Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › vol. 8, n° 2-4

D'autres que nous

Quatrième Internationale, vol. 8, n° 2-4 · mars-avril 1950 · p. 56-59 · 2 433 mots

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C HAQUE jour en apporte décidément des preuves nouvelles : les meilleurs des intellectuels - et les plus divers — s'acheminent désormais vers nos theses politiques essentielles.

« Voilà bien la preuve, croiront triompher ceux d'entre les staliniens qui sont préposés à la réthorique, que des idéologues bourgeois qui n'ont rien en commun que leur refus du parti communiste, trouvent dans le trotskysme un centre de rassemblement tout naturel ». Car, comme chacun sait, ce n'est pas selon l'idée que vous vous faites des problèmes majeurs de notre temps que ces habiles vous classent lestement idéologue bourgeois ou écrivain progressiste — et vous déclassent de même, mais selon votre plus ou moins grande docilité envers la valse perpétuelle de leurs mots d'ordre. Et alors, quelle conquête qu'un professeur de Droit canon s'il contribue à canoniser Staline, mais qu'ils sont opiacés, les chrétiens d' « Esprit », s'ils déclarent prêter l'oreille davantage au communisme de Montreuil qu'à celui de la rue Le Peletier 1 Parfois, d'ailleurs, la politique moins faire dans ces classements que les intrigues littéraires nouées et dénouees par Aragon, et voila le feuilletonniste maurassien Pierre Benolt sacré par les « Lettres Françaises » l'un de nos plus grands écrivains.

Du reste, nous n'annexons personne. Le cartésien Cassou, l'existentialiste Sartre, le phénoménologiste Merleau-Ponty, le catholique Domenach, n'auront pas à nous rappeler que leur philosophie n'est pas la nôtre : cette dialectique matérialiste dont nous nous faisons, en outre, une idée fort différente de celle qu'ont répandue Jdanov ou Kanapa.

Mais le dialogue avec un parti prolétarien, l'entreprise d'actions communes avec lui, voire l'entrée communes dans ses rangs n'ont nullement pour condition, selon nous, l'adhésion à sa philosophie. II y suffit l'approbation de ses principes politiques ou même, dans certains cas, de quelques-uns d'entre eux. Un pacte clair et honnête de part et d'autre préserve alors de cette sorte d'escroqueries dont les staliniens sont devenus familiers : racolage au départ, ultimatum à l'arrivée ; on com56 mence par s'« unir » jusques avec les boulistes pour. finalement leur faire condamner la génétique mendelienne.

Nous comprenons l'humeur de ceux-là, qui rêvent de plumer à leur profit tous les paons, mais que leur sectarisme contraignent de plus en plus à ne pratiquer l'unité d'action qu'avec eux-mêmes, lorsqu'ils voient s'ouvrir une large et féconde confrontation avec les militants de la IVe Internationale et les intellectuels vraiment progressistes de ce pays. Mais, ceci dit, venons-en aux faits.

Il s'agit tout d'abord de l'article remarquable publié dans « Les Temps Modernes », de janvier dernier, sous la signature de Jean-Paul Sartre et de Maurice Merleau-Ponty. Ni l'un ni l'autre ne sont, comme Cassou de vieux compagnons de route du parti stalinien, Ils ont tenté l'expérience sans lendemain du Rassemblement Démocratique Révolutionnaire, aux côtés de Rousset, mais sans doute, dès le début dans un tout autre esprit que le sien. Ils sont aujourd'hui, de ceux qui ont une bonne fois tiré la leçon de ce genre d'entreprises et, par la même occasion, de la collaboration avec un arriviste fieffé. Cette collaboration, annoncent-ils, a pris fin pour toujours, et il faut en perdre jusqu'au souvenir.

Les trotskystes français ont, pour leur part, mis un terme à leur collaboration avec Rousset dès le 18 novembre 1945. C'est en effet à cette date que le Comité Central du Parti Communiste Internationaliste se prononça en des termes qu'il n'est pas inutile de rappeler

« Le C.C. considère l'idéologie définie par le camarade Rousset comme contraire aux bases même et à l'existence indépendante de la IV• Internationale, et comme incompatible avec l'appartenance au P.C.I. »

Et l'on se souvient aussi que, deux ans plus tard, ils n'hésitèrent pas à s'amputer de plusieurs de leurs dirigeants qui, en dépit de consignes formelles, avaient donné leur adhésion individuelle au R.D.R. « dont l'erreur n'était pas lidée d'un

- regroupement, mais le contenu et les objectifs que lui donnèrent certains de ses animateurs politiquement roués ».

Q VATRIE ME IN

Ils trouvent donc excellent qu'on leur donne acte aujourd'hui de leur perspicacité politique d'alors.

Il y a du reste, un certain temps que, dans leur revue et dans leurs ouvrages, Sartre et Merleau-Ponty font une assez large place aux divers problèmes soulevés par le communisme d'opposition. Mais l'article qu'ils viennent de signer marque un grand pas de plus dans ce sens.

Le socialisme est-il réalisé en U.R.S.S. ? C'est sur cette question fondamentale qu'ils entendent avant tout se prononcer. Ils y répondent négativement, en partant de l'analyse des fameux camps de travail soviétiques. Ce n'est là qu'une méthode de preuve entre beaucoup d'autres : économiques, politiques, etc... Et encore, la pure et simple existence de camps, que pourrait justifier la répression de classe, ne prouve-t-elle pas par elle-même l'inachèvement du socialisme. Aussi les auteurs examinent longuement le peuplement de ces camps, leur ampleur, leur permanence et leur structure, en un mot, tout ce qui contredit la légende d'une société sans classes déjà engagée dans le communisme.

Et nous voici alors au cœur du problème : « Comment Octobre 17 a-t-il pu aboutir à la société cruelJement bierarchisee dont les traits se précisent peu à peu sous nos yeux ?... Tient-elle au principe même de la production collective, ou bien à la propriété d'Etat et au type de planification pratiqué en Rus-

? Vient-elle de la structure pulitique de l'U.R.S.S. et, dans cette hypothèse, ne concerne-t-elle que la phase stalinienne, ou bien était-elle préformée dans lorganisation bolchevique du Parti ?... Telles sont les questions auxquelles l'extrême-gauche française et européenne devrait se consacrer ».

A ces questions, l'article n'apporte pas de réponses détaillées ; entre ces hypothèses, il ne choisit pas encore. etait d'ailleurs doublement difficile de le faire : d'abord parce que ce n'est pas en quelques pages qu'il est possible de régler des problèmes que lavantgressivement depuis vingt ans ; engande marxiste approfondit prosuite parce qu'il est parfaitement légitime que les auteurs désirent soumettre à un examen attentif les réponses mêmes de cette avant-garde et celles de l'avant-garde trotskyste en particulier. Soulignons toutefois

TERNATIONALE que ces problèmes ont désormais dépouillé pour toujours ce qu'il pouvait demeurer en eux d'académisme sociologique en s'inscrivant dans lexpérience vivante d'un parti communiste et d'un peuple tout entier ; c'est là l'un des aspects de lévolution yougoslave les plus féconds pour le mouvement ouvrier mondial.

Mais ce qui nous importe le plus, c'est que Sartre et Merleau-Ponty délimitent avec beaucoup de sante le climat théorique et moral dans lequel les réponses apportées à ces problèmes seront d'ordre révolutionnaire et ne se compromettront pas avec l'exploitation cynique des maladies du mouvement ouvrier à laquelle se livre, dans des buts de guerre, le monde capitaliste.

Comme nous, les auteurs pensent d'abord qu'il n'y a pas à chercher ces réponses en dehors des principes généraux du marxisme : « Dans Lénine, dans Trotsky et, à plus forte raison, dans Marx, pas un mot, écrivent-ils, qui ne soit sain, qui ne parle aujourd'hui encore aux hommes de tous les pays, qui ne nous serve à comprendre ce qui se passe chez nous ».

Comme nous encore, ils refusent lantisoviétisme et l'antistalinisme de type réactionnaire :

Et c'est pourquoi ils condamnent, pour les raisons mêmes qui sont les nôtres, la campagne provocatrice de Rousset contre les camps de concentration soviétiques, campagne dans laquelle « l'Union sacrée contre le système russe sollicite tous ceux qui le détestent pour les mauvaises raisons aussi bien que pour les bonnes » et qui « visera à atteindre à travers le système concentratoute inspiration socialiste ».

La moindre fidélité aux exploites, la moindre dignité politique suffisent à interdire d'attaquer l'U.R.S.S. en certaine compagnie. Mais, le terrain ainsi déblaye, il est plus complexe de déterminer ce qui demeure nôtre et ce qui ne l'est plus dans l'Union Soviétique d'aujourd'hui.

Nous n'avons aucune raison de cacher que le texte de Sartre et de Merleau-Ponty nous semble maintenir, sur ce point, un certain nombre d'obscurités. Désireux de poursuivre le débat qu'ils ont ouvert, et persuadés qu'en cette matière, la clarte jaillit beaucoup plus de la discussion loyale que de la polémique, nous consacrerons à cela un prochain article. Anne BRUCKNER.

Georges Lukacs et le stalinisme

G EORGES Lukaes a derrière lui un long passe marxiste de militant et de théoricien. Un long passé, mais plus d'avenir : le régime des « eriliques » et " auto-critiques » auquel il est soumis depuis son retour en Hongrie, et dont " Les Temps Modernes » de décembre dernier nous ont donné à travers les textes originaux, un désolant aperçu, condamne désormais à se taire le vieil écrivain qui, ces derniers temps, a rusé comme il a pu avec l'humiliation définitive.

Des avant 1914, Lukaes se fit connaitre par d'importants travaux de critique littéraire. En 1919, Il tul le Jeune ministre de linstruction Publique de la révolution hongroise dont il accompagna les troupes au front, comme commissaire politique, lors de la contrerévolution. Réfugié à Moscou après la delaite, il fut l'un des premiers à comprendre et à dénoncer le rôle néfaste et la corruption de Bela Kun dans un violent pamphlet : « La Peste hongroise à Moscou ». Il y avait quelque courage a agir ainsi à une époque où le leader hongrois, protégé par Zinoviev et Staline, devenait l'un des pontifes et l'un des principaux artisans de la bureaucrausaton de internationale Communiste. Dans les années qui suivent, Lukacs, quelque peu dégoûté par le -tour que prennent les luttes de factions, se consacre à la philosophle. Il publie un ouvrage remarquable: « Histoire et conscience de classe », puis des travaux sur Hegel, Moses Hess. Marx. Engels et Lénine. En 1932, il se livre à une autocritique générale de ces livres, qu'il considère comme encore entachés d'idéalisme objectif et n'appartenant pas à sa période de maturité.

Il faut ici ouvrir une parenthèse : aucun marxiste ne saurait trouver à redire à la critique et à l'autocritique libres et honnêtes. Quelque contestable que fut, selon nous, la ligne philosophique sur laquelle il se plaçait pour repenser son euvre passée, le Lukaes de 1932 n'est donc nullement a blâmer. Mais dans l'U. R. S. S. de 1932, sous les apparences d'un effort idéologique. autocritique n'ést déjà plus, entre les mains d'une bureaucratie dont les chefs sont, eux. infaillibles par définition. qu'un moyen de contrôle sans bornes sur les actes et les pensées des militants, qu'un chantage moral, antichamore du chantage policier qui mène aux procès que l'on sait. En fait, croyant approfondir sa propre pensée, Lukacs s'est donc, des cette époque, constitué prisonnier à jamais : la suite des événements la montré Rentré en Hongrie, dès 1946 Lukacs voit tout d'abord son œuvre de jeunesse défendue contre lui-même par un certain Somiyo. M. Merlean-Pontr remar5 que lucidement à ce propos que c'étai la « une maniere rusée de l'enfermer ‹lans son passé pré-marxiste ». Flairan: la ruse, Lukaes répond alors, non sans dignité, en réaffirmant l'essentiel de son auto-critique de 1932. Mais cela n'est pas suffisant, parait-il. En 1949, l'ur des Casanova locaux, un certain Hudas. voit jusque dans l'œuvre récente dLukacs de graves « déviations ", et nutamment, comme on pouvait s'y attendre. un trop grand attachement aux classiques occidentaux: Goethe, Balzac, etc., et une sous-estimation de la culture sovietique. C'est donc aussi cette œuvre récente → pourtant marquée de bien des concessions envers les clichés staliniens officiels — que Lukacs devra renier. Peut-il faire autrement ? Il cède, il * avoue " : " Mon altilude avait des conséquences graves : tous ceux qu s'opposaient tacitement à la civilisation et à la littérature soviétique croyaient discerner dans ma position une confirmation de leur opinion erronée. Ils croyaient qu'il existe une ligne littéraire « officielle » en opposition avec une « ligne Lukacs ». Ils pensaient pouvoir accepter cette dernière et devenir de vrais écrivains socialistes sans reconnaître la valeur de la littérature soviétique. » loi, les intellectuels staliniens font les anes pour avoir du son. « Qu'y a-l-il de scandaleux (sinon pour la classe exploiteuse) à ce qu'un intellectuel ait résolu de servir le prolétarlat de son pays ? Qu'y a-t-il de scandaleux (sinon pour la classe exploiteuse) à ce que ce! intellectuel. convaincu par ses cama.rades de combat d'avoir commis certaines erreurs, ait résolu d'en avertir ce prolétariat qu'il a la passion de servir ? Qu'y a-t-il de scandaleux (sinon pour la classe exploiteuse) à ce qu'il s'engage à le servir mieux à l'avenir », lit-on à propos de Lukaes dans le n° 13 de « La Nouvelle Critique ». Dans cela, il n'y a en effet rien de scandaleux, bien au contraire. Mais la " critique » stalinienne n'est pas: cela. Les intérêts du prolétariat de chaque pays y sont beaucoup moins en question que ceux de la bureaucratie de Moscou. On n'y voit jamais les dirigeants de l'U. R. S. S. convaincus par leurs camarades de combat d'être dans l'erreur, mais seulement l'inverse. it même pas, car une autocritiqup de ommande, salignant sur des thème: pré-fabriqués, ne repose nullement sur une conviction sincère. Lukacs, en tous cas, ne semblait pas profondément convaincu de ses " erreurs », puisqu'il. avait ce sursaut : « Le marxisme-léninisme est vraiment l'Himalaya parmi les conceptions du monde, mais le levraut qui sautille à son sommet n'es: pas pour cela un animal plus grand que

•CATRIEME IIN l'éléphant de la plaine. » Il y avait dans cette courte phrase d'un long " mea culpa » assez de vérité et d'ironie pour toucher au vif les censeurs staliniens. Et c'est maintenant un mempre du bureau politique hongrois, Marin Horvath, qu'on mobilise pour porter le coup de grâce à Lukaes. En bon juge d'instruction, Horvath demande à l'écrivain : " Sur cet Himalaya philosophique, le climat est-il done si rude

Emmanuel

Au moment de mettre sous presse, nous apprenons la mort d'Emmanuel Mounier, directeur de la revue Esprit. Mounier n'était pas seulement un écrivain de grand talent, mais in homme toujours soucieux d'objectivité et d'indépendance.

Chrétien, il a cependant fait beau•coup pour intéresser aux positions

TERNATIONAL qu'il n'y naisse que des levrauts ? ». Usez dire tout haut, accusé Lukacs dont « l'autocritique est encore insuffisante », ce que vous pensez tout bas, comme tant d'autres: que l'absolutisme des bureaucrates ignorants étouffe l'éclosion de tous les talents, ne tolère que des chantres officiels. Lukacs alors ne peut plus que se taire. On l'a brisé.

A. B.

Mounier politiques des marxistes les milieux auxquels Esprit s'adressait, dissiper leurs prejuges sur ce terrain et gagner leur sympathie pour le mouvement ouvrier.

Nous adressons à la rédaction d'Esprit, dont nous avons toujours apprecie la bonne camaraderie, nos plus sincères condoléances.

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