Le déclin du capitalisme trouve son expression la plus vive dans l'effondrement des systèmes coloniaux sur lesquels reposait l'essentiel de sa puissance. La GrandeBretagne, menant énergiquement un « combat en retraite » a transporté les bases de son empire en Afrique et modifié la nature de ses rapports avec les Indes, espérant ainsi avoir fait la part du feu en Asie où, cependant, elle n'en est encore qu'au debut de ses peines en Malaisie. Mais le capitalisme français dont les bases étaient beaucoup plus frêles a des possibilités de manœuvre beaucoup plus réduites.
La création de « l'Union Française » au lendemain de la deuxième guerre mondiale n'a guère été autre chose qu'une manifestation verbale; elle n'a pas changé la nature rapports entre la France et les pays colonisés par elle. C'est pourquoi cette « Union française » craque de partout.
Jusqu'à présent, c'est au Vietnam que cette crise a pris son aspect le plus ample. Depuis plus de quatre années sévit une guerre qui absorbe les forces vives du capitalisme français. Une aile de la bourgeoisie, consciente de la situation, n'avait accepté qu'à contre-cœur de poursuivre la « sale guerre » (l'expression est du directeur du renforcé. Le représentant de la France à la Banque des Règlements Internationaux, Monde). Avee la défaite de l'impérialisme américain en Corée, ce courant s'est le député Mendès-France, au cours d'un seul mois, a affirmé par deux fois au Parlement la nécessité de négocier avec Ho-Chi-Minh.
Mais si l'impérialisme français, dans sa décrépitude, s'acharne à se battre jusqu'au dernier carré au Vietnam, s'il a fait preuve d'une férocité inouie à Madagascar, s'il ergote minablement pour rester accroché à quelques comptoirs indiens, c'est parce qu'il sait que l'aveu de la défaite en Orient donnerait une impulsion nouvelle aux mouvements de révolte montante en Afrique. Il est vrai ce continent, tout comme dans les Antilles francaises et en Nouvelle-Calédonie, les investissements américains tendent à déloger l'impérialisme français. ce que le capitalisme français craint le plus, ce sont les mouvements autochtones qui menacent avant tout son autorité politique.
En Afrique noire (de Dakar au Congo), la résistance antiimpérialiste est organisée dans le Rassemblement Démocratique Africain qui - jusqu'à ces derniers temps — était influencé par le parti stalinien, De grandes démonstrations et luttes anti-impérialistes ont déjà eu lieu en Afrique noire; cependant, étant donné le développement économique encore faible de ces régions et leur structure sociale encore assez 8 embryonnaire, le danger le plus immédiat pour le capitalisme français n'est pas là mais en Afrique du Nord.
Dans tous les trois pays qui constituent l'Afrique du Nord, le Maroc, l'Algérie et la Tunisie, la lutte pour l'indépendance nationale est à l'ordre du jour. Mais, bien qu'il y ait une certaine concordance, un certain synchronisme dans les développements de ces pays, il n'y a pas de coordination étroite et pas d'unité de vues entre les mouvements nationalistes principaux de chacun de ces pays. Et cela a donné une marge de manœuvre à l'impérialisme.
Au Maroc qui, de ces trois pays, est peut-être, du point de vue économique, le plus riche potentiellement mais le moins développé, la résistance est essentiellement menée par le parti de l'Istiglal, dirigé par des bourgeois et soutenu par le Sultan lui-même, qui veut se débarrasser de la tutelle de la France et de l'Espagne. Venu à Paris récemment, le Sultan n'a pas accepté les maigres concessions que lui offrait le gouvernement français. Plus récemment encore, les partisans de l'Istiqlal dans le Conseil du gouvernement ont dénoncé le rôle de la France et en ont été expulsés dans un acte de bravache sans puissance réelle par le général Juin, résident général au Marc. Le mouvement syndical marocain lutte encore pour sa reconnaissance légale.
En Tunisie, l'opposition est dirigée par le Néo-Destour qui est incontestablement • un parti de la bourgeoisie tunisienne, mais qui s'appuie dans son action sur les syndicats ouvriers tunisiens, groupés dans I'U.G.T.T., une centrale syndicale indépendante de la C.G.T. française. Lors de la venue à Paris, l'été dernier, du leader du Néo-Destour, Bourguiba, après plusieurs années d'exil au Caire, le gouvernement français fit miroiter la perspective de l'indépendance et obtint que le Néo-Destour se compromette en entrant dans un gouvernement mixte franco-tunisien. Le front unique plus ou moins tacite des partis nationalistes nord-africains en fut secoué. Les masses tunisiennes ont été désorientées par la formation de ce gouvernement qui, comme ceux du passé, fusille les grévistes. Le trouble résultant de la participation gouvernementale du Néo-Destour durera-t-il longtemps et quelles conséquences politiques celle-ci entrainera-t-elle dans le mouvement nationaliste tunisien? Il est encore trop tôt pour le dire. Mais des maintenant, on peut apercevoir que le gouvernement français n'en tirera profit que tunisiens commencent à comprendre qu'ils ont été roulés; les colons et fonctionnaires français refusent la moindre concession.
C'est en Algérie que la situation est la plus sombre pour l'impérialisme. La bourgeoisie indigène y est extrêmement réduite. Dans la mesure où elle a une figure politique, elle s'exprime dans les Amis du Manifeste, dirigée par Ferhat Abbas, qui n'ont presque pas d'influence sur la population algérienne. Le parti dirigeant du mouvement indigène est le Parti du Peuple Algérien interdit, l'actuel Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques, dirigé par Messali Hadj. Cette organisation s'appuie sur les masses les plus pauvres de l'Algérie et sur les travailleurs algériens qui ont émigré en France où ils sont employés aux besognes les plus pénibles, dans des conditions de travail et de vie misérables. Le M.T.L.D. est, par sa masse et sa
Run mouvement plébéien révolutionnaire; il a pour mot d'ordre l'indépendance totale, la Constituante algérienne. Le reste de son programme est vague. Ses élus au Parlement français — s'ils ont parfois eu une attitude maladroite d'abstention dans certains problèmes non algériens — ont été d'une intransigeance remarquable dans tout ce qui concernait leur pays. Une répression impitoyable sévit contre ce mouvement tant en Algérie qu'en France, le capitalisme français comprenant fort bien que de tous les mouvements d'indépendance aux colonies, celui-là est à tous égards le plus dangereux. Non seulement il est à proximité de la métromais le capitalisme français qui manquait de main-d'œuvre à partir de la première guerre mondiale a commis pour lui la grande imprudence d'amener au cœur même de la métropole trois à quatre cents mille Algériens qui sont indissolublement liés à la lutte de leur peuple sur le sol natal et qui constituent de ce fait une puissante armée de lutte antiimpérialiste sur le sol même de la métropole. Une armée dautant plus dangereuse qu'elle vit dans la classe ouvrière francaise et participe à toutes les luttes de celles-ci.
Jusqu'à présent, le mouvement stalinien et l'influence stalinienne en Afrique du Nord ont été relativement faibles, Les dirigants du M.L.D. se souviennent qu'autrefois Messali Hadj, sous du P.C., avait créé l'Etoile nord-africaine l'organisation révolutionnaire qui montrait aux peuples de l'Afrique du Nord la voie de l'émancipation par l'unité et le socialisme - et que, lorsque le P.C. collabora avec la bourgeoisie dans le Front Populaire, cette organisation fut dissoute avec l'approbation du P.C.; les Algériens se souviennent qu'au lendemain de la guerre, quand ils demandèrent à bénéficier des « 4 libertés » de la « Charte de l'Atlantique », près de 40.000 d'entre eux furent abattus par les troupes et les avions d'un gouvernement français dont le ministre de l'Air était le stalinien Tillon. En France, le M.T.L.D., quand il pratique aujourd'hui le front unique avec les organisations dirigées par les staliniens, maintient très fermement son indépendance organisationnelle. En Algérie, les organisations staliniennes groupent tres peu d'indigènes; elles sont constituées par des Européens. Cependant, il serait le mouvement nationaliste en Afrique du Nord est immunisé contre le stalinisme. Au contraire, du fait que les organisations nationalistes de cette partie du monde n'ont pas de programme précis, que leurs bases doctrinales sont imprécises, que socialement elles embrassent des couches sociales très diverses, qu'elles sont très pragmatistes dans leur activité, elles offrent une grande prise aussi bien aux manœuvres de l'impérialisme (comme on l'a vu dans le cas du Néo-Destour) qu'à celles du stalinisme.
Quoi qu'il en soit, si la société française, du temps de la période ascendante du capitalisme, accordait peu d'importance aux colonies, si sa vie politique en était peu affectée, à présent les soulèvements des colonies joueront un rôle de plus en plus grand dans le développement de la crise de la société française, y stimuleront puissamment la lutte des classes et contribueront pour une grande part à l'écroulement de la domination capitaliste en France.