Documents de la IVe Internationale

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La revue › vol. 11, n° 1

Benedetto Croce, philosophe de la bourgeoisie et éducateur de marxistes

Livio Maitan · Quatrième Internationale, vol. 11, n° 1 · novembre 1952 - janvier 1953 · p. 49-50 · 1 459 mots

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La philosophie de Benedetto Croce a vu le jour au début de notre siècle et a pleinement rempli sa fonction pendant sa première décade. Elle est née à une époque où la bourgeoisie italienne, ayant achevé l'unification du pays, avait atteint le stade de la maturité. Elle a été la philosophie de cette classe bourgeoise, l'expression de ce monde italien postérieur au Risorgimento (1). Grâce au génie de Croce s'est répété pour la. bourgeoisie italienne ce précédent qui s'était déjà produit pour la bourgeoisie allamande au siècle: elle développa une supériorité dans l'élaboration idéologique en opposition à son infériorité politique et économique. En vérité, exception faite de la philosophie de Hegel, aucune bourgeoisie n'a pu jouir aux XIX" et XXe siècles dune expression philosophique plus systématique et plus lucide que celle obtenue par la bourgeoisie italienne grâce à Benedetto Croce.

Pour reprendre une image déjà utili. sée pour la philosophie de Hegel, la philosophie de Croce est caractérisée par sa solennité conservatrice. Elle exprime adéquatement la conception du monde d'une bourgeoisie qui a conquis le pouvoir sans une lutte véritablement révolutionnaire, à travers une série de compromis, au moment où, à l'échelle mondiale, la bourgeoisie avait déjà perdu tout élan révolutionnaire. Quinconque aborde cette philosophie en reçoit la sensation d'une critique qui conserve, non d'une critique qui détruit. Elle est faite non du génie qui pénètre et désosse le fond des choses, mais d'une intelligence compréhensive qui embrasse et réordonne les choses sans rien nier, se contentant de réprimer des usurpations et des exagérations dans la distribution des parties.

Interprète naturel de la laïcité d'une classe qui avait à combattre le Vatican et les cléricaux pour remplir sa tâche historique, Croce était en particulier

(1) Risorgimento (résurrection) terme dont on désigne le mouvement pour Punification italienne du XIXe siècle, - (Note di traducteur.)

l'idéologue de l'Italie de l'époque de Giolitti (2). Comme l'a écrit Gramsei (3) dans son essai magistral, Croce a rempli une fonction conservatrice irremplaçabie en liant les intellectuels de l'Italie méridionale au Bloc agraire et en accomplissant ainsi, sur un plan différent, la même fonction que celle remplie par le transformisme réformiste. Après d'inévitables faiblesses de jeunesse, Croce a affiché une attitude de « compréhension » envers le mouvement ouvrier sous la forme réformiste, parce qu'il pouvait lui assigner une fonction dans le cadre de sa conception générale, malgré son hostilité au socialisme. Mais il s'est raidi, âpre et aveugle, contre le mouvement ouvrier à partir de 1917, quand celui-ci ne lui apparut plus comme un élément de fermentation mais comme un élément de destruction du système.

Capable mieux que quiconque d'interpréter les intérâts généraux de sa classe et de les interpréter à partir d'une certaine perspective, Croce fut le type même du « clere » qui ne trahit point, Le véritable intellectuel a la fonction, non de se placer au-dessus de la mêlée ou de a'ériger en bénisseur pharisien, mais de conserver intacte la vision des intérêts aniversels — du point de vue d'une société déterminée — et de ne jamais céder aux sollicitations opportunistes ou contingentes qui peuvent entrer en conflit avec les exigences permanentes ou mettre celles-ci en veilleuse. Dans ce sens, Croce mérite pleinement l'épithète d'un véritable intellectuel, dans le bon sena du mot.

Quoiqu'en disent cependant les panegyriques officielles, la victoire du fasciame maroua la crise définitive de l'idéologie de Croce déjà secouée par les coups dé-

Principal politicien bourgeois italien

(2) entre 1900 et 1920, libéral associant la petitebourgeoisie anticléricale de PHalie - ménidiotale à la bourgeoisie septentrionale.

(3) Gramsci, avec Bordiga la personnalité la plus marquante de la gauche socialiste ftalienne, puis des fondateurs du P.C. (calten. Venu au marxisme par la critique de la pbilosophie de Croce. Mort après des années d'emprisonnement dans les geoles fascistes

Q U I E M E IN T molisseurs de la première guerre mondiale et de l'immédiat après-guerre.

L'attitude pratique de Croce envers le fascisme n'a pas été incohérente malgré ses oscillations. Aussi longtemps que le fascisme lui apparut seulement comme une force antibolchévique, la plus efficace contre l'élan révolutionnaire des travailleurs, il lui acorda son appui, Par la suite, son opposition au fascisme fut déterminée par la critique fasciste de l'Etat libéral, Pendant de longues années cependant, il ne s'est point agi d'une opposi. tion militante, mais de la simple évocation d'un monde supprimé par les fascismes. Ce n'est que quand le fascisme approcha de la catastrophe et que les couches les plus responsables de la bour.. geoisie décidèrent de changer de cheval que Croce prit une place plus importante dans la résistance antifasciste.

S'il put ainsi assister, avec les honneurs d'un vainqueur, à la chute du fascisme, le phénomène fasciste marqua la désagrégation inévitable de cet équilibre politique et social sur lequel il avait construit sa conception philosophique. Le fascisme représente l'époque de l'attitude la plus rétrograde de la bourgeoisie, arrivée dorénavant au crépuseule de son systême, condamnée à nier les valeurs mêmnes dont elle avait été jadis le prophète passionné. Croce, expression d'une société arrivée à maturité, ne pouvait pas devenir l'expression idéologique de formes nouvelles détériorées, Il ne le pouvait pas, tant par l'universalité dans laquelle il comprit et exprima les intérêts de sa classe, par son style d'intellectuel véritable, que par son aversion du carac. tère plébéien du fascisme, dont il haissait d'une haine de grand bourgeois la démagogie petite bourgeoise.

Par cette ironie de l'histoire que Hegel appelle « astuce de la raison » (List der Vernunft), c'est justement à l'époque crépusculaire de sa philosophie que Croce exerça involontairement une fonction dont il ne comprit sans doute pas la portée. Ce fut dans la crise ouverte par la première guerre mondiale que s'éduqua à la pensée philosophique, dans les livres de Croce, le génie majeur que le mouvement ouvrier italien avait produit, celui qui devait rendre à Croce l'hommage suprême au moment même où il le soumit à la critique la plus implaçable. Vingt ans après, alors que Gramsci termina sa vie, c'était à nouveau la philosophie de Croce qui ouvrit dans la muraille conformiste du fascisme une brêche de lumière, exerçant une séduction irrésistible sur une nouvelle génération d'intellectuels qui, partant de l'idéologie de Croce, allaient suivre le même itinéraire philosophique et politique que Gramsci avait suivi avant eux. De même que les 50

R NATIONAL E fondateurs du matérialisme dialectique s'étaient formés à la philosophie de Hegel, la pensée marxiste en Italie - à une exception près — passa par le creuset de l'idéologie de Croce. Et cela fut d'autant plus plausible que, comme le remarqua Gramsci, Croce était un idéaliste qui avait appris quelque chose du marxisme.

Croce qui ne joua aucun rôle politique dans sa maturité, devint un politicien proprement dit à une époque où sa philo. sophie était déjà épuisée. Il s'agissait seulement de s'associer aux revenants de l'époque préfasciste, que la bourgeoisie avait au moment de sa propre désagrégation avancée. En vérité, le rôle de Croce était plus que jamais fini. Dans une société dans laquelle il est impossible de retrouver un équilibre, dans laquelle le giolittisme libéral n'a plus de base pour se développer, dans laquelle la laicité même est étouffée par le retour réactionnaire des cléricaux, dans laquelle toutes les forces les plus révolues sont appelées au secours d'un dernier effort de conservation bourgeoise, Croce ne pouvait plus remplir aucune fonction. Il était impossible de ressouder le Bloc agraire. La fonction idéologique sereine s'était épuisée. Il ne pouvait même donner une contribution valable Blus classe dans une polémique occasionnelle contre le communisme, étant donné le caractère péniblement myope de ses dernières formulations.

Aux funérailles de Croce se sont rencontrés des prêtres, des libéraux et des marxistes : symbole de la multiplicité des points de vue à partir desquels Croce peut être jugé! Sans abandonner leur sectarisme livide, les prêtres ont voulu reconnaître par ce geste la fonction nettement conservatrice de ce « spiritualiste » qu'ils espèrent avoir liquidé pour en reprendre la succession culturelle. Les Hbéraux sont ceux qui l'ont pleuré le plus sincèrement et le plus tristement, Fils du même monde et nourris de la même idéologie, ils ont pleuré la disparition de l'ultime vestige de gloire de leur classe, parce que le vide laissé par cette disparition contribue à accroître la sensation d'affaissement d'une société qui tombe en ruines de toutes parts.

Quant aux marxistes, ils ont voulu rendre hommage à leur éducateur involontaire. Ils ont voulu reconnaître une valeur historique objective qui s'impose également à ceux qui représentent les intérêts historiques antagonistes. Et ce seront des disciples anticrociens de Croce qui construiront la nouvelle maison, qui produiront la nouvelle culture, plus universelle que l'idéologie de Croce parce qu'elle est l'expression d'intérêts plus universels.

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