportement des chefs et des partis. Pris au piège de leurs propres illusions, les chefs sociaux-démocrates allemands se laissèrent désarmer sans combat par Hitler, et furent chassés dans les camps de concentration ou dans l'émigration. Cette expérience à son tour, modifa le comportement des dirigeants réformistes en Autriche et en Espagne, où l'on alla jusqu'à décleacher une lutte armée contre le fascisme. Mais cette Tutte armée fut dirigée par des réformistes et non par des révolutionnaires, Elle fut enfermée de force dans le cadre de la démocratie bourgeoise, On brisa le potentiel révolutionnaire de combat des masses et on aboutit ainsi à une défaite inévitable.

L'analogie avec les paris staliniens est frappante, Les partis staliniens de masse sont dirigés par une bureaucratie puissante, qui s'est largement autonomisée des masses et est inamovible par rapport à ses militants. Elle puise ses privilèges matériels de la force de ses organisations d'une part et de l'autorité qu'elle reçoit du Kremlin de l'autre. Le Kremlin à son tour est intéressé à l'existence de forts partis staliniens, ins ruments efficaces de sa politique de pression sur la bourgeoisie. Illais il voit en eux justement de tels instruments, et non des moyens pour la conquête du pouvoir par le prolétariat (9). Les bureaucrates des partis staliniens sont pri. sonniers de ce système, résultan: de l'étranglement de l'esprit critique et de la démooratie interne dans les partis communistes. Ils ne peuvent se rebeller contre Moscou parce que l'équipe de rechange est déjà présente pour prendre leur place. Ils ne peuvent

(9) • Là où ils (les dirigeants du P.C.F.) pensent « utilisation des masses », nous pensons « libération du prolétariat ». (J.-P. Sartre dans « Entretiens sur la Politique », D. 204).

ERNATIONALR plier 100% aux intérêts du Kremlin parce qu'ils risquent ainsi de s'aliéner les masses et de devenir impuissants et ineffi caces même du point de vue du Kremlin. lis sont obligés de louvoyer sans cesse entre ces deux pôles d'attraction - le Kremlin et in mouvement de masse — ce qui explique leurs innombrables « tournants tactiques » et « autocritiques », les « épurations » soit de boucs émissaires pour les erreurs d'hier, soit d'éléments potentiels de cristallisation d'oppositions ouvrières. Ces tournants engendrent finalement une politique purement pragmatiste, opportuniste, incapable de comprendra la réalité, dérouté par une situation en évotution rapide : telle la désorientation du P.C.F. pendant toute l'année 1952. Ce n'est pas Phumeur, oi dividuelle, mais staliniens, assis ouvrier de leurs soviétique, et e u le caractère, ou l'erreur inla nature sociale des partis à la fois sur le mouvement pays et sur la bureaucratie nfermés dans les contradictions du centralisme bureaucratique, qui explique les oscillations de leur politique. C'est cette nature sociale qui explique à la fois pourquol des dirigeants staliniens tantôt sabordent des situations révolutionnaires (1936, 1944-45) tantôt se font les canaux par lesquels passent la reprise et l'expansion du mouvement ouvrier (1934-36, 1942-44).

Mais ici votre argumentation se retourne contre vous-même. Vous admettez que le P.C. s'est trompé dans la manière dont il a lancé l'action du 28 mai (p. 709). Vous admettez également que le P.C. italien s'est trompé en n'exploitant pas suffisamment la magnifique explosion spontanée du 14 juillet 1948. Vous admettez sans doule que l'arrêt du magnifique mouvement de juin 1936, loin d'avoir protégé le pays contre Hitler, a assure la victoire de celui-ci en juin 1940. Vous admettrez sans doule également que le refus du P.C. allemand de barrer la route à Hitler en concluant un pacte d'unité d'action avec la S.P.D. était une grave erreur. La liste de ces * erreurs » se laisserait prolonger à volonté. Comment les expliquez-vous Par Pinféodation à l'U.R.S.S. ? Mais l'arrivée au pouvoir de Hitler, la défaite de la classe ouvrière française et espagnole en 1938-39, le recul de la classe ouvrière française et italienna aujourd'hui, sont contraires aux intérêts de l'U.R.S.S. ! Elles ont coûté à P'U.R.S.S. des millions de morts, ses provinces les plus fertiles dévaslées, dix années de retard dans l'industrialisation (Malenkov dixit). Elles lui coûtent aujourd'hui la menace d'une troisième guerre mondiale, le fardeau épuisen: du réarmement, encore des années de perdues dans le progrès vers le socialisme. Comment alors expliquer ces « erreurs » ? Rien ne sert de les enlever aux épaules de Thorez pour les replacer sur celles de Staline ou de danov. L'erreur d'un petit nombre de personnes pourrait à la rigueur expliquer tel ou tel incident historique. Elle ne peut expliquer une époque historique tout entière, sans rendre l'histoire incompréhensible, irrationnelle, dénuée de toute logique interne. Aucune autre explication cohérente de ces événements n'a été apportée en dehors de l'entrée en jeu d'une bureaucratie soviétique avec ses intérêts particuliers, précis et contradictoires, produit de l'isolement de la révolution dans un pays arriéré. Cette explication nous suffit amplement pour voir un sens là où vous voyez l'absurde, pour esquisser des lois là où vous déclarez

T d'emblée que seules des générations futures pourront voir clair (p. 743).

Vous citez (p. 745) un passage de Trotsky qui dit : « La société soviétique actuelle ne peut pas se passer de l'Etat et même, dans une certaine mesure, de la bureaucratie »On serait en droit d'exiger de vous plus de loyauté et plus de connaissances quand vous abordez de tels sujets. Naturellement, la société soviétique, de même que toute société de transition du capitalisme au socialisme, ne peut ni se passer complètement de l'Etat ni, pour la même raison, de la burcaucratio (de fonctionnaires permanents). Le dépérisssment de l'un comme de l'autre est un long et douloureux processus historique, pour lequel doivent d'abord être créées de nombreuses préconditions matérielles et sociales. Ce n'est pas seulement Trotsky qui dit cela. Vous pouvez le retrouver chez Marx et dans d'innombrables passages de Lénine. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit en U.R.S.S. Ce n'est pas de ce genre d'Etat et de bureaucratie qu'on parle quand on traite de la question du stalinisme. Marx, Lénine, Trotsky, quand ils affirmaient qu'au lendemain de la révolution socialiste victorieuse, il étai: inévitable de consorvor pendant une longue époque, l'Etat, l'inégalité cociale, la bureaucratie - une certaine bu_ reaucratie ! — ajoutaient en même temps : mais plus on se rapproche du socialisme, plus l'Etat, l'inégalité sociale, la bureaucratie doivent dépérir ! Pour assurer ce processus, il faut que des 10 début la masse des travailleurs contrôle de très près cette bureaucratie. Lénine, dans l'article que vous avez eu la malencontreuse idée de citer pour prouver que Staline en est devenu l'exécuteur testamertaire (10), réduit tout le problème à la question : Qui contrôle qui ? Or, la réalité soviétique est là pour le prouver : l'Etat, loin de

La métaphysique dans laquelle vous vous étes lancé est un système cohérent. Les dents s'enchainent l'une dans l'autre, le mécanisme est prêi à tourner. Le seul pessible réaliste, c'est le possible réalisé. Ergo, la seule politique ouvrière possible en France, c'est la politique effectivement réalisée, celle du P.C.F. Le prolé ariat n'est classe que dans la mesure où il fait un avec le parti ouvrier dominant tel qu'il est, c'est-à-dire avec le P.C.F. bureaucratisé d'aujourd'hui. Il n'y a donc qu'une seule voie pour agir dans l'intérêt du prolétariat : accepter, suivre la politique effectivement prônée par le P.C.F. I1 n'y a donc qu'une seule voie pour s'intégrer dans le combat ouvrier : obéir aux ordres des bureaucrates du P.C.F., et ne plus être troublé par les éternelles « parlotes » des opposants. Voilà votre voie royale vers le mouvement ouvrier et le communisme, J.-P. Sartre !

Mais il faut être logique avec soi-même. Si Ya politique du P.C.F. est la seule politique possible, réaliste, d'aujourd'hui, tout ce qui contrecarre cette politique n'offre aucune alternative à la classe ouvriere, Alors, contrecarrer la politique stalinienne, la critiquer même, c'est simplement désagréger un peu la classe ouvrière, car en la détachant du P.C.F. ne la désagrège-t-on pas ? Alors, comhattre, contrecarrer, critiquer même la politique du P.C.F. n'est-ce pas « obiectivement » aider la bourgeoisie et l'impérialisme, n'est60

ERNATIONALE dépérir, a pris les dimensions les plus monstrueuses qu'on n'a jamais rencontrées dans l'histoire de l'humanité. L'inégalité sociale, loin de diminuer, s'accroît sans cesse. La bureaucratie, loin de montrer des tendances quelconques à disparaitre, s'est soumis et l'Etat et le parti (11), a assis son pouvoir sur des privilèges matériels exorbitants et utilise l'appareil d'Etat omnipotent dans une large mesure pour assurer et défendro ces privilèges. A la défense de ces privileges, elle ne subordonne pas seulement ledification efficace du socialisme en U.R.S.S., mais encore les intérêts de la victoire du socialisme en dehors de IU.R.S.S. Cette bureaucratie-là incontrôlable et toute-puissante, elle est tellement peu indispensable en U.R.S.S. de l'avis de Trotsky. que celui-ci a consacré dix-huit années à la combattre. Cette bureaucratie-là, Lénine la considérait comme tellement dangereuse pour la survie de l'Etat ouvrier, qu'il se concentra pendant les dernières années de sa vie à l'attaquer, C'est cette burcaucratie, sa place dans l'U.R.S.S. d'aujourd'hui qui explique « comment octobre 17 a pu aboutir à la société cruellement hiérarchisée dont les traits peu à peu se précisent sous nos yeux »C'est cette bureaucratie qui explique pourquoi, alors que « dans Lénine, dans Trotsky et à plus forte raison dans Marx, pas un mot qui ne soit sain, qui ne parle aujourd'hui encore aux hommes de tous les pays, qui ne nous serve à comprendre ce qui se passe chez nous », « après tant de lucidité, de sacrifice, d'intelligence — (surviennent) les dix millions de deportés soviétiques, la bêtise de la censure, la panique des justifications ». Sans doute avez-vous reconnu la prose de J.-P. Sartre et de M. Merleau-Ponty (Temps Modernes, Janvier 1950) ? ce pas « objectivement » trahir ? Mais en fait ,n'avez-vous pas, jusqu'à très récemment, critiqué, même avec virulence, le P.C.F., le stalinisme, PU.R.S.S. ? N'étes-vous donc pas vous-même dans le meilleur des cas un traitre repentant ? L'intention, certes, est honorable : se joindre à la classe ouvrière, l'aider à mener son lourd combat contre une bourgeoisie aussi infâme que dégénérée, l'aider à remonter le courant, à poser devant le pays les lendemains qui chantent du socialisme. Mais les meilleures intentions du monde peuvent mener au confessionnal, si l'esprit critique est paralysé par une foi irrationelle, si vous abdiquez entre les mains d'un Pape infaillible, d'un chef bien-aimé ou de mysté-

(10) Alors qu'il a voulu même empêcher qu'on ne le publie ! (voir l'article de mon ami Pierre Frank dans le huméro d'octobre 1952 de Quatrième Internationale).

(11) Au 19e Congrès du P.C. de T'U.R.S.s. on a soigneusement évité de donner des chilfres sur la composition sociale du parti. Mais la déléguée du parti à Moscou, la camarade Furzewa, parlant le 10 octobre, déclara que sur 475.000 membres et candidats du parti dans la capitale soviétique, plus d'un tiers étaient des fonctionnaires de ministères et d'administrations centrales d'Etat ! Ajoutez-V les fonctionnaires de l'économie, du part, et de l'armée, et vous trouverez que ce parti est devenu un parti de bureaucrates au sens immediat du mot.

ES MEILLEURES INTENTIONS PAVENT LE CHEMIN

ERS LE CONFESSIONNAL

ES MEILLEURES INTENTIONS PAVENT LE CHEMIN

ERS LE CONFESSIONNAL

T futures », la capacité rieuses « générations d'analyser, de conclure, de savoir, de comprendre. L'adhésion alors devient soumission, la théorie apologie. Cela vous séduit-il tant, le chemin du confessionnal ?

Vous vous indignerez peut-être, Vous invo.. querez votre texte : « Le but de cet article est de déclarer mon accord avec les communistes sur des sujets précis et limités, en raisonnant à partir de mes principes et non des leurs » (p. 706). C'est ce qui rend décidément Pintention fort honorable. Mais tout de même, vous n'en éles pas resté à la scule intention. avez voulu interdire qu'on

« Les mains sales » au moment où se réunit le Congrès de Vienne. Jouer votre pièce - dont vous ne retranchez encore rien, c'est entendu - a ce moment précis, c'était objectivement aider les impérialistes dans la guerre froide. En fait, pourquoi seulement : à ce moment précis ? Les impérialistes n'ontils pas utilisé votre pièce contre P'U.R.S.S. dès qu'elle a été écrite, dès que s'est ouverte la guerre froide ? Et à ce Congrès de Vienne où vous avez pris la parole sous les applaudissements « unanimes » : y avez-vous soufflé mot de cette terrible défaite de l'homme qui venait de se produire a Prague, des treize pendus comme traîtres, agenis impérialistes-sionistes-titistes-trotskystes (12) ? vous impatiente déjà ? Comment écrit donc Roger Vaillant ? « Tant de bruit pour quelques généraux fusillés ! ». Sauver la : n'est-ce pas, c'est une en reprise autrement importante que de sauver quelques malheureux, victimes d'une erreur judiciaire, et puis, n'importe quelle protestation ne les aurait même pas sauvés. Allons, un bon mouvement, soyons «. efficaces », taisons nos désaccords, couvrons les gémissements des victimes par les applaudissements de Vienne (13). C'est pour la bonne cause, l'intention est pure, que diable, on ne peut pas faire d'omelette sans casser des œufs. Et puis, quel soulagement d'en finir avec les « parlotes », y compris le monologue intérieur, Quelle joie de pouvoir cesser, enfin, de penser par sa propre tête, d'abdiquer entre les mains du Parti la responsabilité qu'on se sentait pour le sort du monde. Quelle joie et quel soulagement, en un mot,, de pouvoir enfin obéir...

Vous les connaissez, ces sophismes méprisables, pour les avoir combattus es réfutés pendant de longues années. Vous savez fort bien que la vérité ne peut jamais en définitive nuire au communisme, quelque douloureuse qu'elle puisse paraltre. Vous savez que Lénine a écrit que tromper les masses, c'est s'abaisser au niveau d'un politicien bourgeois. Vous savez fort bien, pour l'avoir écrit que

(12) Il ne sert à rien d'affirmer que cette action de Front Unique était limitée à des points sur lesquels vous étiez d'accord avec le P.C. Si le front unique implique l'abandon de la liberté de critique, il cesse d'étre front unique et devient subordination, premier pas vers la. capitulation.

(13) « Nous ne pouvons éluder notre responsabilire vis-à-vis d'autrui. Notre silence agit sur lui comme nos paroles, notre départ le trouble comme notre présence, nos inditférences peuvent le perdre autant que nos interventions. nos sollicitudes irréfléchies partois hui sont mortelles ». Paroles prophétiques quand on les appligue à votre « situation » à Vienne en face des pendus de Prague ! Vous les avez sans doute situées. Elles sont de votre ami Francis Jeanson (op. cit. p. 361).

ERNATIONALE « s'il y a répression permanente et si, loin de se dérober, l'appareil répressif s'autonomise, c'est que des forces productives sont étouflées par les formes de production ». Vous avez combattu avec une belle ironie tous les pièges du concept du « moindre mal ». Tout cela cesse-t-il tout à coup d'être vrai ? Ou êtes-vous déjà mür pour la première « autocritique » ? Après le premier pas, le deuxieme et le troisième sont-ils déjà faits sur la voie du confessionnal ? Entend-on déjà les coups de marteau qui dressent le gibet pour l'accusé qui avouera tous ses crimes ?

Vous savez pourquoi elles ont avoué, les malheureuses victimes des procès de Moscou, de Budapest, de Sofia, de Prague ? Non pas parce qu'elles étaient des trotskystes, mais parce qu'elles ne l'ont jamais l'étaient plus depuis longtemps). Non pas parce qu'un poison quelconque lysé leurs facultés mentales, mais parce que la pression physique et dans un organisme mental sans défense, paralysé par un accord global avec les thèmes staliniens. Le mystère des aveux s'éclaire des que l'on sait que les accusés étaient en gros d'accord avec leurs accusateurs ; les desaccords, s'il y en avait, ne portaient que sur les détails ; c'est qu'ils croyaient donc déjà plus qu'à moitié à leur culpabilité. Car si c'est vrai que la seule politique ouvrière possible est la politique stalinience, en s'opposant à cette politique, on a objectivement, etc., etc. Tout de même, Sartre, vous mesuriez il n'y a pas si longtemps « l'illusion des communistes d'aujourd'hui en regardant vers l'origine du système concentrationnaire » ! Cela vous tente-t-il donc à ce point de vous sacrifier pour le plus grand bien de ce système ?

Vos intentions, dis-je, sont pures. Plus encore : vos intentions font honneur. C'est tout à votre honneur d'essayer de vous joindre au mouvemen: ouvrier non pas lorsqu'il semble tout puissant, mais lorsqu'il semble faible et en recul : de vous déclarer sans ambages pour la révolution, en refusant les sophismes de Camus ; de refuser de vous joindre à une quelconque campagne antisoviétique, en repoussant les sophismes encore plus grossiers d'un Rousset ; enfin, devant la menace de guerre, de mottre du côté de I'U.R.S.S. contre l'impérialisme. Sur tous ces points, nous sommes d'accord avec vous. Aussi longtemps que le régime capitalis e subsiste, pas le moindre de ses crimes ne peut être excusé par les méfaits parallèles nue commet la bureaucra ie soviétique. Aussi longtemps que des prolétaires se dressent contre ce régime, il faut participer à leur combat, indépendamment de la direction momentanée qui commande ces. futies. Une telle ligne de conduite, nous l'avons suivie avec conséquence et sans fléchir, depuis vingt-cinq ans, malgré tous les coups tes les répressions dont nous avons été victimes,

Mais une telle participation n'est pas une attitude honorable. Elle est une action qui se doit d'être efficace, qui est subordonnée à des conditions, aui est tendue vers un but, L'action, c'est d'aider les prolétaires à se libérer, donc à se donner une direction capable de se libérer. Le but, c'est de créer les conditions les meilleures pour cette émancipation. Les conditions. c'est de ne Jamais abdiauer sa propre pensée critique, son analyse indépen-

VA TRIHME IN T dante de la politique des « chefs », d'utiliser les moindres fissures, les moindres incidents, pour augmenter la confiance des ououvriers dans leurs propres forces, leur esprit critique et leur conscience de leurs propres ntérêts. C'est, en un mot, participer mouvement réel non pas pour s'adapter à lui, mais pour l'élever à un niveau plus élevé. C'est être au coude à coude avec les camarades du P.C.F. non pas pour faire l'apologie du stalinisme mais pour les émacciper du stalinisme.

C'est en même temps la condition primordiale pour rendre votre adhésion efficace ! En adressant la parole au « Congrès des Peuples pour la Paix », dont la grande majorité des participants était constituée de fonction. naires payés et de « personnalités » isolées, vous aviez Pimpression de faire vetre jonction avec la classe ouvrière francaise (14). Détrompez-vous. La classe ouvrière n'était pas à ce rendez-vous. Demandez donc à MM. Marty et Tillon, combien elle se désintéresse de ces interminables collectes de signa-ures, de ces interminables appels à la conclusion d'un « pacte de paix en re les cinq Grands » Vous rendrez mille fois plus de services à la classe ouvrière ; vous aurez mille fois plus

Vous vous trompez lourdement quand vous supposez' (p. 742) qu'à notre avis, nous traversons une « période contre-révolutionnaire » puisque les masses suivent encore la direction stalinienne. De telles conclusions infantiles, indignes du marxisme, nous son: absolument étrangères. Pour nous, la nature d'une période ne se détermine pas en premier lieu par la direction du mouvemen¿ des masses, mais par son ampleur. Il n'existe pour nous aucune détermication absolue, mécanique, de Pune sur l'autre. Jamais dans l'histoire capitalisme n'a existé une période dans laquelle, sur l'ensemble du globe, le nombre des participants, la violence et la portée de ce mouvement des masses ont été aussi considérables qu'aujourd'hui. C'est pourquoi nous considérons la période actuelle comme une période éminemment révolutionnaire.

Le déséquilibre mondial croissant de l'économie capitaliste ; la révolte de l'ensemble des peuples coloniaux et semi-coloniaux ; le fait que le prolétariat des pays avancés conserve Intactes ses forces, malgré mainte défaite partielle ; le scepticisme des classes possédantes dans l'avenir de leur propre régime ; l'élan avec lequel les exploités se lancent chaque fois de nouveau dans des luttes de portée véritablement révolutionnaire - tous ces traits dominants de notre époque jus*ifient à la fois cette caractéristique et notre confiance dans la victoire finale du commusisme. A l'échelle mondiale, les rapports i de forces évoluent de façon de plus en plus défavorable au capitalisme. Des centaines de millions d'hommes se dressent contre lui. Son sort, en fait, est déjà règlé. Il s'agit seulement d'abréger les souffrances qu'il pourra encore infliger à l'humanité avant de disparaitre.

Ce caractère éminemment révolutionnaire de notre époque sonne également le, . glas de la bureaucratie soviétique. La bureaucratie soviétique est le produit d'une époque de réaotion et de victoire mondiale de la contrerévolution. Elle atteint l'apogée de sa toute62

ER NATIONALE d'écho. en son sein, si vous vous engagez dans une campagne courageuse en faveur du Front unique, de la base au sommet, entro le P.C.F. et la S.F.I.O. Vous dites que M. Lecœur est aujourd'hui contre ? Peut-être bien que oui, mais l'ouvrier du coin est-il aussi * contre » ? Vous dites que nous sous-estimons les ravages de • l'anticommunisme au sein des ouvriers socialistes ? Ne sous-estimez-vous pas à votre tour la peur de la réaction, de l'Etat policier, de la guerre, qui grandit parmi les électeurs socialisies ? Les élections du Lot et du Nord, où des milliers d'électeurs flottants absten ionnistes au premier tour, se sont portés au deuxième tour sur le candidat ouvrier le plus avantagé, ne vous disent-elles rien ? Le Pacte d'Unité d'Action de 1934 fut conclu après des tentalives « infructueuses » de notre part pendant quatre ans pour le faire aboutir. Mais il fut conclu quand même et combien salutaires furent ses effets ! Et pour le conclure, des personnalités indépendantes des deux partis ont joué un important rôle d'intermédiaires. Voilà un rôle qui devrait effectivement vous tenter, Sartre, davantage que la voie vers le confessionnal ! puissance quand les masses sont passives, sceptiques, sans intérêt pour ce que trament les « chefs », sans capacité d'intervenir dans la vie politique. Une telle époque appartient, à l'échelle mondiale, irrémédiablement au passé. Aujourd'hui, une grande partie de l'humanité est remplie d'espoir dans la cause du socialisme. Elle ne reflue pas, elle afflue vers la vie politique. Elle n'est pas passive, obeissante, démoralisée ; elle est active, souvent les armes à la main, elle prend son élan final pour abattre l'ennemi, Une telle classe ouvrière, il est fort difficile de l'éduquer à la « striote obéissance », de la briser, de la rendre co(mi) nformiste. Surtout : un tel élan, Il devient de plus en plus difficile de le contrôler. On ne pouvait déjà plus le faire en Yougoslavie, On a alors préféré rejeter le P.C.Y. dans le camp bourgeois. On ne pouvait plus le faire en Chine. On a été obligé d'admettre avec la Chine une sorte d'alliance à droits égaux. On ne pourra plus le faire, demain avec de larges parties du mouvemeni ouvrier d'Asie, du Moyen-Orient, de l'Afrique, de la Grande-Bretagne, Voilà comment l'émancipation du prolétariat du contrôle stalinien accompagne son émancipation de l'exploitation capitaliste. Bien entendu, Il n'y a aucune concordance mécanique entre ces deux processus. Chaque mouvement large des masses ne permet pas à la classe ouvrière frangaise ou italienne de rejeter la direction stalinienne, de construire dans le feu du combat un nouveau et véri-

(14) A propos, vous qui insistiez tant dans votre récent article du « Monde » sur le caractère démocratique de ce Congres, que dites-vous de la grossière déformation faite par la « Pravda » des interventions critiques pour politique soviétique? Que dites-vous fait que Joliot-Curie, Nenni et Cie ont Taisse sans réponse la demande de participation au Congrès faite par le Comité exécutir de la IVe Internationale qui compte tout de même des milliers d'adhérents et dont des représentants avaient pu participer au Congrès de Pékin ?

LE COMMUNISME TRIOMPHERA !

LE COMMUNISME TRIOMPHERA !

table parti communiste. La construction d'un tel parti, le rassemblement de ses cadres, la préparation de sa victoire, exigent beaucoup de temps, beaucoup d'expériences, beaucoup de doigté de la part de ceux qui s'y préparent, à Pintérieur et à l'extérieur du P.C.F, Le choc de grands événements sera néces. saire pour faire avancer l'entreprise. Mais ces événements ne suffisent pas en eux-mêmes. il faut encore le travail appliqué, patient, tenace et avant tout efficace, adroit, de ceux qui en comprennent la nécessité historique dès aulourd'hui. La nouvelle direction ouvrière, pour etre efficace, devra surgir de la fusion entre les cadres qui incarnent le programme et ceux qui incarnent l'expérience pratique de la classe. Travailler dans ce but, voilà notre tâche, La possibilité d'aboutir a déjà été dé. montrée dans maint pays étranger.

Vous dites que le trotskysme serait un art d'attendre. Dans une certaine mesure, cela est vrai. C'est Lénine qui a dit que l'art de savoir attendre est la première qualité qui distingue les révolutionnaires. lis doivent avoir la patience d'attendre la révolution, pour laquelle ils traval!en: et se préparent, mémo quand elle ne parait pas les attendre au premier tournant du chemin, Mais l'époque de l'attente s'est historiquement close en 1944. Aujourd'hui, il s'agit d'autre chose, Il s'agit de doter la classe ouvrière internationale réveillée, en plein essor, d'une direction efficace. Si vous voulez absolument une formul conforme à vos préoccupations, dites que le trotskysme c'est l'art d'adapter les moyens à la fin, Part d'aboutir à la victoire sur le capitalisme par les seuls moyens qui assurent

ERNATIONAL Eune transition rapide et réelle vers le socia. tisme: l'épanouissement. de la conscience de la force et de la • confiance en elle-même de la classe ouvrière. Tous les moyens qui aboutissent à ce résultat sont bons. Tous les moyens qui détournent de ce résultat quel qu'en soient Pintention ou le prétexte DU l'effet immédiat, sont mauvais, car en définitive, ils éloignent à l'échelle globale du but socialiste, Il y avait un temps où vous sembliez au seuil de la compréhension de ceite vérité simple et fondamentale (15). Nous espérons encore que vous la saisirez un jour, aujourd'hui ou demain. Sans la saisir, vous ne ferez jamais la jonction avec le véritable mouvement ouvrier, vous ne ferez jamais la Jonction avec le communisme.

Paris, le 9 janvier 1952

(15) « Si le chef peut se tromper, si la réussite n'est que possible, si des défaillancepeuvent compromettre son action, si, inverseinent, il a besoin de fansser a l'extrême les qualités positives pour la mener a bien, alors les masses redeviennent le facteur principal de la lutte sociale. Selon qu'elles discernent clairement ou non les buts de l'entreprise, selon qu'elles adhèrent ou non a ces buis, selon qu'elles se tendent de toute leur énergie vers leur réalisation ou qu'elles se laissent passivement diriger (sic), les buts ont plus ou moins de chance d'etre atteints... A partir de là on peut concevoir comment la dictature nécessaire du prolétariat peut se concilier avec l'exercice d'une démocratie soclaliste ». (J.-P. Sartre dans sa préface an * Communisme Yougoslave » de Louis Dalmas, p. XXXVIII.)

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