LA rupture entre le PC Yougoslave et le Kominform contraindra le PCY à penser par lui-même, avons-nous dit dès le premier jour, et ce seul fait était d'une importance exceptionnelle. Les staliniens se revendiquent du marxisme-léninisme mais n'ulilisent la théoatie populaire oslavie (1) minant le recours à la violence de classe pour briser le vieil Etat bourgeois. Pour n'avoir jamais admis ces concepiions révisionnistes, les dirigeants yougoslaves s'étaient fait traiter, nous dit Kardelj dans sa brochure, de « sectaires bornés » à la première réunion du Kominform. Il démolit de façon magistrale cette conception d'une solution hybride possible entre la dictalure de la bourgeoisie et la dictature du prolétarial. il montre sur la base de l'expérence et du marxisme qu'il ne peut nast exister « un système social qui n'a ni les caractéristiques du capitalisme, ni celles du socialisme, bref quelque chose qui tient de la chèvre et du chou » (page 14). Il rejoinl dans sa démonstration tout ce que l'Opposition de gauche detendit plus de vingt ans auparavant; au suiet de la « dictature démocrallque des ouvriers et des paysans »... que Staline voulait réaliser en Chine en portant au pouvoir le Kuomintang dans lequel élait entré le PC chinois (2).
Si Kardelj a des vues si nettes sur cette question, c'est qu'à la différence des autres pays dits de « démocratie populaire », le PCY a dirigé un mouve ment de masses au cours de la deuxième guerre mondiale, qu'il a dirigé une révolution (3) et qu'il a une analyse très précise de ce qui s'est passé
« Etant donné que notre Révolution a commencé à se développer dans les conditions créées par la Guerre de Libération Nationale, elle a eu dans sa première phase une forme démocratique-populaire ; mais du fait des forces de classes qu'elle a mises en jeu et du rapport interne de ces forces, elle ne
(2) Malheureusement, Kardelj, dans une phrase vague (page 75) laisse ouverte la possibilité d'une telle forme « chèvre et chou » pour les pays coloniaux, par opposition aux pays capitalistes évolués. Mais la Russie de 1917 était loin d'être un pays capitaliste évolué et la Yougoslavie de 1944 se a rapprochait plutôt du type semi-colonial.
(3) " Nous n'avons jamais oublié que nous étions un parti révolutionnaire », écrit-il (page 48).
rie que comme un moyen leur polilique déterminée ment — et ils sont par
S de déformer les faits et la dirigeants yougoslaves, am de justifier empiriqueuite obliges théorie. Les enés encore à se déterminer empiriquement dans une situation nouvelle pour eux, se sont elforces de trouver dans la théorie marxisle un guide de leur action. Empêtrés dans leur passé stalinien sur un certain nombre de questions, ils ont par contre sur d'autres problèmes progresse d'une laçon, remarquable. si la brochure de Dillas commentée par allleurs dans ce numéro de notre revue révèle les points les plus faibles des dirigeants yougoslaves la brochure de Kardelj sur la « démocratie populaire » montre les positions les plus avancées auxquelles ils sont parvenus à ce jour.
C'est la question de l'Etat et du rôle des Comités populaires dans le nouvel Etat yougoslave qui fait l'objet de cette brochure. Nous n'insisterons pas sur la partie historique relative au rôle des Comilés au cours des luttes des parlisans et nous nous intéresserons • plus particulièrement à sa partie théo-
Men ce sens qu'elle nous de saisir le degré de généralisation auquel les dirigeants yougoslaves sont arrivés en raison de leur experience.
Tout d'abord, Kardelj s'altaque à la première théorie stalinienne de la « démocratie populaire », qui présentait la " démocratie populaire » comme différente de la dictalure du prolétariat, soit qu'elle constitue une étape de transition entre le capitalisme et la dictature du prolétariat, soit qu'elle soit une nouvelle voie de passage an socialisme éli-
(1) Une brochure de E. Kardelj, vice-président du gouvernement yougoslave (Le Livre yougoslave).
INIT
Q UATRIEME IN pouvait être en fait qu'une révolution socialiste... Ce qui est fondamental en l'ocourence, c'est le caractère du pouvoir et les rapports internes des forces motrices de la révolution, et non pas le rythme même des changements révolutonnaires, lequel dépend des conditions objectives et des ressources tactiques de la force directrice de la révolution », (page 11).
En ces quelques mots se trouvent condensée une partie des thèses de la théorie de la révolution permanente. Et si les dirigeants yougoslaves qui ont été élevés dans le stalinisme contre Trotsky et la théorie de la révolution permanente retrouvent une partie de celle-ci, c'est parce qu'ils ont été éclairés par le mouvement révolutionnaire auquel ils ont pris part, car comme l'écrit fort justement Kardelj:
« Il est hors de doute que chaque pas du développement de la révolution prolétarienne a signifié en même temps un pas en avant de la théorie du marxisme. Ce n'est pas la révolution prolétarienne qui a marché selon les règles rigoureusement fixées par la théorie du marxisme léninisme, c'est cette théorie qui a été l'indicateur général, la boussole et l'aide concrète dans la pratique quotidienne », (page 46).
La théorie de la révolution permanente fut elle-même le produit de la montée révolutionnaire de 1905 en Russie.
Mais Kardelj traite aussi théoriquement un autre problème non moins important, celui du rôle et de la structure de l'Etat prolétarien. Car l'histoire ne s'arrête pas avec la prise du pouvoir.
Il ne fait qu'une allusion assez discrète à ce qui se passe ailleurs : « Dans certains pays socialistes se manifestent des tendances bureaucratiques » (page 108). Mais il développe toute une série d'idées qui sont autant d'attaques contre la pratique stalinienne et les conceptions chères aux staliniens. Nous n'en citerons que quelques-unes, invi-. tant nos lecteurs à lire très soigneusement toute la brochure.
« Sans doute, tout élément, si attardé solt-il, de démocratie prolétarienne est, historiquement parlant, un progres par rapport au système capitaliste, quelque démocratique que soit la façade de ce dernier. Mais en même temps il ne faut pas oublier que, considéré sous l'angle des perspectives de l'évolution cocialiste, le degré actuellement atteint par la démocratie socialiste est tout de même encore relativement bas », (page 92) .
On est done loin de l'achèvement du socialisme. La marche au socialisme n'est pas non plus spontanée.
« La démocratie est une forme de l'Etat e: la domination d'une classe en est le contenu. Forme et contenu sont appelés à disparaître en même temps que l'Etat. Mais cela ne signifie pas que la forme est sans importance. Elle est tout aussi importante que le contenu, et cela non seulement dans les condi16
TERNATIONALE tions de la dictature bourgeoise, mais aussi dans celles de la dictature prolétarienne... L'approfondissement et l'élargissement de la démocratie dans tous. les domaines est la loi de l'évolution socialiste dans la période de transition, et... violer cette loi doit inévitablement amener de graves conséquences, et tout d'abord des phénomènes de stagnation idéologique. Il semble que de cela, on ne tienne pas suffisamment compte dans certains pays socialistes », (page 95).
sont des généralités, dira-t-on. Kardelj va plus loin
«Il ne suffit pas que le parti proletarien alt le role directeur, mais il est necessaire de proteger la révolution -comme l'a dit Marx - contre ses propres bureaucrates... Les communistes et tous les hommes épris de progrès ont le droit et le devoir de critiquer un pareil système de dictature prolétarienne qui prétend éterniser ses formes : les plus basses et les plus retardataires., » (page 95).
A. plusieurs reprises, Il insiste sur l'activité consciente des masses en opposition aux appareils :
« I n'est pas d'appareil bureaucratique, si parfait soit-il et si géniale que soit la direction qu'il a à sa tête qui puisse construire le socialisme » (page 88). « || n'est pas d'homme si génial qu'il soit qui puisse prévoir tout ce que peuvent réaliser dans la pratique quotidienne, les millions de bâtisseurs du socialisme, s'ils ne sont pas paralysés par le centralisme bureaucratique », (page 93). « Leur premier pas (des régimes qui sont devenus réactionnaires)... a été le fait d'isoler l'appareil d'Etat des masses et de liquider l'une après l'autre toutes les formes de self-gouvernement populaire » (page 96).
Il insiste :
« Transformer le centralisme démocralique en centralisme bureaucratique... est le plus grand danger que puisse courir le développement de la société șocialiste » (page 109).
Restant sur . le plan de la théorie. nous devons signaler les points faibles de l'ouvrage de Kardelj. C'est d'abord la conception du parti unique dans la dictature du prolétariat. Il ne s'agit pas pour nous de mettre en cause la nécessite dinterdire legalement le fonctiontaurer l'ordre bourgeois; mais il s'agit nement des fermations qui veulent resdu fait que la révolution prolétarienne elle-même n'homogénéise pas les masses laborieuses des villes et des campagnes. De ee fait, les courants d'opinion de ces masses (ou partis) qui se placent sur le terrain de la dietature du prolétariat doivent avoir dans les comités de ainsi tout au début d'Octobre (1). Les
(*) Pendant quelques un gouvernement de droit d'expression masse. Il en tut de la Révolution difficultés objeellmois il y eut même coalition de partis soviétiques (parti bolchevik, partis. r. de gauche).
N ves (contre-révolution, invasions étrangères...) obligèrent les bolcheviks à restreindre la démocratie soviétique. Ultérieurement, ces restrictions furent accentuées par le développement de la contre-révolution bureaucratique. pralique stalinienne est un exemple à propos duquel il est imprudent de se livrer à des généralisations théoriques sur la démocratie prolétarienne.
Un autre point faible de la brochure de Kardelj, c'est qu'il se borne à discuter la production théorique stalinienne sur le seul plan des idées ou de quelques constatations dans les pays balkaniques voisins. Si indispensable que ce solt et si remarquable que soit sa démonstration contre le Kominform, il ne fournit pas d'explication de ces déviations qui ne sont pas episodiques mais constituent une ligne bien déterminée. Dans cette brochure, il ne va pas plus loin que les allusions voilées qui trouvent dans quelques-unes des citatons mentionnées plus haut. Il n'appelle pas la bureaucratie du Kremlin par son nom et ne remonte donc pas à la source sociale de la dégénérescence politique (5)
Mais on ne peut se contenter d'examiner (trop brièvement à notre gré) l'ouvrage de Kardelj sur le seul plan de la théorie. Car la brochure publiée par " Le Livre yougoslave » reproduit le rapport présenté par le vice-président du gouvernement yougoslave le 28 mai 1944 à l'Assemblée nationale à l'occasion du vote d'une nouvelle loi sur les Comités Populaires. Ce n'est donc pas seulement une œuvre théorique, mais un document politique. Seuls des gens rient le cerveau est atteint d'aberrations incurables peuvent voir dans l'affaire yougoslave tine rivalité de bureaucrates et dans les productions des dirigeants du P. C. Y des spéculations intellectuelles sans hase réelle el sans conséquence.
(5) Dans un article du « Communiste », revue théorique du P. C. Y.. Kardelj aurait mis en cause plus nettement la burcaucratie soviétique. Dans un discours à l'Académie slovène des Arts et des Sciences, il commence à appeler un chat un chat, mais encore de façon incidente : * ..dans ces conditions, la théorie, c'est-àdire la science, n'est plus cet instrument qui doit aider l'action pratique dans la recherche du bon chemin et que, en même temps, cette action pratique perfectionne et complète, mais devient la servante d'une bureaucratie utilitaire et dépourvue de prin•ipes •. (Bulletin d'information vougoslave, 1er janvier 1950).
On se demande comment des gens qul ont étudié. le marxisme peuvent expliquer qu'un dirigeant (pas un opposant) d'un régime totalitaire où la révolution a été complètement écrasée par une bureaucratie qui constitue une elasse nouvelle, est capable de faire progresser le marxisme sur le plan théorique 1
Le systeme stalinien a en Tait craque devant le développement de la révoltton en Yougoslavie. Le parti dirigeant de ce pays — et non quelques hommes - ajoute à une partie de son éducation stalinienne les fruits de sa propre expérience. Les idées défendues par Kardelj ne sont pas ses idées personnelles. Le correspondant de l' " Obsesver », Ed. Crankshaw, revenant de Belgrade, écrivait : "… A Belgrade il est possible de savourer l'expérience quelque peu étonnante d'une discussion interminable sur les principes premiers du marxisme avec de jeunes communisles ardents qui rivalisent entre eux dans la crilique du régime du Kremlin... tout en insistant sur leur propre capacité d'établir un communisme « libre » et compréhensif, qui demandera peu ou pas de larmes, qui éblouira le monde par son exemple et qui ébranlera l'empire soviétique » (13 novembre 1949).
Le progrès théorique accompli en si peu de temps par le P. C. Y , est à la Tois un témoignage de la puissance du mouvement révolutionnaire en Yougoslavie et une des meilleures défenses des communistes de ce pays contre la double pression de l'impérialisme et de la bureaucratie stalinienne. Comme nous rav di des dois ce pes du s'ase stali- l'avons déjà dil, ce progrès s'accompanien, idées qui, si elles subsistaient dans l'arsenal idéologique des Yougoslaves pourraient devenir mortelles. Mais la progression des communistes yougoslaves n'est pas fonction d'eux seuls. Dans le domaine théorique, comme dans le domaine économique et politique, il n'y a pas de construction du « socialisme dans un seul pays ». C'est la marche de la lutte de classes et l'action de l'avant-garde révolutionnaire dans le monde qui dira le dernier mot.
En tout cas, l'œuvre de Kardelj monIre comment une victoire révolutionnaire même dans un pays balkanique relativement isolé contribue à fausser le fonctionnement de la formidable machine stalinienne et à rénover les principes marxistes défigurés par le Kremlin. L'ennemi mortel de la bureaucratie, ce n'est pas l'impérialisme, mais le prolétariat révolutionnaire.