Pierre FRANK
Le 12° Congrès du Parti Communiste Français
Il faut avoir vraiment l'esprit torturé d'un trotskyste pour aboutir à pareille conclusion (La crise du parti communiste) devant ce magnifique congrès.
(M. Thorez)
D ANS le monde capitalisle, le Parti communiste français qui vient de tenir son 12e Congrès national à Gendavilliers est l'organisation Stalinierne la plus importante, par son poids politique dans la classe ouvriere et dans le pays. Depuis la lin de la deuxième guerre mondiale, les travailleurs de France se trouvent en grande majorité sous l'influence du P. C. F. Les développements au sein de ce parti et l'évolution de ses rapports avec la classe ouvrière sont de la plus haute importance, non seulement pour la marche de la lutte de classe en France, mais aussi pour toute l'Europe et le monde.
Pour comprendre à fond ce qui se Phistoire de ce parti. Il n'existe malpasse à à présent, il faudrait reprendre l'histoire n'existe malheureusement pas sur celle-ci un ouvrage sérieux ; le livre de Ferrat (1) donne un bon aperçu de ses premières années, jusqu'à ce que commence la dégénérescence de l'I. C.; les staliniens présentent une version profondément mensongère dans la biographie de Thorez par lui-même « Fils • du Peuple » ; l'historien bourgeois Gérard Walter (2) qui a rassemblé toute une série de documents intéressants s'est laissé prendre à l'histoire ou plutôt aux histoires de Thorez en raison de son incompréhension des mouvements sociaux actuels.
L'histoire reste toule entière à éerire de ce parti, formé au congrès de Tours, à la fin de 1920, par une majorité du parti socialiste. Cette masse était écœurée par la politique chauvine et jusqu'auboutiste que la direction de ce parti avait pratiquée pendant la guerre et elle se trouvait attirée par la Révolution russe victorieuse. Le nouveau paru avait un niveau théorique des plus bas. Il fit ses premiers pas dans une France dont la bourgeoisie, enivrée de sa victoire militaire domi-
(1) André Ferrat, « Histoire du Parti communiste français », 1931.
(2) Gérard Walter, « Histoire du Parti communiste français ». 1948. 28 nail l'Europe grâce au trailé de Versailles. La poussée révolulionnaire d'après-guerre se réduisit en France aux grèves de 1920, rapidement défaites. La vie politique semblait devoir reprendre son train-train d'avant 1914. Le paru radical restait le principal parli bourgeois ; l'extrême-gauche (socialistes et communistes) était renforcée par rapport à la S. F. I. O. de Jaurès. L'Internationale communiste eut très rapidement à s'occuper de sa section française. Mais, si l'on compare su P. C. allemand qul, avec le P. G. t. Taisait l'objet principal des préoccupations de T1. C, on peut aisement observer que les problèmes du P. G. allemand concernaient la conquêle des masses et du pouvoir, tandis que la question fr nçaise tournait autour des principes les plus élémentaires du communisme qu'il fallait inculquer à un parti encore très profondément imprégné d'électoralisme de parlementalisme et de plusieurs autres tares politiques et organisationnelles petites bourgeoises. Le réforformisme et le centrisme faillirent l'emporter dans le P. C. F. C'est au début de 1923 que s'acheva victorieusement la lutte interne destinée à faire de ce parti d'origine social-démocrate un parli communiste. Mais bientôt commença la dégénérescence de l'I. C.. entraînant un phénomène double, de prolétarisation et de bureaucratisation des cadres du P. C. F. Sous le couvert de « bolcheviser » ce parti, des prolétaires furent portés aux cadres de direction ; à la place des vieux politiciens de type social-démocrate, dont Cachin et D. Renoult forment les vestiges, furent introduits des travailleurs jeunes et combattifs. En même temps, ils furent rassemblés de façon bureaucratique en un « appareil » qui non seulement dirigeait mais dominait le parti et d'autres organisations ; Thorez et Frachon sont les représentants les plus symboliques de ces militants qui allaient prendre la direction du mouvement communiste et le diriger pour le compte du Kremlin.
QUATRIEME EN
Pendant une douzaine d'années, lautorité du P. C. F. ne s'exerça que sur une minorilé active de la classe ouvrière ; elle ne pénétra pas profondément dans les larges couches des travailleurs surtout faute de grandes luttes, mais le parti acquit, auprès des masses le crédit pour la combativité et l'énergie que manifestaient ses militants. Ges masses politiquement peu développées, ne furent aucunement impressionnées par les nombreux tournants dictés par le Kremlin. Ceux-ci n'avaient d'importance que pour une toute petite minorité de militants dont le cerveau s'ouvrait trop souvent au moment où de longues années d'activité avaient usé le meilleur de leurs forces vives.
L'arrivée d'Hitler au pouvoir degrisa la bourgeoisie française. La paix de Versailles qui lui avait coûté un million et demi de morts et autant de blessés, élait brisée : il fallait ou triompher dans une nouvelle guerre, et encore le jeu ne valait pas la chandelle) ou renoncer à la place d'une grande puissance. Mais ceci ne pouvait se faire sans l'instauration d'un nouve! équilibre social, c'est-à-dire l'instauration d'un " Etat fort », qui réduise colsidérablement le standard de vie des inasses travailleuses. Le coup de force réactionnaire du 6 février 1934 inaugura la marche du capitalisme français vers "l'Etat fort ». Mais Tarrivée d Hitler au pouvoir, la menace de guerre qu'elle révéla et le coup de force du 6 février alertèrent aussi la classe ouvrière et les couches laborieuses en sénéral. La France entra dans une période de grandes convulsions qui, à ce Jour, a été marquée par le 6 Juin 36, la débâcle de juin 40, la « libération ». Les grandes oscillations ellectuées de droite à gaucne et viceversa n'ont pas encore pu aboutir à un équilibre. Dans cette ère de politisation intense de la population française, ies oscillations ont été dues essentiellement aux déplacements politiques de la petite bourgeoise qui ne s'est pas encore fixée.
Quant à la classe ouvrière, elle commença à se porter tout d'abord en 1935 el 1936 vers le PS el le PG, d'où résulta entre autre le Front populaire, première combinaison des vieilles directions avec une fraction de la bourgeoisie pour canaliser et freiner le mouvement des masses.
L'appareil longuement mis au point nu PC et des synaicats sous son conrôle commença à cette même époque « encadrer des millions de travailleurs. a partir de 1935-36, le PCF recueillit ie fruit des sacrifices et des dévoue-
.a social-démocratie dans la classe vu. rière.
•uiS vint la deuxième guerre mondiale. Incontestablement la période du Dacte germano-soviétique commença à Staler chez de nompreux militants ur umunistes le germe d'un doute sur politique de Moscou. Consciente de ce tail, la direclion du PCF s'efforce a-jourd hul encore, par les moyens les pius divers, de " justifier » la politique de certe période (3). Mais cette politique ne gêna pas le développement du PCF au cours • de la période suivante d'alliance entre l'URSS et les démocraties occidentales, de la « résistance ». C'est alors que la grande masse des travailleurs de France passa sous le contrôle des hommes du Kremlin. La social-démocratie et les syndicalistes à la Jouhaux furent gravement compromis en raison du rôle joué au cours des années de guerre par une aile de leurs organisations (Paul Faure, Belin). Même l'exclusion de celle-ci ne suffit pas à rehausser leur prestige. En outre, dans les dix années précédentes, ils n'avaient qu'exceptionnellement recruté et formé des cadres eunes. Ils Se trouvèrent ainsi au lendemain de la guerre dépourvus d'une partie de leurs anciens bastions ouvriers (Nord, Pasde-Calais, Rhône,...). Par contre, la direction du PCF, qui spécula aussi sur les cadavres des militants communistes tombés au cours des années de guerre, se vit à la sortie de la clandestinité à Ii tête de toute une génération de cadres ouvriers arrivés à maturité, au Comité Central et jouissant liés d'une
3) A cow de livres comme celui de F. y ate. on doit surtout signaler les « romans » earite sur ordre du Bureau Polltique par Aragon (« Les communistes »). Voir les déclarations d'Aragon lui-même dans La nouvelle critique.
Dans le rapport sur « La Formation des cadres » présenté par le C. C. pour le Xe congres (1945), on lit :
"Qualités que doit présenter un militant:
a) Dévouement au parti et fidélité à légard de sa ligne politique.
Certes, le travail réalisé par un camarade avant septembre 1939 ou après août 1944 doit être considéré comme très important. Toutefois, la fidélité envers la ligne politique se vérifiant pius particulièrement dans les moments dangereux, les éléments suivants sont déterminants :
- position d'août 1939 (pacte de nonagression et traité de commerce germanosoviétique) à juin 1940 ;
— participation à la lutte pendant la période illégale riode illégale (septembre 1939-septembre (septembre 1939-sentembre 1944); - éventuellement, son attitude dans les prisons et dans les camps d'internement ou de déportation (page 165) ». ou de déportation inade 165 s
On notera particulièrement la place donnée à l'attitude devant le pacte germanosoviétique.
menis que les militants avaient fournis au cours de neroique de 1923 à 1933.
poptaire provoqua bien des uans la classe ouvrière : m la période
Le Front déceptions ais comme le PC n'était pas représenté dans le gouvernement (se bornant a le soutenir), la uécomposition du Front populaire s'opéra surtout aux dépens de l'influence communistes
L
T
I
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Cellules locales corres-
Dans ce tableau, on observera que la tendance existant de 1935 à 1938 s'est fortement accentuée. Des sections et des cellules
Cellules locales
2.390
3 157
2.744
6.216
26.555 cellules
20.660
20.429
Mars
1945
Dans ce lableau, on observera : 1º la montée en flèche à partir de 1935 ; 2º) le développement relativemen! lent des
Au 10° Congrès, il fut indiqué qu'a la fin d'avril 1945, il avait été expédié 824.757 cartes, ce qui — selon le rapport
(1) Depuis 1938, l'Algérie ne forme plus une région et n'est plus comprise dans la statistique des régions, sections et cellules
Décembre
2.226
18.805
14.888
3.917
1944 d'entreprises d'entreprises
Cellules
Cellules
824.757 cartes, ce qui — selon le
1.80G
1.951
(1)
Octobre
1.069
8.806
3.852
12.658
1938
Sections
Sections
Octobre
4.041
12.992
8.951
1937
Adhérents
Adhérents
Octobre
7.838
2,898
10.736
115.367
92 538
338.127
544.921
1936
LE GRAND PARIS
TABLE Ш
TABLE II
TABLE I
Octobre
4.221
3.445
1935 par rapport aux cellules locales ou rurales.
locales ont élé créées dans les coins les plus reculés.
Octobre
2.725
2.139
1934 pondait à plus de 600.000 membres effeclifs.
membres effeclifs.
locales et rurales et rurales
Cellules d'entreprises d'entreprises septembre 1937
1937
Tolal des cellules
31 mars 1945
31 mars 1945 septembre l'entreprise
Cellules
Sections
Régions
HATRIEME I N confiance considérable, quasi aveugle, de la part de la classe ouvrière.
Le PCF disposait à la « libération » non seulement de l'écrasante majorité de la classe ouvrière, mais aussi de sympathies nombreuses et agissantes au sein de la petite bourgeoisie et même de la bourgeoisie. Il entraînait notamment dans son sillage une partie très importante de l'intelligenzia. Ecrivains, arlistes, savants, protesseurs.., les uns renommés dans le monde entier, d'aulres aux noms moins connus mais exerçant aussi une grande influence, avaient rejoint les rangs du PCF. Il n'y a pas de doute que le PCF disposail dans ses rangs ou son controle direct de plus d'éléments intellectuels qu'aucun parti bourgeois en France; S'il avait pris le pouvoir, il n'y aurait pas eu un seul domaine de la vie sociale (administration, armée, indus rie..) où il n'aurait disposé de spécialistes dévoués. Et ce. rappelons-le, sur la base d'un encadrement de la majorité de la classe ouvrière au moyen de plusieurs dizaines de milliers de militants de base, capables, dévoués et dont l'autorité sur leurs camarades de travail constituait la force essentielle du PC en France. Jamais parti révolutionnaire ne pourrait espérer prendre le pouvoir dans des conditions si favorables.
Mais, loin de prendre le pouvoir, loin de stimuler l'action des travailleurs à un moment où l'Etat bourgeois était complètement disloqué, la direction du du PCF s'engagea dans une collahora-
DEPUIS LA FIN DE LA
Le XI° Congrès du parli salinien se tint à Strasbourg deux ans plus tard (fin juin 1947). On en était à la fin de la période de collaboration de classe; depuis le 5 mai, il n'y avait plus de ministres communistes. Une grande poussée ouvrière avait comnencé dans les derniers jours d'avril 1947; les ouvriers de chez Renault avaient débordé
TERN tion avec la ron 3 ans, e autorité pour pour pousser pour chanter républicaine.
ATIONAL bourgeoisie qui dura envi•le intervint de toute son désarmer les travailleurs, à une production intense, les louanges de l'armée Elle prôna les nationalisalions bourgeoises de plusieurs industries, et ses militants syndicaux occuperent ues places de premiere importance dans les Conseils d'administralion de ces industries. Il y avait de nombreux préfets el une vinglaine de généraux membres du PCF.
C'était la période de grande euphorie du plus grand parti de France, du parti envers lequel les parus bourgeois, sauf une poignee de reactionnaires irréductibles élaient pleins d'amabilité. M. Jacques Duelos était l'estimé vice-président de l'Assemblée Nalionale : M. Maurice Thorez était l'éminent homme d'état dans les conseils des ministres. Au X° Congrès du PCF, qui se tint peu après la fin de la guerre (26 au 30 juin 1945) à Paris, la direction se mit en frais pour indiquer les progrès numériques enregistres département par département par rapport à l'avant-guerre. Des rapports présentés à ce Congrès, nous reproduisons dans un tableau quelques chiffres qui son! toutefois loin de donner une indication complète de la progression du PCF sur la scène politique : ce n'était pas seulement une croissance numérique alteignant de 75 à 100 % par rapport à 1937, la meilleure anne d'avant-guerre pour le PCF : il n'y avait plus de rivalité d'un autre parti ouvrier sur les grandes masses. 2° GUERRE MONDIALE hune pour préciser ses paroles qui, parait-il, avaient été mal entendues par I presse. Voici en quels termes il rectifia son tir : « Certains réactionnaires enragés voulaient déjà voir dans ce plan comme une machine de guerre contre l'Union soviétique, comme l'amorce d'un bloc occidental qui couperait l'Europe et le monde en deux. »
Du point de vue des effectifs, les renseignements étaient beaucoup plus sobrement fournis qu'au Congrés précédent. A la veille du Congrès, dans un artiele Cachin écrivait : « Depuis une année, nous plafonnons autour d'un million. Notre ambition est de doubler nos effectits ». (Humanité, 24 juin 1947, Ce chiffre d'un million est très certainement exagéré, même si l'on tient compte que le PCF avait recruté à la manière d'un parti social-démocrate et que de nombreuses adhésions ne signifiaient pas autre chose que la participation plus ou moins régulière à quelques réunions de sections.
Le tournant à gauche effectué quelques semaines après le Congrès de Strasbourg ne provoqua aucun redressement quant à l'influence et aux efrectifs du PCF. Au contraire, il fut accompagné d'un déclin accentué de= les dirigeanls staliniens gl maine, changèrent quatre d'ordre avant de pouvoir contact avec les grévistes ul, en une sefois de mots reprendre le
La bourgeoisie, stimulée par l'impérialisme américain, profita de cette période de décrochage entre le PC et les travailleurs pour éliminer les staliniens du gouvernement. Cependanl, le PCF ne tit pas immédiatement de « fournant » à gauche. Il fallut altendre la formation du Kominform (septembre 1947) pour qu'il s'opère. A Strasbourg, les vacillalions du Bureau Politique s'exprimèrent jusque dans le rapport de Thorez. Le jour d'ouverture du Congrès il attaqua le plan Marshall ; el la presse toute entière - y compris « l'Humanité » - - - → rapporta ses propos au moment même où Mololov arrivait à Paris pour discuter avec Bevin et Bidault du plan Marshall. Le lendemain, il monta à la tri-
QUATRIE ME IN effectifs et de la capacité du PC de mobiliser la classe ouvrière. Sur le plan électoral, les voix communistes maintenaient ; dans certains endroits, elles augmentaient encore à l'occasion. Mais le paru declinalt, le tirage et la vente de presse baissaient.
Une première tentative fut faite pour remonter la pente ; elle consista dans aussi large pour une campagne pour recrutement large que possible, l'adhésion n'entraînant pas la moindre obligation, et ce plus particulièrement sur le plan local. Les résultats furent nuls. Une Conférence nationale fut tenue à Montreuil les 9 et 10 avril 1949, entièrement consacrée aux problèmes d'organisation. De véritables cris d'alarme furent lancés sur le déclin de la presse : « Le nombre de ces journaux (hebdomadaires fédéraux) est de 102, d'un tirage total de 860.000 environ. Ce chiffre constitue un recul. Depuis le Congrès de Strasbourg, 20 Fédérations ont cessé de faire paraître leur propre journal. Dans 10 départements, des quotidiens du parti ont été remplacés par des hebdomadaires. De façon générale, les tirages sont en diminution. »
(Kriegel-Valrimont)
Des quotidiens et des hebdomadaires avaient disparu dans des régions prolétariennes.
Mais le déclin ne fut toujours pas enrayé et l'affaire yougoslave augmentait le trouble dans toute une d'organismes du PCF ; aux sessions du CC qui se tinrent entre cette Conférencé d'organisation el le XII° Congres, Thorez à plusieurs reprises manifesta les inquiétudes de la direction du PCF. Toute une série d'éléments autrefois combattifs avaient, dit-il au Comité central d'octobre 1949, « perdu la flamme ». Des articles de l'Humanité dénonçaient les éléments qui tendaient a cuscuter la politique, qui cherchaient à se renseigner par la lecture de certains journaux bourgeois ; instituteurs et professeurs qui, dans toute l'histoire du mouvement ouvrier français, ont joué un rôle important se virent tancer d'importance comme de vulgaires petits bourgeois subissant la pression de la bourgeoisie française, elle-même au service de Wall Street.
Au XII® Congrès, le second violon fut tenu par Lecœur que le nouveau Bureau pòlitique désigna comme secrétaire d'organisation en remplacement de Mauvais, qui occupait ce poste depuis la fin de la guerre. Dans son discours, Lecœur donna quelques coups bas à son prédécesseur, à ceux qui dirigent le parti au moyen de circulaires, et a i prudence exagérée dans le choix des responsables. Ce XIIe Congrès n'entenut egalement pas trop de chiffres. La crise du PCF n'existe que dans les cerveaux torturés des trotskystes, affirmait Thorez; mais Lecœur donnait tout de même quelques renseignements qui montraient que quelque chose se 32
TERNATIONALE passait ailleurs que dans des cerveaux torturés :
« C'est un fait, depuis la Libération nous n'avons pas avancé, mais au contraire reculé dans beaucoup d'endroits.
Voici quelques chiffres :
Fédération de la Seine : en 1950, 314 cellules d'entreprises de moins qu'en 1947.
Bouches-du-Rhône : par rapport à 1945, 256 cellules d'entreprise en moins.
Gard : 37 en moins.
Haute-Garonne : 100 en moins.
Rhône : 46 en moins.
Loire : 104 en moins.
Il ne s'agit pas là de quelques cas isolés, mais d'exemples s'inscrivent dans la tendance générale. .... )) Il y a dans la Fédération de la Seine 1.800 usines de 50 ouvriers et plus qui sont privées de cellules d'entreprise...»
Le déclin de la presse stalinienne n'a fait que s'accentuer (4). Le tirage otficiel de l'Humanité est de l'ordre de 235.000 à 240.000 ; la vente est estimée dans les milieux de presse les plus sérieux à environ 190.000.
Dans le domains l'organisation, le Congrès de Gennevilliers — comme sa préparation par une « tribune libre » dans l'Humanité l'avait indiqué très nettement — porta l'accent sur les cellules d'entreprise. Finie la politique de dilution du parti. Devant les difficultés grandissantes et une crise mûrissante, la direction stalinienne comprend fort bien qu'elle dolt consolider ses positions dans la classe ouvrirère, dans les entreprises, avant toute autre chose. Dans quelque domaine qu'elle ait à se baltre, elle sait que sa force réside essentiellement dans la classe ouvrière ; elle sait notamment que les intellectuels dont elle se fait gloire sont aujourd'hui en grand nombre rongés de doutes sur des questions de la plus haute importance mais qu'ils restent attachés au PCF parce qu'ils l'identifient à la classe ouvrière, qu'ils croient qu'en étant membre du PCF ou d'une de ses organisatious satellites, ils sont liés à la classe ouvrière, c'est-à-dire à la classe qui représente l'avenir de l'humanité.
Mais il ne suffit pas de se prononcer puur une politique d'organisation en direction des cellules d'entreprise que celles-ci sortent de terre magiquement. Il faut des hommes pour la réaliser et surtout une politique qui favorise le maintien ou le développement du parti dans les entreprises.
Le PCF ne manque pas d'hommes disposant d'une riche expérience dans
(4) Les hebdomadaires fédéraux, v compris ceux de la Seine ont un urage de 600.000 exemplaires, déclara Thorez à Gennevilliers. Il faut rapprocher ce chiffre du tirage donné pour les mêmes organes par Kriegel-Valrimont à Montreuil (avril 1949), soit 860.000 qui, disait déjà celui-ci, « constitue un recul ».
N le travail d'entreprises. Mais la direction de ce parti sait fort bien qu'une bonne partie de ces hommes, qui ont été tordus et retordus dans les multiples tournants, ne possède pas le fanatisme nécessaire pour poursuivre la politique qu'elle veut leur faire mener. Il s'agit non seulement de résister à la répression bourgeoise (cela au contraire retient les militants au parti), ni comme par le passé de se battre au d'une classe ouvrière passive, mais à présent, il va falloir se heurter à des coucourants révolutionnaires grandissants dans une classe ouvrière sensible, la tutelle une classe ouvrière courants décidés à se débarrasser de de directions qui n'ont amené que des défaites à la classe ouvrière. Aussi, la direction du PCF procède-t-elle à une vaste opération de renouvellement des cadres moyens et de base. L'élection du nouveau Comité Central a été significative de toute une opération. Il a été renouvelé pour un tiers. De vieux militants ont été écartés du CC, et il est très peu vraisemblable qu'ils aient manifesté une opposition quelconque ; ils ont été remplacés par des jeunes beaucoup moins expérimentés mais qui ont certainement beaucoup plus de fougue que leur aînés. Une opération identique se pratique à tous les échelons de cette organisation hiérarchisée qu'est le PCF. Ce n'est d'ailleurs pas la première fois que Thorez opère ainsi. Du point de vue de l'appareil, cette réorganisation très étendue qui s'effectue est une tentative de renouvellement interne, de recoustruction du parti, sans que cela sont extérieurement apparent. Les éléments portés ainsi à des postes responsables passeront par une série de cours de formation, les hauts dirigeants devront commencer par se déplacer beaucoup plus fréquemment, pour les guider, pour rectifier des erreurs ; mais théoriquement du moins, l'organisation est disposée pour mieux tenir le coup.
Incontestablement cette réorganisation du parti stalinien peut donner des résultats. Non seulement parce que ceux qui dirigent cette opération ont une experience en la matière et des moyens à leur disposition, mais aussi parce que d'une part la social-démocratie française ne peut tirer profit de la crise qui existe dans les rapports entre la classe ouvrière et le PCF, et d'autre part l'avant-garde révolutionnaire politiquement organisée hors des rangs du PCF ne constitué pas encore une force susceptible de polariser une partie importante de ceux qui ont compris le rôle de trahison de la direction stalinienne, et parce que pour eux la lutte politique est inconcevable sans comporter ine efficacité dans l'action de masse ; la justesse théorique et politique leur paraissent insuffisantes en l'absence d'une telle « efficacité ».
Toutefois, même sur ce plan, la situation est loin d'être immuable, car ce le plus grand obstacle à qui constitue is réorganisation à laquelle ce livre 11 direction du PCF, c'est sa propre poli-
TERNATIONALE lique qui va directement à l'encontre des profonds courants qui se developpent chez les travailleurs.
Le Congrès de Gennevilliers a mis l'accent sur « la lutte contre la guerre, la lutte pour la paix ». Selon les staliniens, « la paix ne tient qu'a un fil », nous sommes dans une période de danger de guerre immédiate. Celle-ci peut se déclencher à la suite d'accidents, de provocations. Mais celle-ci peut également être arrêtée et la paix sauvée si les " forces de paix » se mobilisent et font suffisamment pression au point de faire reculer les « fauteurs de guerre ». Cette thèse erronée, du fait qu'il n'y a pas de danger de guerre mondiale immédiat, que la guerre n'est pas le fruit d'accidents ou de provocations et que la paix ne peut pas être assurée par l'exercice de la pression sur les forces capitalistes, sert de base à la propagande stalinienne qui, sur ce point, se rencontre très exactement avec l'hystérie des propagandes capitalistes. Le premier effet en est de paralyser les masses qui sont abasourdies par ces deux propagandes conjuguées. Cependant l'incrédulité se manifeste par diverses voies; c'est tout particulièrement observable dans l'action que mènent les staliniens. Dans son rapport a Gennevilliers, Thorez confondant volontairement la préparation de la guerre avec le caractère immédiat du danger de guerre, remarque :
« A Paris et en province, on trouve encore des membres du Parti qui sont comme aveugles ou indifférents devant les agissements des fauteurs de guerre, et qui font preuve d'une incroyable passivité. Quelques membres du Parti, influencés par les campagnes de l'ennemi, pensent que « tout cela c'est de la propagande » 1
Depuis le Congrès de Gennevilliers, et surtout depuis la session du Comite Central d'avril 1950, l'activité essen -tielle des membres du PCF a élé portée sur la signature de la pétition de Stockholm contre l'utilisation de la bombre alomique. Tout le PCF a été mobilisé pour recueillir des signatures, encore des signatures et toujours des signatures. La campagne comporte entre autre une partie destinée soit à convaincre les militants communistes euxmêmes de l'utilité de celte campagne soit à dénoncer les erreurs et déviations qu'ils commettent. Par exemple l'Humanité, sous la plume de membres " du Comité Central, dénonce ceux qui, à l'appel de Stockholm, ajoutent des propositions de lutte contre la guerre du Vielnam.
Ce qui montre clairement que les mililants du PCF sont comme la maiorilé des travailleurs désireux de mener une ulte reelle contre la guerre, une lutte contre la guerre qui se mene réellement au Viet-Nam et pas une vague propagande de type pacifiste contre une guerre qu'ils ne voient pas proche, propagande qui vise des objectifs qu'ils
QUATR IE ME n'aperçoivent pas clairement.
Mais que fait le PCF contre les dangers de guerre en dehors de la signalure de la pétition de Stockholm ? Sur ce point, le Congrès de Gennevilliers a insisté sur la nécessité de " politiser » les luttes des masses. Jusqu'a présent, cette question a été laissée au second plan par rapport à la signature des péfitions, mais il n'est pas impossible que la direction du PCF la mette en avant après avoir essayé de créer une atmosphere lavorable par la campagne pour l'appel de Stockholm.
Cette " politisation » des luttes ne consiste pas du tout à poser les problèmes politiques à la faveur des luttes pour leurs revendications immédial Cela, " les syndicats le font... » déclare Lecœur aux congressistes. La « politisation » doit se traduire, d'une part, dans des actions spécifiques contre la fabrication et le transport d'armes, en général ; d'autre part dans la subordination des revendicatiens immédiates à question de la paix, au cours des luttes ouvrières
Le premier de ces aspects a entraina quelques actions très limitées du type de commando ; pour le second de ces aspects, cela s'est plutôt limité pour le moment à l'affirmation répétée : « La lutte pour la paix, c'est la lutte pour le pain ». Il n'y a pas encore eu de luttes ouvrières un peu importantes dans les quelles les staliniens auraient pu s'exer cer à « politiser » selon les directives de Gennevilliers.
toute façon, on a pu constater jusqu'a présent une résistance à cette politique. La classe ouvrière française n'est certainement pas favorable à la politique de l'impérialisme français, au plan Marshall, au pacte Atlantique, elle est même profondément hostile à la guerre du Viet-Nam qui est extrêmement impopulaire, mais elle sent plus ou moins confusément que l'action que les staliniens lui demandent est destinée il profiter à une autre politique extérieure non moins étrangère à ses intérêts propres. La campagne est menée contre la fabrication et le transport d'armes en général et non pas contre l'expédition coloniale au Viet-Nam, la référence donnée plus haut montre que les staliniens tont la différence au détriment de la lutte contre la guerre du Viet-Nam. Cette campagne, avec appel à la « dignité du travailleur » pour ne pas participer à des œuvres de mort, aux sentiments des mères, ete... nor seulement relève du pacifisme petit bourgeois si souvent dénoncé par les léninistes ; mais les staliniens y introduisent un élément bien particulier : ils veulent, par la lutte des travailleurs,
En même temps, l'organe théorique Les Cahiers du Communisme au lendemain du 12º Congrès (N° 5, mai 1950) appelle a la vigilance la plus grande 34
T E RNATIONALE imposer ni plus ni moins qu'un contrôle ouvrier sur une partie limitée de l'économie, non en vue d'arracher celleel dans son ensemble et le pouvoir aux capitalistes, mais en vue d'obliger la classe dominante à changer de politique extérieure ! Si violents que pourront etre les incidents qui se produiront à propos d'une telle politique, elle ne peut pas susciter un grand élan de la masse des travailleurs : ceux-ci ne peuvent s'inquiéter de la nature de ce qu'ils produisent eux-mêmes qu'a condition que se pose pour eux le problème de la transformation complète de la société : si non, participer à des fabricatons • de guerre, à des produits de nécessité immédiate, ou à des produits de luxe ou bien être occupés à des travaux qui n'auraient pas de sens dans une soPour sis nace, ols in en a pour eux tout à fait indifférent, c'est qui les préoccupe. Commencer par vouloir établir le contrôle ouvrier dans un domaine de l'économie — et plus particulièrement celui des productions de guerre — ne serait pas faux si c'était le point de départ pour une extension du contrôle ouvrier à toute l'économie et une lutte pour le pouvoir prolétarien. Mais vouloir, par ce moyen, faire pression sur les capitalistes et leur imposer une autre politique c'est engager les travailleurs dans une impasse et vers des échecs.
Il est absolument certain qu'une telle politique rencontrera une résistance. notamment dans les milieux syndicaux du parti communiste. En outre, plus d'un militant a quitté le PCF qui est resté actif dans sa section svndicale. Bien que ces militants ne soient pas à l'heure présente organisés d'une façon quelconque ni même le plus souvent favorables a une politique oppositionnelle déterminée, la direction du PCF y voi aussi un danger pour elle. Et c'est pourquoi la réorganisation ne s'est pas limitée aux cadres du PCF et s'est étendue à la C. G. T. où l'élimination de ceux qui font une opposition ouverte est mise à l'ordre du jour.
Bien que la crise du PCF n'existe, selon Maurice Thorez, que dans les cerveaux torturés des trotskystes, les membres du PCF sont mis en garde contre le danger que constituent les trotskystes et les titistes. Dans l'Humanité, une campagne quotidienne est menée contre le départ de jeunes en brigades pour la Yougoslavie. Cette campagne s'explique par le fait que l'appel pour les brigades a rencontré un écho dépassant toutes les espérances. notamment dans la jeunesse ouvrière et estudiantine. AU SEIN DU PARTI LUI-MEME et y découvre des negligences, pour ne pas dire beaucoup plus, dans les propos apparemment les plus anodins. C'est ain-
LE DANGER EST DANS LE PARTI
IN
LE DANGER EST DANS LE PARTI si qu'un instituteur d'un département du Midi ayant fait observer dans une assemblée de section :
« Nous tendons bien la main aux catholiques, pourquoi ne la tendrionsnous pas aux titistes ? »
Mauvais, membre du Bureau Politique ajoute :
« De toute évidence, cet instituteur se fait dans nos rangs, le porte-parole des ennemis. Il tente de caricaturer, de dénaturer notre politique de large union de la main tendue aux travailleurs catholiques. Mais il fait plus. Il tente d'accréditer l'idée que les titistes sont une varieté très spéciale, mais variété tout de même, de communistes, qu'ils sont l'expression d'un courant dans le mouvement ouvrier et démocratique.
» Il faut le combattre dans sa cellule et sa section, dans la population intéressée, l'isoler et le chasser. »
De même, la direction fédérale de la Haute-Marne, ayant écrit au centre :
Dans notre fédération, nous n'avons pas encore découvert dans nos rangs de déviations titistes. »
Mauvais, pas rassuré par ce savoureux « pas encore », s'écrie :
« Nos camarades pourraient-ils écrire qu'ils n'ont pas découvert de « déviations franquistes », de « déviations hitlériennes », de « déviations fascistes » ? De toute évidence non, le simple rapprochement politique doit leur faire mesurer leur erreur grossière Car il n'y a pas de déviation titiste, pas plus que de courant titiste ; pas plus qu'il n'y a de déviation et de courant hitlérien ou trotskyste ».
Devant le danger grandissant d'une libération des masses de son contrôle depuis qu'elle doit répondre non seule-
TERNATIONALE ment à la propagande d'un petit groupe, mais à l'exemple d'un peuple et de son Etat, la direction stalinienne encourage la surveillance réciproque et la délation réciproque au sein du Parti communiste afin de pouvoir étouffer dans l'œuf toute critique naissante. Dans son article, Mauvais dénonce aussi les « erreurs » dans ce domaine :
« Eh oui, certains camarades en sont encore là : qu'informer le Parti sur des agissements, déclarations et actes contraires à la ligne du Parti, c'est être un mouchard. Nous avons dû apporter des corrections à ces erreurs, non seulement dans certaines fédérations, comme le Rhône, mais aussi dans une école du Parti »•
Par ces mots, la direction stalinienne avoue très nettement que, pour elle, le danger est dans son propre parti.
Le plus puissant bastion du stalinisme dans le monde capitaliste est désormais fortement atteint par la crise qui ravage le mouvement stalinien. Pour sauvegarder leurs positions, les Thorez, Duclos et Co n'hésiteront certainement pas à recourir à tous les moyens. Mais s'ils pourront certainement faire encore des ravages importants, surtout contre l'avant-garde révolutionnaire, le XII° Congrès qui fut une grande parade bureaucratique comme les staliniens savent les monter, a montré que l'influence de ce parti dans la classe ouvrière était sur son déclin, que ne reviendraient plus pour lui les heures de toute puissance qu'il connut voici cinq ans et que commencent à se dessiner les contours d'un nouveau parti révolutionnaire de masse.
17 mai 1950.