Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › vol. 9, n° 1

L'Amérique entre dans l'époque de sa crise sociale

Robert Lane · Quatrième Internationale, vol. 9, n° 1 · novembre 1950 - janvier 1951 · p. 31-36 · 5 334 mots

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La proclamation du Président Truman d'un état d'urgence nationale marque l'entrée de l'Amérique dans la crise sociale à laquelle, seule de toutes les nations capitalistes, elle avait jusqu'alors échappé. Le pas fatal qui a placé l'économie américaine sur un pied de guerre et transformé la nation en un camp armé a été accompli avec la faconde et l'arrogance si typiques de la ploutocratie américaine. Mais cela peut à • peine cacher la réalité, à savoir le sentiment rongeur de l'incertitude, la sensation d'un désastre menaçant pénétrant la classe dirigeante. Par delà les préparatifs militaires fiévreux se trouve un cycle catastrophique de guerres et de révolutions qui peut précipiter la plus forte puissance impérialiste à sa perte.

La métamorphose de la position mondiale de l'impérialisme américain dans le bref intervalle de quelques années est • littéralement étonnante, mais caractéristique de la vitesse météorique des processus historiques à notre époque.

L'impérialisme américain est sorti de la deuxième guerre mondiale la puissance capitaliste dominante dans le monde. Son économie à capacité productive élargie florissait, son revenu national croissait, tandis que ses rivaux. capitalistes des deux camps belligérants étaient prostrés, faillis par suite d'énormes dépenses de main-d'œuvre et de capital et ruinés par des destructions monstrueuses. Tandis que le reste du monde se trouvait dans une crise mortelle, l'Amérique prospérait, partiellement à cause de cette crise et partiellement à ses dépens.

Cependant la crise mondiale ne pouvait être ignorée pas plus qu'une épidé. mie dans des taudis qui, si elle n'est pas battue en brèche, doit inévitablement pénétrer dans les habitations personnelles éloignées des riches. Pendant cing années, le capitalisme américain a été engagé dans la plus prodigieuse opération de sauvetage jamais vue. Des milliards de dollars ont été injectés comme du plasma sanguin dans le système capitaliste malade de tous les continents. Chaque année qui passait voyait la tâche grandir au lieu de diminuer, jusqu'à ce qu'aujourd'hui, la fin étant plus éloignée que jamais, l'Amérique elle-même est entraînée dans le tourbillon de la crise mondiale. Le problème qui ne permet plus d'ambiguïtés se pose maintenant dans toute son ampleur: le capitalisme américain doit abandonner les profits et privilèges de sa position insulaire et de ses marchés intérieurs, consacrer toutes les réserves qu'il a accumulées dans une aventure militaire imprévisible à l'échelle mondiale et, défiant totalement les traditions et les sentiments les plus chers du peuple, convertir la nation littéralement du jour au lendemain en une caserne et tendre sa capacité de production et sa main-d'œuvre au point de rupture. A quelle fin ? Aucun des dirigeants américains, dans le for intérieur de ses pensées, n'exclut la possibilité que le capitalisme américain ne périsse dans cette tentative.

Seule une partie extrêmement restreinte des dirigeants américains a compris le problème en ces termes cataclysmiques, et même parmi étaient prêts à les affronter carrément. ceux-ci peu Le multimillionnaire, Bernard Baruch, mauvais génie de deux guerres mondiales, s'est trouvé seul comme un prophète de malheur avec ses avertissements sévères et ses revendications d'une militarisation immédiate de la vie américaine. La bourgeoisie américaine était trop grasse, trop gavée de superprofits pour écouter, encore moins pour comprendre, un problème d'une telle amplitude et, en tout cas, totalement hors d'état par tout son passé de le traiter. Elle a maudit Roosevelt pour Yalta, Truman pour Potsdam et les « politiciens » pour avoir été intimidés par l'irrésistible revendication de la démobilisation que les soldats américains posèrent après la victoire la victoire sur l'Allemagne et le Japon, En dernier ressort, il y avait la fallacieuse consolation que le Dollar Tout-Puissant prendrait soin de tous ses soucis; il Tavait toujours fait dans le passé; pourquoi pas maintenant quand la monnaie américaine était plus demandée que jamais ?

Ecartant la réalité comme un mauvais rêve, les cercles dirigeants ne pouvaient cependant pas éluder le besoin d'une stratégie globale, un plan à long terme à la place d'improvisations quotidiennes. Depuis la fin de la guerre, la politique extérieure américaine a été dominée par les conceptions du jeune « sorcier» du State Department, Georges Kennan. Le « communisme», pensait-il, pouvait être contenu dans son orbite et éventuellement repoussé dans ses frontières russes, pour y •être détruit de l'intérieur avec l'appui d'une aide extérieure. Ceci reposait sur la prémisse unilatérale que la bureaucratie soviétique craignait guerre par-dessus tout et était détestée de ses propres sujets qui, encouragés effectivement par une puissante force étrangère, régleraient leurs comptes avec le Kremlin et ouvriraient une fois de plus les portes de la Russie aux flots du capital étranger. La seule chose qui était nécessaire, selon Kennan, était d'insuffler de la force économique et militaire au monde capitaliste de façon qu'il devienne un bastion puissant d'où il était possible d'opérer, de résister par la force à tout empiètement à la périphérie des deux mondes et même de prendre des «risques calculés » pour rejeter les Russes de ce qu'ils contrôlaient déjà.

La stratégie de Kennan fut sanctionnée officiellement par la proclamation de la « doctrine Truman » et fut mise en application dans le plan Marshall et le pacte de l'Atlantique Nord. Pendant un certain temps, elle sembla réussir dans la guerre civile en Grèce, le pont aérien de Berlin et l'établissement d'un certain équilibre dans l'économie de l'Europe occidentale. En fait, à l'échelle des tâches à accomplir, c'étaient des victoires neures, mais elles gonflèrent la confiance de la bourgeoisie américaine en ellemême. Tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. L/E.C.A. absorbait les vastes marchés, surplus et créait de plus le programme d'armements rattrapait la baisse de la production et, pendant tout ce temps, les profits coulaient en un flot incessant. Cette stratégie apportait même des profits supplémentaires à l'intérieur en imposant le silence aux opposants et aux protestataires et en intimidant les syndicats. Dans les moments de doute, le bourgeois américain pouvait toujours se consoler par la pensée que si les U.S.A. n'étaient plus les seuls possesseurs de la bombe atomimeilleurs que les Russes pour les fabrique, du moins ils avaient des moyens quer plus vite et en plus grand nombre.

Ce monde d'illusion reçut son premier choc de la réalité quand les Nord-Coréens, juin dernier, franchirent le 38° paen rallèle et connut une fin sanglante sur les rives du Yalu. Là, dans les étendues glacées et les cols voisins de la frontière mandchourienne se trouvent non seulement les ruines de la seule armée que possédait l'impérialisme américain, de la réputation de son premier général, des prouesses des armées américaines basées sur le dernier mot de la technique moderne, mais par-dessus tout de la stratégie soigneusement élaborée par Kennan et, avec elle, de la doctrine Truman. C'est ce dernier aspect notamment qui a transformé une défaite sur un petit théâtre isolé de la guerre en un grand désastre. La défaite a stupéfié et désorienté les dirigeants américains, créant parmi eux « crise de confiance», laquelle a aussi ce que empoigné leurs alliés capitalistes en Europe qui ont ajouté l'insolence et la suspicion à leur perte de foi. Qu'est-ce qui n'a pas marché ? Qu'adviendra-t-il? Quel chemin prendre? L'Europe? L'Asie Staline déclenchera-t-il la guerre maintenant? Reste-t-il encore du temps pour 32

TERNATIONALE se préparer? Les questions s'ajoutaient comme dans un cauchemar.

On examinerait en vain la presse bourgeoise pour y trouver une analyse politique sérieuse des causes de la débâcle en Corée. On y donne toute une gamme de raisons : la politique d'Acheson a fait que le pays a été surpris quand il n'était pas prêt pour un choc grave. Mac Arthur est responsable, ayant commis toutes les fautes militaires enseignées dans les manuels. Truman n'aurait pas dû se laisser impliquer dans un conflit si hasardeux à l'extrémité de l'hostile continent asiatique. Les Russes nous ont entraînés dans une guerre où ils pouvaient se maintenir en spectateurs tandis que leurs pions nord-coréens et chinois se battaient pour eux. Toutes ne traitaient que d'effets et frôlaient mais ne touchaient pas les deux raisons essentielles de la défaite.

Premièrement, Mac Arthur a rencontré en Corée non la conception de Kennan d'un Bureau Politique de Staline tyrannique mais effrayé, mais le torrent d'une révolution sociale qui repoussait ses armées à la mer. Il a été trompé par le fait que le Kremlin n'a pas fourni des équipements adéquats aux Nord-Coréens quand, l'été dernier, la victoire était à portée de leurs mains sur la tête de pont de Fusan. Cela semblait confirmer la thèse que le Kremlin, une fois en présence d'un puissant adversaire militaire qui n'hésiterait devant aucun risque, abandonnerait ses pions et se retirerait de la scène. Ainsi fortifié dans sa notion mégalomanique que l'histoire est faite des maîtres déplaçant les masses comme des pions sur un échiquier, Mac Arthur — malgré d'innombrables avertissements - envoya joyeusement son armée, avec des cantiques de Noël dans la tête, vers la frontière mandchourienne. Il y découvrit, aux dépens des soldats, ses victimes, que s'il pouvait ignorer la révolution en Corée du Nord, la puissante révolution anti-impérialiste chinoise n'a pas choisi d'ignorer Mac Arthur. Il découvrit que si la bureaucratie soviétique pouvait être amenée à reculer avec panique devant la menace de guerre, les innombrables masses de la Chine étaient déterminées à régler les comptes de leurs ennemis impérialistes, indépendamment des conséquences. A vrai dire Mac Arthur découvrit beaucoup de choses, mais il en comprit peu. Il décerna la palme de guerre au chameau indolent qui, dans les mains de ces révolutionnaires chinois, s'avéra être un meilleur instrument de guerre, pensa-t-il, que tous ses supertanks et avions à réaction. Pour les impérialistes, la leçon fracassante de Corée est que, s'ils ont à faire face, non seulement au Kremlin et à l'armée soviétique, mais à la montée révolutionnaire qui s'étend irrésistiblement sur l'Asie, celle-ci balayera éventuellement tout le continent. La bureaucratie soviétique peut essayer d'exploiter ce soulèvement à ses propres fins, mais elle ne peut, comme par passé, le commander, le manipuler et le trahir. Des directions staliniennes indi- gènes comme celles de Chine et de Corée sont beaucoup plus sensibles à la pression de leurs propres masses révolutionnaires qu'à celle du Kremlin avec lequel elles tendent à manœuvrer comme des puissances indépendantes. Les statistiques militaires de la prochaine guerre ne se trouvent pas dans les diagrammes et tableaux du Pentagone, mais dans l'alignement des forces sociales en Asie, et dans les conclusions a en tirer pour lEurope. C'est la leçon de Corée à laquelle Washington n'ose pas faire face.

Deuxièmement: la défaite en Corée a été due à une erreur si on veut employer ce terme, mais en réalité à un problème de stratégie globale insoluble. Si, d'un point de vue militaire, la chute d'Hitler a été due en partie à ce qu'il a dû lutter sur deux fronts en Europe, le dilemme du Pentagone qui a à faire face à des adversaires dans deux parties éloignées et opposées du monde, ≥, la fois en Durope et en Asie, est d'autant plus grand. Pendant cinq années, Washington a jonglé avec ce problème, mais n'a pas pu le maîtriser, parce qu'en fait il n'est pas maîtrisable.

un 1945, aidé par le Kremlin, l'impéria lisme américain était occupé à éteindre les foyers révolutionnaires à la fois en Europe et en Asie. Après deux années d'efforts stériles mais fabuleusement coûteux pour étayer le régime désespérément corrompu et décadent de Tchan-Kai-Chek, c'est Marshall qui fut l'auteur d'une stratégie de construction d'un bastion Europe occidentale, indépendamment des pertes en Asie. La vie ne permit cependant pas une stricte application de cette décision et, en dépit de lui-même, l'impérialisme américain a été constamment ramené vers l'Orient. La victoire de Mao en 1949 devait être considérée comme une menace ultime pour Formose, le Japon et Philippines. Les Français étaient impliqués dans une lutte coloniale désespérée en Indochine, compromettant la position interne de la France et menaçant de la perte d'une autre base impérialiste en Asie. Avec ces modifications inattendues, la décision de donner la priorité à l'Europe resta la ligne directrice de la politique du State Department jusqu'à l'éclatement de la guerre Corée.

Soudainement et sans aucun plan, l'Amérique s'est trouvée engagée jusqu'au cou en Asie, et ce trois ans après avoir abandonné l'Asie pour l'Europe. Il est tout à fait possible que dans leur ignorance aveugle de la dynamique des forces de classe, Truman et ses conseillers conçurent effectivement la guerre de Corée comme une « opération de police > qui serait rapidement terminée, donnerait aux Russes une leçon inoubliable et relèverait la confiance du capitalisme de l'Europe occidentale dans son protecteur américain. Avant que plusieurs mois se soient écoulés, la meilleure partie des forces armées américaines était engagée en Asie où il avait été admis que les implications n'étaient pas favorables, cependant que l'Europe, considérée délibérément comme étant le meilleur bastion, restait totalement sans défense. Si Sta-

NTERNATION A LE line avait été l'impérialiste dynamique décrit par des intellectuels petits bourgeois, il aurait marché vers l'Atlantique a ce moment favorable.

Ainsi vint la défaite. Une fois de plus,

Acheson se précipita à Bruxelles pour convaincre l'Europe que les U.S.A. étaient toujours résolus à réaliser leur projet initial, bien que le Pacte Atlantique n'avait guère été jusqu'alors autre chose que des mots. Il a trouvé le peuple allemand hostile au réarmement et non désireux de voir son pays redevenir un champ de bataille il a trouvé l'opposition de la bourgeoisie francaise réarmement allemand complétée par des tendances défaitistes qui faisaient de la France un risque douteux au lieu d'être le « centre de la résistance». La guerre de Corée a eu un effet de lucidité sur la classe capitaliste européenne déjà apeurée. A ses yeux, la politique des « risques calculés » avait été sérieusement compromise. Prendre un risque tel que le réarmement de l'Allemagne pourrait résulter guerre civile et dans une rapide occuparusse de toute l'Europe, avant qu'aient été rassemblés les premiers contingents de la nouvelle armée. Une autre leçon fondamentale tirée des événements de Corée est que l'alternative qui se pose est l'occupation russe ou la destruction totale par des bombes américaines. Tout le résultat de la Conférence de Bruxelles a ete la désignation du général Eisenhower comme commandant en chef d'une armée européenne inexistante.

Dans cette situation, avec la forte montée de sentiments neutralistes dans la bourgeoisie européenne, se trouve possible un nouveau tournant de la politique extérieure américaine, à savoir un retrait des principales arènes de la lutte sociale, sur la périphérie de l'Europe, pour construire des bases en Espagne, en Afrique du Nord et en Angleterre, ce qui peut être une variation de l'isolationnisme de Hoover.

La conclusion inéluctable de ces changements précipités, de ces sauts d'un continent à l'autre, est qu'il n'y a pas de politique mondiale viable pour l'impérialisme américain. Truman avait absolument raison de demander à ses opposants républicains qui exigeaient la tête d'Acheson quelle ligne ils proposaient de suivre à la place de celle qu'Acheson et lui avaient suivie. La réponse n'a évidemment pas été donnée. Le plus astucieux des journalistes bourgeois, Walter Lippman, peut rêver avec nostalgie du temps de Gladstone et du rythme lent du XIX* siècle, qui a permis à l'impérialisme anglais de résoudre ses problèmes à loisir au fur et à mesure qu'ils surgissaient. Mais la nostalgie ne peut remplacer un programme et, sur ce plan, Lippman ne peut proposer autre chose que la réduction par les U.S.A. de ses engagements en Europe et en Asie, bref une politique ressemblant étroitement à celle du Chicago Tribune qu'il avait si âprement fustigée pendant des années. « L'isolationnisme », un vieux phénomène dans la politique américaine, a revêtu plusieurs formes et subi de nombreux changements. Dans les dix dernières années, il a consisté dans la revendication que l'Amérique tourne le dos à l'Europe et se concentre sur le Pacifique. L'importance de la dernière déclaration d'Herbert Hoover est que, principal avocat de cette forme d'isolationnisme, il propose maintenant d'abandonner le continent Pour Hoover et les capitalistes dont il asiatique aussi bien que l'Europe. est le porte-parole, le rêve de la Chine s'est dissipé : au lieu de 500 millions de consommateurs pour le coca-cola et la Standard Oil, il y a 500 millions d'ennemis intransigeants avec une armée de 40 millions d'hommes pour imposer leur volonté.

Aujourd'hui une telle politique représenterait une retraite de l'arêne mondiale, au fond un abandon du « siècle américain ». Son effet sera de compromettre le règne des soixante familles dans leur propre pays, de créer toutes les conditions d'une crise interne et, par suite, gigantesque lutte de classe dans l'histoire. L'autre de la plus terme de l'alternative pour la ploutocratie américaine est tout aussi mauvais et consiste à plonger dans une guerre-suicide, sans perspective ni grands espoirs de victoire. Et à la fin, l'Amérique, la ploutocratie n'échappera apres avoir gaspillé les ressources de pas à l'explosion de conflits de classe à l'intérieur, plus grande et une forme d'autant plus avec une ampleur d'autant violente que les masses auraient souffert de terribles privations pendant la guerre.

Il est déjà assez grave pour la bourgeogisie américaine qu'il existe une « crise de confiance » et qu'elle n'ait aucune perspective réelle. Mais ce qui est beaucoup plus grave, c'est que le dilemme des dirigeants est en train de pénétrer, quoique lentement, dans la conscience des masses du peuple américain. La défaite en Corée marque le début d'une période de sentiments de suspicion, de méfiance et éventuellement d'opposition des travailleurs des Etats-Unis aux plans et à la politique de Wall Street, sentiments aui un jour pèseront beaucoup plus sur la balance que toutes les bombes atomiques d'Oak Ridge.

Jusqu'à la défaite coréenne, Washington pouvait aller de l'avant avec sérénité dans sa stratégie impérialiste globale, sans tenir compte des réactions des masses. Une situation de stabilité économique relative existait dans le pays. Profitant de sa situation mondiale privilégiée et de ses superprofits fabuleux, la bourgeoisie pouvait se permettre de faire certaines concessions sous la pression des organisations ouvrières. Elles ne suffisaient pas pour apporter un changement radical aux conditions de vie des masses, conditions qui ne s'étaient jamais beaucoup éloignées de la frontière de la pauvreté et de l'insécurité — (malgré la « prospérité » d'aprês-guerre, un tiers de la nation est resté mal nourri, mal vêtu, mal logé)

- mais elles suffisaient à conférer une certaine allure à la démagogie de Truman sur le « Welfare State » et à fournir à la bureaucratie svndicale une arme contre les partisans de l'action militante,

TERNATIONALE d'une politique ouvrière indépendante et d'un programme social hardi.

Il est tout à fait compréhensible que, dans de telles conditions, les masses ne songeaient pas beaucoup ou guère à la politique extérieure ou à la strategie mondiale. Mais la bourgeoisie, disposant de moyens formidables pour former l'opinion publique, aussi fortement trustés que l'industrie de l'acier ou de l'auto, et qui tous parlent d'une seule voix, sur la même ligne générale, avait été capable de dissiper ces craintes. Selon une conception générale, la position de l'Amérique était invincible; sa technique industrielle sans rivale; il y avait assez de dollars pour acheter des alliés et assez de forces, notamment dans les bombes atomiques, pour intimider de belliqueux ennemis; la guerre était donc improbable mais, si elle survenait, la supériorité aérienne de l'Amérique et sa capacité d'alimenter les armées des autres pays, amèneraient rapidement une fin victorieuse; à quelques modifications et dérangements près, la vie continuerait comme par le passé. Une minorité ayant une conception plus réaliste des implications de la guerre était réduite au silence ou à l'isolement par une campagne organisée de répression officielle.

La défaite en Corée, comme un ouragan, a balayé ces conceptions. La supériorité aérienne et les bombes ne suffisaient pas pour vaincre; il fallait des soldats par centaines de milliers, et premièrement des soldats américains parce que les autres pays semblaient réticents à fournir autre chose que des contingents symboliques. Et ces soldats devaient se battre dans des territoires à des milliers de kilomètres de leurs foyers, entourés d'un peuple hostile, ignorants de la géographie, du langage et des mœurs du pays et vivant dans la terreur constante d'être assaillis par des guérillas. Si les résultats d'un conflit aussi limité que celui de la Corée ont été aussi calamiteux, quelle terrible perspective que celle d'ume guerre contre la Russie et la Chine unies! Cette question n'est pas soulevée nar des défaitistes aux U.S.A.

ou par des gens sympathisants au Kremlin ou même au communisme. Elle surgit élémentairement au sein même du peuple dans ses efforts à se faire une vue réaliste de ce que réservent les plans de ses maîtres pour un empire mondial. C'est le mécontentement profond de la politique des conceptions faillies de la veille, cette recherche d'une facon nouvelle d'aborder les grands problèmes mondiaux qui marquent le début, dans domaine idéologique, de l'époque de crise sociale aux Etats-Unis. La vieille réponse nerveuse et pleine d'assurance — « s'il doit y avoir une guerre, allons-y vite »devenant impossible, les questions de la guerre et de la paix cesseront d'être la chasse gardée de l'étroite clique. dirigeante et la voie sera déblayée pour que les masses pénètrent comme une force indépendante sur l'arène politique.

Si la guerre coréenne a fourni la base pour une transformation de la conscience des masses, la proclamation de l'urgence

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INTERNATIONALE nationale par Truman créera les conditions matérielles de luttes gigantesques. Les plans implicites à cette proclamation comportent la transformation des U.S.A en un camp armé avec des millions de soldats en temps de paix, la création de conditions d'austérité au milieu de l'abondance, la domination de toutes les phases de la vie américaine par une petite clique arrogante de militaires et de dirigeants de firmes. Les frères Alsop, combattant certaines hésitations dans les cercles dirigeants, écrivent :

« Si l'on prend finalement la décision de créer une véritable suprématie aérienne à n'importe quel prix, l'effort nécessaire sera. loin d'être indolore. Pour avoir une force équilibrée, les autres services demanderont des comparables, Cela signifiera des budgets annuels de l'ordre de 100 milliards de dollars et une complète économie guerre. Cela voudra vraiment dire « des canons à la place du beurre », un abaissement du niveau de vie que ce pays n'a certainement jamais subi au cours de la dernière guerre. Mais il est à peu pres certain que l'on prendra finalement la décision de faire tout le chemin, simplement parce qu'avec chaque jour qui passe, il devient de plus en plus évident que des demi-mesures ne suffiront pas à assurer la survie de ce pays » (New York Herald Tribune, 26 décembre 1950). Cette décision va à l'encontre des traditions les plus chères du peuple americain, de a propre compréhension et de ses réac. tions instinctives, et entraînera une résistance croissante.

Les Etats-Unis d'aujourd'hui ne se trouvent pas dans la même position que l'Allemagne d'avant-guerre. Ils ne sont ni affamés ni enfermés dans des frontières étroites. Ils ne sont pas entourés de voisins hostiles les ayant privés de territoires, de matières premières, et accables de réparations. Le slogan : « S'élargir ou mourir! » n'a pas de sens pour le peuple américain. Il n'y a pas de grande armée de chômeurs, pas classe moyenne déshéritée et désespérée. Il n'y a pas eu d'expériences décevantes du réformisme et du stalinisme ni de grandes défaites qui font apparaître qu'il n'y a rien d'autre que « des canons à la place de beurre ».

Il faut toutefois se souvenir qu'en dépit de toutes ces conditions favorables, la résistance du peuple allemand au programme impérialiste de guerre de ses dirigeants était si grande qu'il fallut Hitler et la trique fasciste pour le soumettre. Combien plus grande sera la résistance des masses américaines qui doivent être arrachées de leurs , habitudes à un moment où le mécontentement populaire à l'égard des conditions existantes est au plus bas, et dont l'illusion d'atteindre un degré de sécurité engendrée par des conditions générales de prospérité doit être pulvérisée. Combien plus difficile sera-t-il pour la bourgeoisie américaine de parvenir à ses fins sans un Hitler et dans une démocratie bourgeoise, fût-elle déformée par les lois d'un Etat policier. Il est improbable que bourgeoisie parvienne à convaincre les masses américaines que les rigueurs et la perte de liberté d'une économie de guerre sont nécessaires comme un acte de « salut national». En tout cas, cette idée ne peut penetrer profondement ou durer longtemps. Elle doit être rapidement remplacer par la réalisation amère que le grand capital et l'état-major, désespérés d'être incapables de résoudre leurs problèmes mondiaux, se sont tournés contre le peuple américain, que la militarisation constitue une tentative de maintenir leur domination à l'intérieur, après qu'elle ait échoué au dehors, que ce sont leurs propres dirigeants et quelque ennemi éloigné qui complotent contre leur vie même.

Les forces d'un grand conflit social s'assemblent aux Etats-Unis, dans citadelle même du capitalisme mondial. Il est vain de spéculer sur le moment de leur maturation. Il suffit de comprendre la tendance et la grandeur qu'elles auront. C'est sans aucun doute par anticipation d'une crise sociale éventuelle à l'intérieur que la bourgeoisie américaine commença, il y a près de trois ans, à intégrer la bureaucratie syndicale dans la machine étatique et à réprimer officiellement tous les centres d'opposition.

Pour imposer sa militarisation organisée de 15 millions de travailleurs organisés, dans des conditions d'inflation avec des salaires bloqués, une réduction des biens de consommation et les ouvriers liés à , leur travail, la fonction policière au sein des syndicats remplie par les Murray, Green et Reuther est plus indispensable que jamais aux capitalistes américains. Deja les plus hauts sommets du C.I.O. et de l'A.F.L. ont été appelés à Washington pour y apprendre leur rôle. Mais cette conférence même a révélé que, malgré toute leur servilité et leur couardise abjectes, les bureaucrates syndicaux savent qu'lis ne peuvent jouer ce rôle de la même manière que pendant la guerre mondiale numéro 2. Ils ne peuvent plus continuer à apparaître comme les simples instruments du grand capital et de l'état-major dans les rangs ouvriers. D'où leur revendication d'une représentation à tous les échelons de la machine de l'économie de guerre qui, ont-ils insisté, doit au moins apparaître comme une « entreprise commune » du travail et du capital.

Indépendamment du résultat précis de ce marchandage infâme et traître, les bureaucrates syndicaux seront de plus en plus identifiés à la machine de guerre. Ils serviront de bouclier protecteur des grandes firmes et gouvernement contre la colère et le mécontentement des ouvriers. Si, aux premières étapes, cela servira à détourner et à retarder l'éclatement de luttes ouvrières, à une étape ultérieure, elles seront rendues seulement plus explosives et moins contrôlables.

Les futures luttes de classe tendront à avoir des formes non officielles et «illégales » : grèves sauvages, grèves sur le tas, mouvements de base. Mais comme ces luttes rencontreront à chaque mo

QUATRIEME ment l'opposition violente et furieuse de TEtat et en premier lieu de la bureaucratie synilicale, une puissante impulsion sera donnée à une rébellion tumultueuse au sein des syndicats. Une nouvelle couche de militants révolutionnaires sera forgée dans la lutte et viendra au premier plan comme, dans les annees 1930, la lutte contre les bonzes de l'A.F.L. conduisit à la création du C.I.O. Les prémisses seront posées pour la formation d'une puissante aile gauche — ce qui fut longtemps entravé par suite des conditions américaines particulières et de la trahison des staliniens — sur un plan plus élevé et plus mûr que jamais

Face à la politique extérieure de suicide des dirigeants et à l'intervention incessante de l'Etat à chaque moment, la nouvelle aile gauche tendra à développer un programme s'attaquant aux questions fondamentales. Elle ne pourra manquer de se poser comme tâche principale la formation d'un parti ouvrier indépendant. Engendré par une aile gauche, le parti de classe des ouvriers américains ne sera pas l'organisation réformiste domestiquée qu'il fut en GrandeBretagne à l'époque relativement calme du début du siécle. Il tendra à devenir au moins dans ses couches inférieures un instrument de lutte de classe dirigé contre les monopoleurs et leur Etat, une expression profond mécontentement et de la volonté de lutte. I sera combattu par l'oligarchie dirigeante comme sil était un parti révolutionnaire avec toute sa brutalité naturelle et cultivée de brigands, par la répression officielle et une terreur fasciste extra-légale. Mais cette réaction, quelle qu'en soit sa violence, ne réussira pas — comme l'a montré toute l'histoire des luttes de classes aux U.S.A. - à intimider ou à écraser les millions de travailleurs rebelles. Au contraire, elle les fortifiera dans leur détermination et assurera leur développement révolutionnaire. • Cette analyse n'est pas simplement l'expression de l'optimisme révolutionnaire, quoiqu'il y ait suffisamment de raison pour les plus grands espoirs et la confance. C'est un pronostic qui se déduit clairement des nouvelles tendances en action dans la société américaine, des nouveaux rapports qui se développent entre forces de classe. Nous avons .Confiance que les mois et années à venir la confirmeront dans la vie.

A vrai dire, il y a deux autres variantes possibles qui peuvent modifier ce pronostic quant à la forme ou aux détails, mais non en ce qui concerne la tendance principale. Il suffit simplement de citer les deux autres variantes principales mais opposées qui sont inhérentes à la présente situation :

1) Il n'est pas exclu qu'en face du dilemme désespéré de sa situation mondiale actuelle, Washington décide de se retirer des arènes asiatique et européenne, de « réduire ses engagements» comme Lippman et Hoover le proposent, mais sous une forme encore plus énergique. Ce faisant, Washington abandon36

NTERNATIONALE nerait ses vastes plans d'une économie de guerre contre lesquels, il faut le noter, une opposition considérable existe aujourd'hui dans la bourgeoisie. Ceci donnerait lieu a de grandes convulsions dans la structure économique de l'Amérique et amènerait inévitablement l'éclatement d'une profonde crise économique, avec des millions de chômeurs et les grands conflits de classe inhérents à une telle situation.

2) Il n'est également pas exelu que Washington se lance dans la guerre dans un avenir proche. Cette précipitation de la guerre arrêterait temporairement le développement des forces et des luttes de classe aux U.S.A., mais temporairement seulement. Toutes les tendances décrites dans lanalyse ci-dessus non seulement viendraient à l'avant-plan mais seraient exacerbées à l'extrême par le caractère désespéré de la guerre, par les victimes et les privations terribles qu'elle provoquerait, par les répressions et la brutalité des militaires et de la bourgeoisie envers le peuple à l'intérieur.

Une époque de crise sociale s'ouvre aux Etats-Unis. Il est possible que le choc total soit différé mais pas pour longtemps. Il ne peut pas être évité. Les ouvriers américains se préparent à entrer sur la scène de l'histoire mondiale. De leurs mains puissantes, ils décideront du sort de l'humanité.

Les paroles prophétiques de Frédéric Engels, écrites il y a plus de soixante ans, le 6 juin 1886, à un ami américain, sont en voie de se réaliser. Il est à propos de les citer, car en elles se trouvent une affirmation brillante du marxisme et de sa méthode, ainsi que la confiance inébranlable des grands maîtres de la science sociale dans les capacités progressives potentielles du prolétariat.

Ce que serait l'effondrement du tsarisme russe pour les grandes monarchies militaires d'Europe — la rupture de leur grand ressort —, l'explosion de la guerre de classe en Amérique l'est pour les bourgeois du monde entier. Car l'Amérique était, après tout, l'idéal de tout bourgeois: une contrée riche, vaste, cherchant à monter, ayant des institutions purement bourgeoises vierges de restes féodaux ou de traditions monarchiques, et sans un prolétariat permanent et héréditaire. Là, un chacun a pu devenir, sinon un capitaliste, en tout cas un homme indépendant, produisant ou vendant, par ses propres moyens, pour son propre compte. Et comme il n'y avait pas, jusqu'à présent, de classes à intérêts opposés, notre — et votre — bourgeois pensait que l'Amérique se tenait au-dessus des antagonismes et des luttes de classes. Cette illusion est maintenant détruite, le dernier paradis bourgeois sur terre est en train de se changer rapidement en purga-

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