A en croire les propagandistes du Kremlin, l'U. R. S. S. est en train de « passer du socialisme au communisme ». Dans ce passage glorieux, elle porte armes et bagages curieux pour un pays qui aurait déjà « achevé le socialisme », par exemple un appareil policier et militaire plus pléthorique que jamais, une justice ayant rétabli de nouveau, après deux ans seulement d'intermède, la peine de mort contre les « crimes politiques », une monnaie-or bien solide.
Marx et Lénine avaient décrit le communisme, « phase suprême du socialisme », un peu différemment : sans Etat, sans police, sans prisons, sans camps de sans guillotine ou chaise électrique, sans monnaie. L'Etat ainsi que la monnaie ayant dépéri avec l'éviction réelle des causes économiques de la division de la societe en classes, et l'élévation du niveau des forces productives à l'abondance permettant d'appliquer la maxime communiste « de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ».
Mais tout ceci n'est que le romantisme impuissant de la « théorie pure », nous expliquent les apologistes du « , communisme » du Guépéou, l'encerclement capitaliste d'un Etat ouvrier rendant nécessaire la panoplie avec laquelle l'U. R. S. S se prépare à franchir le seuil du « socialisme achevé ».
La presse stalinienne internationale, qui n'a pas soufflé un mot sur le rétablissement de la peine de mort, a fait par contre grand cas de la réévaluation du rouble et des résultats stupéfiants des élections au Conseil Suprême. En politique intérieure, la réévalution du rouble n'est pas sans connexion avec la préparation des élections, le seul intérêt de celles-ci étant de procurer à la propagande du parti un auditoire plus large que d'habitude et de plébisciter de temps à autre le regime dictatorial du Bureau Politique. Car, en ce qui concerne la valeur des 100 0/0 de suffrages exprimés pour les listes uniques de communistes et sansparti (comme indication de la popularité du régime et de l'éviction des classes), ainsi que du pouvoir réel du Conseil Suprême, personne ne risque de s'y tromper. Cet organisme n'a, depuis la guerre, siégé que douze jours en tout, et son principal * travail » a consisté à approuver par acclamations le budget. question importante n'a jamais été discutée dans l'enceinte de cet honorable organisme suprême ».
Tout récemment encore, la conclusion du traité sino-soviétique, duction de la peine de mort, la réévaluation du rouble n'ont rien eu à voir avec le Conseil Suprême dont les membres eux-mêmes disparaissent, et sont remplacés par d'autres, sans que cet organisme intervienne modifications de sa composition. Suprême expression en effet de l'ossification bureaucratique avancée du régime !
Quant à la signification du rattachement du rouble à l'or et de sa de sa réévalual'économie soviétique dans l'après-guerre et d'une réserve importante d'or, dans P'extraction duquel P'U. R. S. occupait depuis 1936 la première place dans le monde. Dans ce cas, la réévaluation du consacre un état de fait : l'augmentation du pouvoir d'achat aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur. Cependant, la stabilite monétaire à laquelle le rouble aspire actuellement dépend prix de revient de la production. Par conséquent, pour mesurer les chances de stabilité réelle du rouble, il faudrait connaître le rapport entre le prix de revient de la production en U. R. S. S. et les prix de revient du marché mondial. statistiques soviétiques ne permettent pas de faire une telle comparaison.
De toute façon, la réévaluation du rouble a entraîné à l'intérieur une baisse importante des prix de 10 à 30 0/0, dont vont bénéficier avant tout les popu lations urbaines et en particulier leurs couches privilégiées, ce qui sera d'autant plus apprécié que les prix soviétiques sont parmi les plus élevés du monde.
Selon une note de l'ECONOMIST (du 11 mars 1950), qui cite la liste des nouveaux prix d'une douzaine de marchandises caractéristiques, malgré la baisse, un ouvrier soviétique qui dispose d'un salaire moyen de 600 roubles (soit 54 livres sterling) doit encore consacrer un tiers de son salaire mensuel à l'achat d'une paire de chaussures de qualité inférieure, et plus de la totalité de son salaire pour un complet de qualité inférieure.
En ce qui concerne les conséquences extérieures de la réévalution du rouble, la plus importante de beaucoup semble être la tentative de Moscou d'imposer sa monnaie (et non plus le dollar) dans les relations entre l'U. R. S. S. et les pays du bloc oriental, ainsi que dans les relations intérieures entre les divers pays constituant de bloc, et peut-être même de l'imposer comme monnaie tout court dana ces pays, pour réaliser ainsi leur incorporation dans un marché monétaire unique.