DES DERNIERS ECRITS DE STALINE) Nous publions ici des extraits d'une brochure d'E. Germain, consacrée à une analyse critique de l'écrit de Staline : « Problèmes Economiques du Socialisme en U.R.S.S. ». La brochure paraitra prochainement aux éditions de * Quatrième Interna sionnie ». Les références se rapportent au texte paru dans le numéro spécial des Cahiers du Commenisme. L'auteur rappelle d'abord que l'écrit de Staline vient après une discussion en U.R.S.S, en cours depuis pius de dix ans sur les problèmes théoriques posés l'économie soviétique. Il analyse ensuite les raisons qui expliquent la survivance de la production de marchandises à l'époque de transition du capitalisme au socialisme.
LA PRODUCTION DE MARCHANDISES A L'EPOQUE DE TRANSITION
Avec le développement, puis la généralisation de la production de marchan. dises, se développent à la fois les besoins humains et les forces productives capables de les satisfaire. Les besoins ne sont plus limités aux produits du travail de chaque petite communauté de producteurs. Ils réclament pour leur setisfaction les produits du travall des producteurs du monde entier. Un essor prodigieux des forces productives, correspondant à cette généralisation de la production des marchandises. Mais cet essor s'effectue dans le cadre d'une société antagoniste. Celie-ci limite à l'extrême la capacité économique de consommation. En fait, on peut dire que la contradiction entre leurs revenus restreints et leurs besoins croissants consciemment ressentis représente le mécanisme essentiel par lequel les prolétaires prennent conscience de leur exploitation et sont poussés à la lutte de classe économique pour augmenter leur part dans la répartition du produit de leur travail.
L'abolition du mode de production capitaliste ne diminue pas mais commence par accentuer cette contradiction. La victoire de la révolution socialiste signifie tout d'abord que des millions (à l'échelle mondiale des centaines de millions) de prolétaires et de paysans pauvres prennent conscience de besoins nouveaux. C'est le résultat hautement progressif du développement de la conscience de leur propre force et de leur propre dignité humaine. Mais dans la plupart des pays — et avant tout en U.R.S.S, - les forces productives ne sont pas aptos immédiatement, ni après un laps de temps relativement court, à satisfaire ces besoins sociaux décuplés. La répartition des biens de consommation d'après les besoins des consommateurs est donc impossible. Comment cette répartition peut-elle s'effectuer ?
Un pourrait imaginer le rassemblement de tous les biens produits en un fonds central et leur distribution plus ou moins égalitaire parmi tous les consommateurs, chacun recevant une quantité déterminée de valeurs J'usage proportionnelle a.u travail qu'il a fourni à la société. Un tel système, en réalité le retour au « rationnement dans l'indigence », se heurterait à deux obstacles majeurs. Voulant ignorer la différenciation et l'universalisation des besoins de l'homme contemporain, il produirait vite un & marché parallèle » où renaitrait l'échange des « bons » de rationnement, puis des biens de consommation, et finalement des matières premières et des instruments de travail eux-mêmes, chacun cherchant à exploiter à son profit l'état de pénurie générale. Ce serait, en un mot, la reproduction, dans des conditions sociales analogues, du processus de développement primitif de la petite production marchande et des formes initiales du capital privé. Ensuite, voulant ignorer l'attitude intéressée de l'homme en face des problèmes du travail, telle qu'elle résulte de millénaires d'indigence et d'exploitation, un tel système de répartition amènerait rapidement les producteurs à se désintéresser de la production dans l'économie socialisée, et détournerait leur énergie productrice vers des secteurs de production « parallèles ». La production marchande, qu'on aurait voulu chasser par la grande porte, rentrerait par la fenêtre. En réalité, dans l'histoire de la société humaine, seuls trois grands systèmes de répartition sont possibles :
= la répartition de valeurs d'usage, basée sur un système de rationnement dans l'indigence. Ce système présuppose, pour fonctionner adéquatement, un nombre extrêmement limité de besoins, correspondant au bas niveau de la productivité du travail;
- la répartition de valeurs d'échange, basée sur la production de marchandises. Ce système présuppose un certain développement minimum de la division , sociale du travail, de la productivité du travail, et de la différenciation et de la généralisation des besoins;
- la répartition de valeurs d'usage selon les besoins des consommateurs. Ce système présuppose un niveau de développement des forces productives permettant la production d'une abondance de biens de consommation, abondance correspondant à la diversification et à l'universalisation des besoins humains.
Tous ces problèmes, maintes fois analysés par des théoriciens marxistes, ont complètement l'exposé de Staline. Obligé de partir de la définition de la société soviétique comme société socialiste achevée, et d'afiaiblir, sinon de masquer complètement, criante qui subsiste en U.R.S.S. besoins des consommateurs et la quantité de biens de consommation produite pour les satisfaire, Staline recherche l'origine de la survivance de la production de marchandises en U.R.S.S. dans le fait que deux secteurs lifférents subsistent dans l'économie soviétique : le secteur de l'industrie étatisée et le secteur de l'agriculture kolkhozienne. Violant en passant sa propre affirmation selon laquelle les lois economiques « du socialisme » s'établissent, comme toutes les lois objectives, indépendamment de la volonté des hommes, Staline déclare qu'il y a production de marchandises en U.R.S.S, parce que
« les kolkhozes ne veulent (!) pas aliéner leurs produits autrement que sous la forme de marchandises. n'acceptent pas (!) aujourd'hui d'autres relations économiques avec la ville. » (p. 13). Mais pourquoi les kolkhozes « n'acceptent-ils pas » d'abandonner leurs produits autrement qu'en les vendant sur le marché ? Evidemment parce qu'en échange d'un tel abandon, ils ne recevraient pas une abondance de produits industriels de la ville. S'ils pouvaient librement puiser dans un stock de biens de consommation industriels - et cette éventualité est largement indépendante de la subsistance du secteur kolkhozien — ils ne s'acharneraient certainement pas à « vendre » leurs produits partiellement à l'Etat, partiellement sur le marché kolkhozien, partielle. ment sur le marché « libre », ne fût-ce qu'en raison des faux frais élevés d'un tel mode compliqué de répartition. Ce n'est pas parce qu'il y a le secteur kolkhozien qu'il y a production de marchandises. C'est au contraire parce que subsiste une pénurie de biens de consommation qu'il y a production et circulation de marchandises, et que le « secteur kolkhozien » prend figure de secteur économique distinct, défendant ses intérets économiques propres...
LA LOI DE LA VALEUR A L'EPOQUE DE TRANSITION L'auteur examine les conditions et les formes particulières dans lesquelles la loi de la valeur s'applique dans la petite production marchande, dans l'économie capitaliste et dans l'économie de l'époque de transition. En U.R.S.S., les moyens de production ne sont plus des marchandises, mais les biens de consommation le sont encore. ils nécessitent donc un calcul en Valeur, et empêchent ainsi que la comptabilite sociale des des dépenses de forces productives - moyens de production et force de travail -s'effectue directement en heures de travail. De là découle la nécessité d'un cafcul objectif en valeur de tous les produits de l'économie soviétique. Staline de son côté « Il est de même absolument faux d'affirmer que, dans notre régime économique actuel... la loi de la valeur règle soi-disant les « proportions » de la répartition du travail entre les diverses branches de production. Si cela était juste, pourquoi ne développerait-on pas à fond nos industries légères comme stant les plus rentables (!), de préférence à l'industrie lourde qui est souvent moins rentable et qui parfois ne l'est pas du tout ? » (p. 17).
Il apparait tout de suite que Staline confond ici la « loi de la valeur » dans son sens le plus général — échange de produits basé sur l'équivalence de quantités de travail - et la forme capitaliste de cette loi, la loi de la péréquation du taux de profit. Le fait que les entreprises non rentables puissent se développer et pros28 pérer en U.R.S.S, prouve sans aucun doute que la loi de la péréquation du taux de profit n'y joue plus, qu'on n'a plus affaire à une économie capitaliste en U.R.S.S. Mais cela ne démontre nullement que l'action de la « loi de la valeur » a été supprimée dans la répartition des ressources matérielles et humaines entre les différentes branches de l'économie soviétique.
Que signifie en vérité le terme « rentabilité » ou « entreprise non rentable » ? Il signifie simplement que la quantité de travail socialement nécessaire contenue dans les produits que cette entreprise fournit a la société, est comparée à la quantité de travail effectivement dépensée au cours de leur production (qu'elle a reçue de la société). Si la première quantité dépasse la seconde, l'entreprise est rentable. Si les deux quantités sont égales, l'entreprise se trouve sur le seuil de la rentabilité. Si la seconde dépasse la première par suite d'un gaspillage de matières premières, de la non-utilisation de machines augmentant les frais géné» raux, de dépenses administratives excessives, d'un degré trop bas de productivité rentabilité est donc déterminé par un calcul s'appuyant sur la loi de la valeur ! de travail, etc., etc. • rentreprise est non rentable. Le principe même de la
Ensuite : si les organes dirigeant l'économie estiment nécessaire de maintenir fonctionnement des usines non rentables, ils sont obligés de pomper plus de donné que la somme totale des valeurs à la disposition de la société n'est guère valeur dans ces entreprises qu'ils n'en reçoivent. Mais cela n'est possible - étant modifiée par un changement de répartition - que si d'autres entreprises reçoivent en retour de la société moins de valeur qu'elles ne lui en ont donné. Le plan redistribue les ressources sociales, par exemple en faveur de l'industrie lourde et au détriment de l'industrie légère. Mais cette redistribution déclenche immédiatement le mécanisme de la « loi de la valeur », c'est-à-dire entraine automatiquement un partage nouveau de la production dans les deux secteurs, correspondant au nouveau partage des ressources productives. Le plan peut donc modifier les conditions dans lesquelles opère la loi de la valeur. De conditions aveugles sous le capitalisme, celles-ci deviennent conditions consciemment modifiables. Mais le plan ne peut guère empêcher le jeu de la loi elle-même d'opérer aussi longtemps que subsiste la production de marchandises dans le secteur des biens de consommation, détermination d'un prix de la force de travail qui en résuite et par conséquent le caleul du prix de revient de tous les produits, basé sur ia loi de la valeur.
En réalité, la confusion théorique de Staline trouve son origine dans un fait réel de l'économie soviétique : le système des doubles prie. En principe, les prix de revient devraient être calculés comme « prix réels », sur la base de la valeur effectivement produite et conservée, c'est-à-dire sur la base le la loi de la valeur. Les prix de vente par contre se trouvent établis en augmentant le prix de revient d'un e profit » et d'un « impôt sur le chiffre d'affaires », fixés par le gouvernement de façon différente pour chaque produit. C'est une simple question de technique financière pour constituer le fonds d'accumulation et de cépenses improductives. Mais les prix de vente des matières premières entrent dans les prix de revient des produits finis. Les prix de vente des machines entrent dans les prix de revient des matières premières. De cette façon, l'ensemble du système des prix devient geants, de juger de la rentabilité réelle des entreprises - c'est.à-dire en faisant artificiel et arbitraire. Il est extrêmement difficile, même pour les organes diriabstraction des prix artificiels. C'est un important élément d'anarchie et d'inflation dans l'économie soviétique qui ne s'efface que très lentement. C'est en même temps un stimulant important pour les bureaucrates, désireux de se libérer de tout contrôle, y compris, comme le disait Trotsky, de celui de la loi de la valeur. Staline est obligé de combattre les manifestations les plus excessives de l'arbitraire bureaucratique en matière de fixation des prix. Il dénonce « l'arbitraire d'aventuriers économiques » (p. 62). Il dénonce l'exemple de la fixation absurde du prix du coton par rapport à celui du blé (p. 16) où « l'émancipation » par rapport à la loi de la valeur - c'est-à-dine la fixation du prix sans mesure commune avec la quantité de travail effectivement dépensée dans la production - avait été heureusement achevée. Mais il ne peut attaquer les racines du mal qui résident dans l'ensemble du système des prix artificiels, destinés plus à cacher la réalité économique qu'à l'exprimer (1). Son « marxisme » reste prisonnier de la gestion bureaucratique en U.R.S.S.
(:) n serait relativement facile d'établir des prix de vente s'écartant peu ou pas des prix de revient pour l'ensemble des produits soviétiques. Dans de telles conditions, le maintien du taux d'accumulation actuel rendrait inévitable une baisse importante des salaires nominaux,
Les économistes soviétiques ont préféré des salaires nominaux plus élevés, des prix des biens de consommation sans rapport avec les prix de revient, l'instabilité monétaire es le désordre dans les calculs et les bilans.
LE ROLE DE LA DIRECTION ECONOMIQUE CONSCIENTE A L'EPOQUE DE TRANSITION Après avoir examiné les problèmes et proportionnalités dans l'économie de l'époque de transition, et leurs rapports avec le plan, l'auteur analyse los affirmations contradictoires de Staline concernant le rôle de la direction consciente dans l'éoonomie soviétique : .Nous apprenons que dans la société socialiste, dont la construction serait achevée en U.R.S.S. depuis 15 ans, la politique des dirigeants peut ou ne peut pas utiliser adéquatement les lois économiques qui gouvernent son évolution. En passant il nous dit d'ailleurs (p. 16)
« que nos spécialistes de l'économie et de la planification, à pet d'exceptions près, connaissent mal l'action de la loi de la valeur, ne l'étudient pas et ne sansept pas en tentr compte (?) dans Teurs calculs. »
A peu d'exceptions près ! Le tableau n'est pas particalièrement brillant. Or, quand la politique des organes dirigeants n'est pas juste, des contradictions inhérentes à l'économie soviétique peuvent « dégénérer antagonismes », et alors * nos rapports de production risquent de devenir une très sérieuse entrave au développement des forces productives. » (p. 49).
Nous sommes frappés de stupeur ! Les « rapports de production » sont, comme chaque marxiste le sait et comme Staline le rappelle lui-même (p. 53), en gros les rapports réciproques des hommes engagés dans la production de leur vie matérielle. Ces rapports de production s'expriment socialement en tant que rapports sociaux (de classe), et juridiquement en tant que rapports de propriété. Or, Staline a affirmé des milliers de fois que les classes antagonistes ont été liquidées en U.R.S.S. ensemble avec la propriété privée des moyens de production. Les « rapports de production » en U.R.S.S. sont donc, d'après cette thèse, les rapports mutuels de producteurs industriels et agricoles, travaillant avec des moyens de production propriété collective. Et de tels rapports de production qui, selon la théorie marxiste, sont la base pour la création de la société communiste achevee, pourraient devenir une entrave au développement des forces productives ! Mais alors se poserait la question de leur remplacement par d'autres rapports de production! Et quels « rapporte de production » pourrait-on envisager au-delà des relations mutuelles de producteurs sur la base de la propriété socialiste des moyens de production ? Nous sommes de toute évidence en pleine révision des conceptions fondamentales du marxisme.
La difficulté est résolue dès qu'on abandonne l'hypothèse absurde selon laquelle la construction de la société socialiste est déjà achevée en U.R.S.S. Dès lors comprend : 1) qu'à côté des rapports de production, prémisses de l'avenir socialiste, subsistent des rapports de production, survivances du passé capitaliste, ainsi que des rapports de production intermédiaires (kolkhozes) ; 2) que le degré de développement des forces productives ne garantit nullement la disparition automatique des derniers au profit des premiers ; 3) qu'au contraire le degré de développement des forces productives implique la survivance de normes de répartition bourgeoises qui, à. leur tour, sont la source principale de la renaissance constante de rapports de production non socialistes, de la petite production marchande, des & marchés » et « secteurs de production » parallèles; 4) que de ce fait la contrainte étatique, avant tout la politique économique des organes arrigeants, est effectivement le facteur décisif pour garantir dans l'immédiat le maintien, la suprématie et la généralisation des rapports de production nouveaux; 5) qu'une politique erronée de ces organes dirigeants - comme cela s'est produit périodiquement depuis 1923 — devient le facteur principal exaspérant et transformant en antagonismes violents les contradictions sociales et économiques qui subsistent dans la société transitoire de l'U.R.S.S., mais qui sont inexplicables à partir de l'hypothèse que la société socialiste est déjà établie. C'est précisément parce que l'homme soviétique n'est pas encore maitre de ses destinées économiques que la conduite consciente de l'économie, la politique économique concrète, revêt une telle importance primorallez demander à Staline la compréhension d'une telle vérité dialectique ! Il est trop occupé à brouiller les cartes, à maintenir en place toutes les pièces contradictoires de son système de pensée, expression consciente de la nature contradictoire de la bureauratie soviétique...
PROBLEMES DE L'AGRICULTURE SOVIETIQUE Ayant terminé le chapitre précédent par une analyse des prétentions de la bureaucratie de soumettre toute la vie soviétique à son contrôle, l'auteur passe aux problèmes de l'agriculture, II rejette la définition stalinienne du secteur kolkhozien comme « secteur socialiste » de l'économie soviétique.
.On arriverait à une même conclusion revisionniste en prenant au sérieux la 30 thèse de Staline suivant laquelle « les ouvriers et la paysannerie kolkhozienne torment. deux classes qui se distinguent l'une de l'autre par leur situation respecRive, » (p. 19). D'après la théorie marxiste, les classes sont définies par leur position précise et particulière dans le processus de production, en dernière analyse par un rapport caractéristique envers les moyens de production. Des conditions techniques différentes, par exemple, entre l'ouvrier industriel et l'ouvrier embauché par l'Etat pour entretenir les routes, ne font pas du personnel de voierie une classe sociale distincte. Mais s'il y a différence de relation envers les moyens de production — donc différence de position dans le processus de production — il y a inévitablement différence d'intérêts historiques entre deux classes sociales. Ce n'est pas une tournure de style quand le marxisme parle des intérêts et de la conscience particulières de chaque classe. Dire que la construction du socialisme est achevée en U.R.S.S., et reconnaitre en même temps qu'y subsistent deux classes différentes, c'est prétendre que la lutte de classe continue sous le socialisme !
formules restrictives de Staline sur « l'amitié » entre la classe ouvrière et la paysannerie kolkhozienne, sur le fait que ces deux classes ont des intérêts communs de « consolidation du régime socialiste » ne permettent guère de supprimer cette vérité très simple et fondamentale : là où il y a des classse diffé rentes, il y a des intérêts de classe différents et la possibilité objective d'un conflit, d'une lutte, entre ces intérêts différents. La réalité soviétique confirme d'ailleurs point par point la théorie marxiste. L'Etat ouvrier et la classe ouvrière intérêt à développer aussi rapidement que possible la production agricole à l'époque de transition. Le maintien du secteur de production kolkhozien peut devenir un frein au développement des forces productives dans l'agriculture. En falt, Staline reconnaît qu'il commence dès aujourd'hui à jouer ce rôle de frein, « en empêchant l'Etat de planifier entièrement l'économie nationale, et notamment l'agriculture » (p. 49). Mais les paysans kolkhoziens restent attachés à la propriété kolkhozienne de leure produits, parce que, dans les conditions setuelles d'approvisionnement de la campagne en biens de consommation industriels, cette propriété représente pour eux une certaine garantie que leur part du revenu national ne sera pas encore diminuée. Il y a done conflit d'intérêts, conflit social et économique évident dans cette société socialiste !
Autre exemple : l'Etat ouvrier a intérêt à développer au maximum la production agricole, tout en puisant constamment dans le village la main-d'œuvre supplémentaire nécessaire à l'expansion industrielle. Il a donc intérêt à développer une vigoureuse politique de mécanisation agricole, Il garde la propriété des machines agricoles en ses propres mains, parce que la location de ces machines aux kolkhozes représente l'instrument économique majeur avec lequel il s'approprie une partie du rendement supérieur ainsi obtenu (rente différentielle). Tes paysans kolkhoziens ont également intérêt à utiliser les machines agricoles, parce que celles-ci rendent leur labeur moins pénible et permettent d'accroitre le rendement, donc la masse de marchandises disponibles, en échange desquelles peuvent être achetés des moyens de consommation industriels. Pour la classe ouvrière et l'Etat, l'augmentation de la production agricole devrait avant tout aboutir à l'amélioration de l'approvisionnement de la ville et à la baisse des prix alimentaires. Pour les paysans kolkhoziens, l'augmentation de la production agricole devrait avant tout aboutir à l'amélioration de l'approvisionnement de la campagne et à la baisse des produits industriels. Ces deux intérêts, dans l'état actuel des choses en U.R.S.S., se trouvent en conflit. Ce conflit, bien que latent, est tellement prononcé que l'Etat s'assure précisément le moyen de pression décisif en conservant la propriété des machines agricoles !
Naturellement, des classes ayant des intérêts historiques différents ne doivent pas pour cela mener constamment une lutte de classe violente. Dans l'intérêt d'un développement social et économique aussi harmonieux que possible, l'Etat ouvrier constamment un dénominateur commun entre les intérêts peut et doit trouver immédiats du prolétariat et ceux de la paysannerie laborieuse. Mais il doit en même temps garder une conscience claire de la différence l'intérots historiques. Si cela n'est pas le cas, il est désarmé devant les exaspérations périodiquement inévitables de ces conflits. Il est incapable de tracer une voie elaire vers la disparition réelle des classes et de leurs intérêts différents.
C'est ce qui est démontré nettement par Staline lui-même. Le problème de la disparition du secteur kolkhozien est résolu par les camarades A.-V. Sanina et V.-G. Venger par la proposition de remettre aux kolkhozes la propriété des machines agricoles (p. 63). Staline combat avec raison cette thèse droitière, mais avec des arguments entièrement inadéquats (1). La seule réponse qu'exige une telle propo-
[Les pages 32 et 33 manquent dans l'exemplaire numérisé.]
(Suite de la page 33)
Mais cette contradiction, aussi bien que toutes les contradictions de la pensée stalinienne que nous avons signalées, ne sont plus visibles seulement pour la poignée de léninistes authentiques qui subsistent en U.R.S.S. La jeune génération montante en U.R.S.S. qui « brûle de montrer ce dont elle est capable » (p. 8) les a constamment devant les yeux. Elle apprend à voir, à écouter, à comparer, à tirer ses conclusions. Son esprit critique travaille, Elle pose des questions indiscrètes. Elle met le doigt sur des points blessants. Elle dévoile, d'abord inconsciemment - mais est-ce toujours inconsciemment ? — les contradictions les plus flagrantes dans la pensée du Chef, Son éducation marxiste a été déformée, elle est maladroite, souvent dans l'erreur, soit. Mais un Jarochenko a calmement expliqué à Staline qu'il se trompe. Le cas n'a pas dû être isolé. Tout l'ouvrage de Staline prouve qu'une discussion véritable s'est déroulée autour des questions qu'il a traitées. Ce ne sera pas la dernière discussion théorique posée par la jeune génération soviétique. Ce sera une des dernières manifestations des tentatives désespérées de la bureaucratie pour maintenir le monolithisme de la pensée officielle. Plus les conditions changent, plus l'économie progresse, plus devient criant et manifeste e rôle parasitaire de la bureaucratie, et plus des courants de pensée indépendants ec développent au sein de la jeunesse communiste soviétique. Ce n'est pas de gaieté de cœur que Staline doit mentionner ces phénomènes. Ils sonnent le glas de toute une époque.
L'article se termine par une analyse des raisons contradictoires, reflétant la nature contradictoire de la bureaucratie soviétique, qui expliquent la rédaction du dernier écrit de Staline.
(1) Il explique que cela.. appauvrirait les kolkhozes ! On a peine à le croire, mais c'est ainsi.