Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › vol. 8, n° 5-7

La 3e Révolution chinoise : 1) Origine et signification de la victoire de Mao-Tse-Tung

E. Germain · Quatrième Internationale, vol. 8, n° 5-7 · mai-juillet 1950 · p. 14-27 · 11 197 mots

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U N demi - milliard d'habitants dans un sous-continent aussi étendu que l'Europe (1), des peuplades nomades vivant aux côtés de prolétaires modernes, la lampe de pétrole et le carburant

Rockfeller pénétrant dans les plus petits villages du Sud, alors que l'aigent reste inconnu dans des régions entières: voila la Chine contemporaine, exemple classique du développement historique combiné de toute l'Asie. La pénétration du capital international y avait industrialisé une mince bande côtière et quelques provinces septentrionales ; dans le reste du pays, son action s'est limitée à la destruction de l'artisanat séculaire et à l'écrasement du paysan sous le fardeau de l'usure. Entre ce capital international et la mnasse du peuple chinois s'était glissée une classe vivait du proft commercial que lui lais d'intermédiaires, les compradores, qui vivait du profit commercial que lui lais-

LA DECOMPOSITION DE

Là societé chinoise, enfant batard de l'ancienne Chine et de l'impérialisme mondial, n'avait cessé d'être soumise à des convulsions sanglantes. Principal théâtre des rivalités impérialistes dans l'Extrême-Orient, elle était écartelée entre des chefs militaires, conduisant leurs guerres privées avec les subsides . d'une des grandes puissances intéressées au commerce chinois, avant de devenir victime d'une guerre de conquête en bonne et due forme de la part de l'impérialisme japonais. La défaite de la révolution chinoise de 1925-27 n'avait pas permis de trouver une solution progressive des contradictions dans lesquelles se debattait cette société batarde. C'est pourquoi on assista par la suite à une lente décomposition des rapports fondamentaux sur lesquels se basait la

(1) La superficie de la Chine, y compris le Sinkiang et la Mandchourie, mais sans le Thibet et la Mongolie extérieure, est de 9,7 millions de km2, c'est-à-dire légérement inférieure à celle de l'Europe. En englobant le Thibet et la Mongolie extérieure dans la Chine, la superficie de celle-ci devient de 15 % supérieure à celle de l'Europe. 11 saient les entrepreneurs étrangers et de sa transformation en capital usurier, saignant à blanc la paysannerie. Incapable d'unifier le pays, d'assurer son indépendance, de resoudre la question agraire de par ses propres particularités sociales, cette bourgeoisie de compradores ne pouvait jouer aucun rôle progressii dans lhistoire et maintenait le pays dans le chaos et la prostration La vieille culture chinoise se désagrégeait ; à la campagne, l'ignorance et l'analphabétisme atteignaient un point culminant. En même temps, dans les grandes villes se forgea comme langage courant dans les rapports avec les seigneurs étrangers ce jargon infernal et hautement symbolique, le « pidgin English », où « je suis » se traduit par « j'appartiens à » (I belong). Tel est le pays qui est le théâtre de la révolution la plus importante précipitée par la seconde guerre mondiale. LA SOCIETE CHINOISE société chinoise.

L'impérialisme japonais avait investi des capitaux considérables en Mandchourie, colonisée à partir de 1931. L'équivalent en yen de près de 5,5 milliards de dollars américains y avait atflué (2). Un vaste movement d'industrialisation y avait doublé la production charbonnière et triplait la production métallurgique. Mais ce movement d'inaustriansation ne pronta guere a lensemble du pays. Les grands bassins agricoles du Nord et du Sud, que les Japonais ne réussirent jamais à occuper, se trouvaient séparés des centres industriels développés. Dans le Nord, surtout dans les territoires occupés par les guérillas communistes ou par des milices paysannes locales, l'artisanat connut un nouvel essor 3). Le commerce ralentit et les tendances à l'autarcie provinciale et même canlonale

(2) Rapport de l'envoyé spécial du président Truman en Vandehourie, Pauley, au printemps 1916. Neue Züreher Zeitung, 4 mai 1947.

(3) Jack Belden : « China shakes the world », New-York, Harper et Brothers, 1949, p. 127-28.

CONTEMPORAINE

CONTEMPORAINE

N s'acerurent conslammenl, Le pays commença à se replier sur lui-même.

Ce repli eut des conséquences considérables pour l'économie agraire. Les le marché mondial qui avaient permis de réduire les fluctuatiens d'approvisionnement en riz et en blé, se trouvèrent coupés. Il en résulta lamine à chaque mauvaise récolte. Des provinces entières comptant des dizaines de millions d'habitants furent trappés, notamment au cours de grande famine dans la plaine septentrionale en 1941-43. Des cultures comme celle du coton, destinées à être vendues dans les villes, reculèrent au profit de cultures alimentaires (4). En même temps, officiers de l'armée Tchang-Kai-Chek, les petits fonctionnaires locaux et autres appuis du KuoMin-Tang, souffrant de l'inflation croissante, essayèrent d'améliorer leur situalion en s'appropriant d'immenses étenlues de terres paysannes, comnunales et seigneuriales. Dans la province du Szechevan, on estime que 20 a 30 % des propriétaires fonciers ont conquis leurs terres durant la guerre, et leurs propriétés représentent 90 % des terres des anciens propriétaires fonciers (5). Cette évolution fut encore accenluée après la fin de la guerre, quand le gouvernement fit saisir par des sociétes nationalisées les terres appartenant aux Japonais. La seule North China Exploitation Company saisit plusieurs eentaines de milliers de mow de terre dans la seule province du Hopei, (1 mow égalant 0,066 ha) (6). L'impôt pavé en nature des 1941 : les emprunts forcés et les réquisitions innombrables de l'armée, donnèrent le coup de grâce à une économie paysanne depuis longtemps chancelante. De nombreux villages dépérirent ; on évalue le nombre des paysans morts de faim durant la guerre à un chiffre de 10 à 15 millions ! (7). De vastes étendues de terres restèrent incultes. Le sol, épuisé par des siècles de récoltes trop nombreuses et de manque de soin, se rebella à son tour contre le mode de production archaïque en Chine septentrionale. Le rendement par mow recula sans cesse (8): Belden eslime qu'à la fin de la guerre, 50 millions de mow (3,3 millions d'hectares) se trouvèrent non cultivés dans les trois provinces fertiles de Honan, Hupeh et Hunan. Des centaines de milliers de paysans petils et moyens se trouvèrent

(4) « U. S. relations with China », based en the files of the State Department. Washington, août 1947, p. 127-28.

(5) Ibid, p. 60 - Belden op. cit. p. 145 et 151.

(6) Belden, op. cit. p. 151.

(7) Beldin, op. eit. 151.

(8) Article d'un professeur chinois dans Journal of Farm Economics. Cité par John Bowman dans « Le Paysan chinois » (Workers International News, n° de janvier-février 1949).

TERNATIONALE dépossédés (9). Une imporlante dévaluation du prix de la terre résulta de l'obligation dans laquelle se trouvèrent de nombreux paysans (10) de vendre leur petits lopins. Ainsi la guerre et limmédiat après-guerre créèrent d'une part une nouvelle couche de propriétaires parasitaires et spéculateurs, el. d'autre part, une énorme masse de paysans expropriés. Cette polarisalion de la société signifia une ultime exacerbalion des contradictions sociales, et fut l'accoucheuse de la troisième révolulion chinoise.

La reconquête soudaine des grands centres industriels par la Chine lors de capitulation japonaise marqua confirmation brutale d'un aspect typique de la Chine contemporaine : le débordement de la bourgeoisie industrielle extrêmement faible par le « capital bureaucratique ». Les nationalisations avaient acquis de l'importance dès 1936. Les chiffres gouvernementaux indiquent qu'en 1942 l'Etat possédait 20 centrales électriques, 8 aciéries et usines métallurgiques, plusieurs usines de construclion mécanique et d'appareils électriques, et une dizaine de distilleries d'alcool (11). A la fin de la guerre, le gouvernenent s'empara de toutes • les entreprises qui étaient propriété japonaise et s'appropria ainsi la part du lion de l'industrie des textiles et de l'industrie charbonnière (12). Les quatre familles, Tehang-Kaï-Chek, Soong, Kung et celle des frères Cheng, écumèrent ces entreprises natiönalisées comme leur domaine privé et utilisèrent en même temps leur situation politique pour amasser des fortunes faouleuses dans la gestion de ces entreprises, et pour acquérir dans de nombreux secteurs des monopoles de fait pour leurs entreprises pri-

L'écrivain américa/n réactionnaire George Moorad qui est pourtant un apologiste du Kuo-Ming-Tang, décrit siluation ainsi créée en ces termes

« En utilisant des emprunts gouvernementaux et les matériaux de l'UNR RA et en confisquant les propriétés ennemies, les monopoles de l'État et des quatre familles en arrivèrent bientôt à monopoliser l'industrie des mines, Pindustrie lourde, l'industrie de la soie, du octon, les filatures, l'industrie du suore, les transports et naturellement les banques et le commerce d'outremer... Outre leur participation décisive dans le gouvernement nationaliste, trust Scong-Kung et ses satellites étaient également propriétaires de la China

(9) Belden, op. cit. p. 151, 157.

(10) Article du journal Ta Kung Pao, de Pékin, reproduit par le New York Herald Tribune, du 8 juillet 1947.

(11) « China Handbook 1937-1943, compiled by the Chinese Ministry of Information. MeMillan, New-York, 1943, p. 132-136.

(12) Rapport du général américain Wedemeyer « US Relations... » p. -80-793.

N Highway. Transport Company, Fu Chung Corporation, Yangtzé Development Corporation et de l'Universal Trading Corporation. Ainsi les grandes filatures de coton japonais en Chine, qui en 1937 étaient devenues les rivales des industries de Bombay et de Manchester. étaient reprises par la 'China Textile Development Corporation qui, grâce aux prêts gouvernementaux et aux livraisons de coton gouvernemental, était en mesure d'éliminer les usines chinoises et britanniques privées. Les monopoles recevaient également un traitement préférentiel dans l'allocation de carburant, de moyens de transport et de matières premières. (Lost Peace in China, Dutton et Co., New-York, 1949, PP. 197, 198).

C'est là une forme de concentration du capital monopoleur que les paye avancés n'avaient jamais connue.

Quand un membre d'une de ces familles, le financier T. V. Soong, ex-président de la Banque de Chine, ex-ministre des affaires étrangères et ex-premier ministre, fut nommé gouverneur de la riche province du Kouangtoung en septembre 1947, qustre mois après sa démission de chef du gouvernement sous la pression de lopinion publique, presse expliqua cette nomination comme le résultat d'un don que le même Soong venait de faire au fond de charité du Kuo-Ming-Tang et qui s'éleva au moins à 500 milliards de dollars chinois, ou 10 millions de dollars américains, en actions et obligations d'importantes entreprises industrielles commerciales (13) Le « capital bureaucratique », c'était donc la conquête de positions dominantes dans l'économie par l'exploitation de la fonction publique, combinée à l'achat de postes dirigeants dans Etat au moyen des bénéfices énormes extirpés à l'économie.

Ces pratiques extrêmes de corruption et de despotisme heurtèrent non seulement les capilalistes étrangers qui st virent exclus d'une partie de leurs bénéfices traditionnels, mais encore la majorité des compradores chinois euxnois eux-mêmes qui trouvèrent les meilleurs champs de profits monopolisés par les « quatre familles ». Ces couches bourgeoises indigènes, coupées d'une activité industrielle commerciale tructueuse, se concentrèrent encore plus sur la spéculation et l'usure, célérant ainsi la désagrégation de l'économie et alimentant la haine de toutes les classes productrices envers le KuoMin-Tang et son régime pourri.

Mais le facteur qui contribua le plus a la désagrégation des rapports sociauxtraditionnels, ce fut l'inflation galopante qui se développa au cours de la guerre et de l'immédiat apres-guerre. Outre le parasitisme universel régime, la cause de cette inflation résida avant tout dans la masse énorme de dépengouvernementales improductives

(13) Neue Züreher Zeitung, 2 oct. 1917. 16

TERNATIONALE pour l'entretien d'une bureaucratie et d'une armée hypertrophiées ; 70 % du budget en moyenne furent consacrés à l'armée (14). Cela provoqua un énorme déficit budgétaire dépassant les 2/3 des dépenses, et ce défieit ne put être couvert par lactivité effrénée de l'impression des billets de banque. partir de 1940, les prix étaieni déja arrivés à moyenne de 3500 (niveau de 1937 : 100) et dans certaines provinces même au-delà de 5500 (15). La fin de la guerre tut marquée par une accélération prononcée mouvement inflationniste. Au cours de l'année 1946 les prix montèrent de 700 % à Shanghaï. De janvier à juillet 1947, ils monTèrent à nouveau de 500 %. La cireulation monétaire s'éleva de 1,15 trillions de dollars chinois en janvier 1916 à 11,46 trillions en juillet 1947. A parfir de ce moment, le rythme de l'inflation s'accéléra come l'indique le cours du dollar américain sur le marché libre de Shanghai :

dollar américain valait (en dollar chinois) :

36.000 en juin 1947 : 44.000 en août 1947 : 100.000 en octobre 1947; 165.000 en novembre 1947 ; 500.000 en mars 1948 : 1.000.000 en mai 1948 ; 10.000.000 au début d'août 1948 (16).

L'ampleur prise par cette inflation aboutit à l'élimination de la monnaie comme moyen de paiement mensuel des salaires et des loyers, payements qui s'effectuaient au moven de sacs de blé à la thésaurisation de l'or et des devises étrangères, au stockage massir de marchandises et dès lors à leur raréfaction. Fin août 1948, le gouvernement fit une dernière tentative de stabilisation de la silustion monétaire. Une nouvelle monnaie, le yuan d'or, fut mise en circulation. Les prix furent stabilisés et des peines rigoureuses instaurées pour réprimer la spéculation. Mais le public se montra sceptique, parce qu'en même temps les chiffres du budget firent apparaître que les revenus annuels du gouvernement couvraient à peine deux mois de ses dépenses (17) Aussi l'inflation reprit-elle de plus belle au lendemain même de la réforme agraire. Quinze jours plus tard, les prix avaient presque doublé. Six semaines plus tard, la hausse des prix atteignit 45 %. Quatre semaines de plus, et l'indes officiel se trouvait à 81 % (18). Entre novembre 1948 e n % 10 0 les ex le di- 1948 et janvier 1949. les prix monteflation galopanle était ouvert.

L'inflation aboutit à une prostra ion

(14) « US relations with China », P. 770.

(15) China Handbook, PP. 612, 613.

(16) « US relations with China », Pp. 782, 783. — Neue Zürcher Zeitung • (218-17, 29-11-17, 5-6-18). — New York Herald Tribune (21-5-18 et 7-8-48).

(17) Neue Zürcher Zeitung, 9-9-18.

(18) Neue Zürcher Zeitung (10-10-18 et (18) 28-11-18). - New Tork Herald Tribune. 11-10-1918.

complète des_ aftaires. " La production est paralysée », écrivit le correspondant de la « Neue Zürcher Zeitung » dans le numéro du 17 octobre 1948 de ce journal — par suite du manque de matières premières. Les producteurs paysans refusent de vendre leurs produits aussi longtemps qu'ils. ne peuvent acheter des produits alimentaires aux prix officiels ». La peur de l'inflation aboutit à un désinvestissement massit de capitaux. Ces capitaux, transformés en barres d'or ou en dollars, affluèrent à Hong-Kong, aux Etats-Unis, en Amérique latine. L'outillage industriel se détériora. On ne répara plus de machines. Le capital cessa d'être renouvelé. L'inflation dévora les réserves que la guerre avait laissées intactes dans le pays La production charbonnière tomba à la moitié du niveau d'avant-guerre; Ja production des textiles à un niveau identique. Dans toute la Mandchourie, la production industrielle était en 1948 à 10 % de son niveau normal. Un cas typique, cité dans le rapport du général Wedemeyer, est celui des charbonnages Hwainan, en Chine centrale, propriété d'un trust contrôlé par deux des quatre familles, les Soong et les Kung :

L'intervention impérialiste avait empêché la transformation de la Chine en nation moderne ; elle avait en même temps accordé un soutien inespéré aux rapports sociaux paruculiers qui caractérisaient la Chine de la première moitie du XX* siècle. Avec la fin de la guerre celte situation se trouva radicalement bouleversée. Des anciennes puissances protectrices de l'ordre social chinois, seuls la Grande-Bretagne et les EtatsUnis subsistaient en tant que forces indépendantes, et la Grande-Bretagne elle-même était trop affaiblie pour pouvoir intervenir efficacement en Chine. C'est sur l'impérialisme américain que retomba tout le poids de la défense de cette civilisation chrétienne qui avait marqué la Chine du sceau de l'opium, des coolies et des maisons closes de Shanghai.

L'éclatement de la guerre entre le Japon et les Etats-Unis accentua considérablement l'intérêt américain pour la Chine. Tandis que banquiers et techniciens préparaient des plans de crédits et d'investissements de capitaux, le général Stilwell chercha à utiliser l'immense potentiel humain chinois pour la création de nouvelles armées dotées d'un équipement moderne. C'est au cours de ces tenlatives que les chefs militaires yankee eurent leurs premiers contacts prolongés avec les leaders du Kuo-Min-Tang et qu'ils comprirent que le régime de Tchang-Kaï-Chek était désespérément corrompu et condamné à périr. Les documents publiés par le Département d'Etal américain contiennent des rapports d'agents secrets, ré-

TE RNATIONAL E la China Finance Development Corporation. Ce trust possédait de grandes réserves en devises etrangeres, mais relusait de les utiliser pour reequiper ses charbonnages. C'est le gouvernement lui-même qui fit démarrer la production au moyen d'un prêt d'un million de dollars américains ; après épuisement de ce prêt, les choses en restérent là (19). Finalement, cette situation aboutit à un arrêt du commerce entre la ville et la campagne. De grands slocks de produits alimentaires et de coton s'accumulèrent dans les villages de Mandchourie et de la Chine septentrionale, alors que la tamine régnait dans les villes. En même temps, de grands stocks de charbon s'accumulérent dans les centres miniers alors que la population paysanne souffrait terriblement du froid pendant l'hiver. Toute la vie économique du pays semblait s'arrêter (20). L'incurie du régime éclata aux yeux de tous.

(19) US relations with China, PP. 78182-89-93.

(20) Neue Zürcher Zeitung, 1-5-1947, 3-617. - US relations with China, p. 221. digés en 1943-44, qui furent tous unanimes a prédire la défaite de TchangKaï-Chek dans l'éventualité d'une guerre civile sur une grande échelle en Chine. Le rapport de l'agent John Steward Service caractérise la situation dans les provinces contrôlées par le Kuo-Min-Tang de la façon suivante :

1. Le moral est bas et on est généralement découragé. Il y a un sentiment universel de désespoir.

2. L'autorité du gouvernement central s'affaiblit dans les régions éloignées des grandes villes. Le gouvernement est incapable de faire exécuter ses ordres et ses directives. Le gouvernement commence à avoir des difficultés pour rassembler suffisamment de nourriture pour sa grande armée et pour la bureaucratie.

3. La structure gouvernementale el militaire est pénétrée et démoralisée de haut en bas par une corruption sans précédent en ampleur et en ostentalien.

4. Les classes intellectuelles et salariées qui ont le plus souffert de l'inflalion sont menacées de disparition. Les groupes de formation universitaire ne souffrent pas seulement de l'épuisement et de la démoralisation à la suite de leur misère économique; le poid= d'années de surveillance politique et de répression leur enlève aussi la vigueur intellecluelle et la capacité de direclion qu'ils avaient possédées jadis (21).

(21) « US relations with China », P. 5li7.

L'INTERVENTION AMERICAINE EN CHINE

L'INTERVENTION AMERICAINE EN CHINE

VATRIEME I N

Cette compréhension de la situation chinoise plaça l'impérialisme américain devant un dilemme insoluble au moment où prit fin la guerre en Asie. D'une part, il était nécessaire de donner l'aide maximum à Tchang-Kai-Chek afin d'empêcher un effondrement rapide de la Chine du Kuo-Min-Tang. tre part, il était nécessaire de remplacer le gouvernement de Tehang-Kaïd'éviter l'éclatement d'une guerre civile Chek par un gouvernement capable sur une grande échelle, puisque le KuoMin-Tang ne pouvait que perdre pareille guerre. Or, le seul moyen dont l'impérialisme américain disposait pour pression le Kuo-Min-Tang, c'était précisément l'aide qu'il lui faisait parvenir. Ne pouvant se décider à couper cette aide pour arracher concessions réelles au Kuo-Min-Tang. il voyait toutes ses tentatives d'arriver à une conciliation entre le P. C. chinois et Tchang-Kai-Chek par avance condamnées à l'échec.

Les bases politiques et militaires d'un tel compromis avaient été pourtant réelles durant les deux premières années d'après-guerre. Les armées de Tehang, disposant, grâce aux Américains d'un matériel ultra-moderne avaient été transportées par avions et navires américains dans les grands centres de Mandchourie et du Nord, afin d'occuper rapidement les villes évacuées par les Japonais, puis par les Russes. Les groupes de partisans communistes, officiellement unis à l'armée régulière sous le nom de 8° Armée de route, avaient occupé des districts agricoles et quelques rares villes, puis avaient arrêté leurs opérations. Le 11 octobre 1945, un accord fut conclu entre le Kuo-MinTang et le P. C. chinois prévoyant la convocation d'une Conférence consultative populaire, afin de trancher toutes les divergences. Cette contérence se reunit à Tchungking en janvier 1946 et, après 21 jours de discussions, adopta une série de résolutions sur l'organisation d'un gouvernement de coalition, la reconstruction du pays, les problèmes militaires, la convocalion d'une Assemblée constituante, ete. Il n'y fut pas question d'une réforme radicale (22). Enfin, le 25 février 1946, sous l'égide du général Marshall, arrivé en mission spéciale de conciliateur en Chine, le Kuo-Min-Tang et le P. C. chinois concluèrent un accord pour l'unification des forces armées. La voie vers la « paix sociale » semblait ouverte (23).

Pourtant, au moment même où ces accords furent conclus, les hostilités étaient sur le point de reprendre. La responsabilité en incombe très nettement au Kuo-Min-Tang, et quelques mois plus tard, le général Marshall n'a pas hésité à publier une déclaration

(22) « US relations with China », p. 136140.

(23) « US relations with China », p. 140143. 18

TERNATIONALE dans laquelle il énumère les « sept erreurs de Tchang-Kaï-Tchek », sept cas très nets d'agression militaire des forces du Kuo-Min-Tang, en violation des accords conclus préalablement avec le

P. C. chinois. Dès l'été 1946, se produisit une reprise générale des hostilités et à la fin de cette année, les armée du Kuo-Min-Tang commencèrent une offensive générale pour occuper tous les territoires occupés par les armées communistes. Une guerre civile généralisée avait éclaté (24).

Formellement, la mission de conciliation du général Marshall échoua sur la question de l'occupation des territoiles qul avaient change de main depuis le 13 janvier 1946, date d'ouverture de la Conférence Consultative Populaire. Le PC chinois demandait le statu quo ante et le maintien des réformes sociales réalisées auparavant dans ces régions. Marshall proposa l'évacuation de des territoires et leur transformation en une sorte de no man's land. TchangKal-Chek demanda leur occupation par les forces « gouvernementales » (25). En réalité, les propriétaires fonciers étaient convaincus de l'inévitabilité de soulèvements paysans sur une grande échelle. Ils n'avaient nulle confiance que le PC chinois, à la suite d'une entrée éventuelle dans un gouvernement de coalition, fut capable d'arrêter ces soulèvements. Ils craignaient par conséquent que toute prolongation de la période de liberté relative dont jouissaient les paysans dans les régions occupées par les communistes amène fatalement la saisie des terres, et que l'exemple de ces régions s'étende à toute la paysannerie chinoise. Le seul moyen d'éviter cette catastrophe était de reconquérir rapidement ces régions, aussi longtemps que les rapports de forces militaires étaient fondamentalement favorables au Kuo-Min-Tang. Les classes possédantes chinoises avaient compris que le temps travaillait contre elles L'aventure militaire dans laquelle elles se précipitèrent avec un aveuglement rarement égalé (26) n'avait été ni désirée ni provoquée par le PC chinois qui semble avoir recherché sincèrement la voie du compromis (27).

(24) « US relations with China », p. 151156. — Economist, du 19 avril 1947.

(25) « US relations with China », Pp. 232, 158, 166.

(26) Dans une entrevue avec Marshall le 1er décembre 1946, Tchang-Kaï-Chek se fit fort d' « exterminer les forces communistes en 8 à 10 mois ». Auparavant, ses conseillers militaires avaient même annoncé un effondrement des armées communistes en trois mois de temps ! (Ibid. p.p. 212,216).

(27) Voir la déclaration du commandant en chef des armées communistes Chu Teh : « Si le Kuo-Min-Tang avait exécuté les décisions de la Conférence Consultative Popu aire, il n'y aurait pas eu de guerre civile ». (Robert Payne : « Journey to Red China », Heinemann, London, 1947, p. 14). Payne raconte également que le PC pro-

L'échec de la mission de conciliation du général Marshall et de la mission d'information du général Wedemeyer qui lui succéda, ne signifiait nullement un abandon par l'impérialisme américain de sa politique d'intervention et de « pacification » de la Chine. Pendant deux ans, la politique américaine continua à être ballottée entre deux objectifs contradictoires : éviter tout effondrement du pouvoir du Kuo-Min-Tang d'une part ; essayer de « libéraliser » le régime et de l'amener à mettre fin à la guerre civile, d'autre part. Si les intentions conciliatrices américaines en Chine semblent avoir été sincères, en pratique l'intervention américaine a abouti à une prolongation de la dictature de TchangKaï-Chek. La « pression » exercée sur le maréchal afin qu'il introduise des réformes « progressives » n'obtint que des résultats ridicules (28). posa comme arbitre d'une administration commune de la ville de Tchangchung un grand capitaliste mandchou, Mo Ti-huei. (op. cit. p. 109).

(28) Ainsi, pour combattre l'inflation, le gouvernement décida en septembre 1947 d'arrêter l'importation de produits cosmétiques et de limiter la durée des banquets à deux heures, tout en y autorisant seulement un nombre de plats égal au nombre des convives, avec comme plafond huit huit plats ! (Neue Zürcher Zeitung, 14 septembre 1947).

On ne peut comprendre la défaite de Tchang-Kai-Chek dans la guerre civile chinoise si on la considère comme la défaite d'un gouvernement « démocratique » face à la puissance « totalitaire » des communistes chinois. Du point de vue social, le régime du Kuo-Min-Tang basé sur une alliance des propriétaires fonciers et des bourgeois compradores, a été écrasé par les soulèvements de paysans exploités. Même du point de vue formel, ce fut l'initiative spontanée et un degré considérable de self-government local des paysans révoltés qui permit aux armées de Mao-Tse-Tung d'écraser le despotisme pourri et universellement détesté du Kuo-Min-Tang.

Rien ne serait en effet plus contraire à la réalité que de désigner du nom de démocratie bourgeoise la dietature de Tchang-Kai-Chek. Dictature ouvertement affirmée comme telle, puisque le Kuo-Min-Tang a déclaré ouvertement exercer la tutelle pour le peuple chinois non encore mur pour la souveraineté politique, jusqu'en 1947 (31). Et l'abandon formel de cette « tutelle » se produisit au moment où la dictature.

. * Program of Political Tute-

(31) Cfr. lage"», charte fondamentale du Kuo-Mintang entre et et in in « China Hand-• book », p. 85.

Le total de l'aide américaine accordée au Kuo-Min-Tang est considérable. II apporte un démenti flagrant à tous les milieux réactionnaires, aux Etats-Unis et dans le monde, qui essayent d'expliquer la victoire de Mao-Tse-Tung par l' « insuffisance » de l'appui donné par Wasconcerne la de minaire noirement ite hington à la réaction chinoise. En ce qui outre la présence en Chine de nombreux conseillers américains et le transport de soldats et de matériel du Kuo-Min-Tang dans des navires et des avions américains, elle comporta, ensemble avec les 700 millions de dollars de livraisons prêt-bail après la fin de la guerre en Asie, des armes et des munitions pour plus d'un milliard de dollars américains (29). Quant à l'aide economique, les sources officielles américaines l'évaluent également à un milliard de dollars, plus une vente de surplus civils américains d'une valeur à la production d'un milliard de dollars également (30). Soit au total trois milliards de dollars qui n'ont pas pu sauver Tchang-Kai-Chek. C'est que rien n'aurait pu arrêter les flots montants de la 3º révolution chinoise.

(29) « US relations with China », PP. 940-42, 945-46, 952-55, 969.

(30) « US relations with China », PP. 1043-11. s'appuyant sur un service secret de 200.000 membres, précipita le pays dans une vague inégalée de répressions (32).

Un exemple très convaincant de la nature « démocratique » du gouvernement de Tchang-Kaï-Chek est la terreur qu'il fit régner sur l'île de Formose en 1947. Le 25 février 1947, des incidents y éclatèrent qui aboutirent à l'assassinat de plusieurs personnes par des soldats chinois. La population de Formose se souleva et constitua des conseils politiques qui réclamèrent une Constitution démocratique pour l'ile. Le gouverneur engagea des pourparlers avec la population alin de gagner du temps jusqu'à l'arrivée de renforts du confinent. Quand les troupes chinoises eurent débarqué, une répression sanglante commença. Les Américains en fixent le nombre des victimes à 5.000 tués : les habitants de Formose parlent de 20.000 personnes assassinées (33) : L'histoire se venge de Tchang-Kaï-Chek en l'abandonnant aujourd'hui à la haine souterraine et tenace de la malheureuse population de cette ile.

La dietature du Kuo-Min-Tang n'était pas de nature fasciste, comme Trotsky

(32) Payre, op. cit. p. 110.

(33) " US relations with China », PP. 921-933. Belden op. cit. py. 391-97.

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LA DESINTEGRATION DU POUVOIR

LA DESINTEGRATION DU POUVOIR

N le fit jadis remarquer (34) ; contrairement aux régimes fascistes, elle ne disposa d'aucun appui dans la masse de la petite-bourgeoisie qui lui était violemment hostile. C'était une dictature militaire s'appuyant sur une alliance entre propriétaires fonciers, certaines couches de compradores et la vaste caste de militaires et de bureaucrates supérieurs profiteurs du régime. Selon le journal suisse Der Bund, la Chine comptait 6.773 généraux en service. (15 juin 1948.) La guerre cependant modifia la base de ce régime. Coupé des grande centres industriels et des couches décisives de compradores, Tchang-KaïChek fut forcé de s'appuyer davantage sur les propriétaires fonciers les plus conservateurs et arriérés. De ce fait, le poids politique des représentants cette classe (notamment la clique du Comité Central de Kuo-Min-Tang) devint déterminante (35). C'est ce qui explique léchec du compromis de 1946, favorisé pourtant par la bourgeoisie industrielle de la Chine septentrionale qui, le 13 avril 1946, envoya une délégation à l'état-major du Kuo-Min-Tang pour obtenir l'arrêt immédiat des hostilités (36).

La personnalité de Tehang-Kaï-Chek est un reflet fidèle du régime qu'elle incarne. Harold Isaacs a brossé du diclateur chinois un portrait aussi féroce que fidèle. Fils d'un propriétaire foncier-commerçant de la province de Chekiang, Tehan-Kaï-Chek se rendit 1911 , à Shanghaï où il essaya de faire carrière comme courtier en Bourse. Il se mit en rapport avec des sociétés secrètes et fréquenta, dit Isaaes, « des gangsters et des banquiers, des contrebandiers et des tenanciers de bordels, des prêteurs à gages et l'écume des ports internationalisés ». Il frisa la prison, en fut sauvé par des compradores protecteurs, puis il se rendit dans le sud pour lier sa fortune à celle Sun-Yat-Sen. Jeune officier de carrière, il fut choisi par le père de la République chinoise pour passer six mois à Moscou en 1923. A son retour, il devint commandant de l'Académie militaire de Whampao, construite et gérée avec des fonds russes, et c'est de cette position qu'il partira en 1925 pour l'expédition militaire qui lui permettra, après l'écrasement de la révolution en 1927, d'unifier la Chine sous sa dietature. Les massacres qu'il instaura restent impressionnables, même aujourd'hui.

D'avril à septembre 1927, 32.316 personnes furent exécutées pour « crimes politiques ». De janvier à août 1928. le nonbre des condamnes à mort s'éleva à 27.699. A la fin de 1930, on esti-

(34) L. Trotsky : Lettre aux camarades de Pékin « Une stratégie de l'action et non des spéculations » (La Lutte de Classe, Nos 46-47, janvier-février 1933).

(35) Belden, op. cit. p. 422.

(36) Payne. op. cit. p. 109. 20

TERNATIONALE mait que 130.000 adversaires politiques avaient été mis à mort par le régime. En 1931, des statistiques incomplètes se référant aux villes de six provinces seulement, parlent de 38.778 personnes exécutées pour des mobiles politiques au cours de l'année.

Tehang-Kai-Chek maintint sa position dominante, dit Isaacs, en offrant des satisfactions immédiates à teutes les classes dominantes, et en manœuvrant efficacement entre des cliques militaristes mutuellement hostiles les unes aux autres (37). Mais le changement de rapports de forces entre propriétaires tonciers et compradores durant guerre modifia profondément les assises du pouvoir du Kuo-Min-Tang. Plus fatal encore s'avéra pour lui le développement en Chine septentrionale et en Mandchourie d'organes d'auto-défense es d'auto-gouvernement des paysans durant la même période. Dans les villages perdus, où les troupes japonaises ne pouvaient envoyer que des éclaireurs, mais que les troupes du Kuo-Min-Tang avaient évacués précipitamment, constituèrent de solides noyaux de réanti-impérialiste et de démocratie locale. Des milices villageoises, des municipalités clandestinement élues apparurent jusque derrière les lignes japonaises. La 8º Armée de Route communiste commença bientôt à coordonner ce mouvement de résistance sous sa direction ; ne disposant pas suffisamment de cadres, elle fut obligée de laisser un grand degré d'autonomie et de démocratie aux villages. Des unités administratives regroupées de façon assez lâche furent coiffées d'une inscentrale créée d'en haut, le " gouvernement de la région de fronlière Shansi-Hopei-Shantung-Honan qui laissa une représentation assez large aux éléments locaux et non-communistes (38). Vers la fin de la guerre, ce « gouvernement » et les autorités que les partisans communistes avaient construites dans d'autres parties du pays, contrôlaient déjà près de 90 millions de personnes (39). La masse des paysans, tout en observant avee méfiance les mesures des nouvelles autorités tendant à empêcher la réforme agraire jusqu'en 1946, considéra cependant le nouveau gouvernement comme le premier qui n'agissait pas forcément et toujours contre le peuple. Elle fut prète à lui accorder son soutien du moment où sa revendication fondamentale, celle de la terre Tchang-Kai-Chek se de la terre, était réalisée (40).

Le régime de Irouva ainsi en face d'un adversaire

(37) Harold Issacs : " No peace for Asia », MeMillan, New York 1947, PP. 54, 55, 60, 61.

Belden. Op. cit. Pp. 28, 52, 53, 55, 71, 84.

(39) Rapport de l'agent du State Department Dawies, « US relations with China », p. 567.

(40) Belden. Op. cit. pp. 83, 84, 161, 162, sistance dont les forces ne cessaient de croître. Ses propres ressources ne cesserent de diminuer, corrodées par une corruption effrénée. Belden cite le cas d'un colonel qui devait reprendre le commandement d'un batallion, mais fut écarté de ce poste parce qu'il ne put payer le " cadeau » habituel à ses supérieurs. Il fut alors nommé responsable de l'unité de transport son régiment. cette qualité, il avait à donner 1/7° de toute son essence à l'officier en charge du dépôt d'approvisionnement. Ses supérieurs prirent un autre 1/7° de l'essence pour leurs besoins personnels. Pour que colonel pût ravitailler le régiment, il était obligé de vendre lui-même des graisses au marché noir afin d'y racheter la quanlité d'essence enlevée par les officiers corrompus (41). L'écrivain chinois Pei-Wan-Chung raconte que les maires de villages responsables de l'envoi des jeunes recrues à l'armée avaient organisé, dans la province de Hopei, un système selon lequel toute famille payant des sommes exhorbitantes pouvait garder ses fils (42). En même temps, les effectifs manquants furent inscrits sur les livres des régiments peur que les officiers puissent mettre la solde dans leurs propres poches. I en résulta que de nombreuses formations armées ne comptaient que 60 % des effectifs présumés (43). La situation devient encore plus claire quand on ajoute que très souvent les officiers du Kuo-Min-Tang vendaient leurs armes aux communistes.

La réforme monétaire d'août 1948 instaurant le yuan d'or avait été préparée si secrétement que même les conseillers américains du gouvernement chinois n'en avaient pas été informés. Mais il apparut bientôt que le secrétaire général du ministère des Finances avait organisé sa propre petite spéculation à la Bourse de Shanghai du fait qu'il connaissail la date et les modalités de cette réforme ! (44). Le rapport du général Wedemeyer affirme que les contrôleurs des contributions imposaient aux paysans des taxes que ceux-ci étaient incapables de payer, alors que les riches entrepreneurs et commerçants pouvaient se soustraire aux obligations fiscales en présentant une comptabilité truquée (45). Le même rapport déclare que les services de douane maritime « réputés durant les années d'avantguerre pour l'efficacité et l'honnêteté de leur administration, qui n'avait pas son égal dans le monde entier... connaît actuellement une corruption qui dépasse tout ce qui a existé depuis 79 ans ».

(41) Belden Op. cit. p. 376.

(42) New York Herald Tribune, 8-7-47 ; le général Wedemeyer étend cette conclusion à toute la Chine. « US relations with China », p. 759.

(43) Belden. Op. cit. p. 376.

(14) Neue Zürcher Zeitung, 9-9-48.

(45) « US relations with China », P. 758.

TERNATIONAL E Les commerçants corrompaient douaniers pour pouvoir passer des marchandises en fraude, se dispenser des obligations de licence ou des droits de douane, passer outre aux règlements concernant les prix ou simplement être traités plus rapidement Le rapport déclare que les sommes qui servaient à cette corruption ne s'élevant cependant qu'à une moyenne de 10% de la valeur des marchandises considérées, alors que le Bureau d'Impôts directs absorbe pour ses « dépenses administratives » jusqu'à 60 % des sommes collectées (46).

A l'exception des hauts dignilaires du régime qui organisèrent la fraude et la corruption comme un racket prive, grande masse des petits fonctionnaires ful poussée sur la voie de la corruption par linsulsance lagrante de ses salaires. L'inflation avait plus trappe les fonctionnaires et les classes moyennes salariées que les travailleurs industriels. Un professeur d'universite gagnait, en mars 1948, 10 millions de dollars chìnois (équivalant à 20 dollars américains ou 7.000 fr. français (47). Il n'avait pas la possibilité d'obtenir des revenus complémentaires à ce salaire de famine. Pas surprenant que, dans ces conditions, « les classes cultivées et intellectuelles soient presque complètement aliénées au régime » (48), et marquent cette hostilité en d'imposants mouvements de protestation, centrés autour des universités.

En 1946 il y eut surtout des manifestations pour saluer la conclusion de la trève ; mais les manifestants qui acclamèrent les dirigeants du Kuo-MinTang autant que ceux du PC chinois furent attaqués par la police et l'armée. A Schuchow, 12 étudiants furent tués et 25 blessés. Le directeur de l'Ecole moyenne fut également tue. A kunming, deux professeurs furent assassines après avoir parlé à un meeting en faveur de la trève (49). En 1947, le mouvement fut beaucoup plus large. Les étudiants des Universités de Shanghaï Pékin et Nankin proclarèrent la grève générale. 3.000 étudiants de l'Ecole supérieure des Transports occupèrent la gare du Nord à Shanghai, saisirent un train et voulurent se rendre à Nankin pour discuter avec le gouvernement (50). Les étudiants cherchèrent à organiser la greve generale natronale pour le 2 juin. La répression fut rapide et violente. Des milliers de soldats et policiers encerclèrent les universités de Shanghai et Nankin, arretant et trappant des centaines d'étudiants. A Han- A Hankow et Chungking également, le nombre des victimes fut élevé. 923 arrestations,

(16) « US relations with China », 799.

(47) Neue Zürcher Zeitung, 15-6-48.

(48) The Times, 19-5-48.

(49) Belden. Op. cit. p. 399.

(50) « US relations with China », pp. 238-39. Neue Zürcher Zeitung 21-5-47. Le Soir 22-5-47.

plusieurs dizaines de morls, un millier de blessés, tel fut le bilan du mouvement estudiantin de 1947 (51). -

En 1948, le mouvement reprit au cours du printemps. A Pékin une manitestation de masse se heurta à un barrage de police. Il y eut de nombreux morts et blessés des deux côtés. A Kunming, le 15 juillet 1948, la police organisa un raid sur l'Université, tua 5 étudiants, en blessa une centaine et en arreta 1.200, dont 300 furent envoyés dans un camp de concentration. Les prisonniers furent soumis à des tortures infâmes : 30 furent enterrés vivants. En août 1948, un tribunal spécial fut constitué pour juger les « insubordinations d'étudiants ». Des milliers d'étudiants et plusieurs centaines de professeurs furent renvoyés des écoles moyennes et supérieures (52).

Le mouvement ouvrier, lui aussi, connut durant les premières années d'après-guerre, une période de montée intense dans les grands centres industriels. Pendant l'année 1946, 1.600 grèves eurent lieu à Shanghaï (53).

(51) Belden. Op. cit. p. 40-402.

(52) Belden. Op. cit. p. 404. « US relations with China », Pp. 277, 869, 872. Neue Zürcher Zeitung, 17 juillet 1948.

(53) Neue Zürcher Zeitung, 12-8-47.

L'inégalité du développement historique de la Chine trouve son reflet le plus fidèle dans l'inégalité du développement de l'agriculture des différentes régions chinoises. Aussi est-il impossible de donner un simple tableau des rapports de classe dans le village chinois, puisque ces rapports varient énormement de region en region, Un certain nombre de generalisations reste pourtant possible. L'agriculture des provinces au Sud du Yangtzé est en général plus avancée que celle des provinces septentrionales ; de même, dans le Nord, plus on s'écarte de la cote et des principales lignes de chemin de ter, plus augmentent les survivances féodales de l'agriculture (55). Dans la Chine méridionale, les fermes sont de dimension moyenne inférieure à celles de la Chine septentrionale. Mais cette vrete de l'agriculture dans le Nord, indifférence exprime seulement la paucapable de donner aux paysans une subsistance sur des lopins plus petits. Alors que dans le Sud de la Chine seule la moitié de fermes a une superficie supérieur à 0,66 ha., et 30 % une superficie supérieure à 1,3 ha, en Chine septentrionale, 75 % des fermes s'étendent sur plus de 0,66 ha., 50 % au

(55) Harold Isaacs : * The Tragedy of the Chinese Revolution ». - Secker and Warburg, New-York 1938. p. 28. — Belden op. cit. p. 155. 22

TERNATIONALE L'échelle mobile des salaires fut conquise et les travailleurs obtinrent de nombreuses primes supplémentaires pour neutraliser les effets de la pire inflation. En 1947, il y eut une nouvelle vague de grèves qui, au mois de mai, aboutit presque à la grève générale à Shanghaï pour protester contre la suppression temporaire du système de l'échelle mobile (54). Ce système fut restauré. En 1948, cependant, l'accélération du mouvement inflationniste et l'aggravation de la situation militaire provoquèrent une période de recul du mouvement ouvrier. La lutte pour les besoins individuels et familiaux de la vie, prima sur tout. Une apathie s'abattit sur la population qui commença à s'en remettre aux armées pour résoudre ses difficultés. On connut alors seulement les troubles de la faim, les émeutes pour le riz.

L'autorité de l'Etat disparut complètement. Le désir de paix était universel. Toutes les classes de la nation étaient profondément dégoûtées du régime. Mais encore fallait-il qu'une classe lui donna le coup de grâce. Ge furent les insurrections paysannes qui renverserent Tchang-Kai-Chek.

(54) Nieuve Rotterdamsche Courant, 12 mai 1947. moins sur plus de 1,3 ha., et 35 % sur plus de 2 aussi les mement p ses (56).

Dans le le système cière : dan ha. Ces chiffres indiquent dimensions moyennes extréetites des fermes chinoiNord de la Chine prédomine de la petite propriété fons le Sud, les fermiers et les metayers forment la majorité des paysans. Cependant, pour loute la Chine le nombre des paysans indépendants a diminué fortement depuis le début du sieele, comme l'ont reconnu les sources officielles du Kuo-Min-Tang. Dans certaines provinces de la Chine méridiopriétaires de leurs terres est tomb pronale. le pourcentage des pavsans protrêmement bas : dans la province de Chekiang (au Sud de Shanghai, le long de la mer). il est de 18 % : dans la riche province de Kwantung (où se trouve natamment Canton) il est de 21 % : dans la province de Fukienti entre le Chekiang et le Kwantung, est de 25 %, ete. Plus l'agriculture s'est capitalisée, et plus la petite propriété a reculé devant le fermage et le métayage (57).

En 1936, le professeur Cheu HanSung a estimé que 65 % de la paysan-

(56) « China Handbook » p. p. 609, 610. (57) « China Handbook » p. 605. On y lit : « La propriété foncière a été de plus en plus concentrée entre les mains d'un petit groupe de gens.

LA QUESTION AGRAIRE

LA QUESTION AGRAIRE

Q UATRIE ME I N nerie chinoise ou bien ne possèdent pas de terres, ou bien en possèdent trop peu pour subvenir à leurs hesoins (58).

L'agriculture chinoise est également marquée par une forte différenciation de la forme de paiement de la rente agraire. Cette rente se paye soit en nature à un montant fixe, soit en nature par une partie de la récolte annuelle. En général, les cultures industrielles (coton, the) payent une rente en orgent: les cultures alimentaires payent de façon prédominante une rente en nature. Cette rente est extrêmement élevée. Les sources officielles du KuoMin-Tang la fixent « en moyenne » à 40-60 % de la récolte, mais dans de nombreux cas les propriétaires fonciers reçoivent plus de 60 % de la récolte, comme le démontrent les chiffres suivants :

Pourcentage des fermes payant sur la récolte : De 50 De 60 Plus Province à 60 % à 70 % de 70 % Hopei 6,9 16,0 9,2 Szechwan 28,9 21,7 2,4 Shantung 3,4 9,4 11,7 Suiyuan 6.3 12,5 6,3 Honan 11,0 13,6 2,2 Shansi 24,8 14,3 0,8 Fukien 19,3 9,7 2,2 Chinghai 9,1 4,5 4,5 Hunan 16,5 5,5 3,3 Kansu 4,9 4,9 2,4 ete. (59).

Pour compléter cette image, il faudrait ajouter que le propriétaire foncier imposait en pratique le taux de rente qui lui plaisait el que ce taux était très souvent variable de récolte en récolte par suile de l'absence de tout contrat écrit. Même s'il y a contrat écrit, il reste entre les mains du seigneur qui l'interprète comme il veut, puisque le paysan est le plus souvent illettre. Finalement. il faut indiquer que les taux de rente cités ci-dessus se rapportent exclusivement au fermage de la terre. Si le propriétaire foncier fournit également quelque instrument de travail ou de l'engrais, il exige un paiement supplémentaire (60).

Les propriétaires fonciers sont euxmêmes fort différenciés. Dans le Nord, il habite en général au milieu de ses terres ; le capital va de la ville à la campagne ; le commerçant a tendance à se transformer en propriétaire foncier. Par contre, dans le Sud, le proprietaire habite généralement la ville. Il investit dans le commerce ou dans l'industrie la rente qu'il perçoit. Le ca-

(58) « Agrarian Problems in Southern China » cité par Isaacs : « The Tragedy... », p. 29.

(59) Ibd. p. 608.

(60) Bowman : « The Chinese peasant » op. cit.

TERNATIONALE pital va de la campagne à la ville (61). Dans les deux cas cependant la capitalisation de la rente foncière ne se fait nullement par l'industrialisation ou mécanisation de l'agriculture, l'amélioration des terres ou l'augmentalion de la productivité du travail. Elle se tait soll par le rachat des terres des paysans ruines et leur location en petites parcelles à d'autres paysans labourant avec les mêmes méthodes archaïques, soit par l'usure, le commerce, ou par par une combinaison de ces différentes opérations. C'est ce qui explique le retard considérable du développement de l'agriculture par rapport à laccroissement de la population : (62). Les écunomistes bourgeois ont voulu expliquer ce retard par le manque de terres cultivables, ou de la natalité excessive. En réalité, il s'agit d'un phénomène différent et bien connu auparavant déjà en Russie et aujourd'hui encore aux Indes. En raison du manque de terres, le propriétaire foncier a intérêt à maintenir la production dans les limites de la petite culture intensive, semblable à la culture jardinière, sans introduction des méthodes de production et des instruments techniques modernes. Chaque année, tout le surproduit et une partie du produit nécessaire sont enlevés à l'agriculture et s'en vont nourrir et enrichir les propriétaires, les bureaucrates et les innombrables officiers. Cette crise permanente de l'agriculture ne peut être résolue que si les propriétaires sont expropriés, une nouvelle concentration des terres rendue impossible par la nationalisation du sol, l'interdiction de la vente et de l'achat des terres, et la campagne capable de fournir à la ville un marché pour une industrie qui, a son tour, fournira à la campagne les instruments capables de relever considérablement la production agricole.

Outre cette cause fondamentale de la pauvreté du paysan chinois, • d'autres maux l'accablent par sureroit, dont les principaux sont les survivances féodales. l'usure et les impôts exorbitants. Les survivances Teodales sont multiples dans la Chine septentrionale et même dans certaines provinces intérieures de la Chine méridionale. Pas très loin de Shanghaï, on peut voir les châteaux de boue des propriétaires fonciers entourés des misérables huttes des paysans. Le maitre de chaque sai (unité sociale composée de plusieurs villages) est à la fois juge, commerçant, collecteur d'impôts, usurier et bourreau. Il a sa propre armée recrutée sur la base du « volonta-

(61) Agnes Smedley, « Survivances féodales dans la campagne chinoise », dans la revue de Sneevliet : De Nieuwe Weg, 1933, п° 2.

(62) Belden cite à ce sujet (op. cit., p. 117) les faits suivants : De 1650 à 1950 la population chinoise s'accrut de 70 à 450 millions de personnes, alors que la surface cultivée ne s'éleva que de 42 à 81 millions de ha. !

N riat » parmi ses serviteurs et les paysans pauvres de la région. Ces propriétaires fonciers ont pratiquement un pouvoir absolu sur l'existence de toute la population de leur sai. Les corvées, les droits seigneuriaux, concubinage, existent sur une grande échelle (13).

L'usure est la conséquence directe du taux exorbitant de la rente, qui empêche la constitution du moindre fonds de réserve des paysans. Elle s'est considérablement élargie avec la commercialisation de l'agriculture, qui soumet la valeur des récoltes aux fluctuations du marché mondial. Si pour des causes naturelles ou par suite du mouvement des prix la récolte place le fermier dans l'incapacité de payer ses impôts à l'Etat ei la rente au propriétaire, il est obligé d'emprunter de l'argent à l'usurier, en général le propriétaire lui-même ou un membre de famille. Il sera souvent obligé d'emprunter les semences pour la saison suivante, ou même une quantité de nourriture pour donner à sa famille sa maigre pitance de millet ou de riz. Les taux d'intérêt étaient extremement élevés et n'ont cessé de monter dans les dernières années. A la veille de la guerre, ils atteignaient 40 a 60 % par an. Pendant la guerre, ils dépassèrent 100 % par trimestre. Qui pourrait s'étonner, dans ces conditions, que « la plus belle maison de chaque village ou petite ville est la boutique du prêteur l gages » ? Ou que les paysans pauvres de la province du Shansi ont un proverbe amer : « Dans les bonnes années, le propriétaire a des récoltes qui poussent pour lui sur les champs. Dans les mauvaises années, il a largent qui pousse pour lui à la maison ? » - (64)

Au cours de la guerre, les quatre familles cherchèrent à attirer vers elles les profits considérables réalisés par l'usure. Leurs banques agricoles et surtout les coopératives paysannes " étatiques » qui, avant la guerre, n'avaient avancé que 15 % des sommes prêtées aux paysans, en fournirent 80 %. Ces coopératives prêtaient l'argent aux chefs de village et petits propriétaires fonciers, qui à leur tour le prêtaient au paysan. Comme dans la célèbre caricature du temps de la guerre des paysans, le fermier portait à lui tout seul la charge de toutes ces belles institutions qui l'écrasaient et le poussaient à la révolte.

Le caractère exorbitant des impôts avait déjà été souligné à maintes reprises. A travers l'histoire de la Chine, innombrables sont les exemples de systèmes d'impôts insupportables qui ont poussé les paysans à la révolte (65).

(63) Agnes Smedley, article précité. Belden op. cit. pp. 155, 158.

(64) Belden, op. cit. pp. 152-153 - Isaacs « The Tragedy... » p. 29.

(65) Owen Lattimore : « The Making of Modern China » pp. 68, 72, Editions The Infantry Journal, Washington 1944. — Harold Isaacs : « The Tragedy of the Chinese Revolution », p. 3. 24

TERNATIONALE Mais jamais ce systeme n'avait été pousse au paroxysme de ces dernieres années de domination du Kuo-MinTang. Outre Timpôt sur la terre, Il y avait des dizaines d'impôts supplémentaires différents qui, dès 1941, commencérent a etre perçus en nature. En 1942, des monopoles d'Etat furent établis par la vente de sel, sucre, tabac et allumettes (66). En même temps on établit et étendit le système des réquisitions militaires de main-d'auvre et de produits agricoles qui saignèrent a blanc des régions entières. Dans l'article déjà cité, l'écrivain Pei Wen-Chung raconte que, dans la province de Hopei, personne ne voulait accepter en 1946 un mou de terre comme cadeau, la taxe spéciale excédant en effet tout le revenu annuel qu'on pouvait tirer de ce lopin de terre. Belden cite des cas où l'impôt spécial sur la terre dépasse de 100 % la production annuelle dans la plaine de Chengtu. Et, dans la province de Honan, le même auteur découvrit un cas où les réquisitions militaires de l'armée du Kuo-Min-Tang furent mille fois supérieures à limpôt sur la terre. Cela avait une signification bien précise : les paysans ne perdirent pas seulement la terre, leur nourriture et leurs vêtements, ils devaient encore vendre leurs femmes et leurs enfants comme concubines ou serviteurs aux collecteurs d'impôts ou aux officiers préposés à la réquisition (67).

Si le mode d'exploltatlon prédominan dans l'agriculture est celul de la petite exploitation. l'expropriation continuelle des petits paysans par suite des taus très élevés de la rente, de l'usure et des impôts aboutit à une concentration de la propriété entre les mains des seigneurs villageois, les usuriers et commerçants-usuriers-compradores. Il n'est de trouver des propriétaires possédant 20.000 mou (1.300 ha.) ou plus. 10 % de la population agricole de la Chine → seigneurs et paysans riches — possèdent 55 à 65 % des terres. Dans la province de Shansi, 0,3 % des familles possède 25 % des terres. Dans celle de Chekiang, 3,3 % des familles possèdent la moitié des terres alors que 77 % de paysans pauvres ne possedent que 20 % des terres. Et dans le Kwantung, ou 2 % des familles possèdent 53 % des terres, 74 % d'entre elles n'en possèdent que 19 % (68). C'est ce qui explique pourquoi la soit insatiable de terre du paysan se transforma bientôt en une haine de classe à objectif précis : la haine contre le propriétaire foncier et tous ceux qui s'allient à lui. Cette haine allait précipiter la chute de Tchang-Kaï-Chek.

(67) Belden. Op. ci. pp. 157-58.

(66) « China Handbook », Pp. 200, 204.

(68) Belden. Op. cit. p. 149-50.

L'EFFONDREMENT DE

Quand la situation économique et politique devient insupportable à toutes les classes productives d'une société ; quand tous les conflits tendent à être regles par la force : quand les classes soutenant le pouvoir decrepit ont perdu toute confiance dans leur propre force ; quand l'indignation et la révolte s'élèvent toujours davantage ; quand le passé et l'avenir se confrontent dans chaque conflit social, en un tel moment crucial, les maîtres du pays, voyant le pouvoir leur echapper denniuvement, se trouvent entraînés malgré eux à tout risquer dans une action fatalement imprudente parce qu'impuissante à renverser le cours des événements. Ce que la fuite de Varennes de Louis XVI fut pour l'aristocratie française, et le coup d'Etat de Kornilov pour la bourgeoisie russe, l'aventure mandchoue de TchangKaï-Chek le fut pour les classes dominantes chinoises.

Nous avons vu qu'au moment de la conclusion de la trève, sous l'égide de Marshall, au début de 1946, le KuoMin-Tang possédait une supériorité militaire encore considérable sur les armées communistes. A ce moment, rien n'était encore tranché. Les paysans n'avaient pas encore définitivement choisi. Les soulèvements n'étaient encore que sporadiques. C'est alors que Tchang-Kaï-Chek, contre l'avis Américains, mais avec leur aide, fit transporter ses meilleures armées dans le Nord de la Chine et en Mandchourie, et commença une offensive pour arracher aux communistes quelques villes que ceux-ci occupaient encore depuis le départ des Russes. Cette manœuvre s'avéra fatale sur tous les plans. Militairement, elle allongea à l'extrême les lignes de communication des armées gouvernementales et aboutit à leur isolement et à leur encerclement complet, loin des centres d'approvisionnement et des centres vitaux de la Chine centrale. Politiquement, elle obligea le PC chincis à proclamer la réforme agraire pour obtenir le soutien actif de la paysannerie. Et socialement, elle provoqua l'hostilité indignée de cette même paysannerie, par les vexations et les représailles qui lui furent infligées et declencha ainsi des soulèvements sur une telle échelle que la chute du Kuo-MinTang devint inévitable.

En vain les conseillers américains, y compris le général Wedemeyer luimême, déconseillèrent à Tchang-KaïChek l'opération mandehoue et lui proposèrent de consolider d'abord ses positions dans la plaine du Nord (69). Le maréchal était obligé de tenter sa chance, comme il avail élé obligé de saboter l'accord avec Mao-Tse-Tung. Tehang avait utilisé avec succès cette

(69) « US relations with China », p. 13132.

TERNATIONALE : TCHANG-KAI-CHEK tactique pour écraser la révolution de 1927. Mais les toyers révolutionnaires étaient alors peu nombreux et isolés. Maintenant ils s'étendaient à tout le pays. C'est pourquoi en 1927 l'actionéclair d'une force concentrée . permit l'écrasement successif des principaux centres révolutionnaires, alors que vingt ans plus tard, cette même force concentrée se trouva débordée de toute part par l'étendue des soulèvements.

Au début, l'action du maréchal sembla couronnée de succès. Le 23 mai 1946, les forces gouvernementales saisirent l'importante ville de Tchangchung en Mandchourie ; les communistes furent obligés de lever le siège de Talung, important centre communication dans la province Shansi. Le 10 octobre, les troupes gouvernementales se saisirent de Chi-Feng, dernier centre communiste important dans la province du Jehol, et de la grande ville de Kalgan. En novembre, elles occupèrent la ville die Tanghua en Mandchourie, el finalement, en mars 1947, elles occupèrent Yenan, qui avait été la capitale communiste pendant la guerre avec le Japon.

Ces succès rapides ne furent possibles que parce que le commandement communiste évita de se laisser entrainer dans de grands engagements. Les troupes communistes se reurerent systematiquement des villes vers la campagne, se contentèrent de couper les lignes de communication entre les centres urbains occupés par les troupes gouvernementales et de harceler celles-ci constamment. Bien que les troupes du KuoMin-Tang au début de 1947 avaient encore une supériorité en nombre de 2 contre 1, et en armement encore plus considérable, l'immobilisation d'importants contingents du Kuo-Min-Tang employés comme rendit rapidement l'avantage de l'initialive aux troupes communistes.

Cette initiative fut utilisée communistes dans une manœuvre audacieuse, pleinement couronnée de suecès. Les armées du général communiste biu-Po-Cheng marcherent des posions de départ au Schantung, près de la mer, vers la province de Honan, en Chine centrale, séparant les forces gouvernementales qui avaient conquis le Yenan à l'Ouest, des principales forces du Kuo-Min-Tang dans la région de Suchow-Nanking. Les forces du général Liu atteignirent le Yangtzé et commencèrent à le traverser au mois de juin 1947. D'autres forces communistes suivirent, et un nouveau front fut ouvert par les troupes communistes sur les deux bancs du Yangtzé en Chine cenIrale. En même temps, Liu continua sa marche et finit par établir en automne 1947 son quartier général dans les montagnes entre Nanking et Hankow, au cœur même de l'empire du Kuo-MinTang, d'où furent dirigées en 1948 les attaques décisives contre les forces

N gouvernementales (70). Ainsi commença à se dessiner la grandiose manœuvre d'encerclement qui saisira en 1948 le gros des troupes du Kuo-Min-Tang dans la bataille de Suchow et les y détruira.

Il serait cependant injuste de ramener le succès des manœuvres communistes et l'échec des manœuvres gouvernementales à la seule différence des capacités stralégiques entre les généraux du Kuo-Min-Tang et ceux du PC chinois. Il est vrai que cette différence existail, et que, conformément aux régles fondamentales de l'art militaire, les chefe communistes cherchaient avant tout à détruire l'ennemi (71), alors que les généraux du Kuo-MinTang cherchaient à occuper les grandes villes. Mais dans ces stratégies différentes se réflètent la structure différente de deux armées et la différence de leur fonction sociale. Armée de conservation sociale, trainant avec elle une suite interminable de parasites, vivant sur le pays et universellement détestée par la population, perdant constamment des forces quand elle se mettait en marche, par suite des désertons et du manque de soin ; coupée de ses bases d'approvisionnement dans le Sud. et pour cette raison obligée se grouper autour des champs d'aviation où lui arrivait son ravitaillement par les voies de l'air. — l'armée de Tchang-Kai-Chek était lourde, immoDile, accrochée au terrain, harcelée constamment sur ses arrières par les partisans, exposée de plus en plus à la démoralisation. Armée de révolution sociale, cherchant consciemment à gagner la sympathie des paysans par le partage des terres et des stocks de vivres (72), capable de se diviser en c innompradies colonnes qul, en cours de route, deviendralent des armées, que enaient grossir les paysans en revone? sans train ni bagages et se limitant a un ravitalllement des plus frugaux en accord avec la population dont elle traversait la région, — larmée de MaoIse-Tung était d'une mobilité extrême, insaisissable par les forces de l'adversaire, utilisant avec un succes toujours répété la tselique de l'infiltration, voyant son moral s'aceroître à chaque nouveau succès et à chaque extension des soulèvements paysans. Quelle qu'eût été la stratégie de Tehang, il avait perdu d'avance cette guerre civile.

Au fur et à mesure que les opérations militaires s'étendirent à un nombre toujours plus élevé de provinces et de cantons, s'étendirent et s'accentuèrent également les soulèvements des paysans. Ceux-ci avaient hésité jusque

(70) Belden. Op. cit. p. 360-1. Le récit des opérations militaires se base essentiellement sur les dépêches d'A. Steele au New York Herald Tribune.

(71) Directives militaires données par Mao-Tse-Tung dans son discours de Noël 1947. — Belden, Op. cit. p. 132.

(72) Belden, op. cit. pp. 361, 381. 26

TERNATIONALE dans l'été de 1946. A ce moment, après des mois d'hésitations et de tergiversations, la direction du PC chinois se décida à permettre le partage des terres. Ce fut le seul moyen dont elle disposait pour arrêter l'offensive des armées gouvernementales à la lisière des grandes villes et pour recruter des forces nouvelles. Les soulèvements paysans commencèrent à se produire derrière les lignes communistes, dans les territoires sous la juridiction du « gouvernement de frontière ». S'organisant d'abord avec hésitation, puis avec un courage croissant au fur et à mesure qu'ils prirent conscience de leurs forces dans des réunions populaires souvent répétées (73), les paysans pauvres exproprièrent pendant l'été 1947 21.000 propriétaires fonciers dans la région frontalière Shansi-Hopei-Shantung-Honan (74). Cet exemple exerça une force d'attraction irrésistible sur les paysans des régions adjacentes, puis sur les paysans de toute la Chine

En vain les propriétaires fonciers. s'appuyant sur les forces du Kuo-MinTang ou sur des bandes armées constituées par eux-mêmes, cherchèrent-ils à endiguer les insurrections. Les « fire societies » (groupes de pompiers) qu'ils organisèrent contre les « bandits » firent régner la terreur dans les villages, mais cette terreur amene continuellement de nouvelles recrues aux armées et groupes de partisans de Mao (15). De nombreux étudiants et fonctionnaires s'évadèrent des grandes villes et rejoignirent les forees communistes (76). Dans la seconde partie de 1947, les insurrections paysannes de Hopei, Honan et Schantung avaient constitué une nouvelle force armée. Plus au Sud, une insurrection se produit dans le Kiangsu, obligeant le Kuo-Min-Tang à ouvrir un nouveau front. A côté des étudiants, des étudiants, des petits fonctionnaires, les femmes joignirent leurs forces à la révolte, s'insurgeant contre un esclavage millénsire, couvrant les villages de leurs « associations féminines » qui avaient écrit l'émancipation des femmes leurs bannières.

L'effondrement ne pouvait plus tarder. Mais les communistes avaient compris que la victoire la plus facile et la plus écrasante n'est pas celle qu'on remporte sur les champs de bataille. mais celle conquise dans les esprits et les cœurs de l'armée adverse. Dès 1948, ils concentrèrent toutes leurs forces sur la désagrégation des armées gouvernementales. La structure démocratique de

(73) Assemblées de « règlement de compte » ou d'« énumération de griefs » envers les propriétaires. - Belden. Op. cit. Pp. 30, 31 et passim.

(74) Belden. Op. cit. p. 200.

(75) New York Herald Tribune, 8 juillet 1947.

(76) Belden. Op. cit. p. 406. - 4.500 étudiants passèrent les lignes en dix jours au mois d'octobre 1948.

N leur armée, le manque de privilèges de leurs officiers, les soins donnés à leurs soldats, les égards avec lesquels furent traités les prisonniers, préparérent_un renversement radical de la situation. Les officiers de Tchang, déjà profondément démoralisés, brutalisèrent dès les premiers revers militaires leurs propres soldats comme le régime de TchangKai-Chek avait ecrase ses propres paysans. Des milliers • de blesses furent abandonnés sans aucun soin ; des centaines de milliers de soldats, dénués de nourriture et de vêtements, ne reçurent même plus leur solde (77). C'est sur ces délachements que les communistes concentrèrent leurs efforts efforts de fraternisation. Dès mai 1947, la presse communiqua que des détachements spéciaux de « surveillance » devaient empêcher les désertions massives des trougouvernementales en Mandchourie (78). En janvier 1947, toute la 27° division équipée par les Américains etalt passée dans le camo communiste (79). Une année plus tard. ce mouvement devint irrésistible. En septembre fut conquise grâce à la désertion des 1948, Tsinan, capitale de Schantung, troupes du général qui détendait la ville. Le même mois, Timportante Ville de Kaifeng se rendit également, en même temps que d'autres centres. Tchang-Kaï-Chek perdit en quelques semaines 3 armées et 300.000 hommes. La situation de ses meilleures armées en Mandchourie devint intenable. Assiégées à Tehangchung, la 60° et la 7º armées gouvernementales perdirent en quelques semaines 13.000 soldats et officiers passés dans le camp communiste, puis se rendirent presque sans combat. 120.000 hommes se rendirent dans une autre ville mandchoue, à Chinchiw. Les troupes communistes prirent Moukden, capitale de la Mandchourie, rejoignirent à marche forcée, en décembre 1948, les forces communistes de la Grande Plaine, occupèrent rapidement Tientsin et Pékin et détruisirent le gros des troupes du Kuo-Min-Tang dans la bataille de Suchow.

L'effondrement militaire du Kuo-MinTang avait complètement ébranlé les assises du régime. D'importants chefs

(77) Times, 20 novembre 1948.

(78) Neue Zürcher Zeitung, 27 juin 1947.

(79) Belden. Op. cit. D. 351.

TERNATIONALE citaires monde plein pas trent d-i militaires, comme le général Fu-Tso-Yi, le camp de Mao. Un sauve-qui-peut marqua la désintégration définitive du parti au pouvoir. Voulant se sauver par des mesures désespérées, il instaura un régime de terreur à Shanghaï, dirigé non seulement contre les communistes mais encore contre la bourgeoisie (80). Celle-ci jeta son poids dans la balance et exigea la fin de la guerre civile à tout prix. Tchang-Kaï-Chek donna sa. démission de chef de gouvernement et se retira dans sa province natale. Des pourparlers de paix furent entrepris qui ne purent aboutir. Entre temps, les armées communistes se regroupèrent tout au long du Yangtzé, l'artère centrale de la Chine. Le 20 avril 1949, à minuit, au moment où l'ultimatum communiste pour lacceptation des conditions d'armistice atteignit la limite fixée, les troupes communistes traversèrent le fleuve en de nombreux points stratégiques face à une résistance insignifiante. La marche triomphale sur Shanghai, Nankin, Hankow, Canton et Tchunking commença. En quelques mois, Mao-TseTung devint le mailre de toute la Chine continentale. La dictature de Kuo-MinTang avait duré 22 ans, exactement autant que celle de Mussolini.

1er mai 1950. (A suivré.)

- La seconde partie de cet article comportera une description de la situation actuelle en Chine, une étude de l'évolution de la politique du PC chinois dans la guerre civile, la critique de l'intervention de l'URSS en Chine, une analyse de la nature de classe de la révolution chinoise et une esquisse des perspectives d'avènir de cette révolution.

(80) Notamment par l'exécution de spéculateurs, l'arrestation des propriétaires des plus grandes usines de textiles et celle de Tu Yueh-sen, roi de l'opium à Shanghai et chefs des « syndicats » jaunes du KuoMin-Tang. (Belden, op. cit. p. 409). Belden, ainsi que d'autres sources, indiquent que la bourgeoisie s'était efforcée de reprendre les relations commerciales avec les régions occupées par les communistes. : La Neue Zürcher Zeitung du 19-11-48 estime que de 25 à 40 % des marchandises importées dans les ports du Kuo-Min-Tang passèrent les lignes communistes.

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