Les 300.000 ouvriers de Barcelone qui, en pleine dictature fasciste, déclenchèrent le 12 mars dernier une grève générale totalement réussie, ont ramené les regards de lopinion publique mondiale sur la péninsule ibérique. Pour la bourgeoisie, spectacle représente une immense déception et une source d'inquiétudes nouvelles. Voilà le seul pays «sür» de l'Europe occidentale, la péninsule que le Pentagone voulait transformer en bastion imprenable, le barrage solide devant le « commueuropéen. Il est difficile de rendre responsable « l'impérialisme soviétique » des événenisme », atteint par la maladie que toutes les autres nations du continent phalangistes et staliniens se soient trouvés d'accord ments de Barcelone, bien que exagérer outre mesure le rôle joué par la squelettique agence catalane du bourgeoisie internationale ont dû admettre que l'immense misère du peuple espagnol, Kremlin, le P.S.U.C., dans événements. Les porte-parole plus intelligents de la le manque de vivres, les salaires de famine, le chômage chronique, l'exaspération de la population tout entière en face des vexations de la dictature, causes de la grêve. Mais ces causes signifient simplement que les masses espagnoles, comme les masses de la plupart des autres pays d'Europe, n'acceptent plus la vie indigne que le capitalisme décadent peut leur offrir. Elles attestent que la croisade anticommuniste de Wall Street n'est pas dirigée contre les crimes de Staline mais contre les aspirations socialistes révolutionnaires de l'immense majorité de l'humanité. Elles montrent les énormes chances de la révolution à notre époque où même ce dernier bastion du fascisme s'avère être miné de dynamite, prêt à sauter au moment opportun.
La grève générale de Barcelone porte un coup très dur à toutes les théories réactionnaires selon lesquelles un régime fasciste ne saurait être renversé de l'intérieur et pourrait s'écrouler qu'à la suite de secousses extérieures (défaites militaires diplomatiques). Aussi longtemps que les impérialismes « démocratiques» maintenu Franco dans un simulacre de quarantaine, que les partis antifaseistes petits bourgeois désignaient aux masses espagnoles TO.N.U. comme l'espoir de leur lihération, alors que la connivence secrète des « occidentaux » aveo le dictateur de Madrid se manifestait toujours davantage, l'apathie et la passivité se répandaient de plus en plus en Espagne. Mais au moment où TO.N.U., par un vote sans equivoque, a réhabilité le bourreau du peuple espagnol, ou le premier ambassadeur américain d'après-guerre a été reçu avec une pompe médiévale dans la capitale espagnole, à ce moment même la destruction brutale de toutes les illusions petites bourgeoises a agi comme un stimulant puissant sur les travailleurs catalans. Ayant compris qu'ils ne pouvaient dorénavant compter que sur leurs propres forces, les ouvriers de Barcelone ont mesuré ces forces dans une première action pleinement réussie.
La grève générale de Barcelone ne représente pas une action de désespoir objectif ni issue. Elle est le point culminant d'une véritable montée qui s'était dessinée depuis un mois en Catalogne. Des manifestations d'étudiants furent au commencement de cette montée. La magnifique grève des usagers du tramway 1°° au 4 mars marqua une étape nouvelle. L'utilisation de la plate-forme du Congres des syndicats phalangistes pour exprimer le mécontentement populaire en démontra la profondeur imprévue. La manifestation monstre qui accompagna la grève générale de Barcelone même, ainsi que la discipline et la combattivité des masses, démontrérent nettement la signification politique indéniable de l'action ouvrière. La prolonau delà des 24 heures initiales, dans les principaux centres industriels de Catalogne en dehors de Barcelone, montra qu'il s'agit d'un mouvement dépassant les limites d'une ville. Cette montée et l'amplification rapide de la lutte ouvrière ont été facilitées par le fait qu'a deux reprises les autorités franquistes ont dû capituler devant la volonté populaire : une première fois, après la grève des usagers du tramway en retirant l'augmentation de 0,40 a 0,70 peseta; une seconde fois, en annulant leur décret d'interdiction de paiement des heures de grève.
Que le prolétariat espagnol se soit trouvé ainsi à la pointe du combat contre la dictature fasciste n'est pas étonnant pour qui part d'une juste évaluation des forces de classe en présence. Mais qu'une importante partie de la bourgeoisie des universités, pourtant embrigadée dans l'organisation fasciste, ait joué un rôle actif dans les émeutes qui précédèrent la grève des usagers du tramway, voilà qui apporte un nouvel élément d'appréciation de la menace qui pèse actuellement sur la dictature franquiste. Le mécontentement s'est généralisé et a passé à la recherche de formes d'expression actives, au point qu'une grande partie de la bourgeoisie commence à ne plus considérer Franco comme un barrage au processus révolutionnaire mais objectivement comme un accélérateur de celui-ci. L'incapacité de la répression franquiste a empecher la greve generale de Barcelone doit encore plus accentuer ces appréhensions des capitalistes. Pour ceux-ci, Franco devient de plus en plus gênant. Se débarrasser de immense appareil parasitaire du regime, remettre l'ordre dans l'économie, s'intégrer dans le circuit « normalisé» du marché mondial et profiter du boom international du réarmement, - autant de raisons importantes plaidant en faveur de l'élimination de la dictature. S'il s'ajoute Pincapacité Caudillo à conserver «l'ordre social », son règne devient irrémédiatement condamné.
C'est pourquoi la dictature a réagi à la grève générale par un effort désespéré de briser la résistance croissante des masses par une répression impitoyable. Elle sait qu'elle joue son sort dans cette répression. Si le calme se trouvait rétabli pendant une certaine période, Franco s'efforcerait de convaincre la bourgeoisie, une feis de plus, qu'il représente un moindre mal. Si une nouvelle explosion se produisait, serait rejeté par la bourgeoisie comme une arme rouillée. Déjà les rapports de presse montrent (New-York Herald Tribune, 15 mars 1951) que la répression n'a nullement intimidé les ouvriers; leur moral se relève grâce à la réussite de leur première action de grande envergure depuis la défaite de la guerre civile. Entre temps, dans les chancelleries internationales, diplomates yankee et diplomates britanniques ont engagé la discussion sur le cours à suivre: continuer à appuyer Franco au risque de provoquer la révolution ou préparer en vitesse une équipe de rechange qui canalisera le mécontentement ? Les deux onérations peuvent se mener parallèlement instruit par les exemples italien et français, il est probable que l'impérialisme américain jouera la carte Franco jusqu'au bout et deviendra ainsi, à sa façon, un des principaux fossoyeurs du capitalisme espagnol.
Pour la classe ouvrière internationale, la grêve de Barcelone contient un espoir et une promesse. Les travailleurs catalans ont affirmé, dans cette grève, leur volonté de se débarrasser eux-mêmes du fascisme s'ils recevaient une aide suffisante de leurs frères des autres pays. Ce serait la première fois dans l'histoire qu'une dictature fasciste s'écroule sous les coups du prolétariat lui-même. L'expérience passée du prolétariat espagnol, les liens intimes qu'il a établis pendant la guerre civile la classe ouvrière de l'Europe occidentale, la faiblesse du mouvement stalinien espagnol, tout cela permet d'affirmer que l'éclatement de la nouvelle révolution espagnole modifierait radicalement la situation du mouvement ouvrier international et mettrait à l'ordre du jour une nouvelle étape de la révolution européenne. C'est pourquoi il est du devoir des mouvements ouvriers de tous les pays, en premier lieu de ceux de France, de Grande-Bretagne et des Etats-Unis, de venir en aide par tous les moyens à leurs courageux frères d'Espagne. Il faut appeler toutes les organisations ouvrières constituer une unité d'action totale contre Franco. Par des meetings, des manifestations devant les légations franquistes, le boycott commercial complet on peut accélérer la chute du dictateur. Combien indigne apparait, grandiose événement de Barcelone, la pitoyable capitulation des sociauxdémocrates de Londres et de Paris qui, en tant que ministres de leurs gouvernements respectifs, échangent des ambassadeurs avee le sanglant dictateur de Madrid au moment même où leurs partis affirment une solidarité verbale avec les grévistes catalans. Un grand mouvement de protestation des ouvriers socialistes et syndiqués peut être soulevé contre cette action des Guy Mollet et Morrisson frappant dans le dos les héroïques ouvriers de Barcelone!
L'action du prolétariat espagnol impose au prolétariat international une action de solidarité en tant que devoir primordial. Mais sa tâche ne s'arrête pas là. Plus l'Espagne approche d'événements importants et plus le mouvement ouvrier international a le devoir de réexaminer de façon critique le cours passé de la révolution espagnole, de tirer des défaites du passé les leçons qui s'imposent pour assurer les victoires futures, de soumettre à une analyse impitoyable les faiblesses et les insuffisances criantes des plates-formes actuelles des organisations ouvrières espagnoles. « La vague déchaînée des grèves qui aboutissent au sacrifice et à la défaite ou qui finissent sans résultats, est une des étapes inévitables de la révolution, c'est la période d'éveil des masses, de leur mobilisation et de leur entrée dans la lutte... Cepen- dant, ce qui fait dans l'étape actuelle du mouvement sa force, sa spontanéité, peut , ultérieurement devenir sa faiblesse. Admettre que le mouvement puisse continuer à être ahandonné à son propre sort, sans programme clair, sans direction, équivaudrait à admettre une perspective sans espoir. » Ces paroles prophétiques de Léon Trotsky, datant d'avant la dernière révolution espagnole, ont reçu une confirmation tragique, en octobre 1934, en juillet 1936, en mai 1937. Pour éviter que la future révolution espagnole ne connaisse un sort analogue, c'est aujourd'hui même qu'il faut lutter pour une plus grande clarification politique. A la lumière de l'histoire, il est certain qu'au début de la nouvelle révolution les partis qui ont conduit la guerre civile espagnole dans l'impasse commenceront par se retrouver, du moins pendant une période initiale, à la tête du mouvement des masses qui s'annonce.
A l'exception du P.O.U.M. et de certaines fractions anarchistes, ces partis s'époumonnent actuellement pour témoigner auprès de la bourgeoisie internationale de leur « modération » et de leur bonne volonté. On peut être certain qu'ils ressortiront tous les schémas, y compris celui du bloc avec les monarchistes, pour assurer une liquidation à froid du fascisme. Le mot d'ordre du « bloc de toutes les forces antifascistes » n'a pas d'autre signification : il s'agit de sauver le régime capitaliste en Espagne sous le couvert de l'accomplissement d'une « révolution démocratique ». A cette politique qui promettrait par avance à la future révolution un enterrement de première classe, les révolutionnaires espagnols conséquents opposeront le mot d'ordre de l'ALLIANCE OUVRIERE ET PAYSANNE de toutes les organisations prolétariennes contre la dictature. Ils mettront en avant un programme de revendications démocratiques et transitoires qui utiliseront les aspirations des masses pour aplanir la route vers une solution révolutionnaire de la question agraire, des questions économiques, de la question des nationalités et de la question du pouvoir. Îls partiront de la compréhension de la nature permanente de la révolution espagnole qui ne laisse en définitive d'autre alternative devant les masses que le choix entre la dictature sanglante de la bourgeoisie et la conquête du pouvoir révolutionnaire par le prolétariat.