Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › vol. 8, n° 5-7

L'unification de l'Europe

Quatrième Internationale, vol. 8, n° 5-7 · mai-juillet 1950 · p. 1-4 · 2 075 mots

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DE multiples tentatives ont été ébauchées depuis la fin de la guerre pour arriver à une meilleure organisation de l'Europe et traiter son économie comme un tout. Cependant, toutes ont jusqu à présent échoué en commençant par la plus modeste d'entre elles, le Benelux. Les accords d'unification n'ont jamais dépassé quelques demi-mesures relatives à la circulatior des marchandises et de la monnaie entre différents pays européens. Mais le problème, celui d'une planification de la production à l'échelle de 'Europe ar la fusion et non par la simple juxtaposition des économies nationales n'a pas pu même être touché. Et ce, parce que dès qu'on aborde cet aspect fondamental d'une unification économique réelle, on voit immédiatement apparaître les obstacles de structure que le régime capitaliste oppose à toute planification de cette nature, à savoir, le développement inégal et antagoniste des différentes branches de l'économie à l'intérieur de chaque pays et d'un pays à l'autre, la diversité des conditions de production, d'échange et de distribution. Dans ces conditions, si on procédait à une unification de l'Europe en supprimant les barrières douanières et autres dressées contre la libre circulation des marchandises et des capitaux, il en résulterait immédiatement, sur la base de la propriété privée et de la concurrence, une victoire des grande entreprises et une cartellisation qui ruineraient une très importante partie d l'économie européenne actuelle, y compris des marchés du travail.

Tous les pays capitalistes européens, et surtout les plus faibles d'entre eux, sont effrayés par une telle perspective et n'abordent les projets d'entente et d'unification qu'avec beaucoup de prudence. Par contre, les Etats-Unis poussent beaucoup plus fermement à une unification, celle-ci en cas de réalisation livrant d'emblée l'Europe occidentale tout entière à l'hégémonie économique et politique de l'impérialisme américain. Les exigences de la « guerre froide » ont accentué la nécessité d'une organisation de l'Europe occidentale comme un tout. Du point de vue américain, qui s'avérera en définitive décisif, il s'agit d'opposer au bloc soviétique une masse européenne compacte qui puisse, en partie par ses propres moyens économiques et militaires, amortir le choc initial des forces militaires soviétiques, retarder leur avance et permettre le déploiement des forces stratégiques et tactiques des Etats-Unis.

Pour y parvenir, il serait nécessaire que Allemagne occidentale, qui reste toujours le principal arsenal humain et économique de toute l'Europe occidentale, rejoigne la « communauté atlantique » et que la Grande-Bretagne se décide à son tour à abandonner ses réserves et ses ambitions pour s'intégrer à l'Europe.

L'Allemagne d'Adenauer se prête d'autant plus aisément à ce jeu américain que, dans le cadre d'une Union européenne, sa supériorité économique lui assurerait une place prépondérante au détriment des autres pays capitalistes plus faible.

Par contre, la Grande-Bretagne qui craint aussi bien la concurrence allemande que la puissance américaine s'est jusqu'à présent refusée à des engagements qui la mettraient sur un pied d'égalité dans le domaine de la production et de la concurrence avec les autres puissances capitalistes et lui im. oseraient l'abolition de multiples mesures de protection de son économie mesures qu'elle a soigneusement échafaudées dans le cadre de son empire.

Quant à la France, puissance capitaliste intermédiaire, qui se trouve aux prises avec une grave crise dans son domaine colonial menacé du Vietnam au Maroc à la fois par les mouvements grandissants des masses et par les convoitises de ses partenaires impérialistes, elle est obligée de consentir aux compromis que lui impose l'impérialisme américain. Les initiatives apparemment hardies de la France au cours des derniers mois, — le « Haut Conseil Atlantique » préconisé par Bidault en avril et le plan Schuman d'un pool du charbor at de l'acier - ont beaucoup étonné ceux qui ne voyaient pas de correspondance entre le rôle politique joué par la France et son poids économique. En réalité, les initiatives françaises ont couvé à Washington avant d'éclore à Paris, et visaient à forcer l'Angleterre récalcitrante à suivre en Europe le cours désiré par les Etats-Unis. Ceci devient parfaitement clair à l'examen de la manière dont fut présenté et conçu le plan Schuman. La France et Allemagne y trouveraient chacune des avantages propres, mais qui ne sont pas opposés aux avantages que l'impérialisme américain tirerait de ce même plan. Pour cet impérialisme-ci, il s'agissait après un échec plus ou moins flagrant de l'unification de l'Europe au moyen d'ententes régionales, de reprendre le problème par l'organisation, par dessus les frontières, de telle industrie ou de tel marché. Le combinat Ruhr-Lorraine constitue la base économique fondamentale de l'Europe occidentale ; la mise en commun du charbon et de l'acier de ces régions sous une autorité internationale dans laquelle l'impérialisme américain aurait aisément une voie prépondérante, présenterait pour celui-ci un énorme intérêt à la fois économique et politique. Economique, car les investissements qu il taudrait envisager pour réaliser une modernisation éventuellement une expansion des industries lourdes mises en commun, exigeraient un apport massif de capitaux américains. Politique, car le pool doterait l'Europe occidentale d'une puissante base industrielle qui accélérerait son réarmement, d'autant plus que le seul marché capable d'assurer le maintien et le développement de la production du pool s'avérera être celui des armements.

Il y a lieu d'insister sur ce dernier point. Quand on examine quel est le bilan à ce jour de l'intervention américaine en Europe et des tentatives de réorganisation et d'unification du continent, on constate que la tendance de plus en plus dominante est conditionnée par les exigences de la « guerre froide », elle-même conditionnée par la crise du système capitaliste aggravée au lendemain de la guerre, et qui oblige à écouler la surproduction dans le domaine des industries de guerre. L'impérialisme américain a imprégné à l'ensemble des pays de l'Europe occidentale le cours de sa propre économie, les entraînant dans la course aux armements qui absorbe déjà des sommes égales au total de l'aide Marshall. Dans toutes les constructions qui prétendaient viser à la réorganisation et à l'unification de l'Europe : plan Marshall, Union occidentale, Conseil de l'Europe, l'aspect militaire prend de plus en plus le pas sur l'aspect économique.

Les bourgeoisies européennes n'acceptent pas sans réticence l'ingérence américaine qui transforme leur union en un bloc militaire dirigé de Washington. Car elles craignent qu'une telle orientation n'aboutisse droit à la guerre, qui, même orientation « atlantique » à direction américaine, l'Europe occidentale 2

QUATRIEMEINTERNATIONALE n'a aucune perspective réelle d'aboutir à un équilibre lui permettant à la fois n'a aucune d'alléger sa dépendance actuelle de l'Amérique et de résoudre la question de plus en plus angoissante posée par la saturation des marchés existants et la surproduction.

L'Europe occidentale coupée de l'Est est incapable dans le cadre de l'Union atlantique de résoudre à la fois la question de son déficit en dollar:

- meme en 1952 - et le problème de l'expansion des marchés posée pai production. Cette constatation ressor 1949 que vient de publier la Commission Economique Européenne (C. E. E.) de l'O. N. U. Elle a influencé par ailleurs la conception du plan Schuman, qui n'envisage comme remède la surproduction qui menacera bientôt l'industrie lourde européenne (un excédent de 8 millions de tonnes d'acier est prévu pour 1952) que « le développement du continent africain », la dernière réserve coloniale.

Prises entre le rouleau compresseur de l'impérialisme américain et la coupure à l'Est, les bourgeoisies européennes paraissent être dans une situation vraiment sans issue. Pour éloigner le cataclysme atomique d'une nouvelle guerre mondiale, certains milieux européens esquissent timidement la perspective d'une Europe unie et neutre par rapport aux deux blocs.

D'autre part, pour retrouver un équilibre économique tant soit peu relatif. l'Europe de l'Ouest et l'Europe de l'Est devraient rétablir leur unité organique et leurs échanges commerciaux, tombés à environ 40 % de leur niveau déjà bien bas de 1938, devraient reprendre sur une vaste échelle.

C'est surtout Washington qui s'oppose à toute tentative visant à alléger la dépendance de l'Europe à son égard. Mais le Kremlin a également ses resonsabilités quant à l'état dans lequel se trouve actuellement l'Europe. Car l remlin, loin d'aider à la réorganisation et à l'unification de l'Europe, a ex ploité à sa façon, pour ses propres intérêts, la situation créée au lendemain de la guerre. Jusqu'à présent il a empêché les pays de l'Europe orientale qu'il contrôle de planifier ensemble leur économie et de la relier sur un pied d'égalité à celle de l'U. R. S. S. Au lieu d'adopter une telle orientation, le Kremlin a fait dépendre chaque économie de celle de l'U. R. S. S. elle-même et au profit principal de celle-ci, plus exactement au profit de la bureaucratie soviétique.

D'autre part, loin de combattre l'ingérence américaine en Europe en lui opposant la seule perspective réaliste des Etats-Unis socialistes d'Europe, le Kremlin s'est livré, par le truchement de ses agents, les partis communistes de l'Europe occidentale, à une propagande aussi démagogique qu'inopérante pour l'indépendance nationale, dont le but était de neutraliser les couches bourgeoises et petites bourgeoises de ces pays, sensibles à la mainmise américaine.

Les tentatives d'organisation et d'unification de l'Europe à laquelle se livrent les dirigeants capitalistes démontrent la nécessité objective d'une telle unification, les problèmes fondamentaux de chacun des pays européens ne pouavoir de solution véritable dans le cadre national. Il n'y a de solution qu à l'échelle de l'Europe comme un tout, et même à l'échelle du monde. Mais la nature même du capitalisme, système basé sur la propriété privée des moyens de production et la concurrence à l'intérieur de chaque économie nationale et entre puissances, empêche, surtout dans sa phase actuelle de décomposition avancée, toute unification réelle de l'économie, embrassant la production et la distribution. Les capitalistes sont capables de réaliser des compromis partan des deim cristallise antie ne dareierie les plans me les antagonisme ouverts et latents entre les différents impérialismes. D'autre part, même quand elles sont réalisées, ces demi-mesures risquent, dans la conjoncture actuelle dominée par les exigences de la « guerre froide » et la crise des marchés at teints par la surproduction, d'évoluer vers des constructions qui serviront aux buts improductifs de la guerre et non à la réorganisation économique, même partielle, de l'Europe. L'exemple même en est fourni par le plan Schuman qui, par la force des choses, évoluera en tant que puissant cartel des magnats de l'industrie lourde française et allemande , qui réarmera l'Europe.

Face à cette évolution inhérente au régime capitaliste, la seule solution realiste, efficace, urgente, est celle des Etats-Unis socialistes de l'Europe de l'Ouest et de l'Est, premier chaînon vers les Etats-Unis socialistes du monde. Les conditions objectives pour la réalisation de ce mot d'ordre se trouvent à la fois très profondément modifiées et facilitées par les changements que la deuxième guerre a apportés à la situation de l'Europe et du monde. La transition presque immédiate des Etats-Unis socialistes d'Europe à une échelle internationale plus vaste qui est d'ores et déjà objectivement nécessaire se trouve facilitée par l'existence de l'U. R. S. S. et de la Chine de Mao-Tse-Tung.

Une coordination effective - et sur un pied d'égalité - des économies des pays de l'Europe orientale, de l'U. R. S. S. et de la Chine, constituerait déjà un facteur à la fois si puissant et si attractif que les prolétaires des pays de l'Europe occidentale l'utiliseraient comme un levier décisif pour imposer la jonction de leurs propres pays à ce « bloc ». Malheureusement la domination dans celui-ci de la force de la bureaucratie soviétique exploiteuse et parasitaire empêche d'en tirer profit dans l'immédiat. C'est aux forces révolutionnaires du prolétariat de l'Europe occidentale qui se regroupent actuellement à la faveur des crises parallèles du capitalisme et du stalinisme et grâce à la Yougoslavie prolétarienne, qu'il revient de prendre l'initiative d'une propagande active pour les Etats-Unis socialistes d'Europe. Comme première étape transitoire d'une telle campagne, on pourrait envisager l'idée d'un Congrès des syndicats et des organisations politiques ouvrières de l'Europe occidentale, congrès qui établirait le plan d'un pool de toutes les industries de base, des transports et des banques sous contrôle ouvrier qui proclamerait la nécessité de véritables gouvernements ouvriers et paysans à la tête de chacun des pays d'Europe, pour appliquer en collaboration un tel plan. Un Congrès des syndicats et des organisations politiques ouvrières de France et d Allemagne, élaborant un plan de coopération économique sous contrôle ouvrier de ces deux pays, et proclamant la nécessité de gouvernements ouvriers et paysans en France et en Allemagne pour appliquer un tel plan, serait déjà une heureuse amorce à une telle campagne et la meilleure des réponses aux projets des capitalistes.

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