Fin octobre et début novembre se sont tenus les Congrès des deux organisations ouvrières de masse les plus importantes d'Allemagne occidentale: le Parti social-démocrate (S.P.D.) et la Confédération du Travail alle.
LA SOCIAL-DEMOCRATIE APRES
Le Congrès du S.P.D. a été précédé de quelques semaines par la mort du leader du Parti, Kurt Schumacher, L'effet immédiat de cette disparition a été favorable aux forces de draite dans la social-démocratie. Schumacher était de conviction profondément réformiste ; il n'avait rien d'un révolutionnaire, et encore moins d'un marxiste: il se considérait avant tout comme « homme d'Etat ouvrier » et futur Président du Conseil de la République fédérale. Mais il était le seul dirigeant socialdémocrate qui avait une ligne ferme sur deux questions d'importance capitale : la subordination de toute alliance avec les puissances ocidentales à la reconstitution de l'unité allemande et la lutte pour l'arrivée au pouvoir de la social-démocratie. La défense conséquente de ces positions politiques faisaient de lui, contre son gré peut-être, une importante force de radicalisation de la classe ouvrière allemande. A travers Schumacher, le prolétariat allemand commençait-timidement à avoir une politique internationale. C'étaient les premiers pas, encore bien hésitants, vers une politique internationale de classe. Les mois précédant la mort de Schumacher, marqués par la grande lutte au Parlement fédéral contre la ratification des traités de Bonn et de Paris et contre la nouvelle loi sur les comités d'en-
Ce glissement à droite, de la part de la direction du S.P.D., ne suffit pas encore aux multiples forces droitières qui, dans le passé avaient été à plusieurs reprises refoulées par les sarcasmes aggressifs de Schumacher. Elles renchérirent, notamment sur trois terrains, lors du Congrès social-démocrate. En politique in• ternationale, leurs principaux représentants, les maires sociaux-démocrates des trois grandes villes Berlin, Hambourg et Brême, ainsi que la mande (D.G.B.) qui groupe tous les syndicats ouvriers du pays. Les débats et les conclusions de ces deux Congrès permettent de faire le point sur la situation actuelle du mouvement ouvrier allemand.
LA MORT DE SCHUMACHER treprise, avaient amené la social-démocratie allemande aux positions les plus gauchistes qu'elle avait connues depuis très longtemps. L'élaboration d'une conception internationale « neutraliste » commençait à être esquissée.
La mort de Schumacher a donné un vigoureux coup de frein à cette évolution. Son remplaçant à la direction du Parti, Erich Ollenhauer, pâle personnalité sans conception politique propre, est le fidèle reflet de la mádiocrité de lappareil. Prenant le texte du principal rapport politique partiellement élaboré par Schumacher pour le Congrès de Dortmund, il y glissa subrepticement quelques formules qui représentent une révision de fond en comble des conceptions de Schumacher. La social-démocratie serait prête à accepter la remilitarisation si des garanties suffisantes étaient obtenues par la République fédérale sur l'égalité de droit avec les autres puissances contractantes. Le Service de Presse social-démocrate (SOPADE) se hâta d'ajoutar • ceci signifie donc qu'une telle acceptation n'est pas nécessairement subordonnée au rétablissement préalable de l'unité allemande, La social-démocratie se préparerait à une & participation au pouvoir », donc simplement une participation à un gouvernement de coalition, non à la conquête du pouvoir politique. représentant de l'organisation locale berlinoise, Willy Brandt, exigèrent une acceptation pure et simple de la remilitarisation nécessaire à la défense contre le « totalitarisme stalinien ». Sur le terrain de l'économie, le professeur Schiller, dirigeant social-démocrate de Hambourg. se prononça vigoureusement pour le libre jeu des forces économiques et alla jusqu'à affirmer que la lutte pour le plein emploi devait être limitée par la nécessité d'éviter
LA DROITE SUR L'OFFENSIVE, LA GAUCHE DESORIENTÉE ET SILENCIEUSE
LA DROITE SUR L'OFFENSIVE, LA GAUCHE DESORIENTÉE ET SILENCIEUSE
INTERNATIONALE toute forme d'inflation. Le principal journal de l'industrie lourde, l'Industrie-Kurier de Düs seldorf, lui adressa au lendemain du Congrès ses plus sincères remerciements pour ces paroles e courageuses ». Finalement, un membre de la direction centrale du S.P.D., Willi Eichler. mena l'offensive de la droite sur le terrain idéologique. Il présenta un projet de « programme d'action » du parti qui rompt avec la tradition et même avec la terminologie marxiste et centre l'action du parti non sur l'organisation de la classe ouvrière, mais sur celle de tous les « hommes libres, avides de progrès social ». L'offensive de la droite amena Ollenhauer à concéder des points importants. aussi bien dans la rédaction des résolutions politiques que dans celle du programme d'action.
Face à cette offensive vigoureuse et concertée de la droite, la passivité de la gauche, amorphe et désunie, faisait peine à voir. Sauf de timides remarques de quelques déléqués au Congrès sur la nécessité de s'adresser cavantage aux ouvriers industriels et de combattre plus vigoureusement le danger néo-fasciste, la voix de la gauche fut complètement silencieuse au Congrès de Dortmund.
Co caractère du Congrès social-démocrate n'est pas un reflet fidèle de ce qui se passe dans le Parti. La composition du Congrès était
L'ETAPE
Après les premières années d'amélioration notable du niveau de vie qui suivirent la reprise économique de fin 1948, la classe ouvrière d'Allemagne ocidentale avait commencé dès 1950-51 à montrer sa volonté de défendre par l'action ses intérêts économiques et sociaux. Les mouvements pour la co-gestion, la grève des mótallos de Hesse, des dockers de Brême et de Hambourg en 195l ; la grève des ouvriers imprimeurs et les mouvements contre la nouvelle loi sur les comités d'entreprise en 1952 ont montré incontestablement une combativité, étonnante même pour la jeune génération qui n'a aucune tradition de luttes syndicales. Mais cos luttes ont montré en même temps qu'il n'existe pas encore une spontanéité suffisante pour pouvoir déclencher des actions contrairement à l'avis des directions. L'attitude de celles-ci est donc décisive. Si elles vont de l'avant, les travailleurs sont prêts à les suivre, Si elles restent inactives, les travailleurs exprimeront leur mécontentement, mais n'en continueront pas moins à suivre les directives données. Nous en sommes donc encore à
CHANGEMENTS DANS
Si les événements de juin-juillet n'ont pas prevoqué de violents remous à la base, ils ont par contre secoué la vigilance des cadres infé. rieurs et moyens du mouvement syndical qui. l'étape actuelle, sont les éléments les pius felle que la voix de la base ne peuvait sy faire entendre : la grande majorité des déléqués étaient des fonctionnaires appointés par l'appareil. Le projet de programme d'action avait été placé si tard devant les sections du Parti qu'aucune discussion sérieuse ne put avoir lieu à ce sujet. Les amendements et les critiques formulés par de nombreuses sections ne furent pas pris en considération par le
Congrès, qui 1 sion de travail plus à gauche
Cependant, ment la force supposer qu'il reuse gauche es enterra dans une « commis». Le Parti, de toute façon, est que son Congrès. ce serait surestimer singulièrede l'appareil réformiste que de a réussi a réprimer une vigousocialiste du type bevaniste.
Une telle gauche est encore inexistante en Allemagne. Le réveil de la conscience poli. tique de la classe ouvrière allemande, le réveil de son activité politique et même syndicale retarde encore considérablement sur le processsus de radicalisation des classes ouvrières britannique et belge. Aussi longtemps qu'une puissante pression ne se fera pas sentir de la part de la classe ouvrière, les voix de gauche à l'intérieur de la social-démocratie resteront timides, désunies et dominées par un sentiment d'infériorité et d'impuissance vis-à-vis de l'adversaire de classe et de ses alliés à l'inté. rieur du Parti. PRESENTE l'étape de la semi-conscience, où la classe ouvrière ressent déjà la nécessité d'un combat d'envergure contre l'adversaire, mais n'a pas encore de notions claires sur les conditions, l'ampleur et la direction d'un tel combat.
Dans de telles conditions, les hésitations et la passivité de la direction exercent un rôle dangereusement démoralisateur, Nous l'avons vu notamment en juin-juillet de l'année 1952, lorsque des centaines de milliers de travailleurs se rassemblèrent dans les grands centres industriels, à l'appel du D.G.B., dans d'impressionnantes manifestations de protestation contre le projet de loi réactionnaire sur les comités d'entreprise. La direction syndicale avait affirmé d'innombrables fois que ces manifestations ne devaient être que la première étape de la lutte. La seconde étape devait Etre celle de mouvements grévistes de grande envergure. Mais quand le Conseil fédéral du D.G.B. arrêta brusquement l'action, la réaction des travailleurs fut une démoralisation et un dégoût, non la volonté de passer outre à la direction pusillanime. LA DIRECTION SYNDICALE actifs et les plus dynamiques du mouvement ouvrier allemand. Ces cadres, intimement liés à la masse ouvrière, ont compris que la capitulation de juin-juillet risqusit de provoquer un dangereux mouvement de désaffectation des masses ouvrières par rapport au mouvement s, ndical. lis ont cherché à rencontrer l'esprit de mécontentement de la base en ouvrant une offensive générale contre les dirigeants syndiceux les plus discrédités, notamment le président Christian Fette, et le membre du Conseil confédéral von Hoff. Cette offensive a été couronnée d'un plein succès.
Le parti social-démocrate avait suivi depuis un certain temps avec une inquiétude croissante les manceuvres duchancelier Adenauer pour transformer le D.G.B. en une sorte de « troisième force » entre la majorité bourgeoise et l'opposition socialiste au Parlement. Ces manœuvres s'appuyaient en premier lieu sur la fraction chrétienne à la direction du D.G.B., fraction qui a une force démesurée par rapport au courant chrétien à la base. Le chantage à la scission syndicale, savamment utilisé par cette fraction, avait amené Fette à esquiver, en mafière politique, toute prise de position publique favorable à l'opposition social-démocrate. Fette était même allé jusqu'à appuyer la politique de remilitarisation en jonvier 1952, ce qui avait provoqué une véritable révolte dans les syndicats d'Allemagne méridionale. Pour toutes ces raisons, la direction du S.P.D. semble avoir elle-même favorisé le remplacement de Fette par une personnalité plus énergique et moins apte à se laisser « envelopper » par les astuces du Chancelier et du patronat.
Mais une partie de la bureaucratie syndicale, quoique membre du parti social-démocrate -- Fette lui-même est membre du S.P.D. depuis de longues années - était par conservatisme opposé à tout remaniement de la direction. Bien plus : Heine, un des dirigeants de l'appareil du S.P.D. se vit obligé d'attaquer Schmidt, président du syndicat des mineurs parce que celui-ci, tout en étant membre du
Il semble établi que la radicalisation syndicale précède la radicalisation dans le S.P.D.. et qu'elle se transmettra dans celui-ci à travers quelques grandes luttes ouvrières à venir. Pour te moment, une grève des imprimeurs à l'échelle nationale est en voie de préparation. Les mineurs ont déposé un préavis de grève pour arracher la semaine de 40 heures avec paiement de 48. D'autres mouvements, d'ampleur plus restreinte, se préparent. Il ne faut cependant pas sousestimer la puissance de résistance du patronat, énormément enrichi par quatre années de haute conjoncture et appuyé sur l'existence de 1,5 million de chômeurs dans le pays. L'issue de ces luttes aura une importance considérable sur le rythme et les formes d'expression de la radicalisation ouvrière.
Le parti social-démocrate, de son côté, commence à se préparer pour les élections parlementaires de 1953, qui sont dues normalement pour août, mais qui pourraient bien être avan44
ERNATIONADE S.P.D., s'opposait à la formation de groupes sociaux-démocrates d'entreprise dans les charbonnages ! I y eut par conséquent une véritable bataille en règle au Congrès syndical de Berlin pour la désignation du président confédéral. Fette s'accrocha à son poste etentreprit des tentatives désespérées pour conserver la présidence. Finalement, il fut battu dans un scrutin sensationnel. la droite groupant à la fois les chrétiens, les réformistes la Schmidt et le bloc des Berlinois contre la gauche qui défendit la candidature de Walter Freytag, président du syndicat des métallurgistes et le fit élire. C'est la première fois, dans Thistoire du mouvement syndical allemand qu'un président confédéral perd sa place sous la pression de la base.
Contrairement à ce qui s'était passé au Congrès social-démocrate de Dartmundt, il y eut des débats très vivants au Congrès syndical de Berlin, avec une prépondérance marquée des critiques de gauche. Aussi le remaniement du conseil confédéral ne sera-t-il pas le soui résultat de cette radicalisation des militants syndicalistes allemands. Le remplacement de Freytag à la téte du syndicat des métallurgistes : et l'élection des directions syndicales des Laender lors des congrès régionaux (celui du pays de Hesse est imminent) seront sans doute marqués par un glissement à gauche du même sens. Ce qui importe, en l'occurence, ce n'est pas la différence de mentalité individuelle entre un Fette et un Freytag, un Freytag et celui qui lui succèdera à la ttête du syncat des métallos, mais bien le fait que les militants de base poussent en avant systématiquement ceux de leurs dirigeants qui ont tenu un langage plus radical et ont une réputation -justifiée ou non — de radicalisme. C'est une première étape et une première expérience inévitable par laquelle passe la radicalisation de la masse ouvrière elle-même. cées par le chancelier Adenauer, si celui-ci veut éviter que les effets du réarmement ne se fassent déjà sentir dans la population au moment du scrutin. Les élections municipales dans plusieurs régions importantes ont indiqué que le S.P.D. ne progresse que très lentement. Cela est logique, si l'on tient compte du fait qu'il s'abstient de toute agitation radicale sur les problèmes qui tiennent le plus à cœur aux masses (lutte contre le réarmement, pour l'unification du pays, contre les beautés de l'économie « libre » etc.). Celles-ci commencent à avoir l'impression que l'opposition social-démocrate est de nafure purement verbale, et qu'au fond le S.P.D. n'est pas prêt à engager une lufte sérieuse contre les partis au pouvoir.
Ceci est d'autant plus vrai que l'absence de toute combinaison de la lutte parlementaire et de la lutte extra-parlementaire de la part des sociaux-démocrates rend la conquête
PERSPECTIVES D'AVENIR
PERSPECTIVES D'AVENIR
QUATRIEMEIN du pouvoir par ceux-ci pratiquement irréalisable, et que dans ces conditions les masses commencent à penser que le S.P.D. ne peut pas offrir une solution opposée à celles actuellement appliquées à Bonn. Tout au plus pourrait-on envisager un renversement de coalition, le S.P.D. s'associant à l'un des deux grands partis bourgeois dans le gouvernement.
Il est trop tôt pour dire si les événements dissiperont ce malaise avant que ne se produisent les élections de 1953. Ce qui est clair c'est que le S.P.D. ne pourra pas conserver pendant longtemps une telle attitude de pseudo-opposition. D'une part, les ouvriers le lui interdiront, au fur et à mesure que leur radicalisation se précisera. D'autre part, la réaction le lui interdira, au fur et à mesure qu'elle précisera sa tendance vers « l'Etat fort ». La découverte d'une organisation terroriste dans le pays de Hesse, financée par les Américains et destinée, entre autre, à liquider des dirigeants sociaux-démocrates en cas de guerre ; l'élection d'Eisenhower et d'autres phénomènes du même genre, ont un effet des plus salutaires sur les dirigeants et les cadres du S.P.D. La « peur sacrée » de la répétition des événements de 1932-33 ne sera en définitive pas la moindre des forces qui propulsera en avant la social-démocratie allemande et qui fera d'elle, à la première étape, le point de cristallisation de la radicalisation du prolétariat allemand.