TITO PARLE par V. DEJIDER (1)
Le gros volume de quelque 500 pages (2) que présinte Vladimir Dedijer ne manque pas d'intérêt. Malgré le récit des événements, et du rôle des hommes, de Tito et des autres dirigeants yougoslaves en particulier, par endroits soi. gneusement embelli adéquatement modelé a posteriori, la lutte des masses yougoslaves et du Parti Communiste yougoslave contre l'occupation nazie et pour leur libération sociale, se dégage avec guelques traits poignants à l'échelle du caractère héroïque de ce combat:
L'intérêt plus particulier du livre réside dans certaines révélations et informations inédites jusqu'à présent sur les rapports entre le P.C. yougoslave et le Kremlin pendant la guerre et jusqu'a la rupture avec ce dernier; sur les rapports de certains autres Partis commulistes avee le Kremlin : sur la forma ion du Kominform (1947): sur le projet de Fédération Balkanique; sur l'attitude de Staline et du Kremlin envers les Revolutions yougoslave, grecque et chinoise. Un dernier chapitre du livre contient des indications précieuses de Tito sur la façon dont la direction yougoslave , congoit et justifie actuellement le régime politique de la Yougoslavie et ses perspectives d'evolution (3).
Les renseignements apportés par le livre de Dedijer sur tous les sujets cidessus mentionnés confirment en particulier les appréciations de notre propre mouvement sur les rapports entre la bureaucratie soviétique, les Partis communistes et le mouvement révolutionnaire des masses, ainsi que sur la Révolution yougoslave et la Révolution chinoise.
Voyons-le précisément. •Dedijer considère que l'ampleur prise par le mouvement révolutionnaire des masses en Yougoslavie pendant la guerre et son caractère relativement autonome ont fortement déplu dès le début (1941) au Kremlin et à Staline (4).
Llaide du Kremlin aux partisans vougoslaves fut très parcimonieuse, juste nour tenir concre les troupes allemandes, immobiliser une partie de celles-ci en Yougoslavie, mais non pour permettre la création d'une force autonome capa.
(1) Editions de la N.R.F.
(2) Toutes les références dans ce lexte se rapportent à l'édition francaise du livre.
(3) Voir l'article de Jean-Panl Martin. dans ce numéro : « Le sens de la dictature du prolétariat ».
(1) Page 182. 6 ble d'apporter par elle-même la victoire en Yougoslavie (5).
Comme pour la Grèce, le Kremlin s'était mis d'accord pour la Yougoslavie aussi avec les Américains et les Anglais durant la guerre afin de laisser ces deux pays dans la zone d'influence anglaise (6). Dejider fait appel pour soutenir ce point de vue non seulement à une série de faits significatifs qui se sont révélés dans les rapports entre le P.C. yougoslave et le Kremlin, mais aussi aux allusions contenues à ce sujet dans les Mémoires de Cordell Hull et de E. Stettinius (7).
La description de la première entrevue entre Staline et Tito à Moscou 1944 ne laisse aucun doute sur ce qu'étaient à .ce Staline à l'égard de la Yougoslavie. Il fait pression sur Tito pour accepter le retour du roi, ne pas s'opposer au débarquement éventuel des troupes britanniques en Yougoslavie, et ménager la bourgeoisie serbe qu'il considérait à l'encontre de Tito « très forte ».
Nous savons que l'attitude de Staline envers la Révolution • grecque, qui avait commencé avec la libération du pays en octobre 1944, fut la même, et que le Parti Communiste grec, fidele aux ordres du Kremlin, n'a pas cherché à prendre le pouvoir, ni avant ni durant décembre 1944 ; qu'il a livré une bataille strictement défensive lors de l'intervention des Britanniques en décembre 1944, malgré la supériorité écrasante de ses propres forces plusieurs jours durant.
Nous savions d'autre part, de plusieurs sources et par nos propres déductions, que la lutte de Mao Tsé-Tung pour le pouvoir à partir de 1946 a commencé sous la pression du mouvement révolutionnaire des masses paysannes, contre la ligne du Kremlin qui voulait maintenir le compromis avec Tchang-Kai-Chek.
Dedijer apporte une nouvelle preuve de la justesse de ce point de vue sur la Révolution chinoise en citant les propos tenus par Staline à Kardeli à Moscou en février 1948 (8). Staline lui a dit alors, selon Dedijer, textuellement ceci :
« Par exemple nous ne sommes pas d'accord avec les camarades yougoslaves sur la question de poursuivre l'aide aux partisans grecs. En loccurence nous pensons que c'est nous qui avons rai-
(5) Page 187.
(6) Page 231
(7) Pages 241-214.
(8) Page 33i,
T son et mon pas les Yougoslaves. Tenes, aprês la guerre nous avons invité les camarades chinois à venir ici discuter de la situation dans leur pays. Nous leur avons dit brutalement qua notre avis le soulèvement de la Chine n'avait pas d'avenir et que ce qu'ils devaient faire, c'était rechercher un modus vivendi avec Tchang-Kaï-Chek et dissoudre leur armée. Les camarades chinois ont dit qu'ils approuvaient le point de vue des camarad-s russes. Mais rentrés en Chine ils ont Jait le contraire. Ils ont rassemblé leurs forces, organisé leur armée et aujourd'hui tout le monde peut le voir, ils sont en train de battre T'armée de Tchang-Kai-Chek.
« Dans le cas de la Chine, nous nous sommes trompés et nous le reconnaissons. Les faits prouvent que c'était les camarades chinois qui avaient raison et pas les camaradss soviétiques.
« Mais avec vous dans les Balkans (Note : Pour la Confédération Balkanique) c'est différent. Le cas des partisans grecs n'est pas le même et les camarades yougoslaves ne devraient plus les aider. C'est une lutte qui n'a pas la moindre perspective d'avenir. »
L'aveu est de taille et, bien que Staline affirme reconnaître son « erreur » de toute évidence il ne pouvait faire autrement - il n'est pas exagéré de dire que ce fait (la victoire de Mao obtenue à l'encontre de la ligne du Kremlin) constitue l'acte d'indépendance effective du P.C. chinois par rapport au Kremlin dont les conséquences heureuses, de portée historique, aussi bien pour la Chine que pour le monde entier, seront, ne pourront jamais être oubliées par les Chinois (9).
(9) Il est intéressant de citer in extenso a ce propos ce qu'écrit sur ce même sujet Isaac Deutscher dans l'introduction à l'édition Trançaise de son livre Staline, pages 13, 14 :
...les staliniens anssi bien que les antistaliniens ont commencé récemment à accrediter la légende selon laquelle Staline fut le véritable inspirateur de la Révoltion chinoise. Comment concilier cette opinion avec son rôle dans les événements chinois de 1925 a 1927 tel que nous l'avons décrit au caapitre X ? Comment la concilier en plus avec la propre déclaration de Staline a Potsdam selon laguelle « le Kuomintang est la seule force politique sociale capable de gouverner la Chine (°). On peut soutenir qu'a Potsdam il a désavoué ostensiblement les communistes chinois uniquement pour tromper ses alliés occidentaux. Cette thèse me semble peu vraisemblable Il me parait plus evact de croire que Staline avait, jusqu'à une date très lardive, un point de vue réservé sur la capaau Parti communiste de contrôler l'ensemble de la Chine et qu'il alla même en 1948 jusqu'a essayer de dissuader Mao-TseTing de lancer cette série d'offensives qui devaient apporter la victoire du communisme chinois, 11 semble qu'une lettre de Staline a Mao ait élé lue à la Conférence du Parti communiste chinois qui avait eu lieu peu de lemos avant le début de ces offensives. mais le Congrès rejeta le conseil de Staline. »
(o) CP. « Cartes sur table », de James P дугпев
ERNATIONALF
De cette même déclaration de Staline il faut retenir ses remarques relatives a la deuxième guerre civile grecque (1947-1949), encore une fois cyniquement trahie par le Kremlin dès « qu'elle ne payait plus ».
La dissolution du Komintern en 1943 n'a provoqué, selon Dedijer, aucune réaction de la part des Yougoslaves. Ils ont trouvé parfaitement justifiés les motifs donnés alors par Staline. Par contre, en 1945, les Yougoslaves, affirme Dedijer, ont senti les premiers le besoin de la résurrection d'un organisme international consultatif et d'échange d'expérien-
Centre les divers Partis Communistes (10). Ils ont proposé cette idée à Staline qui l'a endossée immédiatement mais pour d'autres raisons.
Toutes les informations données dans le livre de Dedijer sur la réunion de fondation du Kominform, les critiques adressées alors aux Partis Communistes français et italien de la part des Yougoslaves et de Jdanov pour leur ligne opportuniste, ainsi que tous les détails sur le fonctionnement de cet organisme, la rédaction de son journal, ete., ne manquent pas d'intérêt. Elles dépeignent les efforts constants du Kremlin pour tenir le Kominform sous sa stricte tutelle face à des - réactions et même à des oppositions latentes de la part de plusieurs éléments dirigeants des différents Partis Communistes.
Les pages sur Vattitude de Dimitrov, son projet de Fédération balkanique, ainsi que d'une Confédération plus large englobant Roumanie, Bulgarie, la Yougoslavie, l'Albanie, Tchécoslovaquie, la Pologne, la Hongrie et la Grèce - oui, même la Grèce « (11), sa déclaration publiée dans la Pravda et puis réfutée dans ce même journal, ses frictions sur cette question avec Staline personnellement, ainsi que les réactions des autres dirigeants communistes à ce projet, sont d'un grand intérêt. Elles font apparaître très clairement à quel point les aspirations des Partis Communistes au pouvoir dans les pays satellites expression déformée des aspirations et des intérêts des masses — allaient à l'encontre de la ligne du Kremlin.
Elles éclairent en partie les raisons plus profondes du malaise, de la crise chronique qui sévit dans leurs rapports avec le Kremlin, ainsi que celles des épurations passées et futures auxquelles est acculée la bureaucratie soviétique pour maintenir à la tête des Partis Communistes et des gouvernements de ces pays des agents directs totalement à sa dévotion.
M. P.
(10) Pages 303-304.
(11) Pages 326 et suivantes.
LA CHINE FUTURE (1)
par Plerre NAVILLE
Dans le petit volume que Pierre Na ville a consacré à la Chine nouvelle de
Mao Tse-Tung et à ses perspectives, il y a incontestablement nombre d'intormations et de remarques intéressantes sur ce pays qui est en soi « un monde » entier, et sur sa Révolution. Les chapitres sur la religion (le ciel chinois) la propriété foncière, la formation de la bourgeoisie chinuise et coloniale en géneral sont parmi les plus remarquables parties de ce travail.
Aidé par de solides connaissances de Hegel, des classiques du marxisme et une culture générale, P. Naville se livre à une analyse Ses causes, des forces et des particularités de la Révolution chinoise, analyse qui, si courte qu'elle soit reste toujours intéressante et est souvent profonde.
Son analyse rejoint en général la ligne de la révolution permanente et les appréciations portées plus spécialement par Trotsky et notre mouvement sur la Chine et sa Révolution (2).
P. Naville évite soigneusement de polémiquer avec qui que ce soit sur les questions fondamentales, ne nomme personne et parle souvent par allusions qui ne sont déchiffrables que par ceux qui savent déjà. Par exemple qui sont ces " communistes clairvoyants » qui, des le debut de ce siécie, ont prévu l'évolution de la Chine et de tous les pays coloniaux et semi-coloniaux vers le socialisme, sans étape distincte intermediaire de développement capitaliste, sous le régime de la dictature du prolétariat? Trotsky et non Staline. Et quels étaient les responsables de la politique de l'Internationale communiste qui, lors de la Révolution de 1925-27, a abouti à la « catastrophe » ? Staline et Boukharine que Trotsky combattait.
P. Naville ne cache pas ses louanges envers la direction actuelle du P.C. chi nois. Il est incontestable que cette direction a montré de grandes capacités militaires et organisationnelles ainsi qu'une adaptation manœuvrière remarquable. Mais politiquement, elle n'a évolué et n'évolue encore maintenant que de façon empirique, sous la poussée du mouvement des masses, sous la pression des conditions objectives et des problèmes auxquels elle a à faire face. C'est le 68 prix qu'elle paie pour son éducation à l'école stalinienne dont elle continue à subir l'influence. Nulle part Naville n'établit clairement ses fautes et ses responsabilités. Il signale que la fausse politique envers la bourgeoisie a provoqué la " catastrophe » en 1925-27 et qu'elle « fut reprise par les dirigeants communistes en certaines périodes » (en particulier lors de la résistance au Japon). « Mais cette fois, ajoute Naville, la dualite des pouvoirs et la garantie armée de la volonté populaire empêchaient tout compromis stratégique fâcheux avec cette bourgeoisie, » Très prudente formule ! Comment l'interpréter ? Naville fait allusion à la politique de collaboration avec Tchang Kai-Chek que le Kremlin imposa P.C. chinois durant la guerre immédiatement après. Si le P.C. chinois cessa cette collaboration et s'engagea dans la voie de la réforme agraire (suspendue à cause de cette alliance) et d'une lutte sans merei contre le pouvoir de Nankin, c'était, comme la montré entre autre Belden, pour ne pas être débordé par les masses paysannes qui partageaient la terre et tuaient tous ceux qui s'y opposaient, y compris des membres et des cadres P.C.
S'agit-il maintenant pour Naville de cette « dualité des pouvoirs » qui s'imposa au P.C. et empêcha le « compromis stratégique » (qui est bien autre chose que fâcheux) avec la bourgeoisie, compromis auquel le Kremlin tenait encore?
La manière d'arrondir les angles, d'estomper les vrais problèmes et de parler par allusions ne convient pas aux ouvrages qui traitent de problèmes révolutionnaires aussi importants que la Révolution chinoise et son avenir. Il est dommage que l'ouvrage de Naville cède à de telles considérations.
M. P. _ (1) « Les Editions de Minuit », Paris.
(2) « Le rêve petit bourgeois d'une democralie paysanne marice a un petit capitalisme modéré est sans espoir. C'est la lougue nistolre agraire et militaire de la Révolution qui avail donné corps à cette conception déla defendue entre 1925-1927, mais qui conduisit à la catastrophe. »