Documents de la IVe Internationale

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La revue › vol. 9, n° 2-4

John L. Lewis

Harry Frankel · Quatrième Internationale, vol. 9, n° 2-4 · février-avril 1951 · p. 26-34 · 7 347 mots

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John L. LEWIS par Harry FRANKEL

Fourth International, organe théorique des trotskystes américains, a consacré son numéro de novembre-décembre 1950 à l'étude de quatre dirigeants du mouvement syndical américain : John L. Lewis, Philip Murray et Walter Reuther, du C.I.O., et Dave Beck, de l'A.F.L. Le but de ces articles était de montrer à quel degré de développement du mouvement ouvrier américain ces leaders avaient correspondu et, par suite, à définir les caractéristiques que devait avoir une nouvelle direction du mouvement américain en fonction des problèmes qui se posent à présent aux travailleurs des Etats-Unis.

Nous publions ci-dessous l'articie consacré à John L. Lewis, la figure internationalement la plus connue des dirigeants syndicaux américains.

John L. Lewis occupe aujourd'hui une position unique dans le mouvement ouvrier. Ne dirigeant que 3% des effectifs des syndicats américains, il est l'incontesté pionnier de développements nouveaux dans les luttes syndicales. Autocrate suprême, il dirige un appareil bureaucratique traditionnellement répressif, mais ses paroles et ses actions reflètent l'état d'esprit et les intérêts de la masse des travailleurs américains plus étroitement que ne le font les paroles et les actions de dirigeants de syudicats beaucoup plus démocratiques. Isolé. méprisé par tout le mouvement ouvrier « officiel », il jouit partout du respect le plus grand des militants de base.

Les tentatives des historiens du mouvement ouvrier et des biographes de Lewis cherchant à expliquer le «mystère » de Lewis sont condamnées à l'échec, aussi longtemps que leurs analyses portent sur des interprétations de la personne même

Les risques

Le Syndicat des Mineurs des EtatsUnis groupe les travailleurs dont le métier comporte de nombreux risques et difficultés. Les taux de mortalité et d'accident dans les charbonnages américains sont les plus élevés du monde. Au cours des années 1913-22, 4,4 personnes par 1.000 hommes-années étaient tuées dans les mines des Etats-Unis et du Canada. Ce taux dépassait 2 pour 1.000 seulement dans deux autres pays, l'Allemagne et l'Afrique du Sud.

Le taux de mortalité actuel est de près de 4 mineurs tués par million de tonnes de charbon extrait des puits, ce qui signifle que, dans une année moyenne, près de 2.000 hommes sont tués dans les mines. La fréquence des accidents dans les mines est trois fois plus élevée que pour l'ensemble de l'industrie américaine. Les accidents y sont bien plus graves, de sorte que le temps perdu par suite des accidents y est six fois plus élevé que pour l'ensemble de l'industrie. Chaque du leader syndical: Lewis serait un « égocentrique », il serait «ivre de puissance », il serait «têtu ». On ne peut saisir une époque historique dans les caractéristiques d'un seul homme. Si impressionnant que cet homme puisse être, il vit et travaille dans une société constituée par des forces beaucoup plus puissantes que celles qu'il peut manipuler a lui seul. Lewis a marque de son sceau puissant le mouvement ouvrier des EtatsUnis, mais ce mouvement ouvrier et son entourage ont façonné Lewis et déterminé le cours fondamental de son propre développement. Le «mystère » de John L. Lewis doit être déchiffré dans la compréhension de l'évolution de la classe ouvrière américaine depuis trente ans, et tout d'abord de l'évolution de I'U.M.W. (United Mine Workers), syndicat des mineurs, qui constitue la puissante base de Lewis. du mineur * matin, quand il descend dans son puits, le mineur peut penser qu'il a une chance sur dix d'être accidenté au cours de l'année de travail.

Les récentes luttes des mineurs ont porté leur salaire de base à un des niveaux les plus élevés de toute l'industrie américaine. Mais le salaire annuel du mineur est plus fortement limité que celui d'autres catégories de travailleurs. L'industrie charbonnière souffre gravement de cette maladie capitaliste particulière, la « surproduction ». La capacité de production de cette industrie s'est quelquefois approchée d'un milliard de tonnes par an, mais la production annuelle moyenne est intérieure à la moitié de ce chiffre, et la production au cours de la grande crise était tombée à moins d'un tiers de cette capacité. Même pendant les années de vaches grasses, la plupart des mineurs ne travaillent pas pendant une grande partie de l'année.

De 1923 à 1932, l'industrie n'a travaillé qu'à 60,4 % de sa capacité. En 1929, la meilleure année de la prospérité capitaliste « normale » aux Etats-Unis, le gain moyen d'un mineur américain était de

Travaillant dans les conditions les plus dangereuses à une tâche très pénible, dans une industrie qui les naintient constamment dans la misère, les mineurs sont naturellement disposés à riposter avec une grande combativité à leur exploitation. D'autres causes agissent dans le même sens. Les mineurs vivent dans de petits villages, ce qui tend à augmenter leurs liens de solidarité et à fortifier leur résistance aux pressions de la bourgeoisie. Les mineurs ne peuvent pas être organisés autrement que dans un syndicat d'industrie, et le syndicat des mineurs a été dès le début un syndicat d'industrie.

On n'y a jamais permis localement la discrimination à l'égard des Noirs. Le syndicat des mineurs n'aurait jamais pu pénétrer dans les mines du sud des EtatsUnis s'il avait suivi une politique de discrimination raciale et, sans les charbonnages du Sud, il aurait été mutilé et

Peu après son élection à la vice-présidence, Lewis était entraîné dans une bataille de grande envergure. La grève générale des mineurs de 1919 fut le prototype des luttes a venir des mineurs. Présidant le Congrès national de I'U.M. W. en septembre 1919, Lewis avait à faire facelà une assemblée tumultueuse représentant des effectifs en rébellion contre leur direction. Les mineurs, irrités par le blocage des salaires au cours de la guerre, étaient affamés par la hausse des prix durant et après la guerre. Ils votèrent à ce congrès, par deux mille voix contre une, une résolution demandant que le gouvernement devienne propriétaire des mines.

La revue libérale The Nation décrivit alors ce Congrès : « La direction dont la réputation avait été basée sur son habileté à négocier des contrats avec les patrons et à les faire respecter par les mineurs était attaquée comme conservatrice, réactionnaire et comme étant «le favori du patronat charbonnier ». Rappelons-nous que le Syndicat des mineurs était à ce moment une organisation bien plus démocratique qu'aujourd'hui. Les Congrès de lU.M.W. étaient toujours tumultueux, les délégués étaient organisés en tendances et fractions représentant différents points de vue, les groupes ouvriers de gauche y étaient bien représentés, et les militants de base étaient renommés pour le peu de respect avec lequel ils pouvaient traiter leurs dirigeants.

Lewis fut donc obligé de servir de porte-parole à la base de I'U.M.W. dans les plus beaux jours de cette organisation. Le Congrès de septembre 1919 exigea une augmentation de salaire de 50 %

N TERNATIONALE 588 dollars. En 1933, au point le plus bas de la crise, le gain moyen tombait à 235 dollars. Pour cette somme magnifique, le mineur risquait sa vie a 9 contre 1. constamment menacé. Le syndicat des mineurs a donc été dès le début un syndicat d'industrie combatif, organisé sans égard aux préjugés de race. En dépit de toutes ses faiblesses, I'U.M.W. dépassait de plusieurs têtes les autres syndicats affiliés à l'A.F.L. pendant les 1 remières années du mouvement syndical américain.

Lewis a commencé sa carrière comme assistant administratif dans le vieux syndicat des mineurs et l'A.F.L. Ses talents, son éloquence, son agressivité attirèrent rapidement sur lui l'attention de Samuel Gompers (1), qui le nomma conseiller juridique de l'A.F.L. en 1911. Retournant plus tard au Syndicat des Mineurs, il en fut élu vice-président en 1918. Depuis lors, lors, la direction de l'U.M.W. incomba effectivement à Lewis, le président nominal Frank Hayes étant un ivrogne qui abandonna pratiquement la conduite des affaires à Lewis. (celui-ei devant passer de 5 à 7,5 dollars par jour) et quelques autres revendications accessoires. Les magnats des houillères avaient l'appui de l'administration fédérale, qui soutenait la fiction que la première guerre mondiale continuait encore. be president Wilson employa comme représentant personnel au cours du conflit minier le Procureur Général Palmer, notoire pour sa répression antiouvriere (2). Un décret gouvernemental dinterdiction de faire grève fut demandé et obtenu par les patrons; les mineurs firent grève malgré ce décret d'interdietion. Dans ces événements, on voit déjà nettement un modèle des futures batailles de mineurs.

Lewis était lancé dans une formidable bataille de classe, avant même d'avoir pu s'établir à la tête de l'U.M.W. Il dirigea le syndicat en poursuivant la grève pendant plus de cinq semaines, en face du décret gouvernemental. Quand il arreta la grève, il le fit en déclarant : «Je ne combattrai pas mon gouvernement, le plus grand gouvernement du monde. » Et ce, quatre jours après la mise en accusation de 84 dirigeants de TU.M. W. pour infraction au décret gouvernemental. L'augmentation de salaire obtenue se chiffra à environ 1,50 dollar par jour. Lewis avait reçu le baptême du feu dans sa première grande bataille: il avait senti la pression du gouvernement et du patronat d'une part, et celle des vigoureux militants de base de l'autre.

(1) Dirigeant réactionnaire de l'A.F.L. pendant le premier quart de siècle (note du traducteur).

(2) Il avait organisé la déportation hors des U.S.A. de milliers de militants ouvriers (note du traducteur).

La combativité des mineurs

Lewis et sa première bataille

La combativité des mineurs

Lewis et sa première bataille

Les suites de la

Les suites de la grève des mineurs de 1919 servirent de leçon pour Lewis. Le procureur général Palmer était suffisamment indiscret pour considérer le communiqué de Lewis, acceptant les propositions du président Wilson, comme la fin effective de la grève, bien que les militants syndicaux proclamaient grève ne cesserait pas avant que le Congrès d'Indianapolis, convoqué pour le 10 décembre, n'eût pris une décision à ce sujet. Le 10 décembre au matin, Palmer télégraphiait à Wilson : « Les mineurs se rassembleront à 2 heures et accepteront rapidement le plan du président.» Cette façon de considérer la base comme un simple instrument d'enregistrement des décisions de Lewis causa à celui-ci d'extrêmes difficultés. Palmer dut désavouer son télégramme sous le prétexte d'une erreur de transmission. Lewis eut à faire face à une assemblée aigrie et révoltée. Il ne fallut pas moins que les efforts zélés de l'appareil et tout le brillant talent oratoire du jeune vice-président

Son appareil

Si Lewis s'est montré au cours des dernières années le dirigeant syndical qui reflète plus que tous les autres la capacité de combat et d'indépendance de classe des travailleurs américains, il a combiné à cela un autre trait qui caractérise sa direction du syndicat des mineurs. Lewis ne court pas de risques en ce qui concerne son pouvoir personnel. Il essaie de donner aux ouvriers qui le suivent ce qu'ils demandent (dans la mesure de sa compréhension et dans d'étroites limites syndicales), mais il ne livre point à la chance le destin de son pouvoir personnel. Il a construit un appareil bureaucratique destiné à maintenir son pouvoir, qu'il soit capable ou non de satisfaire les travailleurs. Cette tâche le préoccupa depuis 1920, jusqu'au début des années 1930.

L'appareil de Lewis dans l'actuel syndicat des mineurs formait autrefois des fractions qui se disputaient la direction de ce syndicat. Au cours des années 1920, Lewis contrôla les postes de direction d'une fédération turbulente, constituée d'organisations régionales et de fractions relativement autonomes les unes des autres : les mineurs de la Pensylvanie orientale; le district d'Illinois, dominé par Frank Farrington, un lutteur puissant sans scrupules, semblable Lewis à maints égards; le district de Kansas dirigé par Alex Howat. Les fractions de gauche, dirigées par les partis socialiste et communiste et d'autres groupements, menérent une lutte violente sur le corps émacié d'un syndicat depérissant. qui cherchait à survivre dans une industrie capitaliste malade.

A un certain moment, le syndicat que Lewis présidait avait disparu presque partout, sauf dans les mines de l'Illinois, où l'organisation syndicale régionale était 28

TERNATIONAL E grève de 1919 pour obtenir la ratification de l'accord par le Congrès. Même ainsi, des « grèves sauvages » se poursuivirent dans les mines pendant des mois après l'acceptation officielle de l'accord, et une partie des mineurs reussit a ajouter 1% d'augmentation de salaire aux termes acceptes par le syndicat.

L'atmosphère d'âpre lutte qui entoura l'entrée de Lewis sur la scène nationale en 1919 devait l'accompagner au cours de trois décades consécutives. Lewis est souvent capable d'apprendre de l'expérience. Il apprit beaucoup de son expérience de 1919. La base lui enseigna en 1919 qu'elle se syndiquait pour combattre. Lewis a toujours tenu compte de cette combativité. Il l'a souvent reflétée, et non moins souvent trahie, surtout dans la période qui s'étendit de 1920 aux premières années de la décade de 1930, quand il suivait une politique déterminée de collaboration de classe. Mais il n'a jamais omis de tenir compte de cette combativité dans ses calculs. contrôlée par les opposants les plus puissants de Lewis. En mars 1930, un congrès d'organisations régionales insurgées se réunit à Springfield, dans l'état d'Illinois. Lewis ne pénétrait dans de nombreuses régions minières qu'a ses risques et périls, et souvent était empêché de prendre la parole dans les réunions des régions rebelles.

John Brophy, un des adversaires de Lewis, écrit amèrement en 1929 : « Entre cette époque (1919) et aujourd'hui, il v a la tragédie de la confiance brisée, d'espoirs perdus, de défaites amères et la destruction presque totale d'un syndicat jadis puissant... La direction Lewis reste fort satisfaite d'elle-même.»

La résolution adoptée par le congres de Springfield caractérisa ainsi le bilan de Lewis : ‹ L'histoire du Syndicat des Mineurs sous le régime de John L. Lewis a été une série ininterrompue de défaites Ce régime a précipité des centaines de milliers de nos membres et de leurs familles dans la pauvreté et la dégradation. Des élections truquées, des congrés fabriqués ont réduit la démocratie syndicale de jadis à une sinistre farce.»

Cette condamnation était justifiée. Mais cette dégradation fit place à une nouvelle page dans la vie du syndicat et la carrière de son dirigeant, à la suite de la montée formidable du mouvement de masse à partir de 1933. Cela est illustré par le fait que son critique Brophy devint un de ses principaux lieutenants dans les campagnes de recrutement de ces années là.

Alors que Lewis a construit patiemment son appareil à partir de 1920, et n'a reculé devant aucune méthode direction dictatoriale et bureaucratique, la consolidation de son pouvoir ne s'est véritablement effectuée qu'après la résurbureaucratique

OCATRIEME

INTERNATIQNALE rection de l'esprit syndical et la grande campagne de recrutement de 1933-34 que Lewis déclencha, et dont une grande partie du succès doit être attribuée à sa direction. La seule utilisation des méthodes bureaucratiques n'aurait pu lui assurer la domination indiscutée de I'U.M.W. Il avait fallu pour cela une grande victoire syndicale qui donna pour la première fois aux syndiquées certaine confiance dans leur direction.

La plus grande partie du syndicat des mineurs est aujourd'hui placée sous une direction centralisée et dictatoriale, qui

Les ouvriers ont

La crise de 1930 a, dans sa sévérité catastrophique, provoqué un bouleversement révolutionnaire dans la pensée de millions de travailleurs américains. Ils ont appris la leçon fondamentale que l'industrie, possédée et contrôlée par les capitalistes, ne peut plus assurer même un niveau de vie minimum aux travailleurs. Ils en tirèrent comme première conclusion importante qu'ils devaient bâtir leurs propres organisations qui constituent leur seule garantie dans la lutte pour la sécurité économique. C'est ce qui explique le puissant essor des syndicats dans les années 1930.

Le Syndicat des Mineurs fut le premier à saisir cette occasion. Alors que des années d'efforts n'avaient pas permis de pénétrer dans de nombreuses régions fermées au syndicat, toutes les barrières s'abattaient maintenant devant l'indignation et la poussée des masses. C'est par milliers que les travailleurs adhéraient à I'U.M.W., la cause du syndicat devenant leur propre cause. En 1933, le syndicat était descendu à moins de 100.000 membres, la caisse à 75.000 dollars. En quelques mois, l'u.M.W. avait atteint des effectifs de 500.000. Le pays n'avait jamais rien vu de pareil,

Le C.I.O. a en fait son origine dans cette grande campagne de recrutement de T'U.M.W. qui n'était que la première expression de la nouvelle conscience de la masse des travailleurs américains. Les mois qui suivirent immédiatement la provient des nominations « provisoires» datant des années 1920. Les dirigeants et propagandistes des districts sont désignés par le centre. (Ce système a été transféré par Philip Murray dans le syndicat des ouvriers de l'acier, que Murray a doté de tous les défauts de l'U.M.W. sans y apporter aucun de ses côtés forts.)

Alors que Lewis est aujourd'hui généralement accepté comme « patron » du syndicat, les éléments combattifs parmi les militants de base le regardent avec méfiance, et de temps à autre lui font sentir leur indépendance. appris une leçon grande campagne d'organisation des mineurs étaient pleins d'avertissements pour les bureaucrates de l'A.F.L. De profonds remous dans la masse des travailleurs inorganisés annonçaient les grandes batailles à venir. La grève, des camionneurs de Minneapolis en 1934, la grève des dockers de San Francisco et la grève générale de cette même ville en 1934, la grève de l'industrie automobile de Toledo prouvaient que l'heure du syndicat d'industrie était enfin arrivée.

Lewis remarqua ces signes et les interpréta correctement. Ses attaques contre les bonzes de l'A.F.L. et sa scission définitive avec cette vieille fédération démontrent qu'il a tout mise sur son interprétation tat ses en ce es rognite et aient de ce qu'il voyait. Quels qu'aient comprendre que les décisions prises par Lewis et une partie de la vieille direction de l'A.F.L. de 1935 étaient causées par les impressions faites sur eux par ce vaste et turbulent mouvement des travailleurs américains.

Ce secteur de la vieille A.F.L. apportait au nouveau mouvement le prestige, les finances et la puissance d'organisations déja établies. 11 apportait egalement les talents strategiques et organisationnel: non négligeables de John L. Lewis. Il aurait mieux valu que les ouvriers américains reçoivent des événements et de l'évolution passée une direction marxiste. Mais il aurait aussi pu leur arriver pire.

Le genre de direction nécessaire

Les ouvriers industriels de 1935, qui affluaient dans le mouvement syndical, exigeaient alors trois choses de leur direction :

1. Ils demandaient des dirigeants prêts à se lancer à fond dans l'organisation des travailleurs du secteur de production de masse, au moyen de syndicats d'industrie.

2. Ils demandaient des dirigeants ne craignant pas une scission avec la structure de I'A.F.L.

3. Ils demandaient des dirigeants qui ne s'opposeraient pas aux méthodes de combat que les travailleurs adoptèrent à ce moment, et qui étaient indispensables à leur victoire.

Lewis, et nous pouvons ajouter Lewis seul, parmi tous les chefs suprêmes de la vieille A.F.L,, remplissait ces trois conditions. Il exprima clairement sa rupture fondamentale avec le syndicat de métier et son acceptation d'une scission avec l'A.F.L. dans une série de démonstrations dramatiques au Congrès de TA.F.L. en 1935, culminant dans son discours et son attaque physique contre Bill Hutcheson. Puis il passa à l'organisation d'un comité pour les syndicats d'industrie et démissionna du Comité exécutif de l'A.F.L. Et dans les journées fatidiques de crise du C.I.O., pendant la grève de la General Motors, entre le 28 décembre 1936 et le 11 février 1937, il montra qu'il était prêt à accepter les méthodes de lutte les plus radicales.

Lewis lui-même décrit la situation lors du Congrès de 1935 de l'A.F.L dans les termes suivants:

« En 1935, les ouvriers étaient dans un état de fermentation. Ils s'étaient dressés après le vote du N.R.A. et surtout de sa Section 7 A (3). Pour eux, c'était la proclamation de la liberté; et alors que les ouvriers répondaient «présents» et demandaient à être organisés par l'A.F.L., TA.F.L., torturée par la peur, reculait devant la responsabilité que les ouvriers de la nation plaçaient littéralement dans ses mains. Au lieu de les guider, PA.F.L. leur donna des agents commerciaux en peau de lapin, qui ne savaient faire rien d'autre que de recueillir des cotisations, publier des statuts et maintenir la paix et l'harmonie. Ces agents craignaient toute poussée comme quelque chose de « radical » et donc, évidemment, de dangereux. Le caractère de ces agents était tel qu'ils pouvaient quitter le syndicat le samedi et commencer le lundi suivant à travailler pour l'organisation syndicale patronale.

«Les ouvriers se sentaient trompés et abandonnés; ils se sentaient trahis; et seule une passion brûlante de la part des grandes masses des inorganisés les empêcha d'être complètement remplis de dégoût et de cynisme, de saisir le drapeau blanc et de tourner leur dos au mouvement ouvrier organisé. Quelquesuns en fait abandonnèrent le mouvement; quelques-uns furent tellement déçus par les agents de T'A.F.L. qu'ils jurèrent de ne plus jamais vouloir rencontrer un

NTERNATIONALE autre représentant syndical. Il existe des secteurs de l'industrie de l'acier où le C.I.O. n'a jamais été accepté et où il faudra au moins une nouvelle génération pour dissiper la saveur de trahison que PA.T. L. a larssée parmi les ouvrons de l'acier en 1933.

« En 1935, les ouvriers, sigris, frustrés et remplis d'un certain degré de désespoir, commençaient à haïr la direction conservatrice, myope et ignorante de IA.F.L. presque autant qu'ils haissaient leurs propres patrons qui les exploitaient. Ils étaient coincés entre deux groupes d'intérêts, tous deux égoistes et myopes. tous deux réduisant en poussière leurs espoirs et leurs rêves. Bill Hutcheson représentait symboliquement ce genre de dirigeants de l'A.F.L. détestés par les ouvriers de ce pays. C'étaient les aides et les associés de Bill Hutcheson qui avaient bloqué avec succès tous les efforts pour les syndicats d'industrie. Tout ce que je veux dire, c'est que je n'ai jamais suivi mon chemin aussi lentement et d'un air aussi farouche que je ne le fis ce jour du Congrès de 1935. Une action quelconque, une action suffisamment dramatique pour donner de l'inspiration et de l'enthousiasme aux ouvriers de ce pays était nécessaire. Ai-je dit qu'elle était nécessaire ? Elle était vitale. L'ayant compris j'ai dressé mes plans. Le Congrès de 1935 de l'A.F.L. en serait la scène et Bill Hutcheson, sans le savoir, devait être un des principaux acteurs de la pièce...»

(John I. Lewis, par Saül Salinsky, p. 77.)

Lewis constitue le C.I.O.

Que l'attaque de Lewis contre Hutcheson ait été préméditée ou spontanée, ou une combinaison des deux les choses se passèrent comme Lewis vient de les décrire. Le coup frappé indiquait aux ouvriers industriels que leur fureur contre lA.F.L. était partagée par lui. Le lendemain matin Lewis réunissait un groupe d'associés dans la réunion constitutive du CIO.

La grande crise du C.I.O. arriva lors de la grève avec occupation d'usines de de Flint, de Cleveland et de Toledo le principal champ de bataille, alors que les chefs du C.I.O, tenaient les yeux fixés sur Pittsburgh, Youngstown et Gary.

L'offensive des ouvriers du caoutchoue, et plus tard celle des ouvriers de l'automobile contre les compagnies monopoleuses, furent une action révolutionnaire gigantesque, le plus grand événement dans l'histoire des travailleurs américains. Sans demander la permission de personne, y compris des nouveaux chefs personne, y compris des nouveaux chets syndicaux du C.I.O., ils occupèrent les usines de leurs principaux adversaires industriels, et de leur griffe d'acier saisirent à la gorge l'empire des banquiers. La reaction de lewis en tace de cet La réaction de Lewis en face de cet événement a été vraiment remarquable et permet de le distinguer de tous les autres chefs syndicaux du moment. Il accepta l'arme présentée par les ouvriers et mit sans crainte son obstination à la table de négociation à la hauteur de leur ténacité dans les usines. En agissant ainsi, il ne rendait aux ouvriers que ce que leur devait leur direction : un appui égal à leur propre courage et ténacité. Mais combien d'autres dirigeants ont payé cette dette aux militants de base, quand un moment décisif arrivait ?

la General Motors a soulèvement des ouvi n'avait été créé pa qu'eux-mêmes. Lewis choisi l'industrie de i début de 1937. Le iers de l'automobile r personne d'autre et son groupe avait

T'acier pour champ de bataille, 1936 comme année de préparation et 1937 comme année de l'offensive. Mais les ouvriers des industries du caoutchouc et de l'automobile n'ayant pas de passé syndical comme ceux de l'industrie de l'acier, sautèrent par-dessus les têtes des dirigeants. La fin de 1936 et le début de 1937 devinrent la période décisive, et les villes d'Akron, de Détroit,

(3) Législation de Roosevelt instaurant la discussion des contrats collectifs dans l'industrie (note du traducfeur).

Q

LEME

R

Lewis a-t-il créé le C.I.O. ?

Ceux qui présentent le C.I.O. comme la « création » de John L. Lewis se trompent complètement. Lewis a plongé dans le domaine de l'organisation des syndidats d'industrie, choisissant le moment en maître-stratège. Il possède ces qualités tellement rares si ce n'est presque éteintes chez les dirigeants syndicaux officiels d'aujourd'hui — la volonté et la capacité de sentir l'état d'esprit de la masse des ouvriers industriels et de déterminer une stratégie adéquate à cet état d'esprit. Il a fait preuve à plusieurs reprises de cette rare qualité, mais il n'a pas « créé» le C.I.O. Des millions d'ouvriers américains inorganisés l'ont créé. Ils ont empoigné Lewis et d'autres dirigeants dans un tourbillon d'action et de révolte et les ont secoués dans toutes les directions pendant près de cinq ans. Voilà la vérité fondamentale sur la création du C.I.O.

Les cinq premières années du C.I.O voient John L. Lewis au sommet de son pouvoir. Pendant cette période, il semblait subir la transformation considérable d'un personnage encroûté en un dirigeant « dynamique» et « progressif» Cela faisait surtout la joie des libéraux, des staliniens et des sociaux-démocrates, et du Parti démocrate auquel il adhérait alors. Lewis, jadis le bureau ate traditionnel et dictatorial de P'A.F.B., tournait une page dans le livre de sa vie et devenait l'enfant chéri des réformistes des années 1930.

Mais cette époque ne fut pas seulement dans la vie de Lewis celle d'une réalisation dynamique; elle fut aussi celle d'une de ses plus grandes trahisons. Une analyse des circonstances de ces jours le démontre rapidement.

L'essor puissant et incontrôlable des années 1930, qui porta Lewis au sommet de son pouvoir, impliquait de grands changements pour les travailleurs des Etats-Unis. Le prolétariat américain sem-

Néanmoins, malgré sa participation à la trahison du New Deal, Lewis a maintenu une indépendance considérable visà-vis du gouvernement durant les années 1930, si ce n'est sur le domaine politique, du moins sur le terrain syndical. Il n'a pas permis au gouvernement d'imposer des barrières quelconques aux campagnes de recrutement syndical. Dans les luttes grévistes, il a exploité impitoyablement les contradictions entre les phrases «libérales » et la volonté de briseurs de grève du gouvernement.

D'autres dirigeants ont traversé l'époque tumultueuse des années 1930 pour succomber entièrement aux menaces et à la corruption du capitalisme américain. Comme nous l'avons déjà indiqué, Lewis a été formé en partie par les puissantes forces d'une base combattive. Mais ce serait adopter une position indigne du marxisme que d'attribuer un rôle spécial entièrement à ce facteur. Le marxisme , n'a pas manqué de mettre l'accent sur le blait se trouver à la veille d'une ère nouvelle. Les travailleurs des Etats-Onis paraissaient être enfin sur le point de rompre leurs liens avec le monde politique bourgeois et de déployer un mouvement politique indépendant de la classe ouvrière. Aujourd'hui, on admet communément que ce développement avorta par suite de l'intervention du Parti démocrate sous la direction de Roosevelt, allié aux dirigeants syndicaux officiels.

John L. Lewis a été un associé actif dans la firme de Roosevelt. Il participa à la trahison en paroles et en actes. Les conflits publies qui éclatèrent parfois entre lui et le gouvernement ne contredisent nullement ce rôle général qu'il a joué. Au contraire, l'indépendance partielle vis-à-vis du gouvernement dont il fit preuve sur le terrain syndical renforça son autorité sur les travailleurs et en fit le principal facteur pour réaligner le C.Í.O. C'est pourquoi le rôle de Lewis dans cette période a porté à la classe ouvrière un coup plus dur que son activité brutalement anti-communiste. bureaucratique et de collaboration de classe des années 1920.

Aujourd'hui, Lewis prétend qu'à partir de 1937 il était conscient d'avoir affaire a des politiciens traîtres qui voulaient empêcher la marche en avant de la classe ouvrière. Mais son attitude privée à l'époque et son opinion présente ne changent rien au rôle public qu'il a joué. Si on admet qu'il avait compris la situation comme il le prétend nujourd'hui, on ne peut excuser ses actions d'alors, au contraire on doit les condamner d'autant plus. De 1933 à 1939, il a contribué à la formation des mythes réformistes du New Deal et, quand il a décidé de rompre avec Roosevelt, il s'est trouvé impuissant devant ses propres collaborateurs et la base désorientée des syndicats. rôle que les personnalités jouent dans la lutte de classe.

John L. Lewis est aujourd'hui le principal avocat dans le mouvement syndical de l'idée selon laquelle la classe ouvrière doit rompre tout lien avec l'appareil gouvernemental et lutter pour ses revendications, sans être limitée par quelque attache que ce soit. Lewis lui-même raconte une histoire intéressante pour montrer que tel a toujours été son principe.

En 1919, Lewis proposa à la commission des résolutions du Congrès de Buffalo de l'A.F.L. l'organisation d'une vaste campagne de recrutement des ouvriers inorganisés. Il se heurta immédiatement à l'opposition de Gompers. Lewis décrit l'incident de la façon suivante:

«J'ai senti qu'il y avait là une occasion parfaite pour décleneher une campagne de recrutement et construire la base du mouvement ouvrier organisé dans ce pays. J'aurais organisé tous les

Lewis et le gouvernement américain

Lewis et le gouvernement américain mineurs inorganisés dans le Sud, l'Est, la Virginie et en d'autres endroits. Mais je fus arrêté par Gompers arrivant chez moi, qui me mit au courant de l'accord sur le maintien du statu quo qu'il avait conclu avec Woodrow Wilson et qui interdisait que l'ordre et la tranquillité ne soient menacés, comme ce serait le cas à l'occasion d'une campagne de recrutement syndicai. Gompers insista pour que l'accord soit respecté. Quand Gompers me raconta cela, je dois dire que mon sang se glaça dans les veines. Et je pris sur le champ la decision de ne Jamais permettre que le syndicat ou moi-même soit à tel point lié au gouvernement fédéral, que dans des moments de crise des liens de loyauté, d'accord et d'obligation envers le gouvernement me paralysent dans une action en faveur de la classe ouvrière, comme ils ont paralysé Gompers en 1919. Les occasions favorables pour organiser les syndicats sont très peu nombreuses, et elles ne peuvent être négligées pour le caprice d'un Président. Chaque occasion doit être exploitée à fond quand elle se présente. > (Alinsky, op. cit. p.28.)

Examinons maintenant une autre déclaration de Lewis sur le même sujet :

«C'est pendant l'hiver de 1937, quand nous étions aux prises dans un conflit fatal avec le trust General Motors, que

Détachées de leur forme personnelle et réduites à leur contenu idéologique, ces déclarations ne pouvaient être faites par aucun autre leader syndical important que John L. Lewis. Elles sont pleines d'un mépris profond pour toute manifestation de servilité et pour toute perte d'indépendance de la part d'un dirigeant ouvrier. Notons l'allusion amère à ceux qui doivent leur «loyauté primordiale » au gouvernement, et seulement une « loyauté secondaire subsidiaire » au mouvement ouvrier. Dans cette seule déclaration acerbe sont contenus 99 % de la puissance de Lewis. Pour lui, le mouvement ouvrier est et doit rester un but en soi. C'est commettre une forme de trahison que d'en appeler à n'importe quel juge supérieur aux intérêts du mouvement ouvrier.

On pourrait objecter que Lewis conçoit ces intérêts du mouvement ouvrier sous l'aspect de la puissance de la bureaucratie. C'est certainement vrai. En tait, ce delaut est propre a toute la couche supérieure du mouvement ouvrier américain d'aujourd'hui. La loyauté de Lewis est en premier lieu la loyauté d'un bureaucrate à l'égard de ce qu'il contrôle et exploite. Mais, compte tenu de cela, il a pour le syndicat une « loyauté primordiale » plus que n'importe quel autre dirigeant ouvrier important.

Lewis dit aujourd'hui qu'il croit que le mouvement ouvrier doit arriver à se rendre indépendant du gouvernement. Nous avons vu cette affirmation dans ses 32

NTERNATIONALE j'ai découvert combien Franklin Delano Roosevelt était porté à la tromperie, la malhonneteté et la trahison.» (Ibid. p. 130.) /" Il (Roosevelt) prit doucement et confidentiellement contact avec un de mes lieutenants, fit fondre sa loyauté sous la gloire étincelante de la Maison Blanche, et le nomma à un poste gouvernemental dans de telles conditions que sa loyauté primordiale fut envers le Président, et que seule une loyauté secondaire subsista envers le mouvement ouvrier d'où il provenait... Rappelez-vous mes paroles : quand Franklin D. Roosevelt dira à Sidney Hillman de briser une grève, Sidney Hillman donnera l'ordre de briser la grève... Sidney me raconta souvent que je ne pourrais jamais comprendre ce que signifiait pour un ancien immigrant que d'être non seulement accueilli à la Maison Blanche mais encore appelé par son prénom par le Président. » (Ibid, p. 183-4.)

«Philip (Murray) a souvent été ainsi. Il est complètement médusé quand il reçoit un signe quelconque d'attention de n'importe quelle personnalité nationale, et comme vous le savez le Président le traite à la Maison Blanche comme une vieille pièce de linge sale, et puis le fait rappeler et lui donne des ordres comme à un caniche.» (Ibid, p. ,233-4.) paroles et dans ses actes. Sa lutte récente pour détruire le barrage protecteur des patrons qu'est la « Loi Taft-Hartley » et obliger les trusts à apparaître euxmêmes avec leur propre force dans cette bataille prouve qu'il reste fidèle à cette conviction. Mais la démonstration la plus dramatique et la plus courageuse qu'il donna de l'orientation fondamentale qui le distingue, ce fut la façon dont il dirigea les quatre grèves des mineurs en 1943, au cours de la deuxième guerre mondiale. Ces grandes luttes de classes pendant la guerre, qui témoignent à la fois de la combattivité des mineurs et du courage de Lewis, l'élèvent de façon décisive au-dessus du niveau moyen des dirigeants syndicaux.

Dans les régions minières des EtatsUnis et dans la capitale de la principale nation bourgeoise en guerre, Lewis déclencha une campagne magnifique. Ses grands talents stratégiques ne s'étaient jamais autant manifestés qu'au cours de cette lutte en temps de guerre. En se terminant par une victoire étonnante, ces grèves prouvent que les travailleurs américains peuvent combattre et vaincre dans les conditions même les plus désavantageuses, à condition d'avoir une direction prête à faire même un bout de chemin avec eux.

Lewis nous met en présence de l'image de trente années d'activité complexe et contradictoire. Comment juger cette personnalité remarquable ? Du point de vue

Ce qui le distingue des autres

Ce qui le distingue des autres

N trade-unioniste pur et simple, Lewis est un dirigeant extrêmement capable. Ses méthodes et ses paroles de combat refletent le grand potentiel de lutte de la

•Un maître

En fait, sa capacité de manœuvre représente la plus grande qualité de Lewis. A plusieurs reprises il semblait placé entre les deux termes d'une alternative qui ne lui laissaient, tous les deux, d'autres issues que la capitulation. Chaque fois, il a trouvé une autre issue. Il ne conçoit jamais une situation en termes de «noir ou blanc»; il recherche toujours les nuances et les tons intermédiaires.

Son cerveau fertile a produit le salaire « de porte en porte », le fonds de sécurité sociale, la semaine des trois jours ouvrables, et les nombreuses façons de défier par la puissance du syndicat des mineurs les décrets gouvernementaux interdisant la cessation du travail. Les ressources multiples de son intelligence, combinées à sa volonté de libérer l'esprit de combattivité des militants de base, font de lui un général puissant qui dépasse de loin les autres dirigeants syndicaux nationaux.

Mais Lewis ne peut pas être jugé seulement en tant que « trade-unioniste pur et simple », à une époque où le mouvement syndical lui-même a depuis longtemps cessé d'étre « pur » et « simple ». Chaque grande bataille syndicale des

La principale crise politique dans la carrière de Lewis se produisit au moment des élections présidentielles de 1940, quand Roosevelt chercha à se faire élire pour la troisième fois. Lewis avait personnellement rompu avec Roosevelt depuis un certain temps déjà, mais Roosevelt poursuivait sa campagne pour détacher la direction du CIO de Lewis et de la classe ouvrière. Cette campagne fut pleinement couronnée de succès.,

Pendant cette période, Lewis se comporta comme un animal enragé et blessé. Il était désarçonné par des forces supérieures à celles qu'il avait auparavant confrontées. Sans le savoir. Lewis se trouvait en face du déclin inexorable du capitalisme, et de sa tendance à la guerre et la mise au pas de la classe ouvrière. Alors que Lewis rêvait encore d'un mouvement ouvrier de 40 millions de membres et d'une ascension politique puissante de la classe ouvrière organisée, peut-être avec lui à sa tête, le capitalisme ordonnait au mouvement ouvrier de faire

Lewis est impuissant devant le capitalisme moderne parce qu'il ne possède aucune philosophie politique. Il a déclaré: « Je ne suis ni Républicain, ni Démocrate,

TERNATIONALE classe ouvrière américaine. Stimulant l'enthousiasme des masses au combat, il est obstiné autour du tapis vert, et maitre dans les manœuvres. tacticien vingt dernières années a abouti directement à Washington. La puissance du gouvernement domine tout. Chaque dirigeant syndical devrait saisir le contenu politique du pouvoir d Etat existant, des guerres impérialistes et du but socialiste que la classe ouvrière moderne cherche à atteindre consciemment ou semi-consciemment.

John I. Lewis, souvent partisan du Parti Républicain et quelquefois partisan du Parti démocrate, a certainement failli à la classe ouvrière dans ce domaine. Son rôle politique a été vide. opportuniste et totalement déficient eu égard aux besoins des travailleurs.

Les marxistes ne peuvent naturellement pas se joindre au chœur des valets du Parti democrate dans les syndicats, qui sont saisis d'horreur chaque fois que Lewis appuie un Républicain, euxmêmes soutenant la politique de briseur de grève et de fauteur de guerre du Parti Démocrate. Ils insultent lEléphant avec le braiement de l'Ane. Pour les ou vriers, la politique capitaliste est un bâton sale aux deux bouts. Nous devons examiner la politique de Lewis d'un point de vue ouvrier critique indépendant. un pas en arrière et de renoncer à être une puissance indépendante pour se transformer en une simple force auxiliaire de la machine de guerre. Tous les autres dirigeants syndicaux avaient déja capitulé, à l'exception des staliniens pendant la période du pacte Hitler-Staline, et eux aussi s'aligneraient bientôt.

Lewis se trouvait ainsi isolé. furieux, désorienté, brutalement arrêté dans son ascension par le plongeon réactionnaire du capitalisme américain, qu'il n'avait pas prévu et auquel il ne pouvait pas s'adapter comme les autres l'avaient fait. Comme beaucoup d'autres réformistes comptant sur l'évolution graduelle de la société vers « quelque chose de mieux », Lewis était troublé et indigné par le fait que les réalités du capitalisme avaient brusquement bouleversé ses plans. Mais le système capitaliste évolue suivant des lois fondamentales que Lewis ne peut modifier et qui opèrent malgré son incapacité à les reconnaître. ni Socialiste, ni Communiste, je suis pour la classe ovurière. » Néanmoins, tout en se vantant de manquer d'orientation politique, Lewis a participé activement à la

Sa rupture avec Roosevelt

Le rôle politique de Lewis

Sa rupture avec Roosevelt

Le rôle politique de Lewis

QUATRIEME politique de la nation pendant les trente années qui viennent de s'écouler, Il a tour à tour appuyé et combattu des candidatures présidentielles avec le soutien actif et financier de ses organisations. Dans les quinze dernières années, il ne s'est lié complètement à aucun des deux grands partis capitalistes, et il n'a certainement pas subordonné sa politique syndicale aux ordres des appareils capitalistes.

Quel est done le rôle politique de Lewis ? Nous avons parlé plus haut du grand art de manœuvrier qui le caractérise dans les luttes syndicales. C'est la méthode qu'il a cherché à transplanter sur le plan politique. Son activité politique a été essentiellement du type manœuvrier, recherchant des avantages en s'alignant temporairement avec les politiciens capitalistes et même quelquefois avec des organisations ouvrières d'extrême-gauche, sans pour cela prendre définitivement partie pour aucune de ces forces.

Mais les manœuvres ne sont efficaces que si elles sont au service de principes et s'orientent vers des buts valables. Quand Lewis a cherché à copier en matière politique son œuvre stratégique magnifique dans le domaine économique, il s'est trouvé complètement impuissant et a été battu chaque fois. Pourquoi ? Parce que Lewis, s'il sert des buts bien précis et des principes ouvriers dans le domaine syndical, se trouve sans principes et sans but dans le domaine politique. Lewis, du point de vue politique, est un manœuvrier sans principes.

Lewis a soutenu Harding, Coolidge et Hoover durant les années 1920 et au début des années 1930 quand il était un ferme Républicain. Pendant ces années, il y eut un déclin catastrophique de l'industrie charbonnière et du syndicat des mineurs. La soumission de Lewis au « système de la libre entreprise » ne rapporta pas de dividendes aux mineurs.

Il se tourna du côté de Roosevelt en un mouvement stratégique qui avait pour but d'obtenir des « concessions » du gouvernement démocratique. L'expérience montrait bientôt que le Parti Démocrate et le Président entraveraient et restreindraient le CIO chaque fois que cela était possible sans que ce fût trop apparent. Néanmoins, Lewis a traversé toute sa période du CIO sans démasquer Roosevelt. Quand il a rompu avee Roosevelt, furieux du cours à droite et à la guerre pris par le gouvernement, il a été impuissant devant le mythe de Roosevelt

NTER NATIONALE qu'il avait lui-même aidé à créer et à répandre dans le mouvement ouvrier. Dans cette situation, il a mis le point final à tout ce jeu misérable en soutenant la candidature républicaine à la Présidence en 1940. Cela apporta une fin lamentable à son rôle héroique dans le CIO et montra irréfutablement la banqueroute des manœuvres sans principes, même quand elles sont appliquées par un maître-manœuvrier.

Si l'amélioration des salaires et des conditions de travail constitue le but des luttes syndicales, quel est le but politique des travailleurs ? Nul ne peut remplir le rôle de chef politique de la classe ouvrière s'il n'a compris que la lutte féroce des deux gigantesques classes sociales modernes doit se terminer tôt ou tard par la suprématie sans équivoque de l'une sur l'autre; que la victoire des travail; leurs ne peut être autre chose qu'un gouvernement ouvrier allant vers le socialisme; que toutes les luttes ouvrières politiques doivent converger vers ce but. Lewis n'est pas prêt à l'accepter. D'autre part, Lewis refuse de suivre les Murray et Green dans le marais de la soumission à la politique capitaliste. Lewis ne. peut pas être un homme politique de la classe ouvrière, il ne veut pas être un politicien bourgeois, et c'est pourquoi il a rejeté la lutte politique tout entière. Dans les dernières années, Lewis s'est abstenu de soutenir des candidatures politiques sur le plan national, tout en constituant à harasser les politiciens par ses luttes syndicales, Certains pourraient en tirer la conclusion que Lewis est en d'apprendre. Mais Lewis a déjà franchi son 70ª anniversaire et ne pourra plus poursuivre longtemps son éducation. Sans vouloir enterrer prématurément ce septuagénaire combatif qui apparaît encore plein de vie et d'esprit de lutte, nous pouvons conclure que, même s il est en train d'apprendre, il apprend trop lentement et trop tard John L. Lewis a dépassé ses contemporains du mouvement syndical officiel et cependant, malgré tous ses mérites exceptionnels, il s'est montré incapable de dépasser ses propres limites. En dernière analyse, il a failli aux tâches de direction qu'exige la classe ouvrière américaine en plein progrès dans ses tâches et ses buts. Mais les pages de l'histoire ouvrière, écrites et illustrées par les travailleurs • industriels des Etats-Unis au cours des quinze dernières années, mentionneront son nom en majuscules hardies.

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