Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › vol. 9, n° 5-7

J'ai revu Mussia

Suzanne Leonhard · Quatrième Internationale, vol. 9, n° 5-7 · mai-juillet 1951 · p. 18-20 · 1 580 mots

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Quand j'arrivais en janvier 1938 à Sowchos Kotchmess (1) j'appris que la Veuve de Joffe, l'ancien ambassadeur soviétique à Berlin, s'y trouvait. Adolphe Joffe avait été un ami intime de Trotsky et s'était suicidé le 16 novembre 192T, peu après le dixième anniversaire de la Révolution et deux jours après l'exclusion de Trotsky et Zinoviev des rangs du Parti bolchevik, parfaitement conscient que Staline avait déjà le pouvoir dans ses mains et qu'il allait l'utiliser pour détruire définitivement tous ses adversaires. Je me souvenais d'une réception à l'ambassade soviétique de Berlin, Unter den Linden, en 1920, Adolphe Joffe, un homme qui presentait bien, en était à son second mariage, Sa première femme avait été une rare beauté, de type nettement classique. Sa seconde femme incarnait la grâce et le charme.

chaque réception à l'ambassade, la jeune et brillante Maria Michailovna gagnait tous les cœurs. Joffe et sa jeune femme formaient réellement un couple, beau et intéressant. Tous deux étaient inégalables comme hôtes par leur conversation, leur esprit, leur doigté et leur amabilité. Comment allais-je maintenant trouver Maria Michailovna ?

Je devais l'apprendre le lendemain matin. Je parcourais notre tente et, dans le passage obscur, une femme vint vers moi, vêtue comme tous les prisonniers de pantalons ouatés et d'une casquette avec des pattes d'oreille, Du visage il n'y avait pas grand chose d'autre à voir que les yeux, mais ceux-ci me firent dire : « Madame Joffe, est-ce possible ? ». C'était elle et elle se souvenait de moi comme « la jeune amie intéressante de Madame X ». Finalement nous nous sommes toutes deux mises à rire, en nous voyant ainsi.

Nous fixions rendez-vous pour le jour de repos suivant, et Maria Michailovna eut ainsi l'occasion de me préciser les circonstances de la mort de son mari. Joffe avait laissé un testament politique, adressé à Léon Davidovitch Trotsky. Le N.K. V.D. s'était empressé de le saisir, mais Maria Michailovna en connaissait néanmoins le contenu. Joffe écrivait qu'il s'était décidé au suicide parce que sa vie avait perdu son sens. Sa maladie l'empêchait de reprendre la lutte active, qui exigeait maintenant une très grande force. Il était convaincu que sa mort servirait davantage la cause léniniste qu'il n'aurait pu le faire par sa vie. Sa mort pourrait contribuer à arrêter le parti sur la voie de Thermidor, Il fallait considérer son suicide comme une protestation contre ceux qui avaient dégradé le parti au point où celui-ci ne réagissait plus contre l'exclusion de Trotsky. Elle avait été déportée avec son fils Volodja d'abord au Turkestan et puis à Tomsk, et arrétée tard dans l'été de 1936. De son fils elle avait encore récemment reçu des nouvelles. Il avait terminé l'école le premier avec les plus hautes distinctions, mais n'avait pas été autorisé à entrer à l'université. Plus tard, la mère ne reçut plus de lettres de lui.

Maria Michailovna Joffe, ou Mussia comme je la nommais, était une personne extrêmement courageuse, vivace, avec de rares dons du cœur et de l'esprit. Elle Se caractérisait aussi par une camaraderie exemplaire, Elle prenait toujours vivement part au sort d'autrui. Elle était très appréciée au travail. Le chef agronome la désigna comme brigadière pour la récolte de printemps et elle le resta de facto même après qu'une disposition « d'en haut » interdit de donner aux trotskystes des postes supérieurs au travail. Dans les rapports officiels de travail, on désigna de jure quelqu'un d'autre comme brigadier. De même qu'elle était très appréciée au travail par ses supérieurs, elle était également aimée par ses ouvrières. Toutefois, il y avait comme partout des poltrons. La crainte de certaines femmes était si forte qu'elles faisaient un large détour pour éviter le coin de la tente où demeuraient les « vraies trotskystes » Maria Joffe, Vera Glidermann et Rosa Solnzewa.

(1) Camp situé sur la rivière Ussa (affluent de la Petschora). 18

Tout au contraire j'essayais de rencontrer ces trotskystes honnis à la toilette matinale pour échanger quelques souvenirs personnels ou politiques, et je fus très émue quand, une fois, Mussia attira mon attention sur le fait qu'il pourrait être éventuellement dangereux pour moi comme étrangère d'être vue dans la société de trotskystes.

Be noubuerai jamais la soiree du ler mai. Nous devions nous lever pour 1 ecepuon dun « ordre du camp ». Quelques soldats entrèrent et lun d'eux lut 1 * Prikaz » (ordre). On y faisait savoir que des prisonniers pour crime de banditisme avaient été transférés à Workuta et y avaient été aussitôt fusillés. On donna lecture de la liste des bandits « fusillés ». Il s'y trcuvait d'anciens membres éminents du parti, parmi lesquels un ancien ami de Jotte, J., avee lequel Mussia avait vécu dans l'exil après la mort de son mari. Elle resta immobile pendant la lecture de cette nouvelle affreuse et ne sourcilla pas. Je l'admirai.

Plus tard, Maria Michailovna me raconta les détails de cette affaire. novembre 1936, des prisonniers politiques avaient engagé à Workuta, sous direction d'un groupe trotskyste clandestin bien organisé, une grève politique de la faim afin d'imposer certaines revendications : séparation des éléments criminels d'avec les prisonniers politiques; droit de recevoir des journaux, etc. Ces revendications avaient été soumises à la troisième section (N.K.VD. du camp). Beaucoup de grévistes moururent au cours de la grève qui dura trois mois et demi, d autres furent déportés dans d'autres camps et peu nombreux furent ceux qui continuèrent le mouvement jusqu'en février 1937. Finalement on les nourrit de force. La répression fut déclenchée un an après le début de la grève. De nombreux militants dans le camp furent arrêtés. Tous les dirigeants de la grève et mouvement de refus de travail furent envoyés après un voyage d'un jour à la prison du camp « Kirpitschnyj Sawod ». On y fusilla plus de 300 prisonniers politiques en mars-avril 1938. Seuls les noms de quelques fusillés furent communiques : ce furent ceux dés principaux dirigeants trotskystes.

Une fois Maria Michailovna se foula le pied et fut affectée pour quelques jours à la brigade chargée de l'épluchage des pommes de terre qui se composait d'invalides et de détenus temporairement inaptes au travail. Le travail n'était pas du tout agréable, car les pommes de terre étaient gelées et dures comme des pierres et il fallait d'abord les tremper dans l'eau chaude pour pouvoir les peler Mais je me suis ensuite souvent rappelée avec plaisir ces jours, quand Mussia et moi étions assises devant l'énorme baquet et travaillions, pendant que nos conversations nous entrainaient très loin des pemmes de terre gelées et de la misérable existence de prisonnières. Et il importait peu que nos collègues, deux paysannes russes nous traitent d' « intellectuelles idiotes » parce que, dans ce travail inhabituel, nous restions loin derrière elles malgré tout notre zèle et notre bonne volonté.

Alu début de juin, je fus destinée, comme entièrement inapte au travail, à être transportée au camp d'invalides d'Adak (2). L'habituelle méthode de chicane nous valait d'apprendre à la dernière minute un tel changement de résidence * Rangez vite vos affaires ! ». Je n'eus pas le temps de faire mes adieux à mes amis qui se trouvaient au travail. D'autant plus grande fut ma joie de voir Mussia enjambant des matériaux, accourir au quai et sauter dans notre bateau: « Suzanne chérie, j'apprends que vous partez... » Elle était essouflée. « Si vous apprenez que je suis envoyée à Workuta, vous saurez ce que cela signifie.. » (Elle faisait allusion au fait que souvent des emprisonnés n'étaient envoyés à Workuta que pour y être fusillés). Nous renouvelâmes le serment que nous nous étions fait, que celle de nous qui survivrait au séjour dans le camp et serait « libérée » chercherait à trouver quelque chose du fils de l'autre. Mon Volodia et le Volodia de Mussia avaient sensiblement le même âge. C'eut été un devoir pour moi, au cas où quelque chose survenait à sa mère, de donner un foyer au jeune Joffe, et je pensais avec sérénité que mon fils en cas où je disparaitrais, pourrait trouver un foyer chez Maria Michailovna.

Lorsque je revins à Kotschmess quatre ans plus tard, Mussia n'était plus là. Peu de temps après mon envoi au camp d'invalides d'Adak, elle avait été envoyée à Workuta, mais elle n'y fut ras fusillée. Plus tard, elle fut renvoyée dans camp méridional de Tschibiju. Malgré plusieurs tentatives, je ne suis pas parvenue à rétablir des regations avec elle, La correspondance entre prisonniers est strictement interdite. Mais il est impossible d'empêcher que de petites lettres soient sou-

(2) Sur la rivière Ussa.

INTERNATIONALE vent transmises au cours de déplacements d'internés d'un camp à un autre. Mais cette poste entre prisonniers est, on peut l'imaginer, incertaine. Il arrive fréquemment que le porteur détruit en route le message, à lui confié, par peur d'une fouille corporelle ou par manque de papier à cigarette. Il est donc tout à fait possible que Mussia m'ait écrit ou que mes lettres ne lui soient pas parvenues. J'appris un jour que son frère était à Workuta. J'écrivis aussitôt à ce M. Girchstein que j'avais autrefois connu au cours d'une étape mais je ne reçus aucune réponse.

De même, les efforts que je déployais entre 1946 et 1948, directement de Sibérie, furent sans résultats. Je n'ai rien pu apprendre de certain au sujet de Muasia ou de son Wolodia.

A Moscou, pendant rété de 1948, on m'a dit que le jeune Joffe avait été fusillé en 1938.

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