(Le JOURNAL de Forrestal, publié par Walfer Millis)(*)
James Forrestal fut nommé secrétaire à la Marine des Etats-Unis en 1944 et démissiónna en mars 1949 alors qu'il était le premier secrétaire à la Défense.
Ce livre contient ses notes, lettres, rapports et conversations privées pendant ces cinq années ; il a été habilement mis all point par deux journalistes et légèrement censuré par le ministère de la
Défense. Forrestal joua un rôle-clé dans l'élaboration et l'application de la politique de la « guerre froide », particulièrement dans ses Son journal est extrêmement utile par aspects militaires.
les aperçus qu'il donne sur les conseils intérieurs où les administrations de Roosevelt et de Truman ont forgé leur politique extérieure et pour les renseignements révélateurs de la mentalité des membres du Cabinet, du Congrès, du Pentagone qui maintenant mènent le jeu en Amérique et s'efforcent de dominer le monde.
Forrestal lui-même est typique des hommes qui occupent les postes de commande dans l'actuelle hiérarchie impérialiste de Washington. Il était un banquier de Wall Street, président de la banque d'affaires Dillon-Read lorsqu'il fut appelé, pour la première fois, au gouvernement par Roosevelt en 1940 afin d'occuper le poste nouvellement créé de sous-secrétaire à la Marine. Comme l'indiquent plusieurs notes de son journal, il aborda tous les problèmes, extérieurs et intérieurs, militaires et civils, du point de vue des ploutocrates américains. Sans sympathie pour les masses travailleuses ni compréhension des motifs de leurs luttes, il fonctionna comme un comptable ayant une machine à calculer dans la tête, et poursuivant la réalisation des plans de la classe dirigeante aux U.S.A. Cela ne lempêcha pas de recouvrir les buts les plus déprédateurs et belliqueux d'un vernis d'altruisme et de pacifisme.
Forrestal fut un des principaux pionsonnalités militaires et de représentants niers de cette sinistre clique de perdes affaires et des banques qui dicte la
(*) Viking Press. New-York 1951 politique nationale et administre directement les affaires de l'Etat sous Truman. L'article principal de son credo social était la remise du monde et de son salut à l'homme d'affaires américain. Il exposa sa philosophie à une réunion du Cabinet, le 7 mars 1947, au moment où Truman et ses collègues allalent lancer la guerre froide : « J'ai dit qu'il faudrait tous les talents et tous les cerveaux du pays, comme on en avait eu besoin pendant la guerre, et vaient être rassemblés en une seule équique toutes ces capacités et talents depe. Par ces mots je voulais dire que nous devrions nous tourner vers le capital si ce dont nous parlons renferme en réalité l'espoir des gens dans les pays appauvris de façon qu'ils puissent à nouveau gagner leur vie; et le moyen de leur assurer l'existence devra leur être assuré par le Capital. Le gouvernement seul ne peut faire ce travail, et le capital seul ne peut le faire à moins d'avoir l'appui total du gouvernement à la fois à l'intérieur et à l'extélieur : et ces mots veulent dire la levée des restrictions et des ennuis mangeurs de temps aussi nombreux que possible afin que les hommes d'affaires aient le temps de se consacrer au vrai problème. »
Naturellement, Forrestal était hostile aux syndicats et insista auprès de Truman pour qu'il promulgue la loi TaftHartley. Il fut également hostile au gouvernement travailliste britannique et à ses nationalisations. Il nota avec approbation en août 1947 que son collègue banquier Averell Harriman, aujourd hui president du Conseil nord-atlantique, objecta de « souscrire à la stabilité d'un gouvernement dont les objectifs semblent se déplacer davantage vers la gauche...»
Ce Journal fournit plusieurs indications significatives sur le conservatisme des dirigeants vrière des deux de la bureaucratie oucôtés de l'Atlantique, et leu: insouciance du bien-être des vriers. Il fait part d'une réunion qui eut oulieu en 1944 avec une demi-douzaine de dirigeants syndicaux américains, comprenant William Green et Philip Murray, sur un projet de service militaire obligatoire. « La réaction des chefs ouvriers
E
M
A
T présents fut sympathique au projet et témoigna d'un esprit de collaboration », : commente-t-1l.
Plus répugnant encore est son compte rendu d'une conversation avec Ernest Bevin, après la victoire des travaillistes en Juillet 1945, sur la question du sauvetage de l'empereur japonais. Bevin s'opposa à la destruction de « l'idée de l'empereur » et Forrestal ajoute : « TI ft alors une déclaration plutôt surpremante pour un leader libéral et ouvrier : nante pour un leader liberal et ouvrier : Il aurait peut-être mieux valu pour nous tous ne pas avoir détruit l'institution du Kaiser après l'autre guerre ; nous n'aurions peut-etre pas eu celle-ci rions peut-être pas eu celle-ci si nous n'avions pas fait cela. Il aurait peutêtre été meilleur de diriger les Allemande vers une monarchie constitutionnelle plutôt que de les avoir laissés sans symbole et d'avoir ainsi ouveit psyun chologiquement la porte à un homme comme Hitler... »
Forrestal fut essentiellement préoccupé d'élaborer la politique extérieure des U.S.A. dans l'après-guerre. En tant qu'un des principaux a tisans de sa mise en. pratiqte militaire, il yit dans la fin de la deuxième guerre le début des préparatifs de la troisième guerre. Pendant que des cris d'allégresse se repandaient à travers les U.S.A., Forrestal etait deja engagé dans la préparation de nouveaux plans pour la conquête du monde par l'Amérique. Dès septembre 1945, il exposa les buts stratégiques généraux de la Marine dans l'exposé suivant devant la Commission navale de la Chambre des Représentants : « A l'avenir comme par le passé, la clef de la victoire et de la liberté de ce pays se trouve dans le contrôle de la mer et des cieux qui se trouvent au dessus d'elles. » Quand il devint secrétaire à la Défense, il ajouta à ces buts qui n'étaient pas minimes le contrôle des principales terres en Burope occidentale et en Asie. A cet effet, exigea une grande armée, la marine et l'aviation les plus puissantes, un monopole et une augmentation de la production d'explosifs atomiques, et l'introduction de la préparation militaire universelle en temps de paix.
Mais à ce moment-là les militaristes américains se heurtèrent à une barrière inattendue, la résistance des hommes en uniforme et du reste du peuple améri cain. Des plaintes exprimées dans Journal de Horrestal, il ressort clairement que les manifestations des G. I. sur le slogan « Nous voulons retourner à la maison » qui soudain balayèrent les armées américaines du Pacifique l'Europe, jointes à l'irrésistible exigence des masses américaines d'une reprise rapide de la vie du temps de paix, entravèrent le Pentagone dans ses ambitions d'un militarisme en expansion au cours, de l'immédiat après-guerre. C'est cette pression qui entraîna une démobilisation rapide et retarda jusqu'à ce jour l'instauration du service militaire obligatoire aux U.S.A.
Au moment où le peuple américain arrêtait la progression du militarisme chez lui, Forrestal et toute l'adminis50 tration étaient extrêmement alarmés par la montée révolutionnaire en Europe et en Asie. Le Journal rapporte l'observation faite par Harriman en mai 1945 que « nous devons dès maintenant prendre nos décisions diplomatiques avec la conscience que la moitié de l'Europe et • peut-être toute l'Europe sera communiste à la fin de l'hiver prochain, et que si nous soutenons les armées communisttes de Chine contre chang-hal-chek, nous aurons finalement à faire face a situation une millions de g se mettre en
Kremlin. » où deux à trois cents ens en Chine pourraient marche sur les ordres du
En juillet 1945, l'ambassadeur americain en France informa le président Truman qu'à moins que la France ne reçoive du charbon des Etats-Unis pour l'hiver prochain, « il y aurait inévitablement le communisme et possiblement l'anarchie ». Le lendemain, chez J. P Morgan, à Paris, Forrestal fut informé « qu'il n'y avait plus de direction parmi les dirigeants de l'industrie en France, ils se trouvaient tous l'objet d'attaques constantes et étaient tous très découragés...»
Ces appréciations craintives de la situation confirment l'opinion formulée à l'époque pa: les trotskystes selon laquelle les dirigeants staliniens, en appliquant la ligne du Kremlin de collaboration directe avec les capitalistes, gachèrent une occasion exceptionnelle de mobilisation des masses en Europe occidentale pour l'élimination des régimes bourgeois.
Dans la période ou Forrestal fut au gouvernail, de 1914 à 1949, la politique extérieure des U.S.A. passa par trois phases principales. Il y eut tout d'abord la période de conclusion de la deuxième guerre mondiale dans laquelle prévalut l'alliance des « 3 Grands » et où toutes les énergies étaient nécessairement concentrées sur la défaite de l'Allemagne et du Japon. Puis suivit la période de démobilisation, pendant la seconde moitié de 1945 et en 1946, dans laquelle un rapport des forces defavorable en Europe et en Asie et d'autres circonstances échappant à leur contrôle obligèrent les agents de l'impérialisme américain à restreindre leurs objectifs pour consolider leurs gains et à s'arrêter quelque temps dans leur programme d'expansion.
La troisième phase, la plus importante, commença, en mars 1941, avec l'annonce de la doctrine Truman et de la stratégie de la « guerre froide ». A cause de leur ampleur traiter icj globale il est impossible globale il est impossible de tous les aspects de la politique extérieure qui sont exposés dans le Journal. Forrestal, en tant que secrétaire à la Marine, se préoccupa notamment du Pacifique qui était le principal théâtre des opérations navales et le butin principal de la deuxième guerre mondiale. Il était déterminé à faire du Pacifique « un lac américain » et déclara au Président, à une réunion des plus hauts représentants des Affaires étrangères, de la Guerre et de la Ma-
T rine en octobre 1946, que « la sécurité finale des U.S.A. dépend en grande partie de notre capacité à contrôler le Pacifique ». A cette fin il manœuvra pour conserver sous forme de bases navales toutes les îles du Pacifique prises au •Japon et exprima son inquiétude que les Nations Unies cherchent contrôle queleonque sous forme de tutelle. Il ne voulait aucune interférence de quelque autre puissance dans cette région stratégique.
Bien avant la capitulation du Japon, il posa au cabinet la question des objectifs politiques de l'avenir en ExtrêmeOrient par rapport à l'Union soviétique :
Quelle est notre politique au sujet de l'influence russe en Extrême-Orient? Désirons-nous un contre-poids a cette influence ? Celui-ci doit-il être constitué par la Chine ou le Japon ? » Ces questions furent toutefois réglées non en fonction des désirs des stratèges de Washington, mais par les actions du peuple chinois. Par suite, c'est le Japon vaincu et non la Chine révolutionnaire victorieuse qui aujourd hui est organisé pour servir de contre-poids et de base d'opérations militaires contre I'U.R.S.S.
Forrestal s'attira beaucoup d'impopularité aux Etats-Unis et dans les cercles du Parti démocrate en s'opposant ouvertement à la partition de la Palestine et à l'établissement de l'Etat d'Israel. Son opposition avait des mobiles exclusivement impérialistes. Il craignait que les intérêts des monopoles pétroliers américains soient entravés par les Arabes cains soient entraves par les Arabes clans le Moyen-Orient et il voulait s'y assurer de larges fournitures de petroie pour la flotte américaine. Truman ne put le suivre parce que, comme il l'expliqua à Forrestal, les Juifs américains étaient de gros souscripteurs aux fonds des campagnes du Parti démocrate et pouvaient modifier les élections dans un certain nombre d'Etats-clefs aux U.S.A. C'est cette opposition qui, plus tard, entraina le départ de Forrestal du gouvernement.
Forrestal fut le premier à envoyer des escadres navales américaines en Méditerranée. Cela faisait partie d'une politique calculée pour soutenir la résistance de la Grèce et de la Turquie au Kremlin, pour sauver l'Italie de « l'enlisement communiste » et en général pour faire que l'Amérique remplace la Grande-Bretagne comme « reine des mers ». « C'est mon espoir, écrivait-il au commandant des forces navales américaines en Méditerranée, que la politique américaine consistera à avoir des unités de la marine américaine dans toutes les eaux du globe. »
L'intervention de Forrestal à ce sujet ne se borna pas à suivre les canaux officiels. Dans ces notes il est fait allusion à un grand fonds privé qu'il rassembla parmi ses riches amis, a la connaissance générale, pour acheter des voix aux élections de mars 1948 en Italie et empêcher une victoire de la gauche. Cette combinaison de navires de guerre et de corruption ne s'est pas montrée très efficace. Forrestal est parti,
ERNATIONALE les ouvriers italiens sont restés forts et résolus.
La Chine et l'U.R.S.S. présentèrent les deux problèmes les plus difficiles pour l'administration de Truman et pour Forrestal en matière de politique exterieure. En ce qui concerne les faits, le Journal n'apporte rien sur la situation chinoise qui n'ait été antérieurement écrit dans le Livre Blanc du State Department et dans d'autres publications sur la Chine. Mais il confirme l'impression d'impuissance et de confusion dans lesquelles les chefs de la politique americaine se trouverent dans lapres-guerre relativement à la Chine. Malgré leurs victoires militaires, les impérialistes se trouvèrent abasourdis et désorientés par les problèmes compliqués et les événements rapides qui aboutirent à la troisieme Revolution chinoise et al, fiasco de leu: propre intervention.
Washington avait complètement misé sur Tehang-Kaï-Chek et ceci en accord avec le Kremlin. Le maréchal Staline déclara à Harry Hopkins, lors de sa mission à Moscou en mai 1945 qu'« il n'y avait pas d'autre leader suffisamment puissant pour unifier la Chine, et il indiqua qu'il soutiendrait Tchang en dépit • de déclara que à avoir les "reconstruire avait besoin faire pour ment et ne de. » de. » certaines réserves. Staline les U.S.A. étaient les seuls ressources susceptibles de la Chine, et que l'U.R.S.S.
de tout ce qu'elle pouvait se maintenir économiquepouvait offrir que peu d'ai-
Conformément à cette politique, le Département d'Etat tenta de cimenter une coalition entre Tchang et les commaunistes chinois à travers la Mission Marshall. Lorsque le conflit rebondit entre les camps rivaux, Washington eut à faire face au dilemme que Forrestal vit dans les termes suivants: « Si l'unification de la Chine et de la Mandchourie sous les forces nationales chinoises doit constituer la politique américaine, il faut accepter d'être impliqué dans une guerre fratricide et éventuellement dans une guerre avec I'U.R.S.S., et cela nécessiterait sans conteste des forces américaines supplémentaires bien supérieures à celles antérieurement disponibles sur ce théâtre pour appliquer la politique. »
1946 n'était pas encore 1950 et la Chine ne devint pas une Corée. Washington à cette époque sentait qu'il ne pouvait ni recruter les forces nécessaires ni obtenir le consentement de la nation américaine à une participation totale dans la guerre civile sur le territoire chinois, et dut se contenter de mesures accessoires, esperant que quelque miracle sauverait Ichang de lui-méme et de la vengeance des millions de Chinois insurgés. Les représentants de Truman étaient tout à fait au courant de la décomposition de la dictature et continuaient à aider Tchang le cœur lourd, tout en prédisant verbalement un désastre total. Mais ils ne pouvaient trouver une solution pratique capable de servir leurs fins impérialistes dans cette région.
Quand Tchang fut renversé par les forces communistes, tous les plans de Washington qui reposaient sur un contrôle de la Chine s'effondrèrent. La faillite de la politique de Washington en Chine telle qu'elle est dépeinte dans ce Journal et soulignée par les événements ultérieurs, démontre que, malgré énormes ressources matérielles - leur disposition, les dirigeants des U.S.A. sont loin d'être tout-puissants. Ils peuvent faire des propositions des complots sur une ligne impérialiste. En dernière analyse ce ne sont ni leurs plans ni même leurs légions et leurs bombes qui déeident le cours des événements et les questions fondamentales ,mais la puissance des masses entraînées dans des luttes décisives. De même que les manifestations des G.I. appuyées par le peuple à l'intérieur forcèrent et hâtèrent la démobilisation contre la volonté du haut commandement de l'armée, -les masses chinoises insurgées bouleverserent leurs plans sur le continent asiatique aux alentours de 1950.
Le Journal donne beaucoup d'informations importantes su: l'évolution des rapports avec Moscou. Même pendant la guerre, Forrestal s'alignait avec les éléments antisoviétiques « durs » du Cabinet, contrairement à Roosevelt et Walqui étaient partisans de faire le lace maximum de concessions pour maintenir l'ailiance avec Staline. Toutefois, il n'était alors pas en mesure de déterminer les lignes principales de la politique envers d'exercer l'Union son influence soviétique. survint quand L'occasion les conditions commencèrent à changer au cours des derniers mois de la guerre.
Les premiers signes sérieux de conflit entre les « Trois Grands » se manifestèrent au printemps de 1945. A une réunion des secrétaires aux Affaires étrangères, à la Guerre et à la Marine, le 2 avril 1945, « le Secrétaire d'Etat forma qu'il y avait une sérieuse détérioration dans nos rapports avec la Russie. Le Président a envoyé un message à Staline, rédigé en termes vigoureux, déplorant cette situation qui, souligne-t-il, est mise en lumière par la requête pour une invitation des Polonais de Lublin à
San-Francisco. Il indique que les liens entre la Russie et ce pays, tissés ensemble par les nécessités de la guerre, sont menacés de dissolution et demande au Maréchal de donner la considération la plus sérieuse aux questions en cause. »
Quelques semaines plus tard, Forrestal vit Averell Harriman, alors ambassadeur américain en Russie, qui insista pour
« beaucoup plus de fermeté » envers la
Russie. « Il dit que l'expansion du communisme n'était pas morte et que nous pourrions avoir à faire face à une guerre idéologique tout aussi vigoureuse et dangereuse que le fascisme. ou le nazisme ». En juillet de la même année,.
au cours d'un déjeuner avec le général
Clay et Harriman en Allemagne pendant la Conférence de Potsdam, Harriman ajouta : « La Russie est un vide dans lequel toutes les marchandises déplaçables seraient aspirées. Il dit que le
ERNATIONALE plus grand crime d'Hitler était que ses actions avaient eu pour résultat d'ouvrir les portes de l'Europe orientale à l'Asie »
Forrestal tira parti des sentiments antisoviétiques grandissant i dans les sommets pour mener une campagne vigoureuse en vue de conserver le monopole américain de la bombe atomique et de cacher la connaissance de ces procédés aux aliiés du temps de guerre, notamment à l'U.R.S.S. A une session du Cabinet du 21 septembre 1945, répondant à Henri Wallace qui était partisan de donner des informations atomiques aux Russes, Forrestal déclara que « les Russes, comme les Japonais, étaient essentiellement orientaux dans leurs pensées... il semble douteux que nous devions tenter d'acheter leur compréhension et leur sympathie. Nous avons essayé cela une fois avec Hitler. L/apaisement ne paie pas. »
A ce moment, la lune de miel de Yalta était définitivement passée et dans l'atmosphère de Washington résonnaient. des notes tout à fait différentes. Les années 1945 et 1946 virent se manifester attitude de plus en plus vive à l'égard de Moscou, bien que les stratèges de Washington n'eussent pas abandonné tout espoir d'aboutir à un nouveau modus vivendi. Le fait est qu'ils n'étaient pas en état d'agir autrement. D'une part, les U.S.A., quoique victorieux, ne possédaient pas suffisamment de forces à pied d'œuvre pour entreprendre de vastes opérations militaires. D'autre part la poussée révolutionnaire en Europe et en Asie qui n'était pas encore apaisée les paralysait.
En décembre 1947, Forrestal résumait comme suit la situation militare au president de la Commission sénatoriale des Forces armées : « Il y a vraiment quatre faits militaires prédominants dans le monde aujourd'hui. Ce sont : 1) la prépondérance de la puissance terrestre russe en Europe et en Asie; 2 la prépondérance de la puissance navale américaine ; 3) notre possession exclusive de la bombe atomique: 4) la capacité de production de l'Amérique ».
Pour s'opposer à la prépondérance de la puissance terrestre russe, il était tout d'abord impérieux de créer des divisions de combat beaucoup plus puissantes en Amérique et Europe occidentale. Washington pensa que c'était nécessaire non seulement pour le cas d'une guerre, mais aussi pour assurer le succès de négociations ultérieures avec le Kremlin.
Le 10 mars 1946, Forrestal rencontra Churchill qui observa qu'« il était très inquiet quant à la perspective d'arriver à un accord quelconque avec la Russie, à moins que les Russes sachent clairement qu'ils se heurteraient à la force au cas où ils voudraient poursuivre leur expansion ». Ce commentaire explique l'attitude actuelle de Churchill sur des négociations avec le Kremlin ainsi que les développements ultérieurs de la politique américaine. En fait le changement de ligne de Washington fut annoncé par
U ME IN T le discours que Churchill prononça à
Fulton, dans le Missouri, discours que
Forrestal applaudit chaleureusement. Le dernier effort de Washington pour parvenir à un compromis avec Moscou fut l'offre faite par le Secrétaire d'Etat à
Byrnes à la réunion du Conseil des Ministres des Affaires étrangères tenue à Londres, en 1946, offre d'un pacte à quatre pour cinq ans contre le réarmement de lAllemagne. Cette suggestion ressemble à de l'histoire ancienne à la lumière de l'intégration de l'Allemagne occidentale envisagée dans les conseils de guerre atlantiques.
Le cours nouveau de la politique extérieure de l'Amérique fut annoncé par la doctrine Truman en mars 1947, qui a conduit, à travers le plan Marshall, au blocus de Berlin, et le Pacte atlantique à la guerre de Corée. Le Jounal de
Forrestal indique que ce tournant crucial fut directement précipité par le retrait britannique de la Grèce et la pression constante de la Russie sur la Turquie. Mais il témoigna d'une réorientabeaucoup plus fondamentale de la politique americaine envers l'U.R.S.S. La guerre froide avait pour objet de contenir l'influence soviétique par tous les moyens, de construire cercle de bases armées et de terrains d'aviation à la périphérie de TU.R.S.S. et de construire des forces armées des U.S.A. et de ses satellites pour redresser l'équilibre défavorable dans le domaine militaire.
Ayant participé à la formulation de cette politique et effectué une unification à l'amiable des forces de terre, de mer et de l'air, Forrestal avait achevé sa tâche. Il fut libéré de ses fonctions peu après la réélection de Truman en mars 1949.
Le Journal de Forrestal montre beaucoup de choses intéressantes sur les dirigeants du: gouvernement américain. Dans leurs reactions, ils sont extrêmement sensibles à ne pas transgresser les intérêts du capitalisme américain en tout point du globe, et agressivement résolus à dominer la planète. Cependant ils n'ont pas une conception achevée des forces en jeu dans le monde actuel ni même de leur propre programme international. Ils ont de toute evidence procédé d'une manière pragmatique, répondant par de rapides improvisations aux problemes au fur et à mesure qu'ils se soulevaient, faisant confiance à la chance et à leurs richesses et à leurs ressources apparemment inépuisables pour s'en tirer.
En même temps ils sont prêts à plonger le monde du jour au lendemain dans les aventures les plus téméraires lorsqu'ils se trouvent coincés de façon inattendue. Forrestal révèle, par exemple, que Truman etait prêt à risquer la guerre avec l'Union soviétique en 1946 si le Kremlin insistait pour agir contre la Turquie au sujet des Dardanelles. La décision de commencer la guerre de Corée quatre années plus tard fut apparemment prise sur l'inspiration du moment, à l'encontre de la politique antérieure.
Ce mélange d'opportunisme et d'aventurisme lege: en caracterisé le cher de lueuter et es politique extérieure a conseillers dans les récentes années. Quel danger pour le peuple américain et pour toute l'humanité que la décision ultime sur la guerre soit actuellement concentrée dans la Présidence seule ! Un mot de la Maison Blanche... et le monde s'enflamme.
Une autre caractéristique reflétée dans le Journal de Forrestal est la profonde ignorance des monopoleurs sur les principales forces sociales existantes dans le monde qu'ils entendent. diriger. Forrestal et ses collègues pensent et agissent comme si, dans le règlement des grandes questions impliquant la vie des nations, rien d'autre ne comptait que des crédits de milliards de dollars et la force armée. Ils croient que toute résistance du peuple américain à suivre les ploutocrates peut être simplement écartée par des campagnes de propagande trompeuse. Le Journal contient quelques passages significatifs quant moyens employés les militaristes pour utiliser la radio, le cinéma et les journaux chaque fois qu'ils désirent faire passer une mesure couteuse fessionnels montraient le mépris le plus impopulaire. Ces « démocrates » procomplet pour l'intelligence du peuple.
Enfin, il n'est pas difficile de discerner dans les pages du Journal que, toutes réserves taites quant à ce qui est écrit en sens contraire, la « guerre froide » est considérée par les esprits les plus durs du Pentagone comme une étape preliminaire à l'assaut direct iné-. vitable contre l'U.R.S.S. Parmi les nombreux messages de félicitations que Forrestal reçut quand il devint secrétaire a la Defense, était celui de Myron TayloL. ancien chef de l'u.S. Steel Corporation (trust de l'acie:) et alors représentant personnel du Président auprès du Vatican : « Puisse ce grand honneur mener à la paix du monde. Si c'est impossible, alors à une véritable guerre et à une paix durable par la suite. » Ce fut la seule lettre de félicitations que Forrestal conserva dans ses dossiers confidentiels et il est très probable qu'elle reflète ses espoirs personnels et les perspectives réelles de la clique des monopoleurs et des militaristes à laquelle il appartenait.
Presque toutes les notes du Journal ont un caractère impersonnel. Elles ne manifestent aucun symptôme des conflits internes qui aboutirent à l'effondrement nerveux et au déséquilibre mental qui suivirent rapidement la retraite de Forrestal. A un certain moment , dans les derniers mois de sa vie, il courut dans la rue en criant frénétiquement : « Les Russes arrivent ! ». Peu après il se jeta par une fenêtre de l'hôpital et mourut.
Son Journal n'exprime pas la moindre compréhension des conflits sociaux colossaux au sein de l'édifice capitaliste perialistes américains tent à l'intérieur ni les contradictions profondes des imqu'à l'extérieur, contradictions qui ont déjà tenu en échec leurs agressions en plusieurs points stratégiques et qui les conduiront finalement à leur chute. L'effondrement et - le suicide de Forrestal renferment un symbolisme dramatique.
Où va le peup par Daniel
Lors de la parution du tome ler du livre de Danier Guérin Où va le peuple américain ?, notre revue a souligné que, grâce à une méthode sûre et à une compréhension protonde de son sujet, lauteur de ce livre avait produit une étude remarquable des masses ouvrières américaines à qui l'histoire a confié un rôle décisif dans la marche en avant de l'humanité. Ces memes qualites se retrouvent dans le deuxieme tome qui vient de paraître de Où va le peuple américain ?
Le tome premier, c'etait l'histoire, l'épopopée de la lutte du Labor, le prolétariat, contre le Big Business, le grand capital. Dans ce tome nous avions vu et compris le long et pénible développement qui avait abouti aujourd'hui à l'organisation puissante sur le plan syndical de cette classe qui est a présent placée devant le problème décisif : se manifester politiquement comme une classe en marche vers la conquête du pouvoir.
Pour y parvenir, elle devra répondre à d'autres contradictions importantes qui déchirent la société américaine et le tome Il du livre de Guérin étudie les deux principales d'entre elles, la question agraire et la question noire.
Dans le pays le plus hautement industrialisé du monde, oui ne comporte pas dans son histoire un passé féodal, il y a cependant aussi une question agraire. Pas comme dans les pays coloniaux bien entendu. Mais aux EtatsUnis, l'agriculture est, comme dans le reste du monde, le domaine de reconomie le plus arriéré et le plus diversifié, et il soulève d'importants problèmes quant au progrès de humanite dans sa marche vers le socialisme. On trouve aux Etats-Unis la très grande propriété capitaliste à la campagne, les « usines rurales » qui dominent et écrasent le reste de l'agriculture. Mais, à côté de d'œuvre surexploitée et souvent terrorices entreprises employant une main 54
ERNATIONAL Ils préfigurent le sort du système et de la classe dirigeante qu'il a tant cherché à préserver.
John WILKINS. le américain ? GUERIN (1) sée, on trouve des petits propriétaires. menacés par le capitalisme et aussi les sharecroppers, des métayers du sud -généralement des ègres — système qui porte bien des traits de l'esclavage aboli le siècle dernier. Guérin expose les luttes des farmers, l'importance qu'elles ont eue dans la vie politique des EtatsUnis. Il montre le caractère tout a fait minable des réformes et leur échec en présence de la domination de l'agriculture par le Big Business. Il démontre pertinemment que seul le socialisme peut apporter agraire, même sous la forme cest se une solution à la pose aux Etats-Unis. Un point peut-être aurait mérité d'étre plus souligné. Le grand capital américain se trouve incapable de résoudre la question agraire, à la fois pour des raisons nationales et internationales. Lorsque le capitalisme anglais eut assis son hégémonie sur le monde après 1815, il put se permettre d'éliminer sa paysannerie par le Corn sans craindre à l'époque de se trouver face à face avec un prolétariat constituant l'écrasante majorité de la population. L'équilibre mondial, les superprofits coloniaux permettaient d'aboutir à des compromis dans le conflit entre la bourgeoisie et le prolétariat. Mais les Etats-Unis arrivent trop tard à l'hégémonie mondiale, les colonies s'émancipent de partout; toutes les contradictions du monde sont transportées au sein de la société américaine; le capitalisme yankee ne peut se permettre de rester en la seule présence d'un prolétariat en mouvement. Il a besoin de couches sociales dans lesquelles il puisse chercher à puiser des troupes de guerre civile. Toute la clairvoyance et toute la correction politique que peuvent montrer les organisations ouvrières ne pourront empêcher qu'une partie impor-
(1) Julliard éditeur.
QUATRIEME CIN T tante de la paysannerie continuera à subir le joug idéologique du capitalisme et s'opposera à la classe ouvrière sous divers prétextes. Le Big Business a besoin d'une paysannerie au bord de la
ERNATIONALE trer qu'il ne s'agit pas là d'une ques-. tion de sentiment, de justice abstraite, mais d'une forme d'oppression qui contribue à maintenir l'exploitation capitaliste aux Etats-Unis, et partant dans le monde entier.
Lors de la parution du tome I**, Quatrième Internationale formulait l'es-. poir que ce livre serait salué par tous les amis de la pensée marxiste libre.. L'œuvre de Guérin a rencontré l'hostilité de la bourgeoisie et le silence des: staliniens, ce qui n'est guère surprenant. Le gouvernement de Washington. partisan de la Free entreprise, mais pas en matière d'étude de la société américaine, a refusé à Guérin un visa pour retourner aux Etats-Unis afin de pouvoir y complèter son œuvre. Mais Guérin a eu d'autres mésaventures. Ses enciens amis de la Révolution prolétarienne et de la « gauche socialiste » (Pivert) l'ont littéralement excommunié. Ces milieux qui reprochent au bol-chevisme son intransigeance en matière d'opinion, ces comtempteurs de tout monolithisme, cette grande amitié où chacun a, parait-il, le droit de dire toute sa pensée sans que cela doive entraîner de lutte ni de rupture, ont avec une netteté remarquable trouvé pour la première fois un terrain de délimitation et de rupture politique: il ne faut pas briser ou risquer de briser le camp antisoviétique, et il ne faut surtout pas montrer les vices du grand maitre de ce camp. Tant pis pour les Noirs d'Amerique; revendiquer, sia Guérin se soulever, c'est etre la dupe de Staline.
Le livre de Daniel Guerin sera lu par tous ceux qui veulent comprendre le devenir de la société américaine, si décisif pour l'humanité tout entière. Tl servira aussi de livre d'étude aux militants révolutionnaires soucieux de par-faire leur éducation marxiste.
P.F. NLE LE MONDE ELDEN (1) les effets de la pénétration impérialiste, s'est, après de très longues années de lutte, enfin libéré du joug impérialiste et cherche à forger lui-même sa destinée.
Le livre de Jack Belden est une des-
(1) Editions Gallimard.
paupérisation pour la classe ouvrière pour la combattre.
N'en voyons-nous faire contrepoids à et éventuellement un exemple pas dans la seconde partie du livre de Guérin, quand il montre comment le Big Business utilise des petits fermiers contre les Noirs ?
A cette question nègre, Guérin a consacré la plus grande partie de ce second tome, et il l'a fait à
Car si la classe ouvrière constitue la force directrice te de classe aux Etats-Unis, juste titre.
américaine dans la lutla question noire est certainement l'élément le plus explosif dans la société américaine. Dans le tome -Ter Guérin montrait qu'aux Etats-Unis, l'Est avait pour ainsi dire pendant longtemps « -colonisé » le. Sud et l'Ouest. On peut dire également du point de vue ethnique que les Negres aux Etats-Unis sont les « coloniaux » vivant au sein même de la métropole. Guérin montre de façon irréfutable que c'est lorsque le capitalisme américain a vu grandir le péril d'une révolte des exploites blancs ou de couleur qu'il a suscité et encouragé le préjugé racial contre les Nègres, de la même façon qu'en Europe orientale le capitalisme favorisait l'antisémitisme, ce « socialisme pour imbéciles » comme disait Engels.
Les rapports entre le mouvement ouvrier et la lutte des Nègres aux EtatsUnis constituent un des problèmes les plus décisifs pour le développement de la lutte de classe et le triomphe du socialisme aux Etats-Unis. Guérin a eu tout à fait raison de traiter la question nègre sous tous ses aspects et de la manière la plus conséquente, et de monLA CHINE EBRA par Jack B
L'événement le plus important de l'histoire humaine depuis la Révolution d'Octobre, c'est la troisième Révolution chinoise, sa victoire sur le régime de Tchang Kal-Chek et l'instauration du régime dirigé par Mao Tsé-Tung. Ce pays qui groupe environ le quart de la population humaine, qui a commencé à sortir d'un immobilisme séculaire sous
QUATRIHME cription remarquable des milliers et des milliers: d'événements qui ont fait basculer la tyrannie du Kuomintang et amené le P.C. Chinois au pouvoir. Jack Belden est un journaliste américain qui a vécu ces événements. Il n'était pas et n'est pas un révolutionnaire ni un compagnon de route du mouvement ouvrier. C'est, autant qu'on puisse l'estimer à la lecture de son livre, une sorte de libéral dépourvu de toute compréhension théorique de l'histoire et des sociétés humaines. Il a vu et il a bien vu, il a senti qu'il vivait des grandes pages de l'histoire du genre humain. Quand sa plume abandonne la description, le recit, pour se lancer dans des généralisations, des considérations théoriques sur l'avenir, on y trouve une mixture d'opinions plus ou moins bien digérées qu'il a entendues de la part des communistes chinois, et de platitudes communes à tous les petits bourgeois pleins de bonne volonté. Heureusement, cela ne fait que quelques pages perdues dans un gros volume qu'aucun révolutionnaire ne peut lire sans vibrer d'enthousiasme. :36
Nous ne pouvons pas donner ici une analyse détaillée de ce livre, faute de faute de place. Rappelons à nos lecteurs que le livre de Belden avait été, après sa parution aux Etats-Unis, utilise largement par notre collaborateur E. Germain pour faire une étude sur la Troisième Révolution chinoise que, nous avons publiée l'an dernier (2).
La décomposition du régime du Kuomintang, le soulèvement de l'immense paysannerie, le rôle extraordinairé des femmes des campagnes, lenthousiasme de la jeunesse et de l'intelligentzia, ces éléments essentiels dans la Révolution chinoise, sont dépeints par Belden avec une richesse de documentation, une véracité qui parviennent à donner anu lecteur un tableau réellement vivant de cette lutte qui, aboutissant à l'effondrement de Tchang Kaï-Chek, a constitué aussi le début de l'effondrement de l'impérialisme mondial.
(2) Cf. Quatrième Internationale numéros de juillet 1950 et de janvier 1951.