Documents de la IVe Internationale

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La revue › vol. 8, n° 5-7

Les rapports entre pays socialistes

Wolfgang Leonhard · Quatrième Internationale, vol. 8, n° 5-7 · mai-juillet 1950 · p. 41-43 · 1 791 mots

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Nous publions ci-dessous le chapitre consacré aux rapports entre pays socialistes dans la broohure de W. Leonhard « Le Kominform et la Yougoslavie », éditée en allemand à Belgrade en 1949.

Wolfgang Leonhard, fils d'un militant du P. C. allemand, a été élevé

A la fin de la guerre, il occupa un poste de en Union Soviétique.

direction du S. E. D. jusqu'à sa rupture à propos de l'affaire yougoslave. W. Leonhard vit actuellement à Belgrade, où il s'occupe notamment des émissions radiodiffusées en langue allemande.

E problème des rapports entre

Partis communistes au sein du mouvement ouvrien international est aujourd'hui d'autant plus important qu'il ne s'agit plus en lespèce d'un problème interne du mouvement ouvrier, mais d'un problème touchant l'avenir du développement socialiste dans le monde. Alors qu'au temps de Marx et Engels les partis ouvriers révolutionnaires dans tous les pays faisaient a un degré variable l'objet de la répression, alors qu'au temps de Lénine le Parti Communiste avait vaincu dans un pays seulement, la Russie soviétique, aujourd'hui le problème des rapports entre partis communistes est indissolublement lié à celui des rapports entre pays socialistes, c'est-à-dire entre les ditférents pays qui se sont engagés dans la voie du développement SOcialiste et où le Parti communiste est au pouvoir. Avec l'apparition de nouveaux pays socialistes au cours de la lutte de libération antifasciste et de la période écoulée depuis 1945, le problème des rapports entre pays socialistes s'est transformé d'un • problème théorique de l'avenir en une importante question politique d'actualité.

Il est compréhensible qu'au temps de Marx et Engels la question des rapports entre pays socialistes ne se soit pas posée dans toute son étendue et son ampleur, et qu'elle n'ait pas pu trouver sa solution même dans les œuvres de Lénine, puisque à l'époque le mouvement ouvrier international ne pouvait pas encore toucher du doigt ce problème. Néanmoins les classiques du marxisme-léninisme avaient déjà apporté, dans ce domaine également, quelques indications importantes qui revêtent aujourd'hui, à lépoque du conflit entre la direction du Kominform et les communistes de Yougoslavie, une signification exceptionnelle. Les classiques du marxismeléninisme ont sur ce point indiqué à plusieurs reprises qu'il serait du devoir des pays socialistes de l'avenir de briser avec les anciens rapports capitalistes du passé, d'en finir avec l'ancienne politique d'oppression et de subjugation nationale des pays plus faibles par les pays plus forts, des états économiquement arriérés par les grandes puissances à haut développement technique, et d'introduire à la place des rapports anciennement usités de nouveaux rapports mutuels, basés sur le respect de la souveraineté de chaque . pays, sur la conscience de la pleine égalité en droits et de la nécessité de l'entr'aide pour l'édification économique, politique et culturelle.

Déjà dans l'Adresse Inaugurale, base programmatique de la 1r° Internationale rédigée par Marx, il est dit à ce propos :

Les lois élémentaires de la moralite et de la justice qui doivent régir les rapports entre individus doivent aussi trouver leur application comme lois suprêmes du commerce entre peuples.

La lutte pour une telle politique extérieure est partle intégrante de la lutte générale pour l'émancipation de la classe ouvrière.

A côté de ces lignes directrices dans la question des rapports internationaux pour lesquels doit combattre le mouvement ouvrier, • les classiques du marxisme-léninisme dans les années 80 prirent encore une fois position sur ce point, et nous donnèrent d'autres indications principales de grande importance touchant le problème des rapports entre pays socialistes. Kautsky ayant posé la question de l'attitude future des pays socialistes européens de l'avenir envers les colonies écono- miquement retardataires et les pays dépendants, Engels répondit dans sa lettre bien connue du 12 septembre 1882 :

A mon point de vue les colonies proprement dites, c'est-à-dire les pays de peuplement européen comme le Canada, le Cap, l'Australie, deviendront toutes Indépendantes ; tandis que les pays simplement soumis et de peuplement indigène comme l'inde, l'Algérie, les possessions hollandaises, portugaises et espagnoles, devront être prises en charge provisoirement par le prolétariat et conduites le plus rapidement possible à l'autonomie. Par quelles phases sociales et politiques ces pays auront à passer avant de parvenir à leur tour à l'organisation socialiste, c'est une question sur laquelle nous ne pouvons émettre que des hypothèses assez stériles. Une seule chose est sûre : le proletariat victorieux ne peut imposer ses bienfails quels quils soient à aucun peuple étranger sans miner les bases mêmes de sa propre victoire.

Ces indications sans aucun doute importantes, revêtent de nos jours une grande signification. Ce qui paraissait alors le problème d'un avenir lointain se trouve transformé aujourd'hui en une tâche présente impérieuse et pressante. Les millions d'êtres humains qui luttent aujourd'hui dans tous les pays pour lavènement de la société socialiste ne voient pas seulement dans le but qu'ils poursuivent la libération de l'exploitation, de la misère, des crises et du chômage, ils y voient aussi le commencement d'une ère nouvelle dans les rapports entre peuples, d'une ère de paix et d'amitié internationale, la suppression définitive de l'exploitation coloniale et de l'oppression nationale, le début de la coopération fraternelle de peuples égaux en droits. Des millions d'êtres humains, en lutte pour le socialisme dans toutes les parties du monde, considèrent par suite, attentivement les relations entre l'Union Soviétique et ces pays qui ayant pris la voie du socialisme peuvent dans un avenir proche, devenir de nouveaux pays socialistes. D'autant considérées les tendances qui tre déterminantes doivent font jour actuellement dans les rapports entre l'Union Soviétique et les nouveaux pays socialistes. L'institution des sociétés par actions soviétiques et des prétendues sociétés mixtes soviéto-hongroises et soviéto-roumaines, les investissements de capitaux soviétiques, l'installation de directeurs soviétiques, l'adaptatien exclusive des plans économi42

TERNATIONALE ques des pays de démocraties populaire aux intérêts de l'Union Sovietique, ceci au détriment de ces pays qui édifient actuellement le socialisme, tels sont quelques-uns simplement des plus sérieux parmi les symptômes qui apparaissent aujourd'hui dans les rapports entre pays socialistes.

Dans le domaine politique également apparaît sans qu'on puisse s'y tromper un net abandon du princimarxiste-léniniste fondamental de l'égalité en droits des pays socialistes et du respect de la souveraineté de chaque pays. L'enrôlement d'agents au sein du nouvel appareil détat dans les -ays de démocratie populaire, la surveillance des fonctionnaires, l'éloignement définitif et jusqu'à l'arrestation de tous les communistes travaillant dans l'appareil étatique ou économique qui s'affirment pour l'égalité en droits des pays socialistes, tout cela montre que dans le domaine politique aussi, le principe de l'égalité en droits des pays socialistes est foulé aux pieds. Certes, il n'est pas facile pour un communiste de se prononcer aujourd'hui sur ces graves tendances qui recèlent des dangers incalculables. Mais un communiste qui garderait le silence sur cette question se ferait le complice de la trahison d'un des principes de base les plus actuels du marxisme-léninisme.

Il n'est pas sans intérêt dans cet ordre d'idées d'indiquer que Lénine, déjà, s'il n'avait pas absolument prévu la possibilité d'un développement aussi néfaste, s'était du moins élevé contre la conception selon laquelle, par le simple fait de la victoire du prolétariat, l'égalité en droit des pays socialistes se trouverait immédiatement et automatiquement garantie. Lénine soulignait que la victoire du prolétariat creait que la possibilité, les prémices, pour la liquidation de l'exploitation et de l'oppression nationale, mais que la question était de faire passer cette possibilité dans la pratique :

En opérant la transformation du capitalisme en socialisme, le prolétariat crée la possibilité d'une complite liquidation de l'oppression nationale. Cette poss bilité passera dans la pratique « sculement » - « seulement » ! — Icrsque dans tous les domaines la •démocratie sera ré-lisée intégralement — v comoris jusqu'à la fixation de fron"fres na'icnales confermes aux affin tés de la populaton, jusgu'à la l'berté to- tale de séparation, écrivait Lénine en 1916 (1).

Il ne s'agit aucunement, dans cet expose de Lénine, d'une expresssion unique, voire accidentelle : il s'agit d'une de ses pensées fondamentales, laquelle il revient à plusieurs reprises. C'est ainsi que Lénine écrit dans un autre passage de cet article :

L'adaptation de la politique à l'économie se fera inéluctablement, mais pas d'un seul coup ni sans heurts, pas simplement, pas directement. Ce qu'Engels pose comme certain, c'est seulement un principe internationaliste unique et inconditionnel, qu'il applique à tous les « peuples étrangers » et donc pas seulement aux peuples coloniaux : vouloir leur imposer le bonheur reviendrait à miner les bases de la victoire du prolétariat,

Le prolétariat n'est pas un saint et il n'est pas mis à l'abri des fautes et des faiblesses par le seul fait qu'il a accompli la révolution sociale. Mais les fautes possibles (et les intérêts égoïstes : la tentative de vivre aux dépens d'autrui) amèneront inéluctablement le prolétariat à la connaissance de la vérité (2).

Dans ces importantes indications des classiques du marxisme-léninisme se trouve la clé d'une des questions fondamentales les plus actuelles du conflit entre la direction du Kominform et les communistes de Yougoslavie. Nous vivons aujourd'hui dans une période où l'idéal socialiste, pour lequel prennent parti les travailleurs politiquement conscients de tous les pays, pour lequel sont consentis une telle infinité de sacrifices dans tous les pays, peut se trouver discrédité si l'on ne

(1) Lénine : « Les résultats de la discussion sur l'auto-détermination » (automne 1916).

(2) Ibid.

TERNATIONALE réussit pas à parer à cette dangereuse déviation des fondements du marxisme-léninisme.

Ces « intérêts égoïstes : la tentative de vivre aux dépens d'autrui », comme les appelait Lénine, sont indiscutablement entrés en jeu, et n'ont rien à voir avec le marxisme-léninisme, même lorsqu'on cherché à les maquiller en je ne sais quels « intérêts supérieurs de la politique soviétique ». C'est ce qu'ont reconnu à l'heure actuelle non seulement les communistes de Yougoslavie, mais des milliers de communistes de tous les pays, principalement des pays de démocratie populaire du Sud-Est de l'Europe, Assurément, ces communistes fidèles qui ont reconnu le danger et qui se dressent contre l'atteinte fatale portée à l'égalité des pays socialistes, on peut les traiter de « trotskystes » et de « nationalistes ». On peut — comme cela s'est malheureusement produit — les écarter de leurs postes, les destituer et les faire disparaître, comme par exemple le général Markos, aimé dans le mouvement ouvrier international tout entier ; on peut finalement les traduire devant un tribunal secret, leur faire un procès et les faire assassiner, comme par exemple le dirigeant des travailleurs d'Albanie, Koxe Dzodzé. Mais tous ces procédés ne pourront mettre fin au juste combat de milliers de communistes européens pour des rapports socialistes d'égalité, parce que ce combat est conforme aux principes du marxisme-léninisme, aux principes de l'internationalisme et du mouvement ouvrier socialiste, parce que ce combat est dirigé contre une nouvelle déviation extrêmement dangereuse au sein du mouvement ouvrier international.

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