Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › vol. 8, n° 5-7

Yougoslavie, deux années de lutte indépendante

Quatrième Internationale, vol. 8, n° 5-7 · mai-juillet 1950 · p. 4-7 · 2 114 mots

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28 juin 1948 ! Il y a deux ans la « Résolution du Bureau d'Information » excluait de celui-ci le PC Yougoslave. Survenant après l'échec de tentatives souterraines de dissociation et de noyautage des cadres du PC et de l'Etat yougoslave, elle constituait un suprême appel ouvert aux membres du PCY pour se dresser contre leur direction. La résolution du Kominform elle aussi ne donna aucun résultat et, au cours des deux années écoulées, Staline fut contraint de brûler les étapes : il monta le procès Rajk pour faire croire que les dirigeants yougoslaves sont des fascistes, des espions Il engagea également contre tout le peuple yougoslave une action infâme de blocus, pour l'inciter à se dresser contre le gouvernement yougoslave.

Tous les coups de la formidable machine commandée du Kremlin n'ont abouti à aucun des résultats recherchés. Plus encore, l'unité de la direction du PCY, l'union entre cette direction et la base du parti, et l'union entre ce parti et les masses ouvrières et paysannes de Yougoslavie sont, multiples témoignages d'observateurs objectifs, plus solides que jamais.

L'explication stalinienne de cette situation fort simple : " l'aide américaine ». Mais celle-ci s'avère bien insuffisante pour assurer la stabilité de puissances capitalistes telles que la France, ou pour maintenir ou étendre l'influence de partis sociaux-démocrates ou de syndicats réformistes. Comment les maigres 4 crédits accordés à la Yougoslavie auraient-ils pu retourner non pas quelques dirigeants mais tout un parti, toute une de participants ? Comment une telle opération peut-elle s'effectuer sans avoir entraîné des troubles sociaux d'envergure ? Des témoins absolument dignes de foi ont aussi pu visiter des camps où avaient été enfermés plusieurs centaines de défenseurs de la résolution du Kominform ils ont pu constater la décomposition du courant suscité par cette résolution et le retour au PCY de la plupart de ceux qui ont constitué la base stalinienne immédiatement après la rupture. Ceci s'est opéré sous l'effet d'une rééducation politique, qui suivait à quelques mois de distance seulement la progression de la grande masse des communistes yougoslaves, et sans avoir à subir d'autre torture que l'audition quotidienne de la radio et de la presse du Kominform.

seule explication permet de comprendre ce qui s'est passé en Yougoslavie et les développements présents ; c'est d'attribuer comme cause profonde à la rupture

1948 l'incompatibilité totale, absolue, entre les intérêts des masses travailleuses yougoslaves mises en branle par la lutte commencée en 1941: et les intérêts de la bureaucratie du Kremlin. La direction et le PCY tout entier intimement liés aux masses au cours de plusieurs années de luttes ne pouvaient s'accommoder du carcan stalinien, sans risquer de perdre ce qui faisait leur force. Les contradictions qui s'étaient manifestées au sein mouvement stalinien sans que le monde extérieur s'en aperçut parurent néanmoins pour que, prévoyant le danger, il ait cru nécessaire de prendre les devants, d'avoir Pinitiative des opérations et de choisir l'heure de l'attaque, espérant ainsi detruire un danger potentiel avant qu'il ne se concrétise.

cette opération qui avait réussi si souvent à la bureaucratie du Kremlin contre de petits groupes de militants qui progressaient théoriquement à la suite de défaites ouvrieres pendant que celles-ci entraînaient un reflux politique des masses échoua quand elle fut exercée à l'égard d'un mouvement révolutionnaire montant des masses.

Avec la rupture du 28 juin. 1948, la dialectique des rapports entre la direction et les masses trouva son expression la plus remarquable en Yougoslavie. Le mouvement des masses avait poussé la direction a la résistance au Kremlin, à corps défendant selon toute apparence ; mais pour pouvoir combattre et triompher, son tour devait approfondir le sens du conflit, éduquer les masses une nouvelle poussée révolutionnaire qui allait permettre d'avancer encore plus sur la voie de la compréhension théorique et politique.

Nous avons, dans QUATRIEME INTERNATIONALE, suivi pas à pas, les développements, la progression de la révolution yougoslave. Partis d'une position défensive, dans laquelle ils invoquaient la suprématie du « principe de vérité » sur le « principe d'autorité » et le droit à l'égalité de tous les pays et de tous les partis communistes et faisaient appel à l'arbitrage de Staline, les communistes yougoslaves ont été amenés, par leur propre expérience et la logique de lutte, à passer à l'offensive, d'abord contre la volonté d'hégémonie grandrussienne des dirigeants sovietiques, puis contre la bureaucratie moscovite dont cette volonté d'hégémonie était l'expression, et enfin contre le danger bureaucratique dans leur propre pays, la bureaucratie étant, déclarent-ils, une force sociale opposée marche en avant de la révolution. Les faits observés en Yougoslavle ne laissent aucun doute que l'évolution idéologique inscrite dans les textes des dirigeants du PCY correspond à une TENDANCE EXISTANT REELLEMENT dans le pays lutte contre la bureaucratisation et pour la démocratisation du régime. La deuxième grande victoire de la révolution prolétarienne dans le monde a repris le combat au point où la première avait trébuché. Nous ne songeons pas à idéaliser ce qui se passe en Yougoslavie, Il serait a priori très surprenant que, dans un des pays économiquement les plus arriérés de l'Europe et avec une direction mouvement stalinien qui n'a rompu avec lui que depuis relativement peu de temps, la société soit à l'abri de toute critique ; mais toutes les remarques, critiques que les révolutionnaires peuvent exprimer n'ont de sens que si l'on part du fait essentiel, éminemment prometteur que le parti dirigeant lutte très consciemment contre le danger de la bureaucratisation du régime de la dictature du pro-

Le développement des communistes yougoslaves a été inégal suivant les queslions. Ceux-ci ont normalement répondu aux questions au fur et à mesure qu'elles se présentaient à eux dans les faits. Il en est résulté que leur point le plus faible est la question du développement international de la révolution prolétarienne. Leur MANIFESTE POUR LE 1º MAi constitue considérable sur question en liant idéologiquement leur lutte à la lutte de tous ceux qui combattent pour le marxisme-léninisme contre le révisionnisme stalinien. Cependant, servent encore dans leur arsenal idéologique la théorie du « socialisme dans un seul pays » (qu'ils emplolent il est vrai dans une tout autre orientation et de tous autres buts que ne le fit Staline en 1925), et leur triste expérience avec Moscou les rend encore hostiles à l'existence d'un parti mondial de la révolution socialiste. révolution yougoslave voit ses forces décuplées par la compréhension des problèmes qui se posent devant elle, mais les obstacles qui sont devant elle ne pourront être renversés qu'avec le concours des forces du prolétariat international. Sur ce point également, la révolution yougoslave stimule par le fait même de sa propre existence, la crise du stalinisme et la rénovation du mouvement révolutionnaire ; et celui-ci, à son tour, lui apporte son soutien pour rompre un isolement qui, à la longue, deviendrait mortel.

Nous avons aussi suivi pas à pas le développement de la crise mondiale du stalinisme qui a pris une ampleur de plus en plus grande depuis l'éclatement de l'affaire yougoslave. Dans le glacis, les partis staliniens ont été décapités et décimés ; dans les pays anglo-saxons et dans toute une série de pays de l'Europe occidentaie ils sont réduits à leur plus petite expression ; en Allemagne occidentale , la crise du PC allemand prend l'aspect d'une décomposition complète ; dans les deux bastions de France et d'Italie se font déjà voir signes d'une d'une ampleur jamais atteinte. Même en Extrême-Orient, où les partis staliniens continuent à monter, les signes ne manquent pas attestant que ces partis, soumis à de fortes poussées révolutionnaires des masses, ne sont pas disposés à agir envers le Kremlin avec la docilité de ces Bureaux Politiques et Comités Centraux qui tournent dès réception d'un télégramme de Moscou. D'une manière littéralement tangible, la crise du stalinisme offre des perspectives concrètes de rénovation du mouvement révolutionnaire point de vue de la lutte de classe. Bornons-nous aussi à dire que de tels développequelques-uns des ments ne peuvent pas ne pas être sans conséquences en URSS même, en dépit de plus de 25 années de règne de la bureaucratie.

Au moment de la rupture, en dehors du mouvement trotskyste, peu de gens ont rapidement apprécié l'importance de cet événement. Même la plupart de qui ne prenaient pas pour argent comptant les calomnies staliniennes à l'égard des Yougoslaves voyalent dans cette affaire une querelle sordide, d'importance locale et sans répercussions mondiales. Pendant deux années la brêche s'élargissant sans cesse. Aujourd'hui, ce sont non seulement des personnes tives aux problèmes politiques mondiaux (journalistes, vriers ..) que la Yougoslavie préoccupe, mais aussi des couches larges de travailleurs qui n'étaient particulièrement pas engagés dans des mouvements politiques. Ainsi le succès que rencontre en France et dans plusieurs pays d'Europe la campagne des Comités pour le départ des brigades de jeunes en Yougoslavie, départ qui peut être gros de conséquences, est l'indice le plus frappant que la révolution yougoslave a contribué à accélérer la formation d'un mouvement de masse, contribuant à déplacer de la voie du stalinisme sur la voie de la révolution mondiale les plus larges mouvements de masse. Ce mouvement prend seulement son élan, commence à rassembler des énergies, il ne peut manquer de se déployer dans les années qui viennent.

Ceux qui en ont conscience mieux que quiconque, ce sont les dirigeants staliniens. Les calomnies contre les Yougoslaves se multiplient chaque jour. La campagne pour empêcher les jeunes ouvriers et étudiants de se rendre en Yougoslavie acquiert des formes qui suent la peur. La bureaucratie stalinienne sait que son existence n'est vraiment pas mise en jeu par les ploutocrates de Wall Street ; ceux-ci, avec leurs bombes atomiques ou à hydrogène et leurs dollars ne parviennent que très difficilement à aligner les bourgeoisies et pas du tout à effrayer les masses. Mais ces masses elles-mêmes qui cherchent par tous les moyens à se libérer de l'ordre bourgeois sont un danger mortel pour ces vieilles directions installées et soucieuses du maintien d'un statu quo intolérable par tout ce au'il signifie de misère, de famine, de dictature, de guerre.

Du point de vue du programme révolutionnaire, la révolution yougoslave quelles que puissent être à l'avenir les voies qu'elle suivra — a apporté la vérification la plus incontestable du programme élaboré par les bolcheviks-léninistes sous la direction de Trotsky. A maintes reprises avant guerre, nous en avions eu une vérification, mais « par la négative », dans l'écrasement des luttes ouvrières dirigées par le stalinisme ou la social-démocratie. Depuis la guerre, nous avions eu une vérification partielle, en ce sens que les grandes masses contrôlées par les staliniens et les sociaux-démocrates se battaient non sur les mots d'ordre variables de ces vieilles directions, mais sur les principaux mots d'ordre du PROGRAMME DE TRANSITION de la IV° Internationale (minimum vital, échelle mobile, contrôle ouvrier). Maintenant, voici tout un parti et tout un Etat, échappant stalinisme et poursuivant le combat révolutionnaire, quoi que ce soit des multiples conceptions révisionnistes engendrées en réaction du stalinisme par des « théoriciens » dépourvus de toute responsabilité dans la lutte des classes, reconstituent des morceaux entiers du programme trotskyste.

La situation présente offre beaucoup plus qu'une vérification théorique du programme révolutionnaire ; elle met à des partis porteurs de ce programme en termes concrets, de ces partis indispensables pour 6 résoudre la crise de direciion du mouvement ouvrier en laquelle, selon les termes du PROGRAMME DE TRANSITION de la IV° Internationale, consiste la crise de l'humanité.

près de 25 années, le mouvement ouvrier et son aile révolutionnaire ont subi défaites après défaites, jusqu'à ce que le fascisme et la guerre aient profondément ravagé la face de l'Europe. L'abîme dans lequel roulait la société semsans fond. Et maintenant, après avoir rompu avec le stalinisme, un petit pays et son parti révolutionnaire ont en deux années remonté la pente avec une vitesse littéralement foudroyante. Sans avoir les moindres illusions quant au chemin qui reste à parcourir, aux Yougoslaves et aux travailleurs du monde entier, pour être définitivement libérés de la double menace de Wall Street et du Kremlin, cet exemple vient balayer les désespoirs de ceux qui ne croyaient plus à l'avenir de la société. La Commune de Paris avait laissé entrevoir la possibilité pour les travailleurs de prendre dans leurs mains la direction de la société. La Révolution d'Octobre avait matérialisé cette possibilité pendant plusieurs années sur un sixieme du globe. La Révoiution Yougoslave vient de montrer que les travailleurs, même ceux d'un pays arriéré, ne sont pas nécessairement condamnés à subir la domination d'une bureaucratie issue de la classe ouvrière. Et c'est pourquoi ce 28 juin 1948 cu, par la rupture avec le Kremlin, la révolution yougoslave a repris marche en avant, restera une date mémorable de l'histoire du mouvement ouvrie international.

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