Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › vol. 8, n° 2-4

Le Parti socialiste unitaire (Organisation social-démocrate et politique stalinienne)

P. Frank · Quatrième Internationale, vol. 8, n° 2-4 · mars-avril 1950 · p. 25-30 · 4 225 mots

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A social-démocratie française qui ne s'était jamais véritablement debarrassée du parlementarisme des Millerand, Viviani et Cie, agonise, en dégageant les odeurs les plus pestilentielles ; deux présidents du Conseil socialistes, Gouin et Ramadier, le vice-président de l'Assemblée Nationale Le Troquer, d'aures ministres, d'autres elus, sont pris la main dans le sac. Mais en raison de la faible base ouvrière de ce parti, base ouvrière qui s'est amenuisée considérablement par rapport à la période qui précéda la deuxième guerre mondiale, les formations qui se dégagent de cet organisme en dé composition se montrent d'une indigence politique extrême et offrent un spectacle pénible à bien des égards. Nous avons décrit précédemment les avatars des gauches de la Jeunesse Socialiste et de lAction Socialiste et Révolutionnaire qui avaient pendant quelque temps tourné leurs yeux vers la IV• Intermationale et qui ont à peu d'exceptions près, disparu de la scène politique (1). On sait aussi qu'un autre groupe de gauches s'était détaché de la S.F.I.O. au cours de l'année 1948 et s'était constitué en Parti Socialiste Unitaire (P.S.U.). Tandis que les premiers affichaient des sympathies pour le trotskysme, le P.S.U. se mouvait très nettement dans l'orbite stalinienne, Il n'y avait même rien de particulier à dire à propos du P.S.U. jusqu'à ces derniers mois ; au cours de ceux-ci se sont produits quelques incidents qui offrent un intérêt dépassant le dre même de cette organisation. ca-

La caractéristique principale du P.S.U., c'est d'allier une organisation de type social-démocrate français à une politique stalinienne. L'organisation est une miniature de la S.F.I.O., avec ses sections bâties pour des activités électorales et où, entre temps, on bavarde à perte de vue. A tous les points de vue le P.S.U. a vécu par la grâce du parti stalinien. Il se targue de quelques

(1) Cf. Quatrième Internationale, janvierfévrier 1949, « Les évolutions d'un courant centriste en 1 France *• élus et de militants ayant des postes , responsables dans la C.G.I., mais il le doit presque uniquement au fait qu'il convenait au P.C.F. d'avoir des socialistes à lui, avec lesquels il peut faire front unique, en opposition aux socialistes du « parti americain ». L'organe du P.S.U., La Bataille Socialiste, commença par paraitre chaque semaine, grâce à un nombre important d'abonnements souscrits par le P.C.F.; à présent, cet organe ne parait plus que chaque quinzaine. L'indication la plus précise a été donnée par le trésorier du P.S.U. dans son rapport pour le Congrès de décembre 1949 : il a été expédié pendant les neuf premiers mois de cette année 1949, pour 1.315.615 francs de cartes et timbres mais sa recette norrocon.

timbres m dante n'a

Quand tions très ais sa recette correspon été que de 55.435 francs.

il existe deux organisaproches, la plus faible doit tendre à se différencier de la plus forte, si elle n'a pas la perspective de la fusion. Le P.C.F. avait besoin des socialistes du P.S.U., mais ceux-ci ne pouvaient pas répéter mot pour mot tout ce que disaient les staliniens sans risquer de passer pour une création artificielle du P.C.F. et se condamner à mourir. Une tendance à acquérir une indépendance vis-à-vis du stalinisme était donc en partie inévitable ; elle se trouva fortifiée récemment en conséquence de la crise grandissante du Parti stalinien en France qui trouve une expression dans toutes les organisations qui se déplacent dans son sillage. La préparation du Congrès du P.S.U. de décembre 1949, donna à cette tendance l'occasion de se manifester.

Elle trouva une expression théorique sur laquelle nous reviendrons plus loin. Sur le plan politique, la tendance à l'indépendance ne se manifesta ni sur la politique de paix des staliniens, ni sur leur chauvinisme, ni sur leur politique « 3º période » envers la social-démocratie ; sur toutes ces questions, le P.S.U. emboîte le pas et fait parfois de la surenchère (2). La tendance à l'ind'pendance ne se ma-

Q VATRIEM E IN nifesta pas non plus sur la « thèse Jdanov » d'une progression consforces démocratiques, qui est à la tante du mouvement ouvrier et

Best à la base de la politique aventuriste du parti stalinien ; comme le P.S.U. Bart penser que ses dirige post att garde le silence sur pas lillusion qu'une telle analyse, clairement exprimée ne rencontrerait pas l'assentiment des membres de leur parti. La tendance à l'independance trouva son expression sur la question vougoslave. Ce ne fut tout à fait la faute des dirigeants du P.S.U., Bloncourt et Martinet. Au moment du procès Rajk, ils ne s'étaient pas joints au chœu des Courtade et autres Pierre Hervé, leur silence parut suspect aux staliniens pour qui l'affaire yougoslave constitue, à juste titre, la pierre de touche pour la période présente.

La question yougoslave fut soulevée dans le P.S.U. par les agents que le P.C.F. y possède et ceux-ci demandant une condamnation équivoque de Tito, les champions de l'indépendance du P.S.U. commencèrent par adopter une attitude prudente : le conflit YougoslavieKominform durait depuis bientôt 18 mois, mais ils ne savaient pas encore de quoi il retournait, ils voulaient préalablement étudier la question. Au Congrès de la Fédération de la Seine qui précéda le Congrès National, une majorité des deux tiers s'opposa aux staliniens proprement dits et proposa que question yougoslave fut écartée de l'ordre du jour du Congrès Naticnal et renvoyée à un Conseil National qui discuterait spécialement de cette question.

Au Congrès du P.S.U., il n'y eut aucune opposition stalinienne à la proposition de la Fédération de la Seine ; il fut décidé unanimement qu'un Conseil National deux mois plus tard, s'occuperait de la question yougoslave. A ce Congrès, on aboutit aussi à une unanimité une résolution de politique générale. Personne ne chercha à situer le contenu précis des divergences qui s'étaient manifestées au cours de la préparation du Congrès. Mais dans la coulisse du Congrès se poursuivait la bataille des places au Comité Directeur du P.S.U.: chacun cherchait à s'emparer des positions de direction afin d'être en meilleure posture pour la bataille politique à venir. Les staliniens avaient lavantage de se connaître, tandis que leurs opposants ignoraient qui était

TERNATIONALE avec eux et qui était contre eux. Bloncourt et Martinet se retrouverent au Bureau permanent du Parti avec les agents staliniens Fourrier et Hermann, mais leurs calculs quant au Comité Directeur s'avéréCelui-ci, à une de ses premières rent rapidement assez incorrects. réunions, se prononça à la majorité contre le P.C. Yougoslave. Il fut entendu à la réunion même que la résolution adoptée serait strictement intérieure, afin de ne pas engager publiquement le parti avant le Conseil National. Mais, quelques jours plus tard, un journal crypto-stalinien de province la publia et l'Humanité la reproduisit ; personne ne prit trop au sérieux le démenti du Bureau du P.S.U. La discussion de La question yougoslave tut des insignitiante dans les rederations, (sauf dans la Seine). Le 28 janvier, Congrès extraordinaire de la •Fédération de la Seine. Les staliniens y prirent une position ferme. Les proYougoslaves soi-disant tels, trouvèrent divisés sur deux résolutions : l'une dite « dure » qui prenait parti pour les Yougoslaves, l'autre dite « molle » qui constatait que les Yougoslaves n'étaient pas les initiateurs du conflit, qu'ils n'étaient pas coupables des crimes à eux attribués par le Kominform, mais qui donnait au P.S.U. la tâche de suivre avec vigilance les Yougoslaves pour voir si leur politique en fin de compte, ne servirait pas l'impérialisme 1 On dit que c'était là une division prévue à l'avance, manœuvre pour recueillir le maximum de voix, les signataires •de la résolution « dure » devant au moment du vote se désister pour la résolution « molle ». Celle-ci était adoptée dans la Seine par 284 voix contre 118.

Mais les staliniens n'était pas restés inactifs. Après le Congrès national, une campagne fut ouverte dans la presse du P.C.F. contre les « titistes » qui se dissimulaient, paraîtIl, dans le P.S.U. Entre les deux partis existe un Comité d'entente où sont représentées les deux directions : les bruits qui ont circulé ne laissent aucun doute que les dirigeants du P.S.U. y furent prévenus sans ambage; ou ils plieraient ou ils seraient brisés (les staliniens

(2) Un numéro de la Bataille Socialiste publia même un jour une manchette inspirée par la théorie du soclal-fascisme : S. F.I. O. = R. P. F. (parti socialiste = parti gaulliste)..

Q UATRIEME IN Hermann et Fourrier, se mettant aux côtés des représentants du P.C.F. contre leurs propres camarades de parti). Les élus, les responsables de la C.G.T. qui doivent leurs places aux membres du part communiste étaient non moins durement avertis de ce qu'on attendait d'eux sous peine de se voir mis à la porte à la plus proche occasion.

Le Conseil National du P.S.U. du 5 février se termina par une déroute des champions de l'indépendance du Parti. Se voyant écrasés par la machine stalinienne, les champions de l'indépendance qui avaient surtout qui perde te battre et de in tout eu peur de se battre et de vain« molle » pour se désister, capitulérent l'un après lautre ; une résolution purement kominformiste fut adoptée à l'unanimité moins une voix. Ayant cédé politiquement, les Bloncourt et Martinet voulurent sauver la face au moyen d'une résolution « flétrissant la pression » qui les avait fait capituler (3).

Le P.S.U. aurait pu jouer un rôle non négligeable dans le regroupement d'une avant-garde révolutionnaire s'il avait tenu tête au stalinisme, car c'est le P.C.F. lui-même qui lui a donné une certaine audience auprès des travailleurs. La direction du P.C.F. est parfaitement consciente qu'un tel regroupement mis à l'ordre du jour par les premières conséquences de la crise de ce parti, aussi a-t-elle tout de suite frappé pourrait accentuer celle-ci sur le P.S.U. qui était le point le plus faible, à la fois politiquement et organisationnellement, parmi les éléments susceptibles de participer à un tel regroupement. La direction du P.C.F. a marqué au Conseil National du P.S.U. un point qu'on ne saurait sous-estimer, même si les conséquences de ce succès ne sont que temporaires. Il est vraisemblable que, dans le P.S.U., une tendance à l'indépendance se manifestera à nouveau, mais après ce qui vient de se passer, on peut considérer que cette tendance se trouve lourdement handicapée. Les hommes de Moscou vont prendre des mesures pour éviter toute surprise ; les capitulards ne manqueront pas de s'apercevoir

(3) Selon des informations toutes récentes, un nouveau Congrès (administratif) de la Fédération de la Seine aurait donné la direction aux anti-staliniens. Dans une telle éventualité, on peut s'attendre à de nouveaux conflits à échéance relativement preche.

TERNATIONAL. que personne ne leur saura gré de leur lâcheté.

Nous devons aussi examiner quelques questions théoriques sur lesquelles les socialistes unitaires se sont différenciés des staliniens. Le problème présente un intérêt du fait que certaines idées exprimées dans les textes du P.S.U. existent, tout en étant plus ou moins clairement formulées, dans des révolutionnaires non staliniens. Si mineux les formules des socialistes unitaires nous servent à discuter de ces idées, ce n'est pas dans l'intention d'identifier qui que ce soit avec Martinet et autres capitulards, mais parce que les textes du Congrès du P.S.U., donnant une expression assez achevée de ces idées permettent une discussion meilleure.

Chez beaucoup de ceux qui se sont libérés ou qui se libèrent du stalinisme, et qui ne veulent pas, à Juste titre, rejeter avec lui l'Union soviétique, existe l'idée suivante : le régime stalinien est le produit des conditions d'un pays économiquement arriéré, il est une nécessité pour PU.R.S.S. ; mais ce qui est embêtant, c'est que, contrairement à la théorie du socialisme dans un seul pays que Staline a défendue contre les trotskystes, il cherche aujourd hui a imposer ses méthodes et son régime dans d'autres Etats et d'autres mouvements socialistes. Qu'il fasse son socialisme dans son pays à sa façon, mais qu'il nous laisse faire le notre dans notre pays à notre façon. Une telle opinion était déjà défendue, il y a vingt ans par les anciens droitiers de l'Internationale communiste. La voici telle qu'elle se trouve formulée dans la Résolution politique adoptée au 2° Congrès du P.S.U. :

« Le P.S.U. est profondément convaincu que le passage au Socialisme d'un pays capitaliste comme le nôtre, déia doté d'un équipement industriel important, riche en techniciens et ouvriers qualifiés, héritiers de traditions démocratiques et ayant une haute conscience politique, pourra s'effectuer sans les contraintes qui ont été nécessaires au succès de l'expérience soviétique et ont marqué de traits particuliers, le communisme international ». (La Bataille Socialiste, N° 114).

Autrement dit, comme nous prendrons le pouvoir dans un pays économiquement plus élevé que ne l'était la Russie tsariste, nous pourrons donner à la dictature du pro- létariat un contenu politique plus libéral, plus democratique que ceIl qui fut imposé par les conditions russes. Notre Etat sera dès le début, plus stable, et par conséquent, nous pourrons admettre l'existence plusieurs partis pourvu qu'ils acceptent le cadre de la dictature du prolétariat, de l'Etat ouvrier, ce qui permettra de résoudre avec plus de souplesse, les inévitables antagonismes qui existent dans cette période de transition (4).

Disons d'abord un mot des critiques que leur adressent les staliniens. Ce n'est pas ici le lieu de relever les méthodes staliniennes, la déformation des idées, le truquage des textes, les associations en chaîne allant de Cassou à Truman, en passant par Tito, Bidault, le pape, les services secrets, les trotskystes, etc. La musique est bien connue. Le texte du P.S.U. cherchait à donner une «justification » de caractère marxiste des iniquités du régime stalınien à ceux qui ne peuvent avaler tout crus les mensonges de l'Humanité sur PU.R.S.S. paradis terrestre; mais les staliniens savent mieux que quiconque ce qui leur est utile et ce qui peut les desservir en dernière analyse. Se placer sur la théorie énoncée dans les textes du P.S.U., c'est reconnaître l'état encore arriéré à maints égards de la société soviétique, l'existence de contradictions et... c'est, par suite, jouer dans les mains de ceux qui ne veulent pas reconnaître le rôle dirigeant de TU.R.S. et du parti bolchevik. V. Michaut, membre du Bureau Politique du P.C.F., le dit assez explicitement :

« L'idéalisation de certaines particularités francaises, conduit chercher en dehors de l'expérience du mouvement ouvrier international et plus particulièrement en dehors de l'expérience de lU.R.S.S. et du parti bolchevik, les formes et méthodes de lutte pour le socialisme. On ne tarderait pas, sur ce chemin, à rejoindre un certain nationalisme dont les agissements criminels du traitre Tito et de sa clique montrent où il peut mener ». (Cahiers du Communisme, février 1950).

Le seul nationalisme qui sied à ces Messieurs, c'est celui qui est an service du Kremlin.

(4) Nous nous bornons pour l'instant à mentionner le vague de la formule « le succès de l'expérience soviétique ». 28

Le théoricien du P.S.U. est son secrétaire politique Martinet. Or, voici près de trois ans, dans la « Revue Internationale ». Bettelheim et lui s'étaient lancés dans une justification « marxiste » de la bureaucratie :

« .les tendances (bureaucratiques) ne se contenteront pas de se manifester : elles triompheront... les contradictions observées en U.R.S.S. « entre les républiques nationales et leurs subdivisions » interviendraient à l'échelle mondiale, impliquant l'existence d'un appareil de contrainte imposant un ordre qui suppose encore entre les peuples des inégalités et des « injustices »... Le type de société de transition que nous avons envisagé et dont Y'U.R.S.S. fournit économiquement et socialement. - mais non pas nécessairement politiquement — le modèle peut, dans certaines conditions, être encore précédé par un type de société moins évoluée. De toute manière il n'apparaît pas que l'étape puisse être brûlee... ».

Bettelheim était même allé jusqu'à écrire que l'Etat-ouvrier avait, entre autre, pour rôle de défendre les privilèges de la bureaucratie, qu'il était nécessaire « qu'un pouvoir d'Etat intervienne pour maintenir ces « privilèges » et éventuellement pour les défendre contre les revendications des couches moins privilégiées ».

Aujourd'hui Martinet a en fait abandonné cette théorie de la nécessité d'une bureaucratie sOcialiste mondiale avec un régime inique pour se rabattre sur une justification de la bureaucratie socialiste pour les pays économiquement arriérés. Nous ne pouvons qu'apprécier le progrès accompli par Martinet, tout en regrettant de n'avoir de lui aucune explication de son changement de position, car, dans le domaine de la théorie rien n'est plus funeste que des variations opérées dans la nuit. Tout porte à penser que le repli théorique de Martinet a été effectué en fonction des circonstances (car il est de plus en plus impossible de se présenter - fut-ce sur le plan de la théorie pure — au service du Kremlin) ; mais ce repli ne l'a encore pas amené à occuper une position plus solide. On ne peut oublier que la crise du stalinisme trouve à présent som expression la plus saillante en Yougoslavie dont l'économie ne peut à aucun titre être considérée comme développée ; les dirigeants yougo•slaves eux-mêmes expliquent que leur pays était économiquement le plus arriéré des Etats balkaniques 15). La nouvelle théorie de Martinet devrait y trouver un terrain d'application. Or, de l'avis même des dirigeants yougoslaves, la marche de leur pays vers le socialisme ne peut s'accomplir que dans une lutte con-tre la bureaucratie, et pas seulement contre la bureaucratie de PUnion soviétique. Les dirigeants vougoslaves, depuis leur conflit et leur rupture avec Moscou ont, pour se trouver sur un solide terrain de combat, abandonné leur attitude défensive, combattu la bureaucratie étrangère — celle du Kremlin qui ne cherchait qu'à exploiter leur pays, et enfin ils posent le problème de la lutte contre le bureaucratisme indigène — qui s'oppose à l'épanouissement des forces productives, y compris des masses travailJeuses (6). Ainsi donc, contrairement à ce que dit Martinet, la bureaucratie qui dispose inévitablement d'un terrain de développement favorable dans les pays économiquement arriérés n'y est pas avantage, mais inconvénient pour la construction du socialisme: L'expérience yougoslave à elle seule, met en échec la thèse qui a triomphé au Congrès du P.S.U.

Martinet qui voulait condamner Trotsky au nom du marxisme aurait mieux fait de bien lire ce qu'écrivit le créateur de l'Armée rouge.

« Les tendances bureaucratiques qui étouffent le mouvement ouvrier devront aussi se manifester partout après la révolution prolétarienne.

Mais... plus est pauvre la société née de la révolution... et plus le bureaucratisme doit revêtir des formes brutales, et plus il peut devenir dangereux pour le developpement du socialisme », (La Révolution trahie).

Constater une tendance et en montrer le danger est une chose :

l'approuver, la justifier en est une autre, Il est certain qu'un parti révolutionnaire ayant conquis le pouvoir dans un pays économiquement arriéré est obligé de composer avec les « spez » qui sont le plus souvent liés à l'ancien ordre social.

Mais dans la construction du socialisme, l'objectif essentiel du parti

(5) Cf. M. Popovitch : • Les rapports économiques entre Etats socialistes. »

(6) Voir dans ce même numéro, la Chronique yougoslave.

TERNATIONALE et de l'Etat qui est entre ses mains, n'est pas de défendre ces « spez » contre les masses, de se faire leur serviteur politique, mais au contraire d'éduquer les masses et de lutter contre lextension des privileges bureaucratiques.

La théorie de Martinet ne pêche pas seulement parce qu'elle veut justifier d'une manière abstraite la bureaucratie, au lieu de la combattre. Elle pêche aussi par le fait qu'elle ne dit pas un mot sur la réalité en U.R.S.S. où l'on observe non seulement la bureaucratisation en général, mais une tendance à l'accroissement des privilèges bureaucratiques. Sur ce point aussi, les dirigeants yougoslaves qui, avant même la rupture avec Moscou, avaient été choqués par les traitements qu'ils devaient payer aux spécialistes militaires soviétiques poursuivent une lutte contre la bureaucratie sur la base du programme marxiste que Lénine développait dans « L'Etat et la révolution », lequel comprenait entre autre un plafond de salaire. L'ami de Martinet, Bettelheim, voulait un Etat ouvrier qui défende les salaires élevés des « spez » contre les revendications des couches les plus basses de la société de transition. L'exemple yougoslave montre sur ce point qu'une révolution nouvelle doit, pour vivre, lutter contre les prétentions de la bureaucratie d'un Etat ouvrier dégénéré.

Relevons encore une lacune dans le texte du P.s.U. Un y explique les traits spéciaux du régime en U.R. S.S. par les conditions objectives, mais on y est silencieux sur la pontique dans le mouvement ouvrier. Il n'est internationale du stannisme fait allusion qu'à des « traits particuliers du communisme international » et à quelques discussions sur les rapports qui devraient exister entre pays socialistes. Il est certes utile de critiquer le régime des partis staliniens (que le texte du P.S.U baptise trop légèrement de communisme international), mais comment peut-on se taire sur leur politique du temps de guerre et de l'aprèsguerre ? Nous serions par exemple très désireux de connaître l'opinion des membres du P.S.U. sur les critiques faites par le Parti communiste yougoslave (pas par les trotskystes) sur la politique suivie par les

P.C. de France, d'Italie et de Grèce.

On ne peut honnêtement attribuer seulement au Parti socialiste la situation actuelle du prolétariat dans

Q ATRIEME ces pays ; l'histoire pour la France ne commence pas au mois de mai 1947, quand les communistes cessérent de participer au gouvernement capitaliste les socialistes se mirent à bâtir une « 3° force ».

Enfin dans le texte du P.S.U. on trouve ce que pourrait être la société socialiste et ce que ferait un Etat socialiste en France. Il est beaucoup plus question de l'action de l'Etat que du rôle du parti révolutionnaire pour créer cet Etat et aussi dans la société et dans l'Etat. Nous touchons là à une des questions essentielles du mouvement ouvrier. Les révolutionnaires ont dénoncé chez les réformistes leur croyance en des vertus exceptionnelles de l'Etat, croyance qui les conduit à présent à une participation ministérielle quasi permanente. Dans le développement de la Révolution russe, le pouvoir d'Etat qui était un formidable moyen d'œuvrer à la transformation sociale s'est transformé en une fin en soi. L'Etat issu de la révolution prolétarienne est apparu à beaucoup doté de vertus exceptionnelles et beaucoup lui ont sacrifié les intérêts fondamentaux historiques du prolétariat. Dans un entretien qui eut lieu en 1928 entre Kamenev et Boukharine, le premier ayant deja capitulé, le second étant à son tour attaqué par Staline et sa fraction, Boukharine résuma en une simple phrase restee en la tragédie ge pastie. roulee en U.R.S.S. : « l'Etat se confondus, volla le malheur I ». Les circonstances objectives ont favorisé le développement de la bureaucratie en U.R. S.S. ; mais la bureaucratisation du parti révolutionnaire, sa dégénérescence totale jusqu'à ce qu'il devienne l'instrument politique de cette bureaucratie se sont produites en partie en raison des conditions objectives, en partie pour d'autres raisons. Les nombreuses devant Staline, aussi bien celles ons capitulations la fraction zinovieviste que celles de la fraction boukharinienne, tiennent fondamentalement à une confusion entre le parti et l'Etat. Seuls Trotsky comme sa conduite la montré n'a jamais fait de compromissions entre les exigences de la lutte révolutionnaire et les nécessités de Etat soviétique, Il y a un fossé entre l'Etat bourgeois et l'Etat ouvrier, mais il faut comprendre sans verser dans l'attitude purement négative des anarchistes que la formation d'un 30

NTERNATIONALE Btat ouvrier, qui est un puissant moyen d'éducation des masses pou la construction du socialisme, n'est pas un moyen omnipotent ; l'exemple soviétique a montré, à un prix. très douloureux pour le mouvement ouvrier international, que ce moyen très puissant comporte également de grands dangers pour le parti du prolétariat, en le plaçant dans des conditions nouvelles, en créant des différenciations nouvelles dans la classe ouvrière, etc... La justification martinetiste de la bureaucratie par les conditions objectives des pays économiquement arriérés jette un voile pudique sur tout le processus de dégénérescence de la Révolution russe, sur toute la politique internationale et nationale de la bureaucratie du Kremlin, sur la politique des Partis communistes dans le monde entier ; en fait elle couvre la politique stalinienne (même si les dirigeants staliniens ne peuvent l'admettre pour des raisons qui leur sont propres) et rendrait le parti révolutionnaire impuissant sence du stalinisme. La capitulation en prede Martinet sur la question yougoslave n'est pas le fruit du hasard ou la conséquence d'un simple manque de caractère ; elle s'explique avant tout par une absence de clarté sur les questions fondamentales.

Si nous avons consacré une place à ces textes du P.S.U., là où beaucoup ne les prennent pas au sérieux, ce n'est pas qu'il s'agisse de théorie pure. Le stalinisme craque. De grands changements sont en gestation dans le monde ouvrier. Par des voies bien différentes, souvent très sinueuses, des milliers et des milliers de révolutionnaires tendent à la création d'une nouvelle organisation de l'avant-garde prolétarienne. Chacun y apportera son expérience (et aucune expérience n'est négligeable) ; mais avec l'expérience vient aussi la généralisation, la théorie. L'avenir ne manquera pas poser des problèmes nouveaux, mais pour pouvoir les résoudre correctement, il faut correctement apprécier le passé. Et dans le passé, le phénomène révolutionnaire ne pourra biaiser, avec lequel nul parti c'est la Révolution russe. Pour qu'il y ait de nouveaux Octobre, il faut comprendre non seulement pourquoi le parti bolchevik a triomphé du capitalisme en 1917, mais pourquoi il a, par la suite, succombé sous. la gangrène bureaucratique.

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