Dans le front socialiste italien il y a eu toujours des remous après 1945; ces dernieres semaines, meme les eaux staliniennes ont été troublées.
Les événements sont connus. Deux députés staliniens, Cucchi et Magnani, ont quitte le parti et ont constitué un «Comité d'action pour l'unité et l'indépendance du mouvement ouvrier». Des dirigeants locaux de la région émilienne, quelques administrateurs de mairies (d'autres régions aussi), des éléments liés à eux pendant la lutte anti-naziste les ont suivis, en sortant spontanément du parti ou en en étant exclus à cause de leur attitude envers les «traîtres».
Sur quelles positions la rupture s'estelle produite et quelle est sa signification ?
Les déclarations de Cucchi et de Magnani à la presse, la brochure qu'ils ont publiée, l'échange d'opinion qu'un dirigeant de leur mouvement a eu avee un de nos militants italiens nous offrent des éléments de jugement. Ils n'ont naturellement pas de position claire bien déterminée, pas de plate-forme complète et, dans ce sens, il serait impossible de les cataloguer. Mais les thèmes fondamentaux, qu'ils ont indiqués comme cause de leur sécession, et certaines allusions à des problèmes particuliers nous permettent de trouver la place de Magnani et Cucchi dans le front de la gauche italienne.
D'après C. et M., le tournant décisif dans la politique du P.C. italien aurait été la constitution du Kominform. Depuis lors, ce parti est devenu un instrument de la politique de puissance de l'Union Soviétique; depuis lors, la bureaucratisation du parti aurait progressé à pas de géant. Par conséquent, M. et C. réagissent d'abord contre cette dépendance par rapport au Kremlin. Mais la forme spécifique de cette réaction indique qu'elle n'a pas шле signification révolutionnaire, mais social-démocrate ou centriste. D'après M. et C., le P.C. italien doit montrer son indépendance de Moscou en affirmant que les communistes aussi défendent leur patrie, dans le cas d'une agression, quel que soit l'agresseur. Bien sûr M. affirme qu'il ne croit pas une agression soviétique probable, mais il insiste tellement sur ce thème qu'il n'est pas possible d'avoir des doutesasur leurs réelles positions. Il s'agit d'une forme de socialpatriotisme qui se caractérise comme réaction à l'emprise stalinienne.
Un deuxième point essentiel de la rupture se résume dans la proposition suivante, tirée d'une déclaration des deux députés : «Nous pensons que la lutte pour le socialisme ne peut être séparée de la lutte pour la démocratie, qui doit etre detendue en tant que méthode et en tant que but. » Et ils critiquent le P.C. italien parce qu'il n'est pas partisan, en toute occasion, de la méthode démocratique. Par conséquent, les sécessionnistes sont convain us que la classe ouvrière peut conquérir le pouvoir sans révolution. Si on ajoute que sur le plan syndical M. et C. critiquent la C.G.T. à cause de son « nullisme», parce qu'elle fixe des buts excessifs aux luttes ouvrières, parce qu'elle se propose, en pratique, la désintégration économique et militaire pays, on aura un tableau assez clair de leurs positions.
L'orientation réelle des deux démissionnaires est confirmée par leurs contacts politiques. Ils sont déjà liés à certains hommes du P.S.U. (Parti de Romita et de Silone) et au groupe parlementaire du parti lui-même. Ils ont déclaré qu'ils ont confiance dans les socialistes du P.S.U. pour le renouveau du mouvement ouvrier italien. Ils ont parlé avec sympathie de la droite réformiste du P.S.L. (Matteoti) et ils ont déja des rapports avec des saragatiens oppositionnels. Le mouvement qu'ils ont créé en outre n'est pas une nouvelle organisation politique; il devrait être une liaison, une « apertura » entre les militants staliniens et les différentes formations socialistes qu'ils voudraient unifier dans un seul parti « socialiste et démocratique ».
Tout ce qu'on vient de dire nous permet de tirer les conclusions suivantes. La rupture de M. et C. est une rupture à droite et représente un courant subissant une pression petite-bourgeoise. Plus particulièrement le courant M. et C. subit la pression de ces couches de la petite bourgeoisie, qui avaient adhéré au stali- nisme pendant la résistance, le P.C. étant le parti antifasciste le plus actif (les adhésions personnelles de M. et de C. datent de 36; ils ont déclaré avoir adhéré au parti communiste comme au parti qui luttait en pratique contre le fascisme) et qui s'étaient liés au prolétariat par l'intermédiaire du stalinisme dans l'époque de la radicalisation ouvrière (années 4446). Le renversement de la situation politique et la reprise bourgeoise ont agi de telle façon que ces éléments subissent de nouveau l'attraction de l'autre pôle de la société. Et le fait que le P.C. à la suite du Plan Marshall, du Pacte de l'Atlantique et de la guerre de Corée a dû mettre à nu ses vrais liaisons avec la bureaucratie du Kremlin a précipité la rupture et l'a dirigée dans le sens qu'on a vu.
Cette évolution à droite de certaines couches petites-bourgeoises se manifeste aussi par d'autres voies. Il n'y a pas de doute par exemple, que le mouvement titiste, qui en Italie s'est regroupé autour du journal Politica Nuova, se compose aussi d'éléments sincèrement révolutionnaires, qui ont rompu avec le stalinisme sur la base de positions analogues aux positions du P.C. yougoslave, première phase. Mais il n'est pas moins vrai qu'une partie de ce mouvement - celle qui ie dirige actuellement en vertu de l'influence très concrète de ceux qui sont derrière la façade — représente un courant petit-bourgeois, qui se détache du stalinisme sur des positions droitières ou centristes de droite. Sur ce point il existe une liaison politique - et pas seulement potentielle - entre les titistes et le mouvement de M. et de C. On ne peut déterminer par avance dans quelle mesure M. et C. seront disposés à entrer dans l'orbite politique du P.C. yougoslave : mais, à part cela, leurs positions et celles des titistes peuvent en effet coïncider. Et il est significatif que les titistes non plus ne cachent pas leur sympathie envers le P.S.U. (les dirigeants vougoslaves aussi paraissent s'intéresser au P.S.U. depuis quelques mois).
On ne peut pas parler précisément du mouvement de C. et M. Eux-mêmes ne pourraient pas donner des indications précises. Mais il ne faut pas croire que le mouvement ait une grande ampleur; et les espérances que la bourgeoisie internationale a placées sur la « scission » du P.C. italien vont tomber bien rapidement. Il se peut que le P.C. italien enregistre d'autres départs, que les rangs de ses sympathisants s'affaiblissent. Mais comme il n'y a pas de secteurs tellement larges de petits-bourgeois dans le P.C., il n'y a pas de troupes très nombreuses pour Cucchi et Magnani. Sauf si l'on croit à un départ, sur cette base droitière, d'éléments ouvriers. Mais ce problème particulier se réduirait au problème général : est-il possible, dans la situation actuelle du capitalisme italien et dans les conditions spécifiques du mouvement ouvrier de la péninsule que des couches 38
N TER NATIONALE ouvrières considérables gravitent vers des positions social-démocrates ? Nous avons toujours penché pour une réponse négative; et nous n'avons aucune raison de changer maintenant d'avis.
A côté de l'affaire Cucchi-Magnani, d'autres remous se produisaient en même temps dans la gauche italienne. Le congrès du P.S.I. (Nenni) marquait la liquidation politique et organisationnelle de la fraction du centre (Lombardi, Pieraccini) qui en 48-49 avait dirigé le Parti. Cette liquidation signifiait la capitulation, en face du stalinisme, des intellectuels petits-bourgeois, leaders de la fraction et l'anéantissement de leur base. Mais le congrès du P.S.I. provoquait la renaissance d'une nouvelle droite réformiste. Etrange destin que celui du P.S.I.! A chaque congrès il y a des gens qui partent sur la droite. Au dernier congrès, le fils aîné de Matteoti a joué le rôle. tout en abandonnant la bataille à moitié à cause des rapports de force tout à fait défavorables. Mais quelques semaines après la clôture du congrès, la crise éclatait à propos d'un livre de Matteoti qui adhérait aux thèses du « capitalisme d'Etat» en Union Soviétique. Des mesures de discipline ont été déjà adoptées et l'exclusion est fort probable, malgré quelques hésitations de Nenni.
L'affaire Matteoti provoquait à son tour l'affaire de la Fédération de Rovigo (province de la famille du leader assassiné). Il s'agit d'une organisation autonome composée par des militants socialistes qui ont quitté Nenni après le congrès de Bologne et après la crise Matteoti. Elle se réclame de la plate-forme de 1892 du Parti Socialiste ! Son leader a déclaré qu'il n'est pas d'accord avec Matteoti, tout en ayant pris sa défense contre les dirigeants nennistes. Par conséquent, on devrait penser à une sorte de gauche social-démocrate, mais on ne peut pas prévoir si elle fusionnera avec la gauche du P.S.U.
Pour achever le tableau, entre temps -le P.S.U. (Romita, Silone) et le P.S.L.I. (Saragat) continuaient leurs éternels pourparlers pour l'unification. Au moment où nous écrivons cette note, l'unification paraît décidée, en principe; la proximité des élections administratives poussé dans cette direction. Mais l'affaire n'est pas définitivement dans le sac et on ne s'étonnerait pas d'une nouvelle rupture à la dernière heure. Et en tout cas on ne peut exclure que certains secteurs des deux partis, surtout du P.S.L.I., restent en dehors du parti unifié, en constituant d'autres mouvements ou partis. Quelle histoire de fous que cette « unification » des socialistes italiens!
Une attention moins grande - et pour cause — a été consacrée par l'opinion publique bourgeoise et stalinienne aux tendances qui se sont dessinées dans le parti stalinien en sens opposé au courant Cuechi-Magnani. Et pourtant, dans les derniers mois, il y a eu quelque chose
N dans cette direction. Pas d'affuires retentissantes, mais les vicissitudes de plusieurs militants qui, ayant compris le rôle et la nature du stalinisme, ont quitté le P.C. italien ou en ont été exclus par les méthodes bien connues. Deux exemles sont suffisants. A Turin, au mois de janvier, une militante élue au Conseil de la Municipalité en 1946, a rompu avec le stalinisme sur des positions de gauche (les staliniens ont accepté cette démission sans prononcer « l'exclusion »!). Dans un gros centre de Toscane, un vieux militant communiste, maire du pays et dirigeant local du P.C. italien a été exclu avec ses camarades de tendance. Et ces militants aussi critiquent le stalinisme tout à fait correctement.
Sur un plan un peu différent, la formation en février (après une conférence à Gênes) d'un mouvement anarchiste nommé « Groupes anarchistes d'Action rolétarienne » est aussi une manifestaprolétarienne » est aussi une manifestation de la crise (à gauche) du stalinisme. Il s'agit, dans leur majorité de militants qui ont rompu avec le P.C. italien à cause de sa politique opportuniste et qui, ayant adhéré à l'anarchisme, se battent pour une nouvelle orientation politique et organisationnelle des anarchistes. Ils ont adopté à leur conférence une plate-forme politique et syndicale qui, bien qu'erronée sur la question de TU.R.S.S., s'approche de certaines positions de notre mouvement.
En effet, on peut dire qu'aujourd'hui, plus que jamais, le stalinisme italien cache derrière l'apparence unitaire une différenciation politique réelle. Les déclamations enthousiastes des bureaucrates cachent la perte progressive de la confiance des militants du rang envers leur direction. Il serait exagéré de dire qu'il existe à la base du P.C. italien une ferme orientation léniniste, une compréhension claire de la nature du parti stalinien. Mais personne ne pourrait contester qu'il existe un malaise généralisé, un mécontentement croissant, qui va donner des résultats dans un futur plus ou moins prochain.
En conclusion, la situation de la gauche italienne est assez compliquée et des tendances contradictoires se dessinent. Tout cela découle, bien sûr, de la situation objective du pays.
D'un côté le prolétariat révolutionnaire s'aperçoit de la crise de celui qu'il croyait être son parti et des ferments critiques agitent le front stalinien. Et la petit• bourgeoisie radicale, sous la pression des événements, se détache du stalinisme et marche vers la droite, sans pour le moment franchir certaines limites (C. et M. se déclarent adversaires du gouverne-
TERNATIONALE ment et du Pacte Atlantique). L'absence d'un parti social-démocrate organisé solidement sur une large base empêche une évolution rapide de ces éléments et provoque l'éparpillement qui parfois touche à l'absurdité. Tout cela empêchera en dernière analyse que tous ces groupes puissent exercer une influence sérieuse dans la vie du pays, ne fût-ce que sur le plan parlementaire.
D'un autre côté, le renforcement de la social-démocratie et la précipitation plus rapide de secteurs petits-bourgeois vers le pôle de la bourgeoisie sont plus difficiles en raison de la situation de la classe dominante. La bourgeoisie italienne n'a pas réussi à stabiliser son équilibre; elle n'a pas réussi à lier d'une façon stable à sa politique toutes les couches petitesbourgeoises. Il arrive au contraire, justement dans la conjoncture actuelle, que des couches jusqu'ici liées assez étroitement, s'efforcent de se détacher, d'acquérir une plus grande autonomie, du moins sur certaines questions, ce qui se reflète, par exemple, dans la volonté de quelques social-démocrates saragatiens de quitter le gouvernement pour passer à l'opposition.
Une considération générale que l'on peut tirer de tout ce qui précède est la suivante: les fronts opposes ne sont pas compacts, l'alignement actuel n'est pas définitif. Cela signifle que la bourgeoisie italienne ne peut pas envisager l'aventure d'une guerre à courte échéance; cela signifie que le stalinisme n'a pas réussi à étouffer les ferments révolutionnaires dans la conscience des masses et que l'avant-garde léniniste a sa tâche à accomplir.
P. S. - Depuis que nous avons reçu cet article la tusion entre les deux organisations social-démocrates, le P.S.L.I. de Saragat et le P.S.U, de Romita, semble en voie de réalisation. Ies ministres du P.S.L.I ont quitté le gouvernement. Un accord a été conclu entre les deux directions prévoyant que le parti unifié, du nom de P.S.U.L.I., ne participerait pas au gouvernement mais voterait les crédits pour la défense nationale et accepterait le principe du pacte Atlantique. Reste à voir quelle attitude la « gauche» du P .S.U. (tendance Lilone) et le mouvement de Cucchi-Magnani prendront envers la perspective de cette fusion.
De son côté, le P.C. italien vient de tenir son Congrès à Rome, où Togliatti a fait une déclaration selon laquelle le P.C. cesserait toute opposition au gouvernement si celui-ci change la politique étrangère du pays.