Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › vol. 11, n° 1

La lutte au sein du Labour Party britannique

Arthur Mason · Quatrième Internationale, vol. 11, n° 1 · novembre 1952 - janvier 1953 · p. 46-48 · 2 049 mots

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Le victoire bevaniste au Congrès de

Morecambe a secoué tout le Labour Party et déclenché un violent conflit entre la droite et la gauche. La campagne de la presse capitaliste contre le bevanisme est devenue pius furieuse après la défaite de la droite. Le Manchester Guardiam hurla qu'un gouvernement travailliste avec une politique bevaniste serait un desastre. L/Economist alla jusqu'à se demander s'il ne faudrait pas changer tout le système parlementaire pour écarten la menace du bevanisme. La droite dirigée par Morrison, Gaitskell et les chefs syndicaux n'en avait pas tant besoin pour engager la bataille. Elle prétendit que les bevanistes avaient gagné par démagogie, pression de gens irresponsables, qu'ils étaient antiaméricains, inspires pan les communistes, ete..

Les stratèges de droite commencèrent leur action là où ils sont les plus forts, au groupe parlementaire du L.P. Attlee y présenta une résolution - avec le sens d'un vote de confiance - ordonnant aux députés bevanistes de dissoudre leur groupe. Ceux-ci, tout en protestant contre cette action antidémocratique sans précédent, s'inclinèrent.

Aux élections du comité directeur de ce groupe, Bevan s'opposa à Morrison pour le poste d'adjoint à Attlee. Morrison obtint 194 voix et Bevan 82. C'était une victoire pour Bevan, étant donné que dans l'année il n'avait obtenu jamais plus de 57 voix cans son opposition au projet tory de réarmement.

Prise de panique et craignant de nouveaux progrès Sevanistes dans l'élection du comité directeur, la droite changea le mode d'élection au milieu de celle-ci. Ainsi il y eut 11 élus de droite, Bevan fut élu le dernier, mais avec 137 voix, chiffre jamais atteint par lui depuis sa démiesion du gouvernement en 1951.

La force réelle des tendances non seulement ne fut pas prise en considération dans lorganisation de la fraction parlementaire, mais fut inversée. Telle est la démocratie des conservateurs qui se trouvent dans la social-démocratie britanni. que !

Ces mesures montrent que la droite est organisation en vue d'une lutte avec la bien plus intéressée a consolider son gauche qu'à tenir compte du courant à gauche et des nouveaux rapports de force dans le parti. « Il y a des gens dans le Labour Party, écrivit Bevan en octo bre, qui semblent décidés à empêcher 46 l'unité de se réaliser.. Dans ces circonstances, le maintien de l'unité du Labour est une tâche qui revient en premier lieu à la gauche. » La gauche n'a aucune raison de pousser à une scission, étant donné qu'elle a derrière elle la majorité des membres, que son influence a grandi depuis Morecambe et que les événements travaillent pour elle.

Dans ce conflit, le groupe tampon au

Parlement, dirigé par Strachey, Strause, a été éliminé. La droite les a écrasés au comité parlementaire et même a éliminé de sa liste un homme de valeur comme Anthony Greenwood parce qu'il s'était opposé à l'interdit sur les bevanistes. Cette élimination des partisans du

• juste milieu » est un indice sür de l'intensité de la bataille.

La droite s'est engagée à continuer la dépendance militaire et économique enaméricaine « d'endiguement » du comvers Washington, la politique anglomunisme et d'hostilité envers les mouvements de libération des colonies. Les dirigeants bevanistes n'ont pas rompu décisivement avec ces positions, mais les principales résolutions adoptées à Morecambe, leurs discours et leurs articles depuis lors indiquent qu'ils suivent une vole différente dans les questions internationales. Dans un meeting à Londres, Bevan souligna que l'équipe républicaine de Washington et l'équipe conservatrice de Londres rapprochaient le danger de guerre, Il exigea que Washington reconnaisse la Chine nouvelle et finisse sans délai la guerne de Corée. « Nous n'irons pas plus loin avec les Etats-Unis sur cette voie ; ils doivent nous écouter main. tenant. Ce pays ne soutiendra aucune extension du conflit en Extrême-Orient.»

* La guerre de Corée pourrait être terminée en quelques semaines si les Américains étaient amenés à comprendre que la Révolution chinoise est un fait », dit-il. Il dénonça lépouvantail du Kremlin. « Les révolations qui emportent le monde sont des révolutions en ellesmêmes, et il est absurde de eroire qu'elles ont été complotées à Moscou. 5

Il fit appel pour un nouvel effort d'ani. fication de l'Allemagne - par des négociations entre l'Ouest et l'Est, et déclara que la classe ouvrière britannique ne tolérerait aucun acte d'agression de la part des impérialistes qui partirait d'Allemagne.

Une telle critique ouverte de la politique étrangère américaine n'a pas été

Q U A. 1 M E entendue de la part d'aucune personna.

lité social-démocrate d'un tel calibre en

Europe.

Bevan soutint avec autant de force la nécessité de solucions socialistes pour les problemes intérieurs. Le capitalisme britannique, dit-il, allait vers un nouveau déclin comme dans les années 1930 et de simples réformes visant a redistribuer le revenu national seraient inadéquates pour y remédier. Les difficultés écono.

miques ne pourront être surmontées que par * la pius grande injection possible de socialisme ». Le nouveau programme électoral qui doit être rédigé par le

Comité Exécutif National devrait contenir des propositions de nouvelles nationalisations étendues comme base d'une économie planifiée. Il n'était pas utile de revenir au gouvernement à moins que le Labour ait une politique différente de celle de Churchill et persuade le peuple de l'accepter. Une grande lutte était en vue et il y aura beaucoup de choses désagréables à dire et à faire.

Peu après, dans un discours, Harold

Wilson exposa la signification d'un tel programme de nationalisations en suggé. rant celles des engrais, de la grande industrie chimique, de la mécanique, de l'aviation, de l'outillage textile, des machines-outils et de la terre. Ce programme, ajouta-t-il, ne visait pas seulement la propriété capitaliste mais aussi les monopoleurs fauteurs de guerre. « La grande industrie mécanique et les constructions navales sont, avec l'acier et d'armement de base ; le mouvement ou- l'industrie chimique, parmi les industries vrier a toujours été hostile à ce que les industries fondamentales d'armement existent pour des profits privés », dit-il.

La droite, dans sa majorité, est hostile à de nouvelles nationalisations et les dirigeants syndicaux y résistèrent ouvertement. Mais ils sont dans une situation difficile parce que les deux Congrès (des syndicats et du Parti) se sont prononcés pour une extension des natio. nalisations, Les bevanistes ont pour poli. tique d'exiger l'application du mandat de Morecambe.

Le 6 décembre, dans New Stateman and Nation, l'historien travailliste G. D. H. Cole décrivit en ces termes l'opposition entre Bevan et ses adversaires :

« Mr. Bevan en fait dit que plus les difficultés économiques sont grandes, plus le mouvement ouvrier doit être dur envers les capitalistes et les classes riches en général. Mr. Attlee et Mr. Morrison d'autre part sont tous deux par tempérament non enclins à être durs envers ceux qu'ils ont aidés à gagner la guerre et ils doutent beaucoup que les électeurs voteraient pour une politique dure, qui heurterait nombre d'électeurs hésitants. Ils sont également nerveux a lidée de déranger les capitalistes maintenant qu'il y a de plus grandes difficultés à vendre les produits sur le marché mondial, et ils hésitent à imposer des contrôles qui seraient impopulaires dans de nombreuses industries qui ne sont pas mûres pour la socialisation et pour

E RNAT IONAL les petits entrepreneurs plus encore que pour les grandes entreprises. »

Ces façons différentes d'aborder les problèmes économiques expriment les revendications et les intérêts de forces - de classes opposées. La droite craint beaucoup plus heurter les classes moyennes et de défler les grands capitalistes que de duper et de décevoir sa base.

Les conditions économiques sont train de se détériorer et la politique des conservateurs crée de plus en plus de mécontentement. La production anglaise a baissé de 10 % par rapport l'an passé. Les prix des aliments montent au fur et à mesure que sont réduits les subsides gouvernementaux. Il y a près d'un demi-million de chômeura et plus de chômeurs partieis. 25 % des dockers sont inemployés, ce qui indique la baisse du trafic des marchandises.

Cette situation a empêché les ouvriers de se lancer dans des grèves et a amené un certain nombre de syndicats, comme celui des métallos, à accepter de faibles augmentations au cours des négociations de salaires. L'emprise de la bureaucra. tie sur l'appareil syndical est la principale source de force de la droite. Cette emprise ne pourra être affaiblie ou brisée qu'avec de grandes luttes qui changeront le rapport des forces dans les grands syndicats.

Les tories font voter leur loi de dégationalisation des transports. Les ouvriers de cette industrie se préparent à l'action directe si le projet passe, Il reste à savoir si les dirigeants de droite réussiront à empêcher de telles formes de ré-

Pour sortir de la situation actuelle, il faudrait chasser les tories et ramener le L.P. au pouvoir sur un programme" ayant pour base, selon lexpression de Bevan, « la plus grande injection possible de politique socialiste ». Mais les chefs de droite préfèrent rester dans l'opposition pour une période indéterminée sans avoir le responsabilité directe, en attendant que se produise quelque miracle. Si Churchill imite Stanley Baldwin qui présida au déclin du capitalisme britannique dans les années d'avantguerre, la droite travailliste copie Ramsay Mac Donald.

Au début de décembre Attlee et Bevan s'unirent pour attaquer le gouvernement Churchill dans la première motion de censure au cours de la session. Mala ce sembiant d'unité ne peut effacer les profondes divergences qui tirent les deux tendances dans des directions opposées. La trêve entre elles n'est que temporaire.

Le L.P. maintiendra-t-il son unité dans l'année qui vient ? Il n'y a aucune garantie à cela. La classe dirigeante et ses amis américains voudraient voir supprimer le bevanisme, et la droite n'est pas hostile à frapper la gauche même au prix de la scission du parti, Les relations sont tendues, et il n'y a aucun esprit de conciliation de part et d'autre.

INT sistance.

Au contraire chacun à sa façon prépare ses forces pour un autre round. La droite a une meilieure organisation, des ressources considérables et peut compter sur le soutien de l'opinion publique bourgeoise. La gauche doit compter sur la mobilisation de la base sur son program. me plus progressif. Le déplacement vers la gauche s'est renforcé dans le parti depuis Morecambe et une partie notable a des positions plus extrêmes que nom. bre des dirigeants bevanistes.

La gauche étant soucieuse d'éviter une scission, ce sont seulement des agressions de la droite qui pourraient provoquer celle-ci. Ceci pourrait se produire si Attlee et Morrison prolongeaient leur action dans le groupe parlementaire par des tentatives d'interdiction de Tribune ou d'autres publications du parti telles que Socialist Outlook. Les bevanistes ont déja annoncé qu'ils combattraient de telles interdictions et ils auraient un puissant soutien i la base dans une telle lutte. Il est possible qu'un événement extérieur imprévu amène le conflit qui mijote actuellement à l'ébullition.

Le bevanisme exprime les premières formes de résistance de masse de classe ouvrière britannique à l'alliance atlantique et aux conséquences du programme d'armement. Ce mouvement est caractérisé par une sympathie croissante pour les révolutions coloniales, la Chine -et l'Union soviétique, jointe à une hos-

ERNATIONALE tilité à l'impérialisme américain et à toute politique de coalition avec les conservateurs.

En même temps, ce mouvement de radicalisation avec ses sentiments antiguerre et anti-impérialisme n'est pas taché de stalinisme et non influencé par le P.C. britannique. Comme Bevan luimême l'observa : « Si le Labour britannique fait son travail comme il faut le faire, il n'y aura pas besoin du Parti communiste. » Ce mouvement cherche lentement sa voie pour une politique de classe indépendante en politique extérieure. Ces tendances progressives sont encore dans un stade de formation et elles contiennent de forts vestiges des vieilles idées et des vieilles coutumes. Le bevanisme est un regroupement large et hetérogène avec toutes les confusions et les contradictions inhérentes à une tendance centriste rompant avec son passé et cherchant une nouvelle voie dans des circonstances complexes.

Le mouvement bevaniste est sensible aux véritables idées marxistes et il est mũ de l'avant par la force des circonstances. Aidés par les événements, les marxistes dans le L.P. ont maintenant pour tâche d'aider la gauche à voir clair contre la prote et a hassade sait te vole pour le triomphe définitif de ses idées et de son programme.

Décembre 1952.

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