L'Inde devant l'orage par Tibor MENDE (')
Ce livre a un titre prétentieux. En tant que journalisme à sensation, c'est un grand succès pour lequel il y a tout lieu de féliciter l'auteur. Mais le seul chapitre de valeur du livre est celui qui a trait à la révolte des paysans de Telengana, dans le sud des Indes, chapitre qui a été publié dans la revue Esprit. La région de Telengana n'a pas encore été soumise, malgré d'importantes opérations militaires qui, d'après le Manchester Guardian, journal modéré et favorable au gouvernement indien, sont comparables à «l'action de police » entreprise en Malaisie par les Anglais.
Le livre de Mende présente une grande prolixité de détails inutiles sur les moines, les mendiants et les singes qui, peutêtre, le rendent intéressant pour un public européen généralement peu informé sur les Indes, mais on peut se demander dans quelle mesure ils sont essentiels à un aperçu sérieux de la scène politique de ce pays.
Les misères de l'Inde sont sans aucun doute colossales, comme dans tout pays arriéré. Personne n'imaginait que l'indépendance allait résoudre tous les problèmes. Personne ne pouvait espérer que le gouvernement actuel fasse des miracles dans les trois ans suivant le départ des Anglais. Malheureusement, ceci est devenu le prétexte du nouveau régime pour ne rien faire du tout. Son bilan à ce jour n'inspire aucune confiance. La misère va croissant en raison de l'exploitation brutale des capitalistes et des gros propriétaires fonciers qui ont été les bailleurs de fonds du parti du congrès de Gandhi et de Nehru avant la conquête de l'indépendance.
La tragédie des Indes consiste dans le fait que la lutte nationale a été dirigée par les classes possédantes, tandis que les partis de gauche restaient pratiquement dans l'ombre. La responsabilité de cet état de choses incombe dans une grande mesure au Parti Communiste indien qui, pendant les luttes historiques de la décade de 1930, adopta une attitude sectaire et, à partir de 1941, collabora avec les Anglais contre le mouvement national. Le parti du Congrès en acquit la possibilité de se maintunir à la direction sans aucune contestation.
A l'arrivée au pouvoir de ce parti en 1948, on ne pouvait logiquement attendre de sérieuses modifications au statu que. Il eût été ridicule d'espérer qu'un Patel, par exemple, dont les relations avec les magnats du grand capital étaient bien connues, soutienne la nationalisation des Industries. Or, c'est ce Patel qui, de 1948 à sa mort survenue quelques mois auparavant, a été le vrai maître de l'Inde. Il est illusoire d'espérer que les gros propriétaires fonciers qui sont à la tête des gouvernements de province ou du gouvernement central procèdent à des réformes agraires. C'est cependant ce que Tibor Mende attend d'eux. Il est vrai qu'il ajoute que le Congrès est susceptible de devenir un nouveau Kuomintang. Il est regrettable qu'il ne se soit pas aperçu qu'il en a toujours été ainsi et qu'il en sera ainsi, car le Congres, des le debut, a représenté politiquement la même classe que le Kuomintang.
L'auteur semble avoir pour préoccupation principale la façon dont l'Inde pourrait éviter le sort de la Chine. Il est difficile d'éprouver la moindre sympathie pour un tel point de vue. En trois ans, le gouvernement indien a montré qu'il est incapable de résoudre un seul problème national ou agraire; or, sans une réforme agraire radicale, la condition des masses continuera à s'effondrer chaque jour davantage. Dans ces conditions, la seule solution possible semble etre celle de la Chine, à condition que, dans ce pays-clef de l'Extrême-Orient, se stabilise un véritable pouvoir prolétarien.
L'auteur prétend que les masses indiennes sont inertes, passives, etc. Il n'a pas la moindre idée de l'extrême combativité des masses indiennes dans leur lutte contre l'impérialisme; dans un livre sur les Indes depuis leur indépendance, il ne dit pas un seul mot sur ce mouvement pour l'indépendance.
Le présent gouvernement n'a fait que
(1) Les Editions du Seuil.
N très peu de choses. Il n'est pas sur le point d'abolir la grande propriété terrienne. Il n'est pas près d'exproprier les 600 princes qui, tous, ont d'immenses fortunes pouvant fournir le capital nécessaire à l'industrialisation. Si on excepte les P.T.T., les chemins de fer sont' à peu près la seule entreprise nationalisée aux Indes, et co fut réalisé par les Anglais bien avant l'instauration du présent gouvernement. Celui-ci n'a également rien fait pour diminuer le taux des naissances qui s'élèvent à 5 ou 6 millions par an. Dans un pays où la population s'accroît à un rythme aussi désastreux, rien n'a été entrepris pour rendre l'avortement légal. Bien au contraire, les médecins qui ont eu le courage de suggérer des solutions ont été chassés de leurs postes gouvernementaux.
Seul un parti ayant un programme de profondes transformations économiques et sociales pourrait opérer un changement à la situation; et l'expérience de la Chine a montré que seul le parti de classe des travailleurs peut le faire. C'est là le cœur du problème. Ce n'est certes pas la catastrophe que Tibor Mende voudrait à toute force éviter aux Indes.
Ne connaissant pas les masses indiennes en action, l'auteur ne saurait Imaginer qu'elles puissent se défendre. Il pense que le salut des Indes ne peut être assuré que si on trouve des gens capables et honnêtes pouvant mener à bien leur tâche, avec l'aide et l'assistance de l'étranger. Or ce n'est pas une question de personne. Il ne s'agit pas de savoir si Nehru est bon, et Patel mauvais; c'est un sujet sur lequel on pourrait
TERNATIONALE dire beaucoup. Mais tous deux ont soutenu le statu quo, et il n'y a pas de solution dans le cadre du statu quo, dans le régime social actuel.
Les Indes ne constituent pas un exemple mais un avertissement pour tous les pays luttant pour leur indépendance nationale. Toute lutte nationale dirigée par les classes possédantes est appelée à produire les mêmes résultats qu'aux Indes. Ceux qui, aux Indes l'avaient compris, étaient par leur nombre incapables d'exercer une influence décisive sur les événements. Le Parti Communiste ne pouvait rien faire car il a été en dehors de la lutte pour l'indépendance; il n'y a jamais participé, et, pendant la guerre, a même essayé de la saboter en collaborant avec les Anglais. Le Parti Socialiste était à l'avant-garde et pouvait, de par sa position dans la lutte, faire echec au Parti du Congres; mais il rompit trop tard avec celui-ci pour pouvoir faire quelque chose d'effectif. Ses attaches politiques lui coûtèrent le pouvoir.
Il n'y a vraiment aucune raison de partager le pessimisme ou plutôt le cynisme de Tibor Mende en ce qui concerne l'avenir des Indes. Avec la radicalisation croissante des masses et la conjoncture internationale favorable déjà créée par les événements de Chine, et que seuls des genspolitiquement ignorants peuvent méconnaitre, il y a déja la matière premice maitreun réel peti des travertereUn tel parti, ayant des perspectives hardies de changement social intégral, ne peut que suivre les traces de la Chine — eventualite que Tibor Mende semble redouter par-dessus tout. A. SEN.