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La théorie du « capitalisme d'Etat »

E. Germain · Quatrième Internationale, vol. 9, n° 5-7 · mai-juillet 1951 · p. 21-33 · 10 578 mots

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Le « capitalisme d'Etat » et l'« impérialisme soviétique » constituent aujourd'hui les conceptions dominantes sur la réalité russe. sont les conceptions de la classe dominante bourgeoise qui s'efforce de charger bureaucratie de tous ses propres péchés - sans la grâce salutaire de la « démocratie ». C'est en même temps l'excuse principale de l'intelligentzia bourgeoise « prendre parti » dans la gigantesque lutte de classe qui se développe à l'échelle mondiale, Si ce n'est pour passer avec armes et bagages dans le camp de la bourgeoisie. La théorie du capitalisme d'Etat n'est pas seulement défendue par la cratie, dont personne ne prend au sérieux les théoriciens, ni par d'insignifiants groupes ultra-gauches, également par les représentants d'une lution prolétarienne victorieuse, par les dirigeants du Parti Communiste yougoslave ans son analyse, Djilas part du phénoméne de la bureaucratie dans la dieta- Milovan Djilas et Edouard Kardelj (1). ture du prolétariat. « La tendance à la domination de la bureaucratie » est d'après lui une des lois de la période de transition (p. 65). Il ne précise cette idée que pour dire que les tendances bureaucratiques « sont d'autant plus fortes que forces de production sont moins développées, et que l'Etat est obligé de plus longtemps en mains la gestion des moyens de production... et de jouer le rôle de rassembleur des petits producteurs et des petits propriétaires » (p. 60.

Deux questions se trouvent ici mêlées de toute évidence. Les classiques du marxisme ont toujours été d'avis - et Lénine a rassemblé la plupart de leurs opinions dans l'Etat et la Révolution, en y ajoutant les siennes propres — qu'une tendance bureaucratique, qu'une certaine bureaucratie, de la révolution prolétarienne. Cette bureaucratie, simple héritage du régime capitaliste, devait être immédiatement tenue en échec d'éligibilité et de révocabilité les fonctionnaires, et par la réduction leur salaire au salaire moyen d'un ouvrier. Les a ouvriers en armes », comme le dit Lénine, réduiraient les bureaucrates au rôle de « simples agents d'exécution La bureaucratie disparaitrait au fur et à mesure de lexécution des fonctions administratives par tous les producteurs à tour de rôle. Une tendance à la d'une bureaucratie dans la société de transition n'a jamais été reconnue, ni par Marx, ni par Engels, ni par Lénine.

L'origine du pouvoir de la bureaucratie soviétique Le problème se trouve compliqué par l'expérience pratique de l'U.R.S.S. et de la Yougoslavie elle-même, c'est-à-dire d'Etats ouvriers arriéres, du point de vue économique, entourés d'un monde capitaliste hostile. La ne se pose pas seulement la question de la survivance de certains phénomènes bureaucratiques d'origine capitaliste, mais encore celui du développement puissant d'une nouvelle bureaucratie, dont il s'agit de préciser les origines matérielles.

Aussi longtemps que le degré de développement des forces productives ne permet pas de satisfaire les besoins élémentaires des hommes, la « lutte pour l'existence individuelle », comme dit Engels dans l'Anti-Dühring, continuera à dominer la vie quotidienne. De ce fait, consommation individuelle et accumulation socialiste contlit lune contre l'autre, tandis que les tendances à l'accumulaprimitive renaissent nécessairement « dans toutes les pores de l'économie planifiée » (Trotsky). Dans ces conditions il est à la longue inévitable qu'apparaisse un arbitre, un régulateur de la distribution d'insuffisantes rations, dans la personne du bureaucrate qui tranche les milliers de conflits quotidiens entre le paysan et l'ouvrier, le producteur et l'administrateur, le consommateur et le distributeur. Cet arbitre ayant concentré des pouvoirs énormes entre ses mains, tendra à les utiliser premier lieu - dans les conditions de pénurie générale — pour s'assurer les meilleurs morceaux. Il est aussi inévitable qu'à la longue, un prolétariat qui repré sente numériquement une minorité restreinte dans la société et qui est lui aussi

(1) Toutes les références s'appliquent au n°l de la revue « Questions du socialisme › éditée à Paris par l'Agence yougoslave d'Information (avril-mai 195l) reproduisant les ouvrages Suivants: Milovan Dijlas, Thèmes contemporains: E Kardeli, La Yougoslavie dans le monde actuel.

soumis à la meme tyrannie du contrôle, perde le contrôle sur ces bureaucrates son tour contrôlé et dominé par eux. Il est impossible qu'une classe exerce des années durant une activité politique quotidiennement portée à sa plus haute expression qu'exige permanent des « ouvriers en armes » sur la bureaucratie - quand elle est insuffisamment nourrie et habillée.

Dès 1845, Marx écrivit dans l'Idéologie allemande qu'un « grand accroissement de force productive... est une présupposition pratique absolument nécessaire (pour économie socialiste) du fait même que sans lui, seul devrait être généralise, et que, par conséquent, avec le besoin devrait recommencer la lutte pour le nécessaire et toute l'ancienne... Les mencheves se basaient ser celte verte saleté.

généralement admise par tous les marxistes pour accuser les bolcheviks d'utopisme quand ceux-ci voulurent conquérir le pouvoir en Russie en 1917. Que répondit Lénine dans sa brochure « bes bolcheviks garderont-ils le pouvoir »? La révolution russe a pour première fonction de déclencher la révolution prolétarienne dans les pays avancés d'Europe occidentale. Une fusion de la révolution russe avec la révolution victorieuse dans ces pays doterait la Pussie de la base matérielle indispensable à construction d'une économie socialiste et au maintien et au développement de l'Etat ouvrie C'était cet Etat succomberait aux forces capitalistes de l'intérieur et de l'extérieur, la seule perspective que concevaient tous les bolchevicks dans la période précédant et suivant immédiatement Révolution d'Octobre.

La fin de la première vague révolutionnaires d'après-guerre, en 1921, obligea réexaminer question. Restant milieu d'un monde capitaliste hostile et ne possédant pas les préconditions matérielles pour la construction économie socialiste, la Russie soviétique était obligée d'elaborer une nouvelle stratégie afin de tenir plus longtemps dans cette situation imprévue, jusqu'a ce que la révolution internationale vienne à la rescousse. Lénine opta correctement pour la NEP comme la meilleure politique permettant d'atteindre ce but. Mais en même temps il vit avec une angoisse lucide la croissance quotidienne la bureaucratie dans le pays, problème auquel il consacra toute son activité dans le reste de sa vie. Cette croissance était inévidans les conditions concrètes. Sa victoire l'était-elle également? Le penser signite isoler le developpement de la Russie de celui du monde entier. Il y eut une grave crise revoiutionnaire en Allemagne en eut la grève générale anglaise de 1926 ouvrant dans ce pays de grandes possibilités révolutionnaires. Il y eut surtout la grande révolution chinoise de 1925-27 aux promesses immenses. La victoire d'une seule de ces révolutions aurait pu bouleverser complètement les rapports entre bureaucratie et prolétariat en U.R.S.S. C'est pourquoi l'Opposition de Gauche trotskyste, qui de 1923 à 1927 combattit pour la direction du parti et du pays, ne se battait pas seulement sur une plateforme platonique de « lutte contre la bureaucratie » mais proposa dès 1923 une série de mesures concrètes. 'economiques, politiques et de stratégie internationale, qui donneraient à la lutte contre la bureaucratie une base réelle, en permettant une activité politique accrue du prolétariat. Les mesures d'industrialisation planifiée qu'elle proposa des 1923 avaient pour but de relever immédiatement le niveau de vie du prolétariat. sans quoi il eut été vain d'espérer un réveil de haute activité politique de la part des masses épuisées par 6 années de sacrifices.

Mais aucune politique de la direction du P.C. russe n'aurait pu à la longue empêcher victoire de la bureaucratie dans les conditions d'isolement. prolongé de la révolution russe.

La question ne peut se se poser différemment pour la Yougosavie ou pour tout autre pays arriéré révolution prolétarienne triomphe. La reconnaissance du bureaucratique par la direction du parti est un grand pas en avant et facilite la lutte ce danger. Mais la source matérielle de ce danger encore etre comprise. Ce n'est pas par des mesures légales, de quelque sorte qu'elles soient, que ce danger peut être vaincu à la longue (2). Il ne peut être vaincu que par l'extension internationale de la révolution a des pays industriellement avances. C'est pourquoi, tout en saluant les mesures progressives prises par le P.C.Y. en 1950 pour combattre le bureaucratisme, nous avons souligné dès le début que seule cette extension internationale de la révolution peut, économiquement et socialement donner le coup de grace à la bureaucratie. Economiquement, elle permettrait satistaire les besoins élémentaires de la éliminerait ainsi pour l'existence individuelle » (hélas aussi prédominante aujourd'hui en Yougoslavie qu'en Kussie !) qui fait « renaitre l'ancienne... saleté ». Socialement, elle transfére rait le controle sur les fonctionnaires aux ouvriers armés » d'un pays avancé, ainsi aux forces prolétariennes épuisées après des années de sacrifices souttler » pendant une période de transition, avant de reprendre leur marche avant avec une energie révolutionnaire redoublée. Il est utopique de penser que (2) « En paroles, l'appareil soviétique est à la portée de tous les travailleurs: en réalité, T'ignore, il n'est pas à la portée de tous, loin de là.. Et ce nest pas du tout que les lois consiituent un obstacle... Nos lois, au contraire sont favorables. Mais les lois seules ne suffisent pas ici. » (Lénine, Rapport sur ie programme du Parti au 8° Congrès du P.C. (b) russe, 19 mars 1919. Euvres. choisjes », II. p. 535). 22 des ouvriers mal nourris puissent pendant des années diriger effectivement l'économie sans penser à améliorer d'abord leur sort individuel. L'héroïsme est capable de grands exploits, mais pas durant une décade sans interruption.

De la propriété d'Etat au capitalisme d'Etat Au lieu d'examiner ces problèmes réels de la base matérielle du pouvoir bureaucratique et d'analyser histoire concrète de la montée au pouvoir de la bureaucratie sovietique, Dillas préfére une analyse confuse « développement contradictoire de la dictature du prolétariat » qui nous réserve pas mal de surprises.

« La différence sociale entre le capitalisme d'Etat le socialisme à ses débuts... n'est pas uniquement une différence de tendances d'évolution (dans le socialisme: vers la victoire totale du communisme et le dépérissement de l'Etat: dans le capitalisme : vers le maintien des rapports capitalistes et vers « l'éternisation » de l'Etat), ni une différence de sollicitude pour les masses laborieuses, ni une différence résultant de l'introduction d'un système de rémunération différent. d'un système socialiste : elle réside dans la notion même et l'essence de la propriété. La première propriété socialiste est à ses débuts... nécessairement étatique, et accompaqnée de rapports sociaux correspondants (quoique insuffisamment développés encore). En réalité, tout le problème pourrait être réduit à celui Boussant au renforcement des forces bureaucratiques et du caractère de l'Etat lui-même l'un bourgeois l'autre prolétaire, le premier des forces bureaucratiques du capitalisme d'Etat, second à l'augmentation de l'importance du rôle des producteurs directs, à la liquidation du rôle de l'Etat dans l'économie. Toute société doit produire un surplus pour pouvoir se renouveler et aller de l'avant.... Et qui s'approprie et répartit la plus-value du travail dans le régime du capitalisme d'Etat d'une part rôle autonome ? Dans l'un et dans l'autre cas. c'est l'Etat. Mais là et d'autre part dans les débuts du socialisme, alors que l'Etat ioue encore aussi, ily Un a des diftérences essentielles qui résultent de ce qui précède: le capitalisme d'Etat répartit cette plus-value en gros traitements et en privilèges des bureaucrates, il l'utilise pour l'assainissement des diverses entreprises et du capitalisme dans son ensemble, tandis que l'Etat socialiste l'emploie à édifier le socialisme et à rémunérer ouvriers et employés d'une manière équitable.. » (p. 19-20] Nous n'en croyons pas nos yeux! D'abord on nous affirme que la différence entre capitalisme d'Etat et « première phase du socialisme » ne se trouve pas uniquement dans leurs tendances d'évolution différentes, et dix lignes plus loin on réduit » tout le problème à ces mêmes tendances! D'abord on nous dit que la différerice entre capitalisme d'Etat et société de transition ne réside pas uniquement dans la différence de rétribution (« la sollicitude différente pour les ouvriers ») et vingt lignes plus loin on explique toute la question précisément par cette diffé rence ! On explique d'abord le caractère de la propriété par le caractère de l'Etat, puis le caractère l'Etat par la notion même et l'essence la propriété ». On expiique la différence entre l'accumulation capitaliste et l'accumulation socialiste exclusivement par les privilèges, et on termine par cette grandiose tautologie : " le capitalisme d'Etat assainit le capitalisme », tandis que «l'Etat socialiste.. édifie le socialisme ». Ainsi se ferme parfaitement le cercle de la pétition de principe.. Ce genre de logique était jusqu'à maintenant réservé aux théologiens pour démontrer l'unité de Dieu dans sa trinité. L'apparition soudaine du « capitalisme d'Etat » dans la dictature du prolétariat ne le cède en rien quant à la profondeur du mystère, Immaculée Conception.

Les salto mortale de la pensée de Djilas, s'ils ne peuvent donner une base matérielle à la théorie du capitalisme d'Etat (3), n'en possèdent pas moins euxmêmes une « base matérielle » fort solide. C'est que Djilas ne doit pas seulement prouver que l'U.R.S.S. est un capitalisme d'Etat; il doit encore prouver que la Tougoslavie n'en est pas un ! Pour son malheur, c'est en effet la fraction kominJormiste du P.C.X. qui avait défini ainsi la nature sociale de la Yougoslavie. battu en cela par des arguments non sans valeur, surtout par Kidric (voir rapport au V• Congrès du P.C.Y. et ses articles dans le n° année 1947, de la revue théorique du P.C.Y. « Communist »). C'est pourquoi Djilas est obligé, derniere analyse, de ramener toute la question à la tendance au dépérissement de l'Etat qui pour lui démontre si l'Etat est ouvrier ou capitaliste (4). Encore ce dépérissement devrait-il commencer d'abord sur le plan économique. C'est ce qui

(3) En Yougoslavie, entre 1945 et 1949, les tendances bureaucratiques étaient fortes et n'avaient nullement tendance à dépérir de l'aveu même de Djilas. Pourquoi la Yougoslavie n'était-elle pas un « capitalisme d'Etat » à ce moment? Parce que la première étape, l'étape où la propriété étatique est nécessaire et progressive, n'était point encore terminée, répond Djilas. Mais quel critère objectif fixe la fin de cette premjère étape ? Mystère...

14) Remarquons en passant que Djilas conçoit tranquillement qu'un meme appareil d Etat peut changer de nature sociale du simple fait de sa « tendance d'évolution ». Que le passage du « socialisme » (en réalité de l'Etat ouvrier) au capitalisme (d'Etat) signifie une contre-révo. lution sociale et nécessite un bouleversement complet de la structure étatique comme du mode de production, voilà ce qu'il ne paraît point soupçonner.

QUATRIEMEINTERNATIONALE lui permet de baser la différence entre la nature sociale de l'U.R.S.S, et la Yougosiavie exclusivement sur la loi des Conseils ouvriers introduite en mars 1950 en Yougoslavie.

Le dépérissement de l'Etat Pour que l'Etat puisse dépérir sur le plan économique, il faut : 1. « Les conditions... déjà réalisées dans plusieurs pays capitalistes les plus avancés, puis l'éducation et la formation de la discipline de millions d'ouvriers par l'appareil (de production) socialisé... Avec de telles conditions économiques, peut fort bien, après avoir renversé les capitalistes et les fonctionnaires, les remplacer.. en ce qui concerne le recensement du travail et des produits par les ouvriers armés, par le peuple armé tout entier. » (L'Etat et la Révolution, Œuvres Choisies, II, p. 245). De telles conditions n'existaient en U.R.S.S. ni en 1917 ni en 1927, et ne commencent à exister qu'aujourd'hui. Elles sont loin d'exister en Yougoslavie.

2. La disparition des tendances à l'accumulation primitive, c'est-à-dire un degré en faveur de la stabilisation de la propriété collective et du plan, et non pas de developpement des forces productives qui fait jouer lautomatisme économique faveur de la désorganisation et de l'anarchie. Pareil degré n'est aujourd'hui pas encore atteint en U.R.S.S. sans parler de la Yougoslavie, et ne sera vraisemblablement atteint dans aucun Etat ouvrier avant la victoire mondiale du socialisme. « Chez nous, dit Lénine, l'origine économique du bureaucratisme... c'est l'isolement, leparpillement des petits producteurs, leur misère, leur inculture, l'absence de routes, l'analphabétisme, l'absence d'échanges entre l'agriculture et l'industrie, le manque de liaison, d'action réciproque entre elles. » (« Sur l'impôt en nature ». Œuvres choisies II p. 873). Il en est ainsi également en Yougoslavie, ainsi que dans tout pays arriéré après la victoire du prolétariat. Cela signifle que longtemps après que le dépérissement de l'Etat aura commencé sur le plan de la répression, de la justice, de l'enseignement, etc... l'Etat continuera à exercer son rôle régulateur sur le plan économique. Aujourd'hui encore, la propriété collective et la planification ne tiennent en U.R.S.S. que grâce à la contrainte étatique. Le degré actuel de développement des forces productives en U.R.S.S. ne « consolide » pas encore cette base économique, mais reproduit encore constamment les tendances à l'enrichissement individuel.

Le déperissement de l'Etat, au sens véritable du terme, n'est possible qu'en l'absence de classes antagonistes dans la société. Ceci à son tour exige la disparition de l'opposition de la ville et de la campagne. L'affirmation des théoriciens staliniens que l'antagonisme entre la classe ouvrière et la paysannerie a disparu en U.R.S.S. est contredite par la réalité économique de tous les jours. En Yougoslavie, cet antagonisme entre le prolétariat et la paysannerie est d'autant plus réel que la propriete privee du sol existe toujours. Le début de famine de l'an passé a été marque par une recrudescence féroce de la spéculation et de l'accumulation primitive parmi de nombreuses couches paysannes. Seule l'intervention de l'Etat a pu proteger dans une certaine mesure l'ouvrier de cette pression d'affameurs. Le caractère social de cet Etat s'est nettement révélé en l'occurence, et tout révolusincère ne peut qu'applaudir la violence nécessaire pour combattre les tionnaire accapareurs. Mais ce n'était pas précisément une preuve d'un dépérissement de cet Etat.

Djilas reproduit un long passage de Lénine où celui-ci affirme que l'Etat ouvrier est un Etat « qui n'est déja plus un Etat » au sens propre du terme. « Donc l'Etat ouvrier commence immédiatement à dépérir », conclut Djilas. Il aurait mieux valut qu'il lise avec plus d'attention tout le chapitre en question de LEtat et la Révolution.

« Du moment que c'est la majorité du peuple qui réprime elle-même ses oppresseurs, point n'est plus besoin d'une force spéciale de répression. C'EST DANS CE SENS QUE L'ETAT COMMENCE A DEPERIR. » Voila ce qu'écrit textuellement benine.

En d'autres termes, l'Etat doit effectivement « dépérir » non pas dans son action économique, mais dans le remplacement de l'armée permanente, d'une police constituée d'un corps de fonctionnaires complètement séparé du peuple. Or, sur ce plan, l'Etat yougoslave ne dépérit point! Au contraire, Djilas est obligé de terminer son ouvrage consacré au dépérissement de l'Etat par un panégyrique de Y'U.D.B.A., la police secrète yougoslave, « force spéciale de répression » entre toutes »! Nous ne doutons pas que cette U.D.B.A. a rendu de nombreux services dans la lutte contre la contre-révolution bourgeoise et contre les kominformistes.

Neanmoins, son existence, preuve de la force, mais de conditions historiques donn peuple entier, l'exercice des comme celle de la Tcheka en Russie, n'est pas une la faiblesse de la révolution. Elle prouve que, dans les ées, le prolétariat étant une trop petite fraction du forces de répression par « le peuple en armes » est encore impossible, et que des forces de répression détachées du peuple restent détachées cue des nécesaires. Seuls des moralistes petits-bourgeois peuvent trouver dans ce fait une « condamnation » des révolutions russe ou yougoslave. Mais nous avons tout de meme le droit de dire dans ces conditions : de grâce, cessez de bavarder sur le deperissement de l'Etat. Il est clair que, dans la sphère économique. Diilas confond le développement 24 de la démocratie socialiste avec le dépérissement de l'Etat alors que la de Lénine qu'il reproduit lui-même rappelle pourtant que la démocratie n'est qu'une forme spécifique de l'Etat. La loi sur les Conseils ouvriers signifie que la gestion des usines se démocratise. Au lieu d'être exercée par des fonctionnaires nommes, elle commence à être exercée par des délégués ouvriers élus, et même élus à tour de role. C'est un important pas en avant, auquel nous applaudissons de tout cœur. Mais ces ouvriers continuent à exercer une fonction étatique. Sans le rôle régulateur de l'Etat, l'accumulation socialiste qui se fait en Yougoslavie, comme dans tout pays arrière, en premier lieu aux frais de la paysannerie, serait irréalisable. si les communistes yougoslaves sont obligés aujourd'hui par la pression conjointe de l'impérialisme et de la paysannerie de relâcher quelque peu cette fonction étatique régulatrice, partie les prix, de permettre dans une certaine mesure le « libre jeu des lois économiques ». cela ne représente qu'une concession, sans doute inévitable dans les conditións présentes, aux forces de la classe enneéte plus honnête de l'appeler ainsi, comme Lénine le fit au moment de la N.E.P., plutôt que de parier du « dépérissement de l'Etat sur le plan économique (5).

Les « lois du capitalisme monopoleur » en U.R.S.S. Nous voyons donc que Djilas est incapable de prouver l'existence d'un « capitalisme d'Etat » en U.R.S.S. sur la base de ses références à la théorie marxiste de l'Etat et de la propriété. Une seule affirmation reste à réfuter, affirmation lourde de sens, il est vrai, mais pour laquelle Djilas, une fois de plus, n'apporte aucune preuve : l'affirmation selon laquelle en U.RS.S. « les lois du capitalisme monopeleur... sevissent avec toute leur rigueur brutale » (p. 23).

Les catégories économiques valeur. marchandise, argent, rente, etc., apparaissent-elles de façon « imprévue » en U.R.S.S. et cela démontre-t-il que nous avons à faire avec une économie capitaliste? Ces catégories s'appliquent à l'économie elles s'appliquent à toute économie de transition entre le camisovietique comme talisme et le socialisme. Ces « catégories » ne peuvent pas être « abolies »; elles dépérissent au fur et à mesure que s'instaure, à un très haut niveau de développement des forces productives, une économie pour le besoin, une production exclusive de valeurs d'usage, en dehors de tout antagonisme dépérisse ment » accompagne celui des classes et de l'Etat. Djilas ignore-t-il le fameux passage d'Engels dans la « Question du logement » qui dit qu'après « la prise de possession effective par le peuple travailleur de tous les instruments de travail.

la suppression de la propriété foncière n'implique pas la suppression de la rente foncière, mais sa remise à la société, sous une forme modifiée il est vrai »? La

& lutte pour la rente foncière absolue 2 en U.R.S.S., à laquelle Djilas

(p. 26), n'a-t-elle pas lieu également en Que signifieraient autrement les livraisons forcées de produits agricoles ?

foncière s'appliquerait dans la société Engels ajoute, il est vrai, que la rente de transition sous une forme modifiée. Il en est de même pour toutes les autres catégories économiques énumérées par Djilas. La loi de la valeur s'applique encore en Ü.R.S.S. mais pas sous sa forme capitaliste. Sous le capitalisme, marchancases ne sechangent pas proportionnellement au « temps de travail socialement les produire » mais proportionnellement à la fraction du capital necessaire pour social total mis en mouvement lors de leur production (loi de la péréquation du taux de profit). En U.R.S.S., la loi de la valeur, loin d'être régie par le profit, voit son jeu modifié par la pression consciente du plan. L'argent qui, sous le capitalisme, est à la fois moyen d'échange, mesure de la valeur et capital potentiel

- moyen d'obtenir un revenu appelé intérêt _ a dans une très large mesure

(5) Certaines mesures que les Yougoslaves désignent aujourd'hui sous le terme de « dépérissement de l'Etat » ont été introduites en Russie autour de 1936 et représentent, du point de vue de la planification socialiste, un recul manifeste, même si elles étaient inévitables et nécessaires pour obtenir une augmentation immédiate du rendement. Cela est vrai pour l'auto-

Poriciete de a recentiste beretien des po Sti nomie plus grande de Le communiste yougoslave Zarko Stilinovic explique d'ailleurs de la façon suivante l'industrie locale, la rentabilité séparée et autonome de chaque entre-

Ces modifications des prix étrangers nous obligent à des rajustements des prix intérieurs. Actuellement, les prix d'articles que nous importons (coton, papier par exemple) ont augmenté bien plus que ceux que nous exportons (plomb. cuivre, eic.). L'expérience a démontré d'autre part, que les prix uniques planifiés ne pouvaient sous la pression des paysans propriétaires privés. étant donné nos possibilités de production d'articles industriels de large consommation ». (Viestnik, 30 avril 1951). L'expérience a surtout démontré que les mesures, présentées comme « dépérissement de

"Etat dans la sphère économique » sont le produit de la pression de l'ennemi de classe, comme elle démontre en passant que la construction du socialisme dans un seul pays est une utopie petite-bourgeoise.

perdu cette dernière fonction en U.R.S.S. Les prix qui, dans le capitalisme, oscillent autour de la valeur par le jeu des lois aveugles du marché deviennent en U.R.S.S des instruments de l'accumulation sans perdre leur racine dans la loi de la valeur.

L'économie capitaliste est une économie basée sur le profit. La recherche du profit est le moteur unique de toute la vie économique. L'accumulation du capital est régie par les lois découlant de cette recherche du profit. La loi de la moyen de profit est par excellence la loi développement de l'économie capitaliste. C'est elle qui a déterminé fondamentalement le passage concurrence au capitalisme monopoleur. C'est elle qui explique mouvement secteurs où une formidable masse de capitaux accumulés ne pèse pas poids sur le de profit. C'est elle qui explique pourquoi, aussi bien en magne nazie qu'aux U.S.A., le développement de l'industrie de l'acier la dernière guerre très inférieur au développement moyen de l'industrie en général, malgré les besoins pressants de l'industrie de guerre.

En U.R.S.S., loi typique du capitalisme monopoleur ne joue nullement, L'accumulation capitaux, régie par le aux secteurs peripheriques comme dans tous les pays capitalistes contemporains (6) mais au contraire périphérie aux secteurs de base. Le rythme développement de l'industrie lourde prédominant et n'a nullement tendance ralentir.

C'est parce que l'economie du capitalisme monopoleur est une économie régie par le profit que depuis plusieurs décades elle est caractérisée par la non-application de milliers d'inventions et d'améliorations techniques qui risqueraient riser d'énormes masses de capitaux dans certains secteurs monopolisés. Cette loi a joué sans limites, pour l'Allemagne nazie comme pour les U.S.A., malgré les besoins des industries d'armements (7). Djilas pouirait-il en donner un seul exemple pour l'économie soviétique ?

L'exportation des capitaux de l'époque impérialiste est la conséquence du taux moyen dans les pays métropolitains industrialisés. On voit immediatement combien il serait absurde de parer d'un phénomène identique au sujet de l'économie de TU.R.S.S, nullement régie par le profit. En fait, le seul exemple d'exportation de capitaux que Djilas peut trouver relativement à Y'U.R.S.S. a, comme il l'indique lui-même, un caractère piutôt douteux (p. 52) i la saisie de la propriété allemande et japonaise dans les pays ex-ennemis de l'U.R.S.S. (Hongrie, Roumanie, Bulgarie, zone d'occupation autrichienne, Mandchourie occupée au lendemain de la guerre) et la saisie de nombreuses usines et de matériel de transport en Allemagne orientale. En réalité, le reproche que Popovitch adressait à juste titre à la bureaucratie soviétique, dans sa brochure sur « bes relations économiques entre les Etats socialistes », n'était pas que l'U.R.S.S. exporte des capitaux vers les pays du glacis, mais au contraire qu'elle ne le faisait pas ! Ayant besoin d'outillage industriel et agricole, ces pays seraient très contents de le recevoir de l'U.R.S.S., et s'ils se plaignent, c'est qu'au lieu d'exporter des capitaux chez eux, la bureaucratie soviétique pille leur propre outillage industriel.

A tous ces arguments qui prouvent qu'aucune des lois de développement du capitalisme monopoleur ne s'applique en U.R.S.S., on répond quelquefois l'U.K.S.S. représente un pays « capitaliste » d'un type spécial dans le monde d'au jourd'hui : pays qui en est encore à son « accumulation primitive », c'est-à-dire qui serait « sous-capitalisé », alors que les impérialistes souffrent c une plethore de capitaux, Cette réponse grossière entre la masse physique du capital et sa valeur ou, si l'on veut, entre les valeurs d'usage et les valeurs d'échange. La « surcapitalisation des U.S.A. ne réside nullement dans le fait qu'il y a trop de machines, d'automobiles, de marchandises, du point de vue de la possibilité physique de consommation aux U.S.A. Au contraire, aujourd'hui encore des millions d'Américains disposent d'un revenu inférieur au minimum vital le plus modeste. La « pléthore de capitaux » signifle seulement que, du point de vue des investissements rapportant le taux moyen de profit. ces capitaux sont de trop et cherchent un refuge profitable ailleurs. Si 'U.R.S.S. devenait demain un pays capitaliste normalement encadré dans l'économie capitaliste mondiale, avec ses forces productives développées au point où elles le sont actuellement, la prétendue « sous-capitalisation » de l'U.R.S.S, sur le plan des valeurs d'usage (manque physique de machines, de matières premières, de produits finis par tete d'habitant) n'empêcherait nullement les capitaux russes d'inonder la Chine, où pourrait être obtenu un taux de profit supérieur à celui réalisable en Kussie meme.

En réalité, la possibilité même de construire la formidable puissance industrielle acquise en U.R.S.S. depuis 25 ans, en dehors de la pression des capitaux

16) C'est ce qui explique qu'aucun pays capitaliste retardataire n'a pu construire une importante industrie lourde. (comme l'Argentine, les Indes, une industrie de transformation fortement développée.

(7) Le développe fore de l'essence synthétique de l'Allemand et du can cha enti (7) Le développement de l'essence synthétique de l'Allemagne et du caoutchouc, synthédes U.S.A. fut fortement limité trust I.G. Farben et le trust Standard Oil (Wendell Berge: Cartels, Challenge to a free World 1944, p. 210-212.) 26 accumulés sur le marché capitaliste, montre que nous n'avons pas à faire avec économie capitaliste, économie capitaliste soustraire à la pression de ces capitaux. Le monopole du commerce extérieur, irréalisable par un pays capitaliste quelconque, voilà une des principales conquêtes de la Révolud'Octobre qui subsiste encore aujourd'hui en U.R.S.S., l'abri de laquelle la planification peut se developper, et lU.R.S.S. est protégée des lois de développement du capitalisme monopoleur qui jouent sur le marché mondial

Parce que l'economie capitaliste est une économie pour le profit, les contradictions inbérentes au capitalisme - en premier lieu la disproportion obligatoire les citerents secteurs de la production - provoquent périodiquement des interruptiens brusques dans la réalisation de ce profit qui est la raison d'être du capitalisme. Le mouvement de l'économie capitaliste possède de ce fait le caractère spasmodique et cyclique qui lui est propre, passant de périodes de stagnation et de crises à de brusques périodes d'essor et de haute conjoncture. Ce mouvement particuler du capitalisme est valable sur tout le marché mondial, pour tous les pays capitalistes. Aucun de ces pays ne put effets de crise 1929-33. La crise de 1937-38 fut ressentie par chaque pays capitaliste, y compris l'Allemagne nazie. Le recul de l'économie américaine en 1949-50 provoqua ces mouvements analogues, d'intensité diverse, dans tous les pays capitalistes. contre, l'économie soviétique ne suit en aucune façon cette courbe cyclique de la production capitaliste mondiale. Comme par hasard, les périodes de crise capitaliste mondiale étaient précisément pour elie des périodes d'essor des plus remarquables. Il ne s'agit pas de rechercher, comme le fait Djilas, le « chômage voilé » en U.R.S.S. (p. 28). Il s'agit de savoir si l'économie . soviétique connait le mouvement cyclique du capitalisme dominé par les oscillations du taux moyen de profit (8). La reponse est evidente.

Nous aurions done faire en U.R.S.S. avec une économie « capitaliste » des plus particulieres : ce économie pour le profit; ce n'est pas une economie integrée dans le marche mondial capitaliste; ce n'est pas une économie qui connait le mouvement cyclique du capital: c'est une économie qui n'est régie par aucune des lois de développement du capitalisme. par surcroit, c'est une economie sans classe capitaliste, une économie née au contraire de la destruction violente de cette classe et des couches paysannes qui montraient une tendance vouloir devenir des capitalistes! Vraiment, grand chose pour justifier la designation de cette économie comme « capitaliste ».

Restent les dittérences énormes de rétribution entre ouvriers et bureaucrates. Mais ces dillerences dans la sphère de la distribution ne permettent nullement de dire que la production est de nature capitaliste. une politique extérieure de pillage du glacis, d'attaques contre-révolutionnaires contre la Yougoslavie prolétarienne. Mais le pillage et la politique contre-révoittionnaire ne suffisent pas demontrer « la rigueur brutale des lois du capitalisme monopoleur ». ProuventIls du moins que TU.R.S.S. n'est pas un pays socialiste ? Mais qui a jamais posé cette affirmation absurde en théoriciens et agitateurs staliniens qui, eux-memes, n'y croient qu'à moitié ?

Les véritables contradictions de l'économie de PU.R.S.S. Recherchant en vain des « contradictions capitalistes » dans la société tique, Djilas passe à véritables contradictions de l'économie de l'U.R.s.s De ce fait, il se montre incapable de mettre le doigt sur les véritables méfaits de la bureaucratie. Comme toute société de transition entre le capitalisme et le sociausm, la societe russe « doit forcément réunir en elle des traits et particularités de ces deux formes de l'économie sociale ». (Lénine, « L'économie et la politique à repoque de la dictature du prolétariat », Œuvres Choisies II, p. 634). En son comme le disait Lénine, les forces du capitalisme et celles du socialisme sont gagées dans une lutte constante pour la suprématie. Du temps de Lénine et jusqu'a l'epoque de la collectivisation forcée de l'agriculture, cette lutte se produisit tiellement entre deux modes de production fondamentalement antagonistes : la petite production marchande de millions d'entreprises paysannes et la production de la grande industrie, propriété collectivisée. Cette lutte est aujourd'hui décidée en faveur du mode de production non-capitaliste. Ceci ne signifie cependant point qu'il n'y a plus de survivances capitalistes en U.R.S.S., bien au contraire. La lutte s'est simplement déplacée vers une autre sphère, celle de la distribution. Ce sont les privileges dans la sphère de la distribution que la bureaucratie défend avec une remarquable ferocité contre le prolétariat. Ces privilèges, dont nous avons esquissé plus haut l'origine historique, donnent un caractère capitaliste, bourgeois, aux normes de distribution soviétiques. Il n'y a la encore rien d'étonnant. ete prevu, et par Marx dans son passage celebre de la Critique du Programme de Gotha, et par Engels, sous une forme encore plus générale, quand il écrivit dans l'Antr-Dühring :

(8) Naturellement l'économie soviétique connaît éqalement des crises, comme toute l'économie non-capitaliste, mais ce sont des crises d'une autre nature que les crises capitalistes : crise de la qualité des marchandises, de la productivité du travail, du rendement, etc..

« Chaque nouveau mode de production ou forme d'échange est au début entravé non seulement par les vieilles formes et les institutions politiques qui leur correspondent, mais également par le vieux mode de répartition. Il est obligé de se battre dans une lonque lutte pour obtenir le mode de répartition qui tui correspond. » Là où il y a quelque chose de nouveau, imprévu par nos ces normes de répartition bourgeoise tendent pas à diparaître loppement prodigieux des forces productives que connaît l'U.R.S.S., mais se renTo penduit contraire constat mettre entrante ne pre leges de la soutee, catit qui exerce le pouvoir politique sur la base du mode de production non-capitaliste donné (propriété collective des moyens de production, planification, monopole du commerce estérieur, etc.). De ce fait, l'évolution qui, normalement, aurait dû être une évolution plus ou moins rectiligne dans le sens socialiste devient une évolution contradictoire. Les forces productives réclament de plus en plus l'égalité, la gestion démocratique, l'adaptation du plan aux besoins des masses. La gestion bureaucratique qui s'y oppose est le frein principal sur la voie du développement socialiste. Ce frein doit être éliminé par une révolution politique - politique et non pas sociale parce qu'elle ne modifiera ni le mode de production ni le regime de la propriete, mais au contraire assurera pour la première fois leur plein épa-

En assurant d'énormes privilèges, la bureaucratie ne limite nullement son action néfaste à la seule sphère de la distribution. Les normes de distribution surannées, rétrogrades, réagissent à leur tour sur la production et y introduisent de multiples clements de désorganisation, y tendent constamment à faire éclater la planification. Pour défendre ses monstrueux privilèges, la bureaucratie est obligée d'exclure le prolétariat de toute participation à la gestion des entreprises et d'y introduire un régime de terreur et de délation. De ce fait le seul contrôle efficace, celui des masses, est éliminé de la planification. Pour combattre l'irresponsabilité du bureaucrate individuel, la bureaucratie est obligée de retourner au contrôle de la rentabilité pure et simple (9). Mais cette rentabilité introduit inévitablement dans l'économie soviétique les rapports bilatéraux et contractuels entre trusts, la tendance à la renaissance d'un marché de moyens de production et le développement de marchés parallèles pour réaliser des objectifs irresponsablement posés par le plan. En meme temps se developpent, aux échelons inferieurs, par réaction aux revenus réels trop bas, le vol, la migration des travailleurs et le gaspillage sur une vaste échelle. Voilà où se manifeste toute l'action économique pernicieuse de la bureaucratie ! Cette critique de la bureaucratie est la seule efficace, car elle ne lui attribue ni le Dnjeprostroi ni la mécanisation de l'agriculture, mais seulement la gabegie. l'arbitraire et la violence odieuse, parce qu'inutile et désorganisatrice de la marche vers le socialisme.

Djilas (p. 31) ne voit pas quelle différence il y a « en ce qui concerne la masse et le caractère de la plus-value appropriée, entre le directeur général d'un trust capitaliste d'une part et les propriétaires formels d'autre part. » • D'ordinaire, il n'y en a pas, ajoute-t-il, et lorsqu'il y en a, elle est parfois au détriment des propriétaires formels. » Le tout est de savoir ce qu'on appelle les « propriétaires formels ». Il est vrai que des centaines de milliers de petits actionnaires possédent infiniment moins de pouvoir et de revenus que les directeurs des trusts geants. Mais les queiques grands actionnaires qui contrôlent ces trusts, grâce a actions, peuvent se débarrasser directeurs quand ils le jugent utile, ce qui d'ailleurs arrive fort souvent. Ce n'est pas par hasard que tout directeur d'une grande entreprise capitaliste aspire devenir à tour actionnaire et co-propriétaire. Seule la propriété peut sa position.

position du bureaucrate soviétique individuel n'est pas plus de son collègue, le directeur américain. Il peut perdre ses privilèges, liés uniquement à sa fonction, à la moindre inattention et s'en aller rejoindre les « directeurs » soviétiques qui remplissent par milliers les camps de travail C'est pourquoi il cherche par tous les moyens à assurer ses privilèges pour lui et

Usa famille. Cela exige le pouvoir de disposer librement des moyens duction en dehors de ce qui apparait pour lui de plus en plus comme la tyrannie du plan. Parce que l'Etat s'oppose à cette tendance et reste de ce fait un Etat ouvrier malgré ses déformations bureaucratiques monstrueuses, il n'y a pas eu jusqu'à nos jours un rétablissement de la propriété privée des moyens de produc-

(9) C'est après le deuxième plan quinquennal qu'eut lieu cette réforme importante de l'économie russe. Le spécialiste soviétique des questions financières. explique que prites de l'Efet, Sont gérées comme des entreprises juridiquement indépendante propriétés de l'Etat, sont gérées comme entreprise reçoit de l'Etat, pour son usage exclusif, de l'équipement et du capital (argent) Elle opère ensuite indépendamment, avec sa propre comptabilité compte en banque à elle, des crédits qui lui sont ouverts, et finalement avec le droit de réaliser un certain profit ». (The Soviet Financial System, 1945, p. 8, 9) 28 tion, qui se trouve dans la logique des aspirations et tendances de chaque bureaucrate individuel (10).

La forme du surplus produit par toute société, et la forme de son appropriation, c'est ce qui détermine les rapports de production : cette pensée profonde que Marx note en passant dans le troisième volume du Capital, en terminant l'analyse ardue de la rente foncière, est reprise par Djilas (p. 20). Il n'en soupçonne pas la portée; elle détruit de fond en comble sa théorie du capitalisme d'Etat. Car quelle est donc la forme d'appropriation spécifique du capitalisme? Et cette forme subsiste-t-elle encore en Union Soviétique? Djilas aurait dû lire jusqu'au bout le passage du Capital dont il ne cite que le début. La suite de ce passage permet en effet de mieux comprendre que la dégénérescence monstrueuse de PEtit ouvrier ne signifie nullement un changment qualificatif de l'infrastructure sociale. Marx écrit en effet :

* C'est toujours le rapport direct entre les propriétaires des conditions de production et les producteurs immédiats - rapport dont la forme correspond toujours et de façon naturelle à un stade déterminé dans le développement des modalités de travail et donc de sa productivité sociale - c'est toujours dans ce rapport que nous trouvons le secret intime, le fondement caché de tout l'édifice social, et par conséquénce aussi souveraineté et de dépendance l'Etat. Cela n'empêche pas que dons-nous, quant aux conditions de la forme politique revêtue par le rapport de en un mot de toute la forme spécifique de la même base économique

→ la même, entenprincipales - peut, sous l'influence de diverses conditions empiriques de données historiques agissant du dehors, conditions naturelles, différences de race, etc. présenter quant à sa manifestation des variations et des gradations infinies, dont la compréhension n'est possible que par l'analyse de ces circonstances empiriques données. » (Capital, tome III. vol. 14 de l'édition Costes. p. 71-72 1946, Paris. C'est nous qui souliqnons.) On croirait ce texte rédigé spécialement pour s'appliquer à la « question russe », tant il éclaircit le problème! L'économie russe, ce n'est plus le capitalisme, car ce ne sont plus des prolétaires et des propriétaires bourgeois privés des moyens de production qui se trouvent en face. La jorme nouvelle du rapport entre production et accumulation (appropriation du surproduit) correspond à un stade nouveau dans le développement des modalités de travail, le stade de transition entre le capitalisme et le socialisme. Cette base économique principale présente, par suite de données historiques agissant du dehors (l'isolement de la révolution russe) et de conditions naturelles (l'état arriéré de l'ancienne Russie) une gradation vraiment « infinie » avec ce que serait la société de transition, disons, des U.S.A. ou de la Grande-Bretagne, et même avec ce qu'elle a été en Russie au lendemain de la révolution. Mais il reste toujours la même base économique quant aux conditions principales, aussi longtemps que les rapports de propriété caractérisant cette société n'ont pas été bouleversés.

Les tendances « nouvelles » du capitalisme Toute théorie a sa logique. Obligé de rendre cohérente sa théorie du capitaTisme d'Etat en l'appliquant au monde capitaliste, Djilas est amené à défigurer les tendances de développement du capitalisme après avoir défiguré celles de YU.R.S.S.

Pour déterminer ce qu'il y a de « nouveau » dans le capitalisme d'aujourd'hui, par rapport à l'impérialisme tel que Lénine le décrit dans son ouvrage-clef, Djilas part d'une hypothèse de base non prouvée et en contradiction formelle avec les faits : « Le passage de la gestion de l'économie des mains du capitaliste individuel et du propriétaire légal et formel dans les mains des fonctionnaires... L'esprit combatfit et entreprenant des capitalistes les quitte et passe à des fonctionnaires « stimulés », en lesquels.. s'incarne le capital, ou pour mieux dire, la lutte pour la réalisation de la plus-value » (p. 17). C'est de là que découle pour lui le fait que • les mesures de capitalisme d'Etat ont pris des proportions énormes » dans les pays capitalistes.

La réalité - du moins dans les pays capitalistes typiques, comme les U.S.A., l'Allemagne, la Grande-Bretagne, le Japon, la France et VItalie - est tout autre.

(10) En 1950 parut à Harvard University Press l'ouvrage d'un savant amerjcain. Harold J. Berman: « Justice in Russia ». Cet ouvrage est d'un intérêt exceptionnel dans lequel, rapportant les conflits dont s'occupent les organes de juridiction soviétique, la nature contradictoire de l'économie soviétique apparaît mieux que jamais. , I existe un orqanisme spécial appelé Gosarbitrazh pour regler les procès intentés par les trusts et combinats soviétiques les uns aux autres (il y a eu 330.000 de ces procès en 1938 !) ou par l'Etat contre eux. Il apparait que les frusts commencent à vendre des machines temporairement inutilisées : qu'ils avaient essavé de vendre des usines entières : après l'intervention de l'Etat contre ces agissements, ils déquisaient ces ventes en locations; qu ils passaient des contrats fictifs pour obtenir des matières premières en dehors du plan: qu'ils utilisaient de multiples détours pour ne pas obéir à la législation sur les prix, etc...

Toute l'histoire de la propriété capitaliste est en définitive l'histoire de la destruction de la propriété en faveur d'une partie toujours plus restreinte de la classe bourgeoise. C'est le sens même de la tendance fondamentale du capitalisme, cele de la concentration et de la centralisation du capital. Mais le caractère dialectique de cette tendance consiste en ce que cette destruction de la propriété privée de milliers de capitalistes petits et moyens se fait au profit de la propriété privée des monopoleurs. Les nationalisations bourgeoises, telles que celles qui ont eu lieu en Grande-Bretagne, France, Allemagne, etc., ne démontrent nullement une tendance de destruction de cette propriété privée des monopoleurs, au contraire elles tendent à la renforcer, en améliorant les conditions générales de production par l'élimination de secteurs déficitaires, etc. Voilà pourquoi l'affirmation de Djilas Kp. 24), que les monopoles dans le capitalisme « ont aussi manifesté très puissamment... la tendance à üguider la propriété privée », tout court est tellement fausse !

Parce que le capitalisme monopoleur est basé sur la propriété privée des monopoleurs, il n'y a précisément pas dans le capitalisme de tendance à un monopole absolu et unique. Au contraire, comme Lénine le soulignait toujours « c'est justement cétte connexion de deux principes contradictoires, la concurrence et le monopole, qui caractérise l'impérialisme, c'est justement elle qui prépare sa faillite » (Œuvres complètes, XX, p. 347). Toute l'histoire des monopoles ,aux U.S.A. comme ailleurs, est en même temps l'histoire de la suppression de la concurrence, et de sa reproduction dans la sphère des monopoles eux-mêmes, comme dans les sphères écrasees par ceux-ci. Djilas a lu Bettelheim, mais de cette lecture il n'a tiré rien d'autre que la sta- d'autre que la statistique peu convaincante sur « l'accroissement du nombre de fonctionnaires de 19,1 % en 1925... à 20,4 % en 1939 » et que la création des Hermann Goering Werke ! Rien sur la reprivatisation de nombreuses entreprises capitaistes par les nazis, après leur renflouement par l'Etat avec les deniers publics ! Rien sur les mesures de cartellisation obligatoire sous la haute protection de l'Etat! Rien sur le fait que les « dirigeants de l'économie », investis de pouvoirs gouvernementaux, furent, sous les nazis, les monopoleurs les plus puissants dans chaque secteur industriel ! Il est triste de constater combien une théorie erronée rend incapable même la lecture objective d'un livre.

Quand l'Etat intervient de plus en plus dans l'économie capitaliste, il le fait pour renforcer la position, les pouvoirs, les profits et la propriété des capitalistes monopoleurs. Quand ,en : unique », il ne le fait pas en stabilisant ou en augmentant, mais en ayant détruit la U.R.S.S., l'Etat représente un * monopole économique position, le pouvoir, la propriété et les profits des capitalistes monopoleurs. Dans les pays capitalistes, les monopoleurs, en tant que classe, se sont soumis l'Etat à un degré iamais connu dans le passé. Ils sont devenus eux-mêmes l'Etat, grâce à un degre jamais ce l'union personnelle capitalistes (11). H tant que classe ; il liste contemporain.

En partant de croissante entre les hommes d'Etat, les généraux et les grands n U.R.S.S., au contraire, l'Etat a détruit les monopoleurs en représente exactement la négation dialectique de l'Etat capitasa base erronée, Djilas en arrive ensuite à quelques-unes de ses offerte nar idées • nouvelles » sur le capitalisme contemporain. « L'aide gratuite » offerte par les U.S.A. aux pays capitalistes moins développés lui paraît une « forme nouvelle » de l'expansion capitaliste (p. 43-45). D'après lui, « les monoples (américains) sont hostiles à ce genre d'affaires » (p. 45) mais espèrent retrouver au bout de ce processus leurs superprofits. L'idée que ces monopoles connaissent une baisse de bénéfices est également implicite dans la remarque (p. 18) que les monopoleurs poussent de sincères clameurs contre les mesures fiscales « socialistes » des gouvernements américains et anglais qui leur enlèvent jusqu'à 90 % de leurs revenus ! Or, les bénéfices nets des « corporations » américaines après déduction des impôts, ont atteint après la deuxième guerre mondiale un niveau jamais connu dans le passé. Un tel « socialisme » est évidemment choyé par les monopoleurs !

Faut-il rappeler à Djilas que Kardelj, dans son rapport sur la situation internationale devant le Cinquième Congrès du P.C.Y., a très justement caractérisé ces « dons gratuits » comme étant le financement par les contribuables américains des exportations de l'industrie et lagriculture américaines? (« Le Cinquième Congrès du P.C.Y. ». Le livre yougoslave, Paris 1949, p. 314-15.)

Qu'y a-t-il de « nouveau » dans tout cela ? Que l'Etat achète le surplus agricole et le stock dans les silos; qu'il donne d'immenses commandes de travaux publics aux usines menacées d'arrêt de travail, ou qu'il passe des commandes d'armements, il s'agit toujours d'une même et seule fonction propre à l'Etat de l'époque de décadence capitaliste: garantir la continuité du profit capitaliste privé aux frais de la collectivité ! Mais bien sür, cette véritable « tendance nouvelle », Djilas ne peut pas la mentionner, puisqu'elle ne confirme pas exactement sa théorie sur la similitude entre TU.R.S.S. et les « tendances capitalistes d'Etat » des pays occidentaux !

Faut-il rappeler en outre à Djilas qu'il n'y a aucune différence pour un business(1) Le cas hypothétique de « capitalisme d'Etat » prévu par Engels dans l'Anti-Dühring est de même l'opposé de la situation en U.RS.S., car les capifalistes continuent à y toucher le profit. Ce n'est que sa forme qui change, devenant rente en obligations d'Etat au lieu de dividandes d'actions individuelles. On peut même dire que, dans ce cas il n'y a qu'une suppression formelle et fictive de la propriété privée, car cellent cubsiste en tant que source de revenu d'une classe l 30 man entre un « don gratuit » et un « emprunt » non-remboursé sur lequel on ne touche pas d'intérêt ? En ce sens, les U.S.A. ont déjà « donné gratuitement » milliards de dollars à la Grande-Bretagne, la France, la Belgique, l'Italle pendant et guerre mondiale. D'ailleurs, comme Kardelj la dit justement au après la première Cinquième Congrès du P.C.Y., l'impérialisme américain utilise en même temps ces « dons gratuits obtenir un droit de regard et pratiquement un droit de toute l'économie, politique des investissements, commerce exte rieur, et le domaine colonial des pays si « généreusement Djilas oserait-il nier ces faits connus de tous et dont même les bourgeois européens se sont ouvertement ? Pourquoi ces véritables faits nouveaux disparaissent-ils brusquement de l'ana-yse de Djilas ?

sur de multiples contradictions que renferment les autres considéraPassons tiens de : Djilas sur levolution du capitalisme et venons-en à la conclusion la plus importante. L'impérialisme américain peut se permettre rechercher la voie de pénétration pacifique dans les colonies métropoles concurrents, par la seule force de ses marchandises bon marché et de la libre concurrence (p. 53). Les rapports entre métropoles colonies d'autre démocratisent » dans le sens bourgeois du terme (p. 50). Et, en face de cette évolution, somme toute progressive, se place lU.R.s.s. qui " n'est pas en état de supporter une concurrence capitaliste normale » et est obligée de ce fait d'utiliser les c vieilles » méthodes de conquête et de colonialisme « par les armes » (p. 53).

N'est-ce pas tout simplement monstrueux? Il y a un an encore, à la veille de la guerre de Corée, les dirigeants du P.C.Y. et leur presse ont des centaines de fois affirmé que la lutte révolutionnaire des peuples coloniaux, leurs insurrections armées, leurs guerres de libération nationale représentaient un des aspects prédominants de la réalité d'aujourd hui. Tous ces mouvements se heurtent quotidiennement à la violence accrue et jamais égalée des armées impérialistes. Ou et quand les impérialistes français ont-ils commis tant d'actions sauvages et barbares qu'en mai 1945 en Algérie, en 1947 à Madagascar, et depuis 5 ans au Vietnam ? Aujourd'hui tout cela disparait complètement de l'analyse de Djilas, tout cela est ravé de la carte du monde d'un seul trait de plume et remplacé - o honte! - par la phrase sur la « démocratisation » (dans le sens bourgeois !) des rapports entre les colonies et les métropoles ! Que diront de cette nouvelle théorie de Djilas les millions d'Indonésiens, de Malais, de Malgaches et de Coréens dont les frères sont torturés. brûlés vifs, assassinés par l'impérialime pour le seul crime de vouloir vivre libres et indépendants"

Djilas feint d'ignorer que c'est précisément la richesse de l'impérialisme américain, son haut degré de développoment des forces productrices qui aujourd'hui de lui la puissance agressive pur excellence de ce monde. Cette richesse en effet au rétrécissement du marché mondial capitaliste, d'où ont été retirés non seulement T'U.R.S.S. et les pays de « démocratie nouvelle ». mais encore la Chine, et d'ou seront bientôt retirés toute une série d'autres pays coloniaux se libérant successivement. De même que l'Alemagne nazie, précisément à cause de son degré de développement des forces productives, frontières de Versailles et poussait inexorablement à la guerre, de même l'impérialisme américain étouffe aujourd'hui dans les limites de la « moitié du monde » qui lui reste ouverte. Il doit conquérir le monde entier pour ses capitaux et ses marchandises afin de pouvoir subsister. Mais pour que ses capitaux et ses marchandises puissent pénétrer veau en U.R.S.S., Europe orientale, en Chine, il faut y détruire le monopole du commerce extérieur, la propriété co lective des moyens de production et la planificatien de l'économie, et cela est possible non par « libre concurrence », seulement à coups de canon et de bombes atomiques. Voilà pourquoi l'impérialisme américain prépare la guerre est obligé de la préparer, par les besoins inexorables économie ! Voila ce qui se cache derrière les beiles paroles de la « lutte contre l'agression soviétique ».

Djilas recherche ce qu'il y a de « nouveau » dans le monde capitaliste depuis mais il ne mentionne aucune des tendances vraiment nouvelles qui dévoilent le visage hideux du capitalisme en putréfaction. Rien sur le fait que les forces productives se developpent plus globalement, qu'un développement pays ou dans un secteur et payé par des destructions énormes dans d'autres secteurs. et qu'ainsi se vérifie la vieille prédiction de Marx, selon laguelle les forces productives se transformeraient en force de destruction si elles ne mises à temps au contrôle conscient de l'homme! Rien sur la tendance prédominante à l'autofinancement qui a rendu les trusts monopoleurs largement indépendants du capital financier et abouti à un rapport nouveau entre eux! Rien sur le fait caractéristique déia mentionne précédemment. de la « garantie étatique profit capitaliste privé aux frais de la communauté » ! Rien sur le fait que l'économie de guerre et de réarmement devient de plus en plus la forme « normale » de la haute conjoncture capitaliste ! Rien sur le fait que la tendance à l'appauvrissement relative des prolétaires est devenue depuis longtemps une tendance à leur appauvrissement non seulement dans des pays arriérés mais même dans des pays jadis industriellement les plus avancés comme le Japon, l'Allemagne et même Grande-Bretagne! Et rien surtout sur cette contradiction essentielle du capitalisme contemporain, savoir que les masses sentent instinctivement cette faillite éclatante de « l'ordre » bourgeois; que de brusques crises économiques et politiques les poussent toujours à nouveau sur la voie de la lutte révolutionnaire ; que ces luttes sont devenues des phénomènes normaux non solaent dans des pays arriérés, mais même dans des pays avancés comme l'Allemagne, la France, l'Italie, la Beigique (et bientot la et que la poussée instinctive des masses pour saisir les usines et le pouvoir repré- Grande-Bretagne) ou elle réapparais: ait périodiquement, sente la réalité politique dominante de laquelle doit partir toute tendance du mouvement ouvrier qui n'est pas une tendance rétrograde et conservatrice.

Que signifie dans ces conditions la nécessité du « changement de programme, de tactique, de stratégie » du mouvement ouvrier dont Djilas parle (p. 50) alors que, pour la première fois, se développe une situation mondiale qui correspond aux prémisses objectives de la stratégie des premiers Congrès de PI.C.? Que signifie étrange remarque sur « le chaos, la méfiance et l'apathie dans l'actisurtout cette vité quotidienne du prolétariat sur notre globe » (p. 4) alors que jamais auparamillions de prolétaires été en lutte ouverte, révolutionnaire, quotidienne, avee le capitalisme décadent ? (12)

La révolution yougoslave et la théorie du capitalisme d'Etat. Djilas était parti à la découverte de l'essence des choses derrière les phénomènes apparents. Hélas, jamais un théoricien n'a été davantage aveuglé par l'apparence des phénomènes et ainsi rendu inapte à saisir ce qui est fondamental, essentiel dans le monde d'aujourd'hui! L'origine théorique de cette incapacité réside dans le caractère pragmatique de sa pensée. Il ne cherche pas à pensée des staliniens qu'il bafoue pour cette raison à juste titre, sa pensée tend a découvrir la vérité objective tout comme la justifier les tournants « pratiques » de la politique extérieure vougoslave (13). Ce pragmatisme s'explique d'autre part par le fait qu'en rompant avec le stalinisme qu'avait produit chez eux la brusque révélation de la nature contre-révolutionnaire et en cherchant « désintéressée », sous le choc du stalinisme — une explication matérialiste du phénomène de la bureaucratie soviétique ,les dirigeants du P.C.Y. n'ont jamais assimilé théoriquement les enseignements de la révolution permanente dont ils ont pourtant appliqué en pratique quelques commandements essentiels. Cette incompréhension théorique a réagi à son tour sur leur pratique et l'a fait dévier dans un sens opportuniste.

L'origine sociale de cette incompréhension est cependant ailleurs. La théorie du capitalisme d'Etat de Djilas est à la révolution yougoslave ce que la

« socialisme dans un seul pays » a été à la révolution russe: la tentative de justification idéologique d'un repli conservateur des dirigeants d'une révolution rieuse. Comme pour certaines couches dirigeantes du parti bolchevik à partir de

1923, la défense de cette révolution devient aujourd'hui pour les dirigeants yougoslaves un but en soi, abstraction faite des conséquences de certaines méthodes et tactique « de défense » pour le mouvement ouvrier international (... et pour

Yougoslavie). Il s'agit donc d'une déviation nationaliste d'origine petite-bourgeoise, pour laquelle, en Yougoslavie, la racine sociale doit être recherchée davantage dans l'ambiance paysanne et la pression impérialiste étrangère, que dans la force des tendances bureaucratiques combattues par le P.C.Y.

Toute l'histoire du mouvement ouvrier démontre qu'on ne peut défendre à la longue une conquête ouvrière sans l'étendre. Telle est la nécessité de la permanence de la révolution formulée sous sa forme la plus générale. Mais n'ont le parler de lextension des conquêtes que ceux qui se démontrent capables

(12) Kardeli est allé plus loin et a dit que & nous vivons en fait dans une période de transition d'un système social à un autre, au cours de laquelle les facteurs économiques du nouveau système ont déjà remporté la victoire dans le monde * (< Questions actuelles du socialisme ». n° 1, p. 84) en se référant au haut niveau des forces productives et aux mesures

« capitalistes d'Etat » des pays cagitalistes ! Il faut le renvoyer à la belle remarque de Lénine :

« La proximité » de ce capitalisme par rapport au socialisme doit être pour les représentants véritables du prolétariat un arqument en faveur de la proximité, de la facilité, de la possibilité de réalisation, de l'urgence de la révolution socialiste, et non point un argument pour tolérer la négation de cette révolution et les tentatives pour farder le capitalisme »... et, ajouterons-nous, un argument pour découvrir une « nouvelle » stratégie pour le prolétariat | (uvres choisies,

Il. p. 217 < L'Etat et la Révolution »).

(13) La logique interne de la théorie du capitalisme d'Etat amène la pratique quotidienne du. P.C.Y. dans les questions internationales avec une rapidité étonnante sur des positions réformistes vulgaires. Le mouvement de Cucchi-Magnani en Italie, auquel ils ont donné un discret appui, s'est ouvertement prononcé pour la défense nationale contre « l'agression étrangère ».

La presse yougoslave a dénoncé l'aide de la révolution chinoise aux partisans du Vief-Minh.

alors que Mosha Pijade, dans sa brochure « La fable de l'aide soviétique à l'insurrection nationale Yougoslave » stigmatise la direction soviétique pour ne pas avoir apporté une telle aide aux partisans yougoslaves. Finalement, la revue yougoslave « Politique Mondiale » vient de déclarer dans son numéro du 6 juin (p. Ii) que la « réforme du système électoral (en France)

par une raison assez convaincante (!). celle de l'aspiration commune (des partis de la majoritél dont il est impossible de nier le caractère non-démocratique » « peut néanmoins (se) iustifier à la défense de la démocratie »... (|)

défendre les conquêtes déjà existantes. L'attitude de la IVe Internationale sur parfaitement la elle-même, dans les phases différentes par lesquelles elle a passé. Ce n'est pas par question yougoslave hasard que la IV Internationale a été la première tendance du mouvement ouvrier des mois, la seule! - à venir en aide à la Yougoslavie international - et pendant par le Kremlin et son blocus infâme. Ce n'est pas par proletarienne assiégée IV: Internationale a soumis à une critique implacable touhasard que cette meme et actions des dirigeants yougoslaves qui, à partir de la guerre de Corée, sont allées à l'encontre des intérêts de la révolution coloniale et, tes les paroles de ce fait du regroupement révolutionnaire de l'avant-garde dans les à l'encontre également que le trotskysme s'efforce depuis 28 ans de pays à chaque tournant de la situation les intérêts particuliers de telle couche, de tel pays ou de tel parti aux intérêts généraux du prolétariat internasubordonner

« ce qui peut se concevoir de plus noir et de plus abominable dans tional, qu'il officiels » (Djilas, ibidem, p. 9). N'est-il pas triste dans ces les milieux moscovites encore à leur V• Congrès, désignaient les trotskystes d'« espions fascistes », caractériser aujourd'hui notre voir ceux qui, mouvement comme « se trai remorque de la politique extérieure soviétique» ? (Kardelj, nant p. 94). soviétique a tiré de son expérience yougoslave

Djilas déclare que la bureaucratie la conclusion cela dangereuse pour le Kremlin. Nous pensons révolution prolétarienne est, par sa nature que cette compre même incontrô lable et pour un des facteurs déterminants de la politique extérieure soviétique destalinisme sur l'extension internationale de la révolution, car c'est là le seul hension est puis de longues années. C'est pourquoi nous avons basé notre lutte contre le moven pour que cette lutte cadre dans notre mission générale, qui est celle d'aider masses à abattre le capitalisme en agonie. L'expérience propre de l'avant-garde chaque fois à nouveau à la même conclucommuniste dans chaque pays l'amène sion. Qu'il y ait une véritable démocratie intérieure dans le P.C.Y. ou non; que le point de vue révolutionnaire puisse s'y exprimer ou qu'on le fasse taire administrativement (14), nous sommes sürs de retrouver tôt ou tard les meilleurs comcommunistes yougoslaves sur ces positions.

(14) L'Etat vougoslave a commencé à dépérir, mais pas encore suffisamment cependant pour autoriser la publication des œuvres de Trotsky. même aux frais de la IV* Internationale. Quand Lénine et Trotsky étaient au pouvoir en Russie, ils n'empêchaient nullement, à notre connaissance, les communistes de gauche de défendre par la parole et les écrits, la théorie du capitalisme d'Etat. Il est vrai que leur Etat ne dépérissait nullement...

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