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Bolchévisme et stalinisme. A propos du livre de L. Dalmas « Le communisme yougoslave »

Pierre Frank · Quatrième Internationale, vol. 9, n° 1 · novembre 1950 - janvier 1951 · p. 37-42 · 4 946 mots

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Le stalinisme provoque les désarrois les plus grands et pousse les gens sur les voies les plus opposées. Désireux de se dissocier de ses crimes et de les combattre, nombreux sont ceux qui ont cru qu'il était nécessaire de renoncer au bolchevisme pour rompre effectivement avec le stalinisme. Pour rester liés aux masses révolutionnaires qui suivent les partis staliniens, nombreux sont également ceux qui, endossant les crimes du Kremlin, identifient plus ou moins totalement le stalinisme au bolchevisme. Parmi ces derniers, très peu s'expriment ouvertement, car la logique de leur position, c'est l'appartenance au parti stalinien et, de ce fait, le silence sur les questions les plus essentielles de la lutte de classes. Combien d'intellectuels notamment se trouvent ainsi dans les rangs staliniens, sans illusion sur ce qu'ils sont obligés d'avaler en gardant la mine souriante, parce qu'ils ne veulent pas se couper des masses et de ce qu'ils considèrent être fondamentalement du bolehevisme! L. Dalmas - qui n'est pas un compagnon de route des staliniens — est cependant, pour des raisons théoriques semblables, de ceux qui ont un préjugé favorable envers le stalinisme qu'il associe étroitement au bolchevisme. L'intérêt de son livre sur «Le communisme yougoslave » réside précisément en ce qu'il exprime tout haut - sans dissimuler ses pensées - ce que tant d'autres craignent de discuter franchement avec eux-memes. Chez cet auteur, qui n'est pas d'allégeance stalinienne, nous - trouverons toutes les mauvaises raisons que n'osent pas afficher beaucoup d'intellectuels staliniens (1).

En quelques phrases, L. Dalmas expose sans ambiguïté son opinion sur le stalinisme :

L'histoire du P.C.Y. démontre simultanément (et pour une fois c'est vraiment

(1) A propos du livre sur « Le communisme yougoslave», M. Gilles Martinet reproche à son auteur de ne pas être conséquent et de combattre le stalinisme, Nous n'avions pas besoin de cela pour savoir que M. Martinet brûle de zèle pour le stalinisme. Il a peutêtre la partie un peu facilitée avec Dalmas qui se place théoriquement sur le même terrain que lui. Mais, tout de même, on pourrait etre tenté de lui demander pourquoi il reste membre du P.S.U. au lieu de rejoindre le P.C.F. Il est vrai que dans le parti dont il secretaire, on est moins exigeant qu'au P.C.F..

une expression concrète de la dialectique) que le communisme peut ne pas être stalinien, mais en même temps que le stalinisme est aussi communiste (page 143).

.le stalinisme est un extraordinaire acquis de la classe ouvrière... le stalinisme n'est pas que le sang des victimes et la boue des mensonges; il est aussi l'espoir de la moitié des opprimés du monde (p. 163).

La nature des griefs qu'il formule contre le stalinisme se trouve le plus nettement condensée dans ces mots:

« Certains aspects du stalinisme, certaines méthodes, certaines tactiques sent aujourd'hui le développement vers une participation de plus en plus étendue des masses, une élévation croissante du niveau la conscience collective » (p. 179).

Certains aspects, certaines méthodes, certaines tactiques: ce ne sont donc que verrues sur un corps sain, selon Dalmas qui voit un aspect double du stalinisme : à la fois communiste el stalinien (p. 144). le «fonds communiste » des partis staliniens (p. 145), et qui concède tout de même que le communisme peut ne pas être stalinien (p. 151).

Sur quels arguments étaye-t-il sa thèse? Citons-le longuement :

..par ses origines, ses fins politiques et sa composition sociale, le mouvement international stalinien est fondamentalement un mouvement communiste (p. 151).

...ces origines des partis communistes actuels) ne sont reniées ni par le parti communiste russe, ni par les partis stalniens... ce sont des motifs communistes qui assurent le recrutement et font force des partis staliniens... le stalinisme est issu du bolchevisme et est originellement de même nature que lui (p. 152).

Dans quelle intention les cadres ou les membres des organisations staliniennes utilisent-ils des methodes qui choquent les principes « libéraux » ? Dans une intention communiste. Je dirai même plus : en vue d'un but qui est le méme que celui de tous les communistes, même non staliniens : celui de la révolution socialiste, de la prise du pouvoir par la classe ouvriere.. On peut ne pas être d'accord sur le rôle attribué à l'U.R.S.S. dans cette stratégie, ou sur la manière dont elle conçoit ce rôle, mais l'objectif final est celui qui anime depuis Marx les

L

E luttes les plus héroïques des travailleurs du monde entier (p. 153).

...pur ses origines, sa théorie du parti, ses fins politiques ultimes, sa composztion sociale et la psychologie de ses milttants, le stalinisme n'offre aucune différence de nature profonde avec le bolchevisme (p. 157).

Ainsi donc, pour Dalmas, le stalinisme était naturellement en germe dans le bolchevisme; le stalinisme serait le prolongement du bolchevisme; il rejoint sur ce point non seulement Koestler et

Deutscher qu'il cite avec sympathie, mais aussi Souvarine qu'il réprouverait certainement, sans compter les anarchistes et mille et un autres adversaires du

N'est-il pas surprenant que Dalmas omette de comparer la politique quotidienne des partis staliniens à celle du bolchevisme ? Il est vrai que, dans une autre partie de son livre, il s'exprime ainsi au sujet de la politique des partis staliniens, en raison de leur liaison avec le Kremlin :

La théorie du stalinisme n'est qu'un réalisme à court terme centré sur l'Union soviétique.. L'U.R.S.S. n'hésite pas à sacrifier les intérêts d'avenir des masses d'un pays aux besoins immédiats de sa tactique internationale (p. 212).

Cette affirmation - soit dit en passant

- contredit ce que Dalmas écrit au sujet des partis staliniens poursuivant comme fin la société sans classe. Mais la critique de Dalmas est un peu incomplète. L'histoire du dernier quart de siecle montre que le stalinisme sacrifie non seulement «les intérêts d'avenir», mais aussi les intérêts immédiats des travailleurs, SUEtout dans toute une série de cas où les intérêts immédiats exigeaient la lutte pour le pouvoir. Rappelons l'Allemagne de 1933 et les exemples d'une série de pays d'Europe occidentale au moment de la «libération ». L'expérience yougoslave elle-même qui fait l'objet de son livre ne montre-t-elle pas le stalinisme conjurant ses forces pour écraser une révolution prolétarienne victorieuse et ceux des siens qui ne se prêtent pas à cette besogne? Dalmas, tout en se revendiquant de la dialectique marxiste, oublie qu'il y a une corrélation entre la fin et les moyens. Comment le stalinisme peut-il poursuivre comme but la société sans classe en sacrifiant les moyens, c'est-à-dire la lutte pour les intérêts immédiats et historiques de la classe qui peut seule mener à bonne fin cette transformation sociale ? En l'occurence, ce qui compte n'est pas l'affirmation contenue dans des statuts et réaffirmée rituellement, mais le contenu réel de la politique de chaque jour. Si Dalmas se bornait à la lecture des statuts de la S.F.I.O. et à quelques décla38 bolchevisme qui combattent celui-ci au nom d'idéologies petites bourgeoises.

Reprenons les arguments grâce auxquels Dalmas aboutit à une telle conception :

1) Les partis staliniens ont leur origine qu'ils ne renient pas dans le bolcheVisme;

2) ils poursuivent la même fin politique que le bolchevisme, à savoir la société sans classe;

3) leur composition sociale est éminemment prolétarienne;

4) ce sont des motifs communistes qui assurent le recrutement et la force des partis staliniens;

5) la théorie du parti chez les staliniens est celle du parti bolchevik. rations générales des leaders de la socialdémocratie, il pourrait aussi écrire que celle-ci poursuit comme fin la société sans classe. Mais l'histoire de la socialdémocratie a montré que le glissement dans une pratique réformiste lui a fait d'abord oublier, puis combattre l'objectif final. Il ne faut pas attendre autant de franchise des théoriciens staliniens que des théoriciens réformistes comme Bernstein pour qui « le mouvement était tout, le but final rien ». En comparant l'évolution de la social-démocratie du marxisme au réformisme et l'évolution des partis communistes du bolchevisme au stalinisme, un marxiste reconnaîtra aisément que la place donnée au rôle de l'U.R.S.S. dans la stratégie des partis staliniens a occupé la même place que le parlementarisme dans la stratégie des partis socialistes. Dans un cas comme dans l'autre, la place exceptionnelle donnée à un élément de la stratégie aux dépens des autres a entraîné, autres a entraîné, chez les uns comme chez les autres, une évolution profonde qui, en tin de compte, a cessé de faire d'eux les partis revolutionnaires quils ont été à leur origine.

Dalmas pourra aussi observer que les partis social-démocrates ne renient pas plus leur origine révolutionnaire et le marxisme, que les partis staliniens le bolchevisme. Au contraire, il n'est pas de Congrès socialiste sans une intervention avec trémolos sur le passé glorieux. Mais là aussi il ne pourrait venir à l'idée d'un marxiste de prendre de telles déclarations pour argent comptant. Les partis sociaux-démocrates d'aujourd'hui ne sont pas la continuation historique des partis qui ont ‚au cours de longues années de lutte, organisé pour la première fois les grandes masses ouvrières en Europe. De ces partis sont sortis, au lendemain de la première guerre mondiale, les partis communistes groupés dans la III° Internationale. Ce sont ces partis qui étaient historiquement les véritables continuateurs des partis organisés par W. Liebknecht, Bebel, V. Adler, etc.. Le stalinisme est, par rapport au bolchevisme, ce que le parti des Moch, Gouin, Ramadier est, par

Stalinisme, réformisme et but final.

Stalinisme, réformisme et but final.

rapport au parti de Guesde et de Lafargue à ses débuts. Un être vivant trouve sa continuation et dans sa descendance et dans son cadavre. Rosa Luxembourg qualifia de « cadavre puant» la socialdémocratie d'après 1914. Ce n'était pas une boutade. Le stalinisme n'est la con-

Quand Daimas prétend que la théorie du parti chez les staliniens est celle du parti bolchevik, il se montre - disonsle lui en termes très modérés - d'une superficialité incroyable. Nous espérons qu'il ne juge pas seulement sur les statuts tels qu'ils sont rédigés. Qu'y a-t-il de commun entre le parti bolchevik et le parti stalinien tant du point de vue de son fonctionnement interne que de son rôle dans la lutte de classes ? En matière d'organisation du parti, le bolchevisme était avant tout principiel. Il se montrait très strict (certains disaient « sectaire », par un emploi erroné du mot), sur le plan de la doctrine marxiste; sa politique basée sur les principes du marxisme était discutée dans son sein très âprement et élaborée collectivement. La discipline dans l'action y trouvait sa justification. Elle ne supprimait pas, mais comportait la démocratie la plus ample, même au cours des années les plus dures de la révolution. Le stalinisme est avant tout pragmatique dans son actvitié. Dans les partis staliniens, la théorie marxiste est bafouée; à chaque tournant, une nouvelle série de théories est mise en circulation pour « justifier » une politique dictée d'en haut et déterminée avant tout par les besoins de la politique internationale du Kremlin. Dans les rangs de ces partis, personne ne s'avise de discuter les théories ou les politiques passées ou presentes de ceux-ci. « La critique et l'autocritique » sont une caricature de véritable discussion politique. La seule analogie qu'on peut invoquer dans le fonctionnement, c'est la discipline dans l'action; mais là aussi, la discipline du bolchevisme a un tout autre aspect que la discıpline stalinienne du «chef génal », qui est du type de la caserne (à la seule différence depuis longtemps signalée qu'à la caserne on vous fout dedans, tandis qu'au P.C. on vous fout dehors. Cela n'est d'ailleurs plus vrai pour les P.C. des « démocraties populaires ». L'accession au pouvoir a aussi quelques inconvénients pour les dirigeants de ces partis).

Quant au rôle du parti dans la lutte de classe, il est complètement erroné de dire :

De tous les arguments de Dalmas pour prétendre que le stalinisme a un «fonds communiste », il ne reste que ceux-ci: les partis staliniens sont de composition prolétarienne et les ouvriers y adhèrent

NTERIATIONALE tinuation du bolchevisme que comme antithèse de celui-ci. Le stalinisme représente, tout comme le réformisme sous d'autres formes, pour d'autres raisons, par d'autres moyens et avec d'autres méthodes, la contre-révolution dans les rangs ouvriers.

Lenine acceptait déjà de « court-circuiter » T'histoire par l'action d'une avant-garde précédant les masses (p. 212).

Tout en soulignant vigoureusement le rôle dirigeant du parti révolutionnaire, Lénine n'avait rien d'un blanquiste. Après la formation de la III* Internationale, il enseigné aux jeunes partis qu'elle venait de rassembler qu'ils ne devaient pas s'emballer, mais apprendre d'abord à se lier aux masses avant de pouvoir s'engager dans de grandes luttes (« La maladie infantile », débats du 3e Congrès de TI.C.). A plus forte raison, Lénine n'a jamais défendu la conception stalinienne que les partis communistes, ou plus exactement les appareils de ces partis soumis à des directions maniées par un « chef génial » puissent manipuler les masses et déjouer les lois de l'histoire.

Beaucoup ont cherché à démontrer une nisme, un identité entre le bolchevisme et le stalinisme du fait de l'emploi de la manœuvre chez l'un et chez l'autre. La manœuvre est un élément de la politique comme de la guerre, elle ne peut à elle seule définir la nature d'une politique. Chez le stalinisme, la manœuvre est un élément permanent de la politique que la bureaucratie utilise pour tenter de tromper aussi bien les bourgeois que les prolétaires. Dans le bolchevisme, l'emploi de

, manœuvre a été précisé par Lenine lui-même en ces termes :

D'où la nécessité, la nécessité absolue pour l'avant-garde du prolétariat, pour sa partie consciente, pour le Parti communiste, de louvoyer, de réaliser des ententes, des compromis avec les divers groupes de prolétaires, les divers partis d'ouvriers et de pelits patrons. Le tout est de savoir appliquer cette tactique de manière à élever, et non à abaisser, le niveau de conscience général, du prolétariat, son esprit révolutionnaire, sa capacité de lutter et de vaincre. (La maladie infantile.)

Entre le bolchevisme et le stalinisme, il y a vraiment deux conceptions abso lument opposées du parti. parce qu'ils veulent ainsi lutter efficacement pour l'émancipation de leur classe et de l'humanité. Sur ces points, nous sommes d'accord avec lui, ul est incontestable que les ouvriers adhèrent aux

La conception du parti chez Lénine et chez Staline.

Le « fonds communiste » du stalinisme...

et de la social-démocratie.

La conception du parti chez Lénine et chez Staline.

Le « fonds communiste » du stalinisme...

et de la social-démocratie.

partis staliniens dans les pays capitalistes non pour les turpitudes de leurs directions, non à cause de leurs contorsions politiques ou de leur régime intérieur bureaucratique, mais pour defendre la cause de leur classe, pour assurer la victoire du communisme.

Mais si c'est essentiellement à cause de cela que Dalmas parle de fonds communiste des partis staliniens, il contredit ce qu'il dit par ailleurs, à savoir que le stalinisme a déformé profondément la psychologie ouvrière (p. 111). Nous reviendrons plus loin sur la « psychologie ouvrière ». Observons d'abord que l'argumentation de Dalmas n'a de valeur que pour les pays où le stalinisme est dominant dans le mouvement ouvrier et laisse bien des questions sans réponse. Que dire des pays comme la Belgique où, après quelques années de forte influence stalirienne dans la classe ouvrière, celle-ci est à nouveau presque tout entière polarisée par le parti socialiste? Que dire des pays anglo-saxons? Que dire des pays où le stalinisme s'effondre comme en Allemagne occidentale? Quand Dalmas écrit :

La classe ouvrière

Un tel raisonnement qui aboutit à trouver des vertus profondément dissimulées dans le stalinisme pour certains pays ou dans le réformisme pour d'autres découle de dissertations oiseuses . au sujet d'une « psychologie ouvrière » absolument indéfinissable scientifiquement au lieu d'une compréhension marxiste des rapports de la classe ouvrière et de ses directions. Au lendemain de deux guerres mondiales et malgré une accumulation de trahisons, la social-démocratie conserve la direction de millions de travailleurs. L'éclatante victoire d'Octobre 1917 n'a permis au bolchevisme d'entraîner sous sa direction qu'une fraction du prolétariat international. Malgré ses crimes et ses infamies, le stalinisme conserve encore la direction de très larges masses. Voilà des faits historiques formidables qui doivent servir de point de départ. Ils montrent que, si sous une seule et même direction politique, la classe ouvrière passe par des phases de lutte diverses en fonction de nombreux facteurs (2), la reconnaissance par toute la classe ouvrière ou partie de celle-ci d'une nouvelle direction révolutionnaire à la place d'une direction politique qui a dégénéré est un phénomène extrêmement complexe qu'on ne peut pas escamoter au moyen de quelques phrases plus rapidement écrites que pensees sur la « psychologie ouvriere », «l'aspect double du stalinisme» ou uba voie sclérosée a notre tes dosanse voie sclérosée des sectes d'étude historique et théorique d'ensemble de cette question ni de celle des rapports sociologiques entre la classe ou-

(2) Dont les variations de conjoncture économique. 40

Objectivement, par leur nature sociale, les partis staliniens sont les instruments politiques de la classe exploitée (p. 155) et invoque à l'appui les millions d'électeurs communistes en France, il commet non seulement l'erreur relevée plus haut de croire aux affirmations gratuites des dirigeants staliniens sur leurs buts finaux, mais aussi celle de voir tous les partis staliniens à l'image du P.C.F. Il ignore tous les pays où les staliniens ne groupent qu'une minorité parfois insignifiante de la classe ouvrière. En fait, selon les critères de Dalmas, on pourrait tout aussi valablement affirmer que le LeP. britannique, le P.S. belge, le P.S. autrichien... sont « objectivement les instruments politiques de la classe exploitée » de leur pays. En invoquant aussi le fait que le P.S. autrichien a pris les armes contre Dollfus en 1934 ou que le parti de Spaak a été à la tête du mouvement révolutionnaire de juillet 1950 contre le roi Léopold III, on pourrait tout aussi bien parler d'un « fonds comsocial-démocratie. et ses directions. vrière et sa direction. Celle-ci est loin de refléter simplement, directement, cellelà. Dans « Les leçons d'Octobre », Trotsky montre que, précisément aux moments les plus tendus de la lutte des classes, la pression de la bourgeoisie s'exerce le plus fortement parmi les dirigeants même du parti révolutionnaire. Du parti révolutionnaire au moment même où l'insurrection armée se pose à l'ordre du jour ! C'est plus compliqué que la « psychologie ouvrière ». Comment se sont formées les directions ouvrières et quelles lois profondes sont à la base de ces processus ? Pour pouvoir aborder ces questions sur le plan théorique, il est indispensable de débrouiller le problème historiquement. !! faudrait étudier, au moins pour les pays qui ont joué un rôle essentiel dans le mouvement ouvrier mondial, l'histoire de la lutte de classe et des organisations ouvrières nationales ainsi que lhistoire des Internationales. Il faudrait partir des premières luttes ouvrières dans quelques grandes villes d'Europe au cours de la premiere moitie du XIx siecle et de la formation des premières organisations de masse sur un teriain à peu près vierge pour aboutir aux luttes gigantesques des masses de la moitié du 20ª siècle et à la formation des organisations et des directions sur un terrain occupé par de vieilles organisations fortement enracinées. Il faudrait aussi examiner le rôle joué par les organisations d'avant-garde, les tendances, les courants... A titre d'exemple, conseillons à Dalmas de méditer le livre que Daniel Guérin vient d'écrire sur les Etats-Unis. Il y verra, exposé d'une façon impressionnante, combien difficile est l'organisation de la classe ouvrière, comment une direction s'appuyant sur des couches étroites de la classe peut muniste » ou d'un « aspect double» de la constituer un obstacle puissant à l'organisation de toute la classe et comment, cependant, dans cette organisation et cette direction réactionnaires, une nouvelle direction parvient à percer et toutes les limitations que cela entraine; il y verra aussi le rôle considérable joué par les courants d'avant-garde en dépit de toutes leurs erreur et leurs insuffisances dans la formation d'une nouvelle direction - sinon immédiatement moment de l'éclosion de la nouvelle direction du moins indirectement par l'activité déployée au cours de longues années.

Une des conclusions auxquelles aboutirait une sérieuse étude du mouvement ouvrier international, notamment en

. ce qui concerne le passage de la IT* à la TIT Internationale, c'est - pensons-nous -que le développement politique et organisationnel de la gauche de la socialdemocratie etalt insuffisant et, par suite, que la formation de l'Internationale communiste avec un seul parti national véri-

Une erreur de ceux qui, comme Dalmas, ont tant de faiblesses envers le stalinisme consiste à identifier celui-ci à l'organisation qu'il dirige et à la classe ouvrière elle-même, au lieu de souligner les intérêts sociaux que le stalinisme défend dans le monde, à savoir ceux de la bureaucratie sovietique. Dans la partie de son livre où il indique les leçons tirées par les Yougoslaves de leur expérience, Dalmas fait état de l'existence de cette bureaucratie. Mais dans toute la partie essentielle, celle qui se donne comme objet de prouver la filiation bolchevique du stalinisme, la bureaucratie ne se trouve mentionnée qu'accidentellement. N'est-il pas stupéfiant de lire :

Qu'ils oublient un instant les mensonges, lhysterie absurde des calomnies, les proces de Grand-Guignol, les emprisonnements arbitraires, les millions d'esclaves des camps russes, les virages politiques.. (p. 162) ?

Qu'ils oublient un instant! Dalmas oublie beaucoup de choses et pour beaucoup plus qu'un instant, Il oublie que le

Un examen non historique, une méthode d'analyse par simple comparaison (erronée, par-dessus le marché) de quelques caractéristiques ont amené Dalmas à associer bolchevisme et stalinisme et à passer à côté des enseignements les plus importants de la révolution yougoslave sur le stalinisme. L'expérience yougoslave montre que le stalinisme, à la différence du bolchevisme, n'a pas de valeur internationale, qu'il n'apporte rien à la révolution prolétarienne; au contraire,

NTERNATIONALE tablement mûr pour répondre aux problèmes posés par l'époque impérialiste était trop tardive. Ce retard considérable de la conscience sur l'existence constitue, à notre avis, une des raisons importantes

(quoique pas la seule) de l'incapacité du bolchevisme après la première guerre mondiale à déloger la social-démocratie de ses positions dans le mouvement ouvrier et de la rapidité avec laquelle la dégénérescence de l'U.R.S.S. entraîna celle des partis communistes. Dans le même ordre d'idées, nous sommes fermement convaincus que l'histoire ne manquera pas de dire que les trotskystes, par leur action et leur organisation auront, en dépit de bien des erreurs et des insuffisances, puissamment contribué à raccourcir le chemin qui mène à la victoire du prolétariat mondial. Le « court-circuit » de l'histoire provient non de la substitution de l'action du parti à celle de la classe, mais de la conscience que le parti apporte à l'action de la classe. stalinisme est « sorti» du bolchevisme par des épurations féroces dans lesquelles. ont été exterminés les cadres de la révolution russe et par des aventures qui ont coûté la vie à des milliers et des milliers de communistes dans le monde. Il oublie toutes les défaites que le stalinisme a provoquées. Il oublie notamment l'Allemagne de 1933 où le stalinisme a conjugué sa politique à celle du réformisme et laissé venir Hitler au pouvoir. Il oublie que cette trahison a valu la deuxième guerre mondiale. Voulant faire une théorie « non passionnée» du stalinisme il dit:

Les agitateurs de la conquête du pouvoir ont été remplacés par les administrateurs de l'exercice du pouvoir (p. 211), oubliant totalement que les administrateurs défendent « l'exercice du pouvoir » en U.R.S.S. non pas pour préserver les intérêts des travailleurs de l'U.R.S.S. et du monde entier, mais d'une manière qui assure avant tout les privilèges de ces administrateurs et mine, à longue échéance, les conquêtes de la révolution l'expérience yougoslave montre que, dans le premier pays où la révolution prolétarienze a triomphé depuis que le stali-

(5) Sur ce point aussi, la dégénérescence de la social-démocratie s'est traduite par la prépondérance d'un cadre d'administrateurs d'organisations (syndicats, la politique d'organisations coopératives...), dans la détermination de du parti. « L'exercice du pouvoir » dans les orennisations ouvrières B'est substitué au but ganisations ouvrières s'est substitué au but

Des oublis!

Partis staliniens et stalinisme.

Des oublis!

Partis staliniens et stalinisme.

N nisme s'est développé dans le mouvement ouvrier, l'avant-garde dans ce pays a été amenée, par la force même des choses volonté, à entrer en lutte contre le staliet en grande partie contre sa propre nisme et, pour pouvoir progresser, à retrouver toute une série de notions que le stalinisme avait révisées, défigurées, trahies. Autrement dit, l'expérience yougoslave vérifie ce que nous, trotskystes, disions du stalinisme, c'est-à-dire qu'il était un phénomène spécifique d'une période de recul du mouvement ouvrier, d'isolement et de dégénérescence du premier Etat ouvrier, et que ce phénomène serait mis en échec avec un renouveau du mouvement révolutionnaire. Cette démonstration a été faite par la révolution yougoslave, la première qui ait triomphé depuis 1917; quel que puisse être ultérieurement le développement des événements en Yougoslavie, cette démonstration restera.

Dans le livre de Dalmas, une idée non exprimée nettement mais sous-jacente à l'ouvrage est que la Yougoslavie a montré qu'il fallait miser sur les partis staliniens, car s'ils parviennent à se détacher du Kremlin ils constituent une force révolutionnaire incomparable, Il est certain que, dans les pays où le stalinisme est dominant dans le monde ouvrier, c'est dans les rangs des partis staliniens que se trouve le gros du véritable parti révolutionnaire et que le problème essentiel est de détacher ces forces révolutionnaires de la direction réactionnaire du stalinisme, Avant l'expérience yougoslave, nous avions toujours plus spécialement insisté sur l'inévitabilité de la rupture d'ailes plus ou moins grandes des partis staliniens (y compris de parties de leurs appareils) avec le Kremlin sous la pression de grandes luttes des L'expérience yougoslave a montré qu'il était possible dans certains cas (car rien ne serait plus faux de généraliser, apres tant d'expérience contraires) que la rupture pourrait englober tout un parti et, qui plus est, un parti arrivé au pouvoir. Mais l'expérience yougoslave montre aussi (les événements ayant largement évolué depuis le moment où Dalmas écrivait son livre) que la rupture avec Moscou ne transforme pas ipso facto un parti stalinien en un parti bolchevik. Au contraire, le passé stalinien continué à peser lourdement sur ce parti surtout en matière de politique extérieure. la rupture a ouvert la voie à de multiples possibilités, il ne suffit pas d'une seule opération chirurgicale -si importante soitelle - pour que l'organisme fonctionne bien, il faut encore une lutte très intense de forces sociales, une lutte dans laquelle stalinisme et bolchevisme se retrouvent opposés l'un à l'autre.

Quoi qu'il en soit, cette question de la force révolutionnaire contenue, freinée, utilisée à des fins contraires par les partis staliniens pose une question d'orientation de travail aux militants révolutionnaires conscients de cette contradiction interne des partis staliniens; du point de vue de la stratégie des sections de la IVe Internationale dans une série de pays, ce problème est d'une importance excep-

TERNATIONALE tionnelle, décisive même (tout comme la stratégie envers la social-démocratie dans une série d'autres pays). Mais on ne contribue pas à le résoudre en identifiant partiellement bolchevisme et stalinisme; au contraire, on en rend la solution plus compliquée, en posant le problème en termes théoriques erronés.

L'erreur de ceux qui, comme Dalmas, montrent tant de faiblesses à l'égard du stalinisme, l'erreur de tant de révolutionres, est qu'ils jugent avant tout une organisation d'après le nombre de ses adhérents et pensent que les organisations qui contiennent peu de membres ne sont que des sectes. Les sectes sont des organisations qui prétendent faire passer les mouvements de masse par des formes et des méthodes déduites d'un système préconçu. Les marxistes révolutionnaires, parce qu'ils ont une vue historique du mouvement des masses, s'intègrent dans ce mouvement et y apportent, en les appropriant a lexperience propre des masses auxquelles ils s'adressent, le programme, les mots d'ordre, et les moyens d'action enseignés par toutes luttes des masses. Il est vrai que, pendant longtemps et pour de multiples raisons, les masses suivent des directions qui ne luttent pas pour leurs intérêts immédiats et historiques. Les petites formations ou même les individus, comme ce fut longtemps le cas pour Marx et Engels, pour le parti bolchevik avant 1917 et comme c'est à présent le cas pour la IV® Internationale, peuvent ressembler à des sectes du point de vue numérique, mais du point de vue du programme et des intérêts des travailleurs - et c'est ce qui, en fin de compte, est décisif — ce ne sont nullement des sectes mais les véritables porte-parole de la classe ouvrière. Le sectarisme - politiquement parlant - ce n'est pas seulement l'apanage de certains petits groupements prisonniers d'un système ou d'un schéma, fut-il construit sur des idées marxistes, mais aussi des appareils avec leurs intérêts spécifiques opposés à ceux du prolétariat. L'histoire suit des voies bien capricieuses; elle peut sembler favoriser un appareil aussi puissant que celui qui vit aux crochets de la Révolution d'Octobre et qui a amoncelé les défaites ouvrières. Mais on ne peut ruser tout le temps avec elle. La lutte des classes reste le facteur décisif de la transformation de la société. Les appareils bureaucratiques ne font pas avancer l'histoire; ils en retardent la marche, surtout quand ils peuvent parvenir à tromper de grandes masses par un camouflige révolutionnaire. La décomposition avancée du capitalisme présente de grands dangers en raison de la faiblesse de la direction révolutionnaire. Pour écarter le danger d'une troisième guerre mondiale, pour assurer le triomphe mondial de la révolution prolétarienne, il faut décisivement rompre avec le stalinisme et, comme la IV® Internationale, agir sous le drapeau du bolchevisme.

Le 15 décembre 1950.

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