Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › vol. 11, n° 2-4

La Conférence des partis socialistes à Rangoon

Quatrième Internationale, vol. 11, n° 2-4 · février-avril 1953 · p. 4-6 · 1 668 mots

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La conférence de» partis socialistes asiatiques à Rangoon marque une étape dans l'histoire de la social-démocratie internationale. Pour la première fois depuis l'immédiat après-guerre de 1918-21, le réformisme s'est trouvé en présence d'une montée révolutionnaire à l'échelle continentale. Pareille collision brutale entre la volerté d'émancipation des masses et les desseins conciliateurs des directions sociales-démocrates ne resta pas sans effet sur la cohésion du mouvement socialdémocrate lui-même. Il y a longtemps qu'on n'avait assisté à un choc aussi ouvert que celui qui opposa à Rangoon les représentants des partis socialistes d'Asie et des organisations nationales d'Afrique d'une part, et les représentants des partis sociaux-démocrates d'Europe occidentale de l'autre.

La conférence de Rangoon avait été convoquée parce qu'au dernier Congrès de l'Internationale Socialiste à Milan des difficultés s'étaient présentées quant à l'adhision des partis socialistes asiatiques à cette Internationale. Le problème essentiel posé à la Conférence de Rangoon était celui de cette adhésion. délégation social-démocrate européenne, dirigée par Attlee et le secrétaire général adjomnt de la S.F.I.O., André Bidet, participait à titre d'« observateur » à la conférence, dans le but d'arracher l'adhésion à la 2 Internationale ressuscitée. La conférence cependant n'accepta pas cette proposition. Elle décida de se constituer en organisation autonome groupant les partis socialistes asiatiques, avec un Bureau et un secrétariat propres, et de conserver comme auparavant des « relatiens intimes » avec l'Internationale Socialiste, En pratique, les socialistes asiatiques désirent remettre une adhésion à la 2° Internationale jusqu'à ce que les partis l'impérialisme et le colonialisme. Un franc appel dans ce sens a été adopté par sociaux démocrates européens aient fait preuve d'une lutte plus active la conférence à l'adresse de ces partis.

A la conférence elle-même, ennemis et défenseurs gênés du colonialisme se firent face. Le délégué égyptien, Achmed Hussein, attaqua Attlee parce que le pétroles iraniens. Le délégué du Néo-Destour attanna le soutien apporté pendant gouvernement travailliste britannique s'était opposé à la nationalisation des années par la S.F.I.O. à la domination impérialiste française en Tunisie. Le délégué du Parti Socialiste Populiste indien, Nairan, critiqua Attlee pour sa déclaration scandaleuse concernant la « terreur des Mau-Mau » au Kenya. Le délégué du Parti socialiste de gauche japonais, Suzuki, lança une attaque extrêmewent violente contre le gouvernement des Etats-Unis, qu'il accusa de vouloir opprimer et exploiter son pays et l'entraîner dans la troisième guerre mondiale. Face à toutes ces attaques, les délégués sociaux-démecrates européens ne purent que se taire ou se dérober dans des mensonges sans vergogne. Ainsi, le représentant de la S.F.I.O. osa s'écrier que son parti s'était mieux battu que les Tunisiens pour l'indépendance de la Tunisie, alors que le dirigeant du Néo-Destour. tunisien, Habib Bourguiba, avait été interné par un gouvernement appuyé par la S.F.I.O., alers qu'un membre de la S.F.I.O., Naegelen, avait erganisé pendant des arnées la terreur colonialiste dans l'Algérie voisine, alors que la S.F.I.O. avait organisé et appuyé jusqu'a très récemment la sale guerre au Vietnam. Le résultat de la conférence de Rangoon montre bien que les socialistes asiatiques n'ont pas la mémoire trop courte au point d'avoir oublié tous ces crimes.

Plusieurs décisions prises à la conférence de Rangoon dénotent clairement la pression énorme que la révolution coloniale montante exerce sur les participants venus de pays coloniaux et semi-coloniaux. On vota des résolutions de solidarité et d'appui aux mouvements de libération nationale du Kenya, de l'Ouganda et de l'Afrique du Nord; on vota une résolution protestant contre la terreur impérialiste en Malaisie; on accepta une déclaration de principe précisant que l'action des partis socialistes asiatiques ne pouvait se limiter au seul domaine légal et parlementaire ; on adopta une résclution sur « l'Asie et la Paix » dans laquelle on Gênonça le maintien du colonialisme comme la cause principale du danger de guerre et dans laquelle, tout en se délimitant du stalinisme, on refusa de se laisser embarquer dans la « croisade » de l'impérialisme americain. Il aurait été impossible d'adopter la plupart de ces résolutions à une conférence de partis sociaux-démocrates européens.

En fait, la conférence de Rangoon a vu l'apparition d'an centrisme d'un type nouveau dans le mouvement socialiste international. Le centrisme européen classique se caractérise par un radicalisme en paroles, combiné avec un refus de tirer les conclusions pratiques des professions de foi marxistes révolutionnaires ; l'action stait à l'arriére-garde de la pensée. Le centrisme asiatique se caractérise par une confusion idéologique sans précédent, combinée à l'obligation, en pratique, de participer au premier plan à la lutte révolutionnaire des masses dans plusieurs pays; la pensée est à l'arrière-garde de l'action. Les participants à la conférence de Rangoon rejettent en paroles le marxisme. Ils prétendent rechercher la solution des problèmes vitaux de l'Asie, l'industrialisation et la réforme agraire, dans Tapplication du « petit moteur », le développement de la « petite industrie villageoise »! Les délégués indiens se revendiquent même ouvertement des doctrines de la non-violence gandhienne. Mais en pratique de nombreux délégués de la contérence de Rangoon au cours des dernières années avaient dirigé des démonstrations armées, des grèves générales violentes, sinon des insurrections et des guerres civiles, et d'autres se préparaient à en faire autant dans les années suivantes. La réalite de la révolution coloniale, qui ne permet à personne de se dérober par de nobles paroles au devoir de se battre, au besoin les armes à la main, contre les défenseurs du colonialisme et de l'exploitation impérialiste, a été et restera plus forte que les proclamations confuses sur la non-violence. En pratique, les socialister asiatiques ont juste le choix de se battre du côté de la révolution ou d'aider, même par une « neutralité bienveillante », le camp de la contre-révolution. Dans une série de pays, les organisations socialistes et nationalistes présentes à Rangoon étaient et restent les principaux mouvements de la révolution coloniale. Voilà ce qui explique les contradictions de Rangoon ; - voilà ce qui doit être le point de départ de l'attitude des communistes, des révolutionnaires, à leur égard.

C'est naturellement ce qu'on ne pouvait attendre des tristes plumitifs au service du Kremlin qui, dans l'organe du Kominform (numéro du 23 janvier 1953), expliquent que les participants à la contérence de Rangoon « étaient et restent exactement les mêmes traîtres à leur Nation et au peuple fravailleur, exactement les mêmes ennemis du mouvement révolutionnaire et ouvrier international et du mouvement de libération nationale, que les Attlee, Morgan Philips et Guy Mollet ». Les staliniens veulent nous expliquer d'une part qu'entre Attlee et Jomo Kenyatta, entre Guy Mollet et les dirigeants du Néo-Destour, il n'y a aucune différence. Cette chaîne d'absurdités aboutit ainsi à la conclusion logique que le houcher impérialiste et ses principales victimes au Kenya, en Tunisie et dans de nombreux autres pays, « sont exactement les mêmes ennemis du mouvement

QUATRIEMEINTERNATIONALE ouvrier international »! Quoi d'étonnant qu'avee une telle « tactique », le stalinisme voit son influence réduite à l'extrême dans le mouvement national et ouvrier de toute une série de pays coloniaux et semi-coloniaux d'Asie et d'Afrique.

Ce sectarisme stalinien est d'autant plus odieux qu'en plusieurs pays il est purement verbal et se combine avec un opportunisme extrême dans l'action. Contrairement aux pays d'Europe occidentale, où les partis staliniens combattent, fût_ ce avec des méthodes inadéquates, la politique impérialiste de leur propre bourgeoisie, les partis staliniens de plusieurs pays asiatiques, dont la bourgeoisie a dessiné certaines tendances « neutralistes », ent mis une sourdine à leur lutte anticapitaliste, Ils appuient le nouveau gouvernement indonésien parce que celui-ci a refusé de ratifier le traité de sécurité mutuelle avec les Etats-Unis. Sous leur influence, la plus grande centrale syndicale du pays, la S.O.B.S.I., a même essayé, d'ailleurs en vain, d'arrêter la vague de grèves et de luttes ouvrières. Ils ont fortement modéré leur lutte contre le gouvernement Nehru aux Indes, se prononçant même dans les Assemblées législatives contre des propositions de nationalisation de l'industrie « nationale ». Cette politique opportuniste leur a déja coûté une partie des positions conquises lors des élections parlementaires de l'an dernier (aux récentes élections municipales dans l'Etat de Travancore-Cochin, le P.C. indien perdit la moitié des voix obtenues en 1952 !)

Dans ces conditions, il est plus que jamais possible de constituer une direction révolutionnaire nouvelle à la tête du mouvement ouvrier et national des principaux pays coloniaux et semi-coloniaux d'Asie et d'Afrique, direction indépendante du Kremlin et décidée à mener à bien par ses propres forces les tâches révolutionnaires de ces pays. Il est du devoir des sections asiatiques de la IV° Internationale de saisir audacieusement ces possibilités excellentes offertes par l'apparition du nouveau centrisme socialiste d'une part et du tournant à droite des partis staliniens asiatiques de l'autre. Dans les pays où les organisations nationalistes ou socialistes présentes à Rangoon guident en pratique le mouvement de masse, c'est au sein de ces organisations que se formera la direction révolutionnaire de demain. La tâche des trotskystes consiste à approcher ces organisations sans sectarisme aucun, en développant au maximum toutes leurs tendances progres-

En même temps, il incombe à la IV• Internationale de-s'ériger en principale force de défense du marxisme au sein du mouvement ouvrier et national d'Asie et d'Afrique. Une telle détense du marxisme n'est possible que si elle part en premier lieu des considérations d'efficacité et d'unité du mouvement de libération anti-impérialiste. Les délégués yougoslaves à Bangoon qui prétendirent défendre le marxisme tout en concentrant leur feu sur P'U.R.S.S. et le stalinisme, n'ont obtenu sur ce plan aucun succès. C'est en défendant l'idée d'une unité d'action entre le mouvement de libération nationale dirigée par des organisations socialistes et socialisantes d'une part, et le mouvement de libération nationale dirigé par des organisations communistes (Vietnam, Malaisie, ete.) et avant tout lai République populaire de Chine d'autre part; c'est en partant d'une conception correcte sur la dynamique de la révolution coloniale, la place dirigeante que le prolétariat doit conquérir en son sein et l'orientation révolutionnaire socialiste qu'il faut lui inculquer, que la IV• Internationale s'avérera en pratique une foree d'aide et d'intégration de la lutte d'émancipation des peuples opprimés.

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